‹ La vie militaire du général Ducrot d'après sa correspondance, 1839-1871Chapitre 10 sur 11 · JUILLET 1854 — 16 MAI · texte numérisé non relu

JUILLET 1854 — 16 MAI

En 1854, lors de la guerre de Russie, le général Ducrol fit partie du corps envoyé sous les ordres du général Baraguayd'IIilliers pour opérer contre la forteresse de Bomarsund, située dans les îles d'Aland, à l'entrée du golfe de Bothnie.

Les lettres suivantes sont relatives à cette expédition.

A Monsieur F, de C/iamps.

Au camp de Wimcreux, 6 juillet 1854 (1)

Mon bon père,

L'ordre officiel de notre embarquement est arrivé aujourd'hui ; nous faisons partie de la première brigade d'une division destinée à opérer dans la Baltique et placée sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers. Notre général de brigade est M. d'Hugues, dont mon

(1) Le colonel Ducrot commandait le S*" ré{»iment de ligne depuis sa promotion au grade de colonel, à la date du 26 décembre 1853.

frère est l'aide de camp; j'en suis doublement heureux, et parce que j'ai grande confiance dans ce chef que je connais beaucoup, et parce que je ne me séparerai pas de mon frère. Bien avec mon général de division et avec mon général de brigade, je pars dans les meilleures conditions possibles, et j'espère en profiter promptement pour notre cher Antonin (1).

Ne vous préoccupez pas de sa position actuelle ; entrant en campagne, il est peut-être préférable qu'il soit sergent, il aura moins d'ennuis, moins de tracas et tout autant de chances d'arriver.

La pensée qui m'occupe sans cesse et qui me navre le cœur, c'est le désespoir de ma pauvre femme..., et cependant je dois conserver un visage riant et satisfait devant tout ce qui m'entoure, je dois songer aux intérêts et aux besoins de tous les braves gens qui me sont confiés.

Adieu, cher père; je vous embrasse tendrement, ainsi que ma mère et mes sœurs. Comptez sur moi pour protéger votre fils, comme je compte sur vous pour protéger ce que j'ai de plus cher au monde. Votre fils dévoué.

(i) Antonin de Champs, frère de Mme Ducrot. Enfjagé volontaire au 3* rérfimenl d'infanterie de ligne, il fit, en qualité de sous-officier, la campaj^ne de Bomarsund avec son beau-frère. En 1859, il remplit près du {léntral Ducrot les fonctions d'officier d'ordonnance pendant la campagne d'Italie. Au moment où éclata la guerre de 1870, il était capitaine adjudant-major au 59'. Blessé le 14 août, à la bataille de Borny, il tint absolument à quitter l'iiôpital pour prendre part à la sortie du 31 août, à laquelle il assista la tête encore enveloppée de bandages, et fut tué devant Servigny.

A Madame Ducrot.

Houlojjne, 12 juillet 1854.

... Je viens de voir le gênerai Baraguav-d Milliers ; il m'a laisse peu de doute sur notre prochain embarquement ; sans dire précisément où nous allons, il laisse entrevoir que sa mission est plus politique que militaire. Nous serons là pour décider et soutenir la Suède au besoin.

Je n'ai pas besoin de te dire combien mon cœur se déchire à la pensée de partir sans vous embrasser, mais c'est un sacrifice que le devoir m'impose ; d un instant à l'autre, nous attendons le signal du départ; une partie de la division s'embarquera à Calais, l'autre ici; si nous allons à Calais, nous pourrons partir demain ou après-demain.

Demande à Dieu le courage, la résignation. Tes prières appelleront sur ma tète la protection divine, et je te reviendrai bientôt digne de toi.

Le général Baraguav-d'Hilliers a été extrêmement aimable ; il m'a rappelé qu'il y a douze ans je lui servais de guide en montant le pic de Mouzaïa.

A la même.

Calais, 16 juillet.

La plus grande partie du corps expéditionnaire

s'est embarquée hier et vogue maintenant vers le nord; nous attendons toujours notre Prince {l), qui est, dit-on, à Londres pour faire des vivres. Nous avons changé de camp hier, nous étions un peu loin de la ville, nous sommes dans la citadelle ; cela est plus commode pour nos hommes et plus agréable pour les officiers qui sont logés en ville.

Le docteur Fenin, qui est le chirurgien en chef de notre corps et qui est ordinairement bien informé, me disait que le quartier général resterait à Stockholm jusqu'à nouvel ordre, et que, suivant toute probabilité, nous irions aux îles d'Aland ou sur la côte même de Suède, à quelques lieues de Stockholm. Gela prouverait d'une manière évidente la coopération complète de la Suède à cette affaire , et ce qui indiquerait, d'autre part, que la Prusse est tout h fait disposée en notre faveur, c'est que l'on établit un hôpital pour la flotte et l'armée à Memel, sur le territoire prussien. Avec tant d'efforts accumulés contre la Russie, je ne comprends pas comment elle pourrait lutter longtemps encore.

J'ai été voir le général Niel, qui est chargé du service du génie dans notre corps expéditionnaire ; il m'a assuré que ces bruits d'hivernage que l'on faisait courir étaient sans fondement, et que notre campagne ne devait pas durer plus de trois mois.

Cinq compagnies du deuxième bataillon embarquent demain matin à quatre heures, avec le commandant de

(1) Paquebot à vapeur.

BOMARSU^'D. 235

Boistcrtre ; le pauvre homme est très inquiet de la santé de sa femme. Combien je bénis le Ciel qui permet du moins que je vous laisse tous bien portants!

Nous sommes singulièrement favorisés par le temps; la mer est calme, les embarquements se font avec une facilité extrême, et la cordialité la plus parfaite existe entre les Anglais et les Français ; cette cordialité est même parfois poussée trop loin. Ainsi les vaisseaux qui ont* pris les troupes dans la journée d'hier devaient partir le soir; mais il n'y a pas eu moven, parce que les marins et les soldats avaient tellement fraternisé que tous étaient ivres au point de ne pouvoir faire la manœuvre ; on a été forcé de remettre le départ à ce matin. Nos hommes sont généralement très gais.

Bonsoir, ma chère amie; il est onze heures; il faut que je sois sur pied à trois heures du matin pour présider à l'embarquement de mon 2* bataillon.

A la même.

Calais, 17 juillet.

... D'après les journaux et d'après les lettres particulières, il paraît que les Russes viennent d'éprouver un échec sérieux sur la rive gauche du Danube, et que nos armées alliées sont aujourd'hui à Bukharest. Si les événements continuent à marcher ainsi, il est évident que la campagne sera de courte durée, et, comme me le disait hier le général Niel, nous serons certainement arrivés

dans le courant d'octobre ou au commencement de novembre.

Occupe-toi de nos enfants, de nos intérêts; pense au plaisir que j'éprouverai en retrouvant notre petit Sesseigne bien coquet, bien joliment arrangé par tes soins; quels bons instants de repos j'y goûterai le jour où il plaira à Dieu de me ramener au milieu de vous ! Cette pensée doit te soutenir dans tes moments d'angoisses.

Ce matin, comme je te le disais, j'ai fait embarquer mon 2'' bataillon de très bonne heure, puis je suis allé voir son installation à bord du Belgravia. J'ai trouvé mes hommes bien établis, mais dans un grand embarras, pas un d'entre eux ne savait un mot d'anglais ; ils en étaient réduits à se parler par signes et se comprenaient très difficilement. J'avais heureusement amené avec moi un jeune interprète qui nous a été très utile, puis l'on a fini par découvrir que le cuisinier du capitaine était un Allemand parlant très bien anglais, et, comme nous avons bon nombre d'Alsaciens dans nos rangs, les relations ont été bientôt établies.

... Notre départ, d'abord fixé au 14, s'est ajourné de jour en jour, et nous nous embarquons ce soir à cinq heures. Notre embarquement se fait dans les meilleures conditions possibles; la mer est superbe, la brise très favorable. Le Prince est un magnifique paquebot à vapeur, de la force de mille chevaux, tout neuf. Nos chevaux sont embarqués avec nous, ce qui sera une grande distraction pendant la traversée.

Notre Antonin est parti hier soir ; il était à peine

à bord du Columhia qu'il a appareillé, et nous Tavons vu disparaître dans la brume.

Il paraît que tous les bâtiments français doivent relâcher pour faire du charbon à Kiel, au fond du golfe qui se trouve à la sortie du Petit-Belt. Les bâtiments anglais relâcheront au contraire, pour le même motif, à Helsingôr, à Tentrée du Sund, un peu au nord-ouest de Copenhague ; c'est un port de commerce très important.

A la même.

6 lieiires du matin, à bord du Prince, 20 juillet.

Ma bien -aimée.

Nous avons passé la nuit à bord; sous le rapport matériel, je suis aussi bien que possible. Seul dans ma cabine, je pensais à ces traversées que nous faisions ensemble autrefois, je repassais toute cette délicieuse existence!... Nous appareillons, le capitaine du port réclame ma lettre, je t'envoie mille baisers ; en levant l'ancre, en perdant de vue les côtes de France, ma pensée reste à toi...

A la même.

Rade de Deal, 20 juillet soir.

Nous voici donc en route, les côtes de France s'ef-

facent peu à peu, et cependant nous ne faisons pas encore route pour notre destination. Un petit accident arrivé à notre cabestan, au moment où on levait Tancre, nous a forcés de nous diriger sur Deal, petite ville au fond de la rade des Dunes.

Pour bien des gens, ce voyage serait une véritable partie de plaisir; mais je ne saurais accepter sans impatience tout ce qui m'éloigne du but et par conséquent du moment du retour.

Peut-être resterons-nous ici deux ou trois jours ; nous sommes à cinq minutes de la terre, et je ne sais si j'irai y faire une promenade. La mer est d'un calme parfait ; elle me rappelle cette belle traversée que nous avons faite ensemble, en revenant d'Afrique. J'étais bien malade, sans doute, mais j'avais près de moi ma douce amie, et tout me souriait.

A une heure, nous avons mouillé en rade de Deal. Quelques instants après, nous étions entourés de barques chargées de messieurs et de dames, de soldats anglais qui portent les n"' 38 et 44 ; ils sont généralement frais et dodus , paraissent robustes et surtout bien nourris, mais ils n'ont pas les mâles figures de nos grenadiers et de nos voltigeurs. Plusieurs dames sont montées sur le pont, la musique jouait ; en entendant la polka, elles trépignaient. Mes officiers m ont prié d'engager une de ces dames pour donner l'exemple, ce que j'ai fait, (^h ! chère amie, dans la situation d'esprit où je me trouve, c'est triste plaisir. Je pensais à tout autre chose f|u'à la danse !

nOMAIlSUND. 239

Nous ne sommes pas les seuls retenus sur la côte d'Angleterre; le 51" et une partie du génie sont embarqués sur des bâtiments à voiles que nous devons remorquer et dont le sort se trouve ainsi lié au nôtre.

A la même.

A bord du Piiiice, en racle de Deal, 22 juillet.

...'J'ai été à terre bier. Mon premier soin a été de porter à la poste la lettre que j'avais écrite le matin...

De la poste, j'ai été avec les officiers qui m'accompagnaient visiter la caserne d'infanterie. Nous avons trouvé les soldats à l'exercice ; le colonel anglais et ses officiers nous ont fait excellent accueil. La garnison de Deal se compose des dépôts de trois régiments (|ui sont en Orient : 38% 44" et 26^ Le colonel a fait manœuvrer son régiment devant nous, a fait présenter les armes en l'honneur de V Empereur des Français; en un mot, a épuisé tous les raffinements de la politesse britannique.

Après nous être rafraîchis et avoir porté les toasts de rigueur à l'Empereur, à la reine Victoria, nous sommes montés en voiture pour aller visiter Douvres, qui est à trois lieues de Deal. La route traverse un beau pays, parfaitement cultivé, fortement ondulé, dont l'aspect est généralement gai et fertile. De très loin on aperçoit le château de Douvres, bâti sur une hauteur. Au centre des fortifications modernes, se trouvent des ruines dont

l'origine remonte, je le crois, à l'époque romaine. Les Saxons les ont restaurées et augmentées; elles forment aujourd'hui le noyau des fortifications modernes qui ont une certaine importance.

Douvres est au pied des hautes falaises sur lesquelles sont bâties les fortifications ; la ville s'étend au fond d'une vallée étroite qui s'élargit brusquement au bord de la mer; dans cette partie, la ville est réellement belle; toute la jetée est couverte de superbes maisons entourées de petits jardins. En arrivant, nous avons été faire une visite au colonel commandant supérieur des troupes; il n'y était pas; mais, en sortant, nous avons rencontré un ministre protestant fort aimable qui nous a offert de nous servir de cicérone. Après nous avoir fait visiter la ville avec une extrême complaisance, il nous a oflert de nous reposer un instant chez lui. Nous sommes donc entrés dans une délicieuse maison meublée et organisée avec tout le luxe et le confortable anglais; nous avons été présentés à Mme Patreack, à sa belle-fille, à Mlles Patreack, grandes personnes de dix-huit à vingt ans. On a apporté du vin de Bordeaux, et il a fallu boire aux Français, aux Anglais, au succès de notre voyage, etc., etc. La plus jeune fille de M. Patreack a trois ans et demi, à peu près l'âge de notre Agathe; c'est une jolie enfant, aux joues vermeilles, aux longs cheveux blonds. En la voyant, je pensais à Agathe, à ma petite Marie; la vue de cet intérieur si calme, si paisible, me rappelait tout ce que je viens de quitter, et mon cœur soupirait tout bas!

ROMARSUND. 241

Arrivés à Deal à six heures du soir, nous nous dirigions vers le port, lorsqu'une députation d'officiers anglais est venue nous prier d'accepter à dîner; il était impossible de refuser. Malgré la difficulté de se comprendre, le dîner a été fort gai, fort animé, et s'est prolongé jusqu'à dix heures.

Les officiers anglais nous ont accompagnés jusqu'au rivage et nous ont salués d'une foule de Hepp ! hepp ! Huvrah ! hurrah !

En rentrant à bord, j'ai appris que l'on avait dansé toute la soirée. Les dames de Deal étaient arrivées en foule, à tel point que les danseurs manquaient.

Aujourd'hui, une députation des principales notabilités de la ville est venue me trouver pour me prier de laisser la musique aller à terre, où l'on prépare une fête. J'ai accordé, comme bien tu penses. Tout cela donne un mouvement qui empêche l'ennui de gagner nos hommes. Les sous-officiers anglais sont venus aussi chercher les nôtres, que j'ai laissés presque tous partir.

Aujourd'hui, je garde la maison.

Hier, du château de Douvres, on distinguait la terre de France, au point de compter les maisons sur le rivage. Ma pensée franchissait l'étroit canal qui me sépare de vous ! . . .

Nous ne savons pas encore quand nous serons en mesure de lever l'ancre; la machine destinée à remplacer notre cabestan est attendue de Londres, elle peut arriver ce soir ou demain matin ; il faut deux ou trois heures pour la mettre en place et pour chauffer. I. 16

Notre navire est envahi par les officiers et les soldats anglais, le port en est couvert.

Les officiers sont venus m'engager à dîner, mais je voulais causer avec toi, j'ai refusé.

J'irai peut-être faire un tour à terre un peu plus tard.

'2^ juillet, 8 heures du matin. — Décidément je n'ai pas été à terre; après dîner, le navire était calme; presque tous les officiers étaient absents, le temps était si pur que les côtes de France semblaient à deux pas ; mes regards ne pouvaient s'en détacher. Quand le soleil a disparu à l'horizon , mes prières ardentes demandaient à Dieu notre prochaine réunion.

Tu sais que l'escadre de la Baltique est sous la protection toute spéciale de la sainte Vierge, qu'une magnifique image donnée par l'Empereur a été inaugurée dernièrement en grande cérémonie.

De temps en temps, j'entendais sur le rivage les acclamations de la population qui applaudissait nos musiciens et poussait des hourras frénétiques. On me lésa retenus jusqu'à onze heures; tout s'est parfaitement passé ; le maire de Deal m'a envoyé une lettre de remerciement.

Nous allons appareiller dans un instant; j'en suis heureux, car il me tarde de sortir de cette inaction ; complètement abandonné à mes pensées, je suis trop malheureux loin de vous !

Le maire de Deal remercia en ces termes le colonel Ducrot

d'avoir laissé descendre à terre la musique française à l'oceasion de la fête :

Discours prononcé par le maire de Deal.

Monsieur,

Je saisis Foccasion de vous exprimer mes remerciements et ceux des habitants de la ville de Deal, pour la grande condescendance et bonté que vous avez montrées, en permettant à la musique réellement supérieure de votre régiment de visiter notre territoire anglais, de nous charmer et de nous réjouir par le choix excellent des morceaux qu'elle a joués.

Permettez-moi, Monsieur, de vous exprimer l'espoir que je conserve : puisse l'union qui existe aujourd'hui entre les deux plus grandes nations de l'Europe ne jamais être rompue !

Et, Monsieur, j'ai la confiance que le brave régiment que vous commandez ajoutera de nouveaux lauriers à sa réputation déjà si bien méritée.

Puisse le Dieu des armées être votre protecteur et vous défendre, vous et ceux auxquels vous commandez, au jour de la bataille, et vous donner la victoire sur nos communs ennemis !

Je suis. Monsieur, avec le plus profond sentiment de respect et d'estime.

Votre très obligé et humble serviteur.

Page 1