‹ La vie militaire du général Ducrot d'après sa correspondance, 1839-1871Chapitre 4 sur 11 · FON CHER PÈRE · texte numérisé non relu

FON CHER PÈRE

Comme je ci'ains que les journaux n'amplifient nos revers et ne me fassent passer pour mort ou blessé, je veux vous donner quelques détails, au galop.

Le 10 de ce mois, notre brave commandant Raphel, en poursuivant les Arabes qui venaient piller nos tri-

(1) Le ministre tie la guerre, faisant au maréchal Valée des observations sur la nuiltijilication intlétinie de ces camps malsains qui dispersaient nos forces et faisaient fondre les effectifs par les maladies, ajoutait : « Nous ne devons pas condamner nos soldats à se fondre annuellement dans des lieux infects pour donner une protection insuffisante à quelques pauvres colons que d'avides spéculateurs s'obstinent à lancer dans la Métidja, aussitôt que s'efface le souvenir de leurs premières victimes. » Lettre du 31 juillet 1839.

bus amies, est tombé dans une embuscade et a eu la tête trancbe'e, ainsi qu'un officier de chasseurs, un maréchal des logis et trois chasseurs (1). Voilà le commencement des hostilités. Depuis, les rebelles n'ont cessé de faire des incursions dans la plaine, augmentant chaque jour de nombre et d'audace; enfin j'arrive au désastre :

Un commandant du 2 4% M. Gualman, avait remplacé M. Raphel au camp de l'Oued-el-AlIeg; hier, il s'aperçut qu'un grand nombre d'Arabes parcouraient la plaine, et, comme il ne voyait pas arriver les prolonges qui chaque jour apportent les vivres au camp, il craignit que le convoi n'eût été attaqué, et sortit avec cent cinquante hommes d'infanterie et vingt-cinq chasseurs pour aller à son secours. Arrivés à une lieue du camp, ils furent assaillis par une nuée d'Arabes qui les enveloppèrent de tous côtés. Après une défense désespérée, le carré fut rompu, et quelques hommes eurent seuls le bonheur de regagner le camp, se frayant un chemin à la baïonnette. Cent cinq sont morts, dont deux officiers, et trente-cinq sont blessés. Le commandant a une balle dans la poitrine; mais on espère le sauver. Quatre officiers sont blessés grièvement; sur quatre sergents-majors, trois sont morts et le quatrième est blessé (2).

Et pendant que l'affaire se passait, nous étions dans notre camp, entendant le bruit du canon et ne pouvant

(1) L'cnihuscadc <'tait tcntlue parle caïd El-I'x'cliir, des lladjoutcs.

(2) El-HOchir envoya à 15en-AllaI-Si-Einbarcck, klialila d'Abd-el- Kader à Milianali, cent huit tètes françaises. Le condjat porte le nom •du premier condjat de rOued-el-AllefT

marcher parce que nous avions à peine quelques compagnies dans un camp où il faudrait plusieurs régiments! Quelle responsabilité pour le maréchal! Sa pacification est une utopie. Il a l'ait une chose qui devait insurger toute la plaine (1) dans un moment ou nous ne pouvions prendre l'olTensive sur aucun point.

Nous avons reçu une bonne leçon que nous nous raj)pellerons, et, ù présent, nous restons tranquilles derrière nos remparts, en attendant qu'on nous envoie des renforts.

Yoilà tout ce que je puis vous dire maintenant. Depuis dix jours je n ai pas quitté mon sabre...

Dans l'intervalie du temps qui s'écoule entre cette lettre et la suivante, les événements se pressent, et la situation des troupes établies à Clidah devient critique. Ben-Salcm, khalifa d'Abd-el-Kader dans la vallée des Sebaou, liait ses opérations avec Ben-AUal, et disposait, en plus de ses réguliers du Sebaou, de nombreux fantassins kabyles.

A la fin de novembre, le colonel Ghangarnier reçoit le commandement d'une petite colonne établie à Boufarik jiour assurer les communications entre Blidali et Al[;er fdeux bataillons du 2' léger, deux cent cinquante chasseurs d'Afrique, deux pièces d'artillerie), le 3° bataillon du 2' léger estai' Arba, Lamoricière avec ses zouaves à Koléah. Tous relèvent du général de Rostolan qui, avec quinze cents hommes, occupe Douera.

Le 3 décembre, la colonne Ghangarnier oblige à la retraite

(1) L'expédition des Bibans, considérée par les indigènes comme une rupture du traité de la Tafna, et pour l'exécution de laquelle on avait dû dégarnir une foule de postes afin de constituer une colonne suffisante.

12 CORRESPONDA^'CE DU GEÎNERAL DUCROT.

sans combat Bcn-Allal (connu aussi sous le nom de Sidi- Embareck), khalifa d'Abd-el-Kader, qui, avec plusieurs milliei's de chevaux, avait envahi la plaine et poussé jusqu'à Beni-^Iered, pour s'interposer entre Blidah et Boufarik.

Le 14 décembre, une division de cinq mille hommes formée en majeure partie des troupes de Douera et Boufarik, sous le commandement du général de Rullière, refoule les réguliers et la cavalerie de Ben-Allal et ravitaille Blidah, pendant que d'autres colonnes ravitaillent Koléah et l'Arba. La retraite de ces colonnes est inquiétée par Ben-Allal etBen-Salem. Ce dernier particulièrement presse Blidah du côté de la montagne, avec ses Kabyles, et, à partir du 15 décembre 1839, la situation des troupes qui occupent ce point devient grave devant les attaques incessantes et surtout par suite du manque d'eau. Le camp supérieur, qui n'avait pas de citerne, se servait uniquement de l'eau de l'Oued-el-Kébir. Des barrages l'interrompirent. Détruits à deux reprises par Changarnier, ils furent rétablis chaque fois par les Kabyles. Enfin, le maréchal Valée, instruit de la détresse du 24% se décida à agir avec une grosse colonne pour dégager Blidah. C'est à ces opérations qu'a trait la lettre ci-après.

Blidah, 1'^ janvier 1840.

Nous sommes restés dix-sept jours sans aucune

communication avec Aljjer; il m'a donc été impossible de vous donner des nouvelles. Notre position n'a pas toujours été belle ; nous nous sommes vus souvent privés d'eau, ou forcés, pour en avoir quelques gouttes, de livrer des combats toujours meurtriers.

Enfin, le 31 décembre, la colonne mobile, commandée par le maréchal, a débouché dans la plaine, et les

Kabyles de la montagne ainsi que l'infanterie régulière d'Abd-el-Kader se sont portés au-devant d'elle.

Nous avons été témoins d'un combat superbe que nous n'avons fait qu'appuyer. Les chasseurs ont chargé franchement, pendant que le 2" léger abordait le bataillon régulier à la baïonnette. En un instant, toute cette infanterie a été culbutée. Une pièce de canon enlevée, trois drapeaux pris et cinq ou six cents hommes tués, voilà les résultats de cette affaire, qui est, sans contredit, une des plus brillantes que nous ayons jamais eues en Afrique. On n'a pas fait un seul prisonnier; tout a été impitoyablement massacré, et c'était justice, car dans cette même plaine, le 21 novembre dernier, cent cinq des nôtres furent assassinés (1). Quelle belle revanche ! A peine avons-nous une soixantaine d'hommes hors de combat. Le vieux maréchal s'est noblement conduit; il a chargé lui-même à la tète des chasseurs. Les Arabes sont abasourdis; ils n'osent même plus nous inquiéter; on circule tranquillement entre Blidali et le Grand-Camp. La colonne est campée sous les murs du camp, et l'on profite de sa présence pour exécuter de grands travaux qui assureront à l'avenir les communications.

Le 25, un de nos blockhaus a été vivement attaqué. Deux sections ont reçu l'ordre de percer la ligne des Arabes qui l'entouraient, afin d'entrer en communication. Les deux sections ont heureusement opéré; elles

(1) Deuxième combat de l'Oued-el-Alleg : les troupes arabes et kabvles étaient sous les ordres de Ben-Allal.

ont essuyé une décharge terrible à trente pas et, par le plus grand des hasards, n'ont eu que trois hommes atteints. Les blessés ont été enlevés par leurs camarades, et soixante hommes se sont jetés dans la redoute du blockhaus avec deux officiers.

Pendant que le mouvement s'exécutait, une forte colonne sortie du camp soutenait les tirailleurs; nous avons eu, sur un point, trente hommes mis hors de combat, dont quatre officiers. Les deux sections sont restées dans le blockhaus pendant quarante-huit heures ; puis, saisissant un moment favorable, elles sont rentrées dans le camp en emportant leurs blessés à dos d'hommes. J'oubliais de vous dire que je commandais une des sections et d'Alton l'autre.

Le colonel nous a fait beaucoup de compliments. J'espère trouver encore plus d'une occasion de confirmer la bonne opinion qu'il peut avoir de moi.

Les Arabes ont des pièces de canon et des obusiers; ils s'en sont servis pour lancer plusieurs obus sur la ville et quelques boulets dans le blockhaus. Mais ils sont très maladroits; ils n'avaient aventuré dans la plaine qu'une petite pièce qui leur a été prise (1).

(1) A ia suite (le ce combat du 25 décembre, le sous-lieutenant Ducrot lut cliaudcmcnt félicité par son colonel M. Duvivier.

26 janvier 18 VO.

Mon cher père,

Les journaux vous ont sans doute donné de grands détails sur le brillant combat livré par le maréchal. S'ils n'ont puisé que dans le rapport ofHciel, je doute de leur exactitude. Comme je vous l'ai dit dans ma lettre du 31 décembre, c'est réellement une fort belle affaire, dans laquelle le maréchal a payé de sa personne; niais, en réalité, je crois pouvoir le dire, tout le mérite du succès revient au colonel Clian^jarnier. Le maréchal Valée est assez grand personnage pour n'avoir pas à souffrir de la gloire acquise par son subordonné.

Ce sont les tirailleurs du 2"" léger qui, les premiers, ont aperçu l'ennemi. C est le brave Changarnier qui, après avoir disposé son régiment en colonne, s'est porté vers le maréchal et lui a demandé la permission d aborder à la baïonnette 1 infanterie régulière de lÉmir. Le maréchal hésitait, il trouvait la distance trop grande. «Je connais les jambes de mes hommes, a répondu le « colonel, j en réponds. Je vous en supplie, monsieur « le maréchal, donnez-moi l'autorisation de charger à « la baïonnette... » Vaincu par cet entrain, le maréchal a fini par lui dire : «Eh bien, allez!...» Alors, d'un mouvement spontané, cavalerie et infanterie se sont précipitées sur le bataillon, qui, après avoir lâché son feu, a tourné le dos et s'est enfui en désordre.

Tous les témoins de Faction conviennent que, une fois l'élan donné, le maréchal s'est bravement conduit de sa personne; mais tous aussi ont remarqué une faute énorme qui a empêché le succès d'être complet : le régiment de chasseurs, au lieu de se déployer et de tourner l'ennemi, pour le rejeter sur le 2' léger qui l'abordait à la baïonnette, a chargé en colonne dans la même direction que l'infanterie et a même renversé en passant une section du 2' léger.

Depuis trois semaines nous sommes toute la journée dans les jardins, taillant et coupant en tous sens. Les maraudeurs viennent de temps à autre nous tirer des coups de fusil, mais toujours de fort loin.

30 janvier. — Les jours se succèdent et ne se ressemblent pas. Je ne me doutais pas que nous aurions sitôt de nouveaux combats à vous raconter. Un bataillon régulier avait reparu depuis plusieurs jours sur la montagne, mais il ne nous avait nullement inquiétés.

Le 27, au matin, on avait vu de la citadelle une centaine de Kabyles s'embusquer sur notre droite, et, de suite, deux compagnies étaient sorties au pas de course pour les débusquer. Ce fut l'affaire d'un instant, mais un grenadier fut tué et un otHcier assez grièvement blessé.

Le 28 s'est passé tranquillement; on n'apercevait aucun mouvement dans la montagne, et l'on ne s'attendait à rien de nouveau.

Pendant la nuit, le bataillon régulier était descendu

de la montajrne et s'était embusqué dans un bois qui touche à la ligne sur laquelle s'éta])lissent ordinairement nos tirailleurs pour proléger les travailleurs. Ce mouvement s'était fait dans le plus grand silence, et rien ne trahissait la présence des Arabes.

Le matin venu, on sortit comme de coutume, à sept heures, pour se rendre au travail ; la première compagnie, marchant en éclaireurs, reçut une décharge qui lui jeta plusieurs hommes par terre; les compagnies suivantes se jetèrent alors tète baissée dans les broussailles et occupèrent en un instant les positions dont les Arabes s'étaient emparés. Alors la fusillade s'est engagée et a duré jusqu'au moment où les renforts arrivèrent de la ville et du Grand-Camp. Pendant que nous refoulions les Arabes sur la gauche et que nous les forcions h repasser le ravin, le 2* léger arrivait sur la droite et les débusquait de ce côté. Quelques minutes ont suffi pour opérer ce mouvement, et les Arabes se sont retirés en désordre, abandonnant des armes et plusieurs cadavres; mais, une fois dans le ravin, ils se sont ralliés et se sont tous portés vers la droite, où la lutte a recommencé. Sept à huit cents cavaliers ennemis débouchant de Mered sont arrivés au galop pour prendre part au combat. Sur ce point, la fusillade a duré trois heures, nous refoulant toujours les Arabes au delà du ravin, et eux revenant chaque fois que nous faisions mine de battre en retraite.

Ils ont cependant fini par se lasser, et, vers deux heures, ils se sont retirés dans la montagne et nous ont

laissés parfaitement tranquilles tout le reste du jour.

Cette affaire nous a mis cinquante et un hommes et deux officiers hors de combat. Les pertes ont du être très considérables du côté des Arabes, car il faut qu'ils soient rudement poussés pour abandonner leurs morts sur le champ de bataille (1).

La colonne (2) vient enfin d'arriver ; il était temps ! Depuis hier nous n'avions plus de viande et nous mangions aujourd'hui notre dernier morceau de pain ! Nous allions en être réduits au biscuit, et pourtant il y a huit jours que nous en étions aux trois quarts de ration. L'insouciance du maréchal Valée pour tout ce qui touche au bien-être de la troupe est vraiment surprenante. Nous en avons eu plus d'une preuve. Je ne puis m'empêcher de trouver aussi qu'on est bien avare de citations. Notre régiment n'a reçu aucun encouragement depuis deux mois que nous sommes ici à supporter des fatigues, des privations de tous genres, combattant chaque jour. Deux cent (juatre-vingts hommes et onze officiers ont été tués ou blessés ; la ville a été bombardée , un

(1) Ce combat, connu sous le nom de « Gomliat ilu Bois-Sacré » , n'a été vu par le sous-lieulenant Ducrot que sous un aspect tout spcclal : le jeune oflicier n'a pu se rendre compte de l'ensemble, ni de l'importance de l'affaire à laquelle il prenait part.

Le 24° n'eut qu'à contenir les Arabes de front. Changarnier, qui, de Boufarik, surveillait la plaine, sortit avec ses troupes disponibles deux bataillons du 2" léger et quatre obusiers, et, se jetant sur le flanc gauche de l'ennemi, décida de la victoire, tandis qu'une de ses compagnies, commandée par le capitaine Leflù, paralysait, avec l'aide de deux oi)usiers, le gros de la cavalerie arabe. Ce fut le 2° léger qui, dans ce combat, eut le rôle décisif et subit les plus fortes pertes.

(2) Colonne de ravitaillement.

blockhaus a été attaque avec du canon. Ne sont-ce pas là des faits assez nouveaux pour être mentionnés dans un Bulletin ?

Est-ce que par hasard le maréchal craindrait d ébruiter ce fait que nous avons reçu quatre-vingt-onze obus lancés par un obusier que Son Excellence avait offert à Abd-el-Kader?.,.

Nous allons faire partie de la première division qui sera commandée par le duc d'Orléans ; nous avons confiance dans le patronage du Prince.

D'Alton est toujours ici. Quelle douceur dans la

vie qu'une affection comme la sienne ! C'est bien lui (jui était avec moi quand nous nous sommes jetés dans le blockhaus de l'Oued-el-Kébir.

19 février 1840.

Les Kabyles occupent toujours quelques postes

dans la montagne, le maréchal est attendu ici; on parle d'une excursion dans l'Ouest. Je fais des vœux pour que ce mouvement n'ait pas lieu de suite, car je suis enfermé jusqu'à la fin du mois dans un blockhaus, et, en supposant qu'une partie du régiment vienne à marcher, je courrais grand risque de rester.

Dans votre dernière lettre vous me parliez d'avancement. . . Je vous réponds que, pour le moment, je ne puis rien attendre; quand l'inspection s'est faite, j'étais encore trop nouveau au régiment pour prétendre à

quelque chose. Quant aux listes supplémentaires, qui ont pu être amenées par nos dernières affaires, je n'y songe pas. Nous avons six officiers blessés ; il est de toute justice qu'ils passent avant les autres. Je crois avoir fait mon devoir toutes les fois que l'occasion s'est présentée ; et, Dieu merci, elle s'est présentée quelquefois; peut-être même, dans toute autre circonstance, aurais-je fait assez pour mériter au moins une petite citation ; mais tout ce que je puis espérer, c'est d'avoir acquis l'estime de mon colonel et quelques droits peutêtre à une place dans une compagnie d'élite. A la veille de faire une expédition, je me verrais avec grand plaisir sous-lieutenant de grenadiers...

Je songe beaucoup à cela depuis quelques jours, car u que faire en son gite... » , et je suis dans un véritable

Je réfléchis également à tout ce qui se passe actuellement, et m'explique de moins en moins les illusions du A commandant en chef ou son incurie... Comment s'eston laissé surprendre ? Les rapports corroborés par des indices de toutes sortes signalaient l'imminence de la guerre. N'était-ce pas le cas de se précautionner, de multiplier les préparatifs? Gomment justifier l'abandon de nos postes disséminés dans la plaine, sans qu'on ait cherché à les mettre en état de défense et à les approvisionner? Comment n'a-t-on pas supprimé ceux de ces postes jugés inutiles ? Pourquoi ne s'oppose-t-on pas au service de correspondance quotidien, et s'effectuant à heures fixes, d'un point à l'autre du territoire arabe?

Fallait-il donc attendre que la guerre fût déclarée par les massacres de Sidi-Kaliffa et d'Oued-el-Alleg, pour évacuer nos camps, pour abandonner aux flammes ou au pillage des Arabes les camps de l'Est à peine achevés? Pourquoi ne pas faire exécuter autour de Blidah des travaux qui deviennent d'une absolue nécessité ? Pourquoi attendre deux mois de luttes et de combats pour envoyer dans Blidah des pièces de gros calibre, rendues indispensables par le voisinage des hauteurs qui dominent la ville (1) ?

Les convois sont beaucoup plus fréquents; le général d'Houdetot commande la division provisoirement, et il a son quartier général à Boufarik. La garnison de Blidah s'est augmentée d'une compagnie de tirailleurs de Vincennes. Les hommes sont bien armés, bien équipés, et, si cette innovation réussit, nous pourrons finir par avoir une véritable infanterie légère, qui jusqu ici n'existe que de nom.

21 Jévj'ie?'. — La colonne mobile a amené aujourd'hui un fort convoi ; elle est repartie presque aussitôt, accompagnée jusqu'à Beni-Mered par un assez grand nombre de cavaliers ennemis qui s'étaient réunis dans la plaine. Un bataillon des troupes régulières de l'Émir apparaissait en même temps sur la montagne et faisait une démonstration sur Blidah.

(1) Le sous-lieutenant Ducrot ne fait qu'exprimer dans cette lettre l'opinion unanime de l'armée et les critiques très fondées que soulevaient l'incurie du gouverneur général et son insuffisance militaire.

Quelques coups de canon ont suffi pour les écarter; ils ne se sont même pas avancés à portée de fusil.

Je suis toujours enfermé dans mon blockhaus, et, quoique je voie très bien ce qui se passe dans la plaine, je n'ai que très rarement des communications avec la ville.

L'occupation de Cherchell était motivée par les mêmes raisons qui, en 1839, avaient fait décider l'occupation de Djijelli. On craignait de voir l'Angletene s'établir d'un moment à l'autre dans un port de la côte. De plus, le bruit courait que des corsaires musulmans avaient été signalés sur les côtes d'Espagne, et la capture d'un navire de commerce français, opérée par une tartane de Cherchell le 26 décembre, corroborait ce bruit. Dans la pensée du maréchal Valée, l'occupation de Cherchell ne devait être d'ailleurs qu'une opération préliminaire, destinée à élargir la base d'où l'on devait partir pour pousser la conquête dans l'intérieur, vei's Médéah et Milianah.

« Pour cette opération préliminaire, dit M. Camille Rousset, trois brigades furent organisées, sous les ordres des généraux d'IIoudetot, de Danipierre, Duvivier, et sous le commandement supérieur du maréchal Valée en personne. Le rendezvous général était indiqué à Bordj-el-Arba. Le 12 mars, les trois colonnes commencèrent, chacune de son côté, le mouvement, se réunirent le 13 au soir et arrivèrent le 15 devant Cherche]!, après avoir échangé quelques balles avec les Arabes. La ville était déserte; il n'y restait qu'un mendiant aveugle et un idiot contrefait. Les trois journées suivantes furent employées à construire quelques ouvrages avancés dans lesquels on planta des blockhaus, et à creuser un fossé autour du mur en pisé qui formait le corps de place. Le 19, l'expédition

({uilta Cherchell, dont le commandcinont fut confié au colonel Hedeau, avec une {garnison formée du 2' jjataillon d'Afrique, dont le chef était alors le commandant Gava i{jnac. Le 21, les troupes rentrèrent dans leurs cantonnements ; elles ramenaient une soixantaine de blessés, mais n'avaient à re^'retter que deux morts, dont un noyé au passage de la Cliiffa. »

Blidah, 25 mars 1840.

Je viens de faire ma première expédition, mon cher père, et, ma foi, pour un commencement, ça n'a pas trop mal été. Le 10 au soir, une colonne de dix mille hommes d'infanterie et de douze cents cavaliers est venue camper devant Blidah ; toute la journée du 11 s'est passée en préparatifs. Deux bataillons du régiment furent désignés pour faire partie de ce corps d armée; le nôtre devait rester, mais le colonel voulut bien me désigner pour remplacer un officier de grenadiers qui était malade.

Le 12 au matin, nous nous sommes mis en route, l'armée se divisant en deux colonnes. L'une, sous les ordres du général Duvivier, devait suivre le pied de l'Atlas, en se dirigeant vers Test ; l'autre, sous les ordres du maréchal, et se dirigeant vers le sud-est, tenait le milieu de la plaine. Pendant que ce mouvement s'exécutait de notre côté, une troisième colonne, partant de Koléah, suivait le Sahel.

Au passage de la Chiffa, notre colonne (colonne de gauche) a été inquiétée par les Kabyles descendus de la

2t CORRESPONDAINCE DU GENERxVL DUCROT.

montagne, et nous avons eu quelques hommes blessés. Je me trouvais en tirailleur avec une section de grenadiers, et j'ai eu l'occasion de faire le coup de fusil; une balle même est passée assez près de moi pour laisser une légère trace sur ma cuisse. La Chifla passée, nous avons continué notre route sans être inquiétés, et nous sommes arrivés le soir au bord de l'Oued-Dja, où l'on a bivouaqué. Le lendemain, de bonne heure, nous avons traversé la rivière et nous nous sommes dirigés sur les montagnes de Chenoa, que nous apercevions devant nous, un peu sur la droite. La cavalerie arabe de Ben-Allal s'était rassemblée, et vers le milieu de la journée une vive fusillade s'est engagée avec l'arrièregarde, fusillade qui ne nous a pas empêchés de continuer notre marche, et le soir nous sommes arrivés au pied de la montagne, où nous avons trouvé la colonne du maréchal et celle du général d'Houdetot déjà réunies. Le troisième jour, l'armée entière entra dans les montagnes et prit la route de Cherchell. Nous avons fait peu de chemin dans cette journée. Nous avions avec nous de l'artillerie de campagne qui retardait beaucoup notre marche. Il fallut plusieurs fois s'arrêter pour faire des rampes praticables aux grosses pièces.

Tout ce pays, que nous parcourions pour la première fois, est d'une beauté remarquable; il est fertile, bien cultivé et arrosé par de nombreux cours d'eau. A chaque pas l'on retrouve des souvenirs du peuple romain. Ce sont des ponts fortifiés qui défendaient des passages ou «jui dominaient des vallées, des aqueducs qui portaient

l'eau d'une montagne à l'autre. Notre brigade campa au milieu des ruines.

Ce qui nous surprit dans cette journée , c'est que nous avancions dans ce pays, évidemment très peuplé, sans recevoir un coup de fusil. A peine apercevait-on quelques Arabes sur la cime des montagnes.

Le quatrième jour , après avoir traversé l'Oued- Hachem , nous sommes entrés dans une ])elle vallée renfermée entre deux chaînes de montagnes perpendiculaires à la mer. L'armée suivait celte vallée, tandis que des compagnies de tirailleurs occupaient la montagne à droite et à gauche. Pendant cette journée, notre brigade fut vivement harcelée par la cavalerie qui galopait dans la plaine et par les Kabyles qui nous suivaient d'arbre en arbre et de rocher en rocher.

Cette fois encore, je me trouvais au bon endroit, et la journée fut d'autant plus agréable que j'étais avec d'Alton et que nous pouvions nous aider de nos mutuels conseils.

Nous arrivâmes devant Cherchell, après avoir franchi une gorge assez étroite où l'on voyait encore les restes d'un aqueduc de plus de quatre cents mètres de longueur.

La brigade d'avant-garde était arrivée longtemps avant nous et n'avait trouvé dans la ville que quelques mauvais Kabyles, qui s'étaient enfuis après avoir tiré quelques coups de fusil.

La ville de Cherchell est petite, mais mieux bâtie que ne le sont ordinairement les villes arabes; les rues sont

26 CORUESPOiSDAISCE DU GENERAL DUCROT.

longues et les maisons couvertes en tuiles. Outre les ruines romaines qui couvrent le sol, il existe encore deux forts de construction espagnole défendant le pont.

Nous avons bivouaqué pendant quatre jours devant Cherchell; on s'est occupé promptement d'évacuer les blessés sur Alger et de mettre la ville en état de défense.

Nous sommes partis le 19 au matin, laissant le 17^ et le 1" bataillon d'Afrique pour occuper la ville et les blockhaus. Nous nous attendions à être vivement attaqués; mais nous n'avions plus toutes ces grosses pièces et ces bagages qui nous avaient gênés en allant, et nous étions en mesure de bien recevoir l'ennemi. Contre notre attente, nous ne vîmes le premier jour que quelques Kabyles, et nous vînmes camper le soir au pied de la montagne. Le second jour a été réellement une marche forcée. Le temps était devenu mauvais; il était à craindre que les torrents grossis ne devinssent impraticables ; dans ce cas, notre marche pouvait être retardée de plusieurs jours.

Nous avons franchi la Métidja au pas de course, et, le soir à huit heures, nous avons traversé la Ghiffa, ayant de l'eau jusqu'au ventre et ne sachant trop où nous allions. Il a fallu plus de deux heures pour réorganiser la colonne, et l'on a pris le parti de bivouaquer sur l'autre rive.

Quelque aventureuse que fût cette marche, on ne saurait la blâmer, car le lendemain la Ghiffa n'était plus franchissable.

Le 21, à ncuflieures du matin, nous étions de retour à Blidali. Cette expédition a donc duié dix jours, et, bien que nou> ayons eu Ijeaucoup à souffrir du mauvais temps, je n'ai pas été indisposé un seul instant, ce qui me donne bon espoir pour les expéditions qui se préparent...

Adieu...

Pic de Mouzaïa, 12 mai 18'fO.

Quand la colonne est partie, mon cber père, j ai à peine eu le temps de vous écrire quelques mots pour vous donner si^ne de vie (1); mais je vous promettais une narration détaillée de nos faits et gestes depuis le commencement de la campagne. Je vais tâcher de remplir ma promesse.

Figurons-nous que nous sommes dans votre cabinet, assis tous les deux dans de bons fauteuils; Médéah, Alger, toute l'Africjue est à quatre cents lieues de nous, et nous causons tranquillement. Il faut que je me figure cela pour ne pas remplir ma lettre de jérémiades, car jamais nous ne nous sommes trouvés aussi mal que dans ce moment; mais je commence : Notre bataillon est donc parti le 17 avril pour Boufarik, où se réunissait la division du Prince. îsous sommes restés dans l'inaction pendant que le maréchal agissait dans Test avec la 2^ division (2), et, le 25, nous nous sommes mis en route pour Blidah, point de départ de l'armée.

(1) Lettre perdue.

(2) Opération d'une colonne qui, partant du Fondouck, força, le

Notre 3* bataillon avait été d'abord désigné pour faire partie de l'expédition, et c'est avec lui que j'avais été à Boufarik. Le 26, au moment où nous nous attendions à partir, l'ordre arrive d'expédier les deux premiers bataillons du régiment et de laisser le troisième. J'avais une peur épouvantable de rester; mais le colonel voulut ^ bien me désigner pour faire le service dans une compagnie où il manquait un officier, et, le 27 au matin, nous prenions la route de la Cliiffa. Nous avons marché presque toute la journée sans apercevoir l'ennemi. A. deux heures, notre division, formant l'avant-garde, était rendue à son bivouac sans avoir entendu un coup de fusil. Nous étions placés depuis une heure, lorsqu'on aperçut une forte colonne de cavalerie qui harcelait la deuxième division dans laquelle se trouvait le maréchal. Le Prince jugea qu'il était possible de prendre cette colonne à revers, et en quelques minutes, tout le monde fut préparé h faire un mouvement. Notre bataillon fut désigné pour garder les bagages, et le reste de la division partit au pas de course. Suivant leur habitude, les cavaliers se retirèrent aussitôt qu'ils aperçurent ce mouvement; cependant nous pûmes exécuter une charge dans laquelle on en atteignit quelques-uns. Malheureusement, nous perdîmes plusieurs hommes et deux officiers distingués (1).

L ennemi fut poursuivi pendant près de deux lieues,

19 mars, les Kabyles de Ben-Salem à disparaître dans les montagnes des Isscrs. '

(1) Combat d'El-Affroun.

et le Prince rejoignit le maréchal au pied de la montagne.

Cette course avait beaucoup fatigué les troupes, et, d'ailleurs, la nuit tombait. Ces deux raisons ont décidé le maréchal à camper sur le terrain ou 1 avait conduit le combat. La cavalerie a été envoyée pour chercher les bagages de la première division; à huit heures, nous recevions Tordre de rejoindre Farmée. La nuit était très sombre; nous navions d'autre guide que les feux du bivouac qu'on apercevait au loin. A chaque instant, notre marche était arrêtée par les bétes de somme qui s'abattaient ou qui perdaient leur charge ; enfin nous sommes arrivés à minuit au camp d'El-Affroun. (El- Affroun est un petit ruisseau qui coule près de 1 endroit où l'armée était bivouaquée.)

Le 28 a été un jour de repos. Nous étions encore tout près de la Chiffa, et Ton a profité de cette circonstance pour évacuer les blessés du combat de la veille. Le 29, nous suivions le pied des montagnes dans la direction de Milianah; nous marchions à peu près depuis deux heures, lorsque nous avons aperçu sur notre gauche une très forte colonne de cavalerie qui nous a observés longtemps sans bouger.

Quand nous fûmes arrivés au bord de lOued-Djer, petite rivière assez encaissée qui traverse la Métidja, nous vîmes toute cette cavalerie s'ébranler et appuver insensiblement sur notre droite ; tout à coup, au moment où 1 on prenait des dispositions pour les empêcher de traverser la rivière, ils filent comme le vent et passent

sur notre droite, à peine à deux portées de canon.

Abd-el-Kader lui-même commandait cette armée. (On peut bien dire une armée, puisqu'il y avait de dix à douze mille cavaliers.) Il était facile de reconnaître l'Émir à son entourage et aux sept drapeaux qui marchent toujours devant lui. Cette armée venait donc de nous tourner, et la manœuvre embarrassait singulièrement le maréchal, car, en supposant que son projet fût d'aller à Milianah, il était obligé d'y renoncer tant qu'il avait sur ses derrières une nuée de cavaliers pouvant se jeter sur le Sahel dégarni de troupes, et mettre tout à feu et à sang jusqu'aux portes d'Alger.

Nous faisons donc demi-tour pour suivre MM. les Arabes, qui caracolent devant nous et engagent à peine une légère fusillade avec nos tirailleurs.

Nous avons passé la nuit dans le bivouac de la veille, et grande a été notre surprise en constatant, à notre réveil, que les Arabes avaient fait un mouvement sur nos deux ailes pour venir reprendre leur position du 29 au matin (l).

(1) « Le maréchal Valée seiiiljlait attendre (|u'Abil-i'l-Ka(ler descendit dans la plaine. Il y descendit en effet le 29, au milieu du jour, avec dix mille cavaliers en hel ordre. On eût dit vraiment qu'il passait en revue les troupes françaises, tant il mit d'insolence à parailer devant elles. On pouvait aisément le distinguer, au milieu de la lunfjuc colonne, précédé de ses étendards, suivi de ses cavaliers rouges. Tout d'un coup, par un mouvement absolument inattendu, on le vit s'engager entre le lac Ilalloula et la droite de l'armée. Une marche de flanc dans un défilé! Quelle audace! mais, pour le maréchal, quelle occasion magnihque! On attendait un ordre, un coup de canon, un signal; rien ne vint. Au bout d'une heure, d'une longue heure, le maréchal conuuanda face en arrière, et ce fut tout; l'Emir était déjà loin. Inquiet pour le Sahel qu'il semblait menacer, le maréchal se contentait de le suivre. Dans tous les rangs, la

ALGEUIE. 31

Nous ne pouvions songer à faire quoi que ce fût, tant que cette immense colonne de cavalerie occuperait la plaine ; mais il était facile de la lasser par des marches et des contremarches. Au reste, nous pensions qu ils ne devraient pas tarder à manquer de vivres. Il fallait donc patienter quelques jours.

Le 30, nous reprenions la route de la Chiffa et nous y campions le soir même. Les cavaliers harcelèrent vivement notre arrière-garde, et nous eûmes un assez grand nombre de blessés.

Toute la journée du 1" mai s'est passée dans cette position, et l'on a évacué les blessés sur Blidah.

Lemaréciial fit venir son artillerie de campagne qu'il avait laissée au «camp supérieur » , et, le 2, nous nous dirigions sur \a ferme du Bey d'Oran{l), située àTentrée du col de Ténia.

La journée du 3 fut employée à mettre cette position en état de défense et à y établir quelques magasins, le point ayant été choisi pour base d'opérations; aussi, les journées du 4 et du 5 furent-elles consacrées à faire cir-

(léception fut grande... Cette journée malheureuse devait faire à l'autorité du maréchal Valée un tort irréparable. On ne cessa de respecter son caractère; on continua de rendre justice aux qualités solides " de ce bronze vivant, de ce lanceur de bombes, de cetobusier de vingt-quatre" , comme disaient entre eux les jeunes officiers, mais on lui contesta les mérites d'un manieur d'armée, d'un capitaine de «^hainp de bataille, et la confiance des troupes s'éloigna instinctivement de lui.

« On n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la sorte, écrivait Lamoricière ; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer. Il est impossible de prévoir ce qui pourrait arriver dans une affaire un peu sérieuse. » (G. Rolsset.)

(1) Appelée aussi Harouch-Mouzaïa.

culer des convois entre Blidah et cette ferme. On v laissa un bataillon du 48% et, le 7 , nous marchions dans la direction de la ferme de Bodj-el-Arha.

Le 8, nous entrions dans les montagnes de Chenoa, qui séparent Cherchell de la plaine de la Métidja (1).

Quoique notre brigade fût d'extrême avant-garde, elle a eu peu l'occasion de donner. Au passage de rOued-Hachem, quelques compagnies du 2" léger ont été envoyées pour s'emparer d'un mamelon d'où les Kabyles tiraient sur la colonne.

Le mouvement offensif a été habilement dirigé par le colonel Changarnier; mais il a poussé beaucoup trop loin, ce qui a fait tuer inutilement un officier et plusieurs hommes.

L'extrême arrière-garde, formée par le 1 7" léger, a eu plus à faire. Elle a été serrée de près par les Kabyles et par une nombreuse cavalerie qui l'a accompagnée jusqu'à trois quarts de lieue de Cherchell.

Le 9, toute l'armée prit pour six jours de vivres, et les bétes de somme furent chargées de 60,000 rations. Trois bataillons venus d'Oran se joignirent à la deuxième division.

Le 10, nous revenions couchera Bodj-el-xVrba, et, le 11, à la ferme du Bey d'Oran. Le soir, nous apprenions que nous allions enfin passer le col de Ténia et nous diriger sur Médéah.

La deuxième brigade de la première division reçut

(1) Cette pointe sur Cherchell avait [)our but de recevoir dans ce port un renfort expédié d'Oran.

l'ordre de déposer à la ferme tout ce qui pouvait embarrasser les hommes pour gravir les montagnes. Nous devions former Tavant-garde.

Passer le col était un événement. Déjà deux fois, en 1830 et 183G, on l'avait franchi, mais toujours par surprise et en perdant beaucoup de monde. Une compagnie entière du 35' y fut écrasée à coups de pierres en 1830. Or, aujourd'hui que la guerre a pris un caractère beaucoup plus sérieux, nous pouvions nous attendre à trouver des retranchements et du canon dans ces passages déjà fortifiés naturellement. Lentreprise était donc un peu hasardeuse, surtout ayant à notre tête le Prince royal, dont on connaît l'audace.

La veille, un grand conseil avait été tenu pour savoir s'il ne vaudrait pas mieuxchercheràpasser par la vallée del Oued-Djer. G était l'avis du maréchal; mais le Prince tenait à passer par le col, et, comme la nouvelle route était entièrement inconnue et qu'on pouvait v rencontrer des difficultés imprévues, on se décida pour le col.

Le 12, au point du jour, toute l'armée s'est mise en marche. Pendant deux heures nous avons gravi la montagne sans voir d ennemis, si ce n'est quelques Kabyles qui criaient en fuyant : « Arrivez, arrivez, nous vous avons préparé un bon déjeuner! n A neuf heures, longue halte pour laisser à l'armée le temps de se rassembler et préparer les hommes à donner le fameux coup de collier (1). De la position où nous étions, nous

(1) Le plateau sur lequel se fit cette balte a conservé le nom de ■•' Plateau du Déjeuner » .

apercevions les crêtes se garnir de défenseurs, et, à l'aide de longues-vues, on reconnut qu'il y avait des retranchements sur tous les points accessibles.

La route est dominée à gauche par des montagnes à pic; à droite, s'ouvrent des précipices dans lesquels un faux pas peut vous faire rouler. Pour passer, il fallait s'emparer avant tout des crêtes de gauche, et la clef de toutes ces positions se trouve au pic de Moiizaîa (1), haute montagne qui domine toutes les autres. Les Arabes l'avaient si bien compris que, depuis le pied jusqu'au sommet, cette montagne était garnie d'une ligne de retranchements, grossièrement construits, mais néanmoins très forts, à cause des difficultés du terrain. La deuxième brigade fut désignée pour enlever cette position. On nous adjoignit trois compagnies du 4F.

Le duc d'Orléans vint nous voir un instant avant le départ. Enfin le signal est donné. Nos quatre bataillons, serrés en masse, s'ébranlent en silence et marchent avec calme.

Tout à coup une ligne de canons se montre derrière les parapets ! derrière chaque rocher on aperçoit une tête; un hourra formidable se fait entendre, et des milliers de balles arrivent dans nos rangs. A ce moment, le général Duvivier et le colonel Changarnier s'élancent à la tête de la colonne en criant : « En avant, à la baïonnette ! » Les tambours battent la charge, les clairons sonnent, et le cri de : « En avant ! en avant ! » se

(1) Appelé aussi Djebel-Enfous.

répète dans tous les rangs. Pour comble de bonheur, un nuage vient nous envelopper et dérobe pendant quelques instants notre marche à l'ennemi, qui tire au hasard. }sous avançons toujours, et bientôt les hommes les plus lestes et les plus vigoureux entrent dans les premiers retranchements. L'ennemi fuit devant nous; mais, sûr de sa retraite, il s'arrête de rocher en rocher et continue sur nous un feu meurtrier. Pendant une heure, nous avons gravi ainsi la montagne, nous traînant sur les genoux, nous accrochant aux pierres, aux épines. Enfin nous avons atteint le sommet!

Je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé un plaisir plus vif qu à ce moment où nous devenions maîtres de cette position, occupée un instant avant par les Arabes! Il y eut alors une explosion d'enthousiasme ; les soldats criaient : « Vive le Roi ! » les tambours battaient la Hlêî'e Michel; on échangeait des poignées de main.

J'avais eu le bonheur d'être remarqué par le général et le colonel Changarnier, qui m'adressèrent quelques paroles flatteuses (1).

Aussitôt que la colonne fut repoussée, le général se remit en marche avec les deux bataillons du 2^ léger et prit la route du col, où ils entrèrent sans coup férir. Notre bataillon et les trois compagnies du 4 F furent

(1) S. A. R. Mgr le Juc d'Orléans, visitant l'école de Saint-Cvr quelques mois après, dit en présence de toute l'école à l'élève Ducrot, frère de l'ofticier du 24° de ligne : '• Votre frère s'est conduit bravement sous mes veux, au pic de Mouzaia ; c'est un officier très distingué; j'ai fait une proposition en sa faveur. Vous pouvez être fier de lui. «

Le sous-lieutenant Ducrot fut cité le 26 mai à l'ordre de l'armée pour s'être particulièrement distingué à l'attaque du pic de Mouzaïa.

36 CORT\ESPO?s^DANGE DU GENERAL DUCROT.

chargés de garder la position et d'y rassembler les morts et les blessés. Le nombre s'en élevait à plus de deux cents, parmi lesquels deux officiers tués et deux blessés du 2" léger. Les pertes ont porté particulièrement sur ce corps, qui était en tête de colonne.

Parmi les officiers tués se trouvait un tout jeune homme, plein d'avenir, décoré depnis quinze jours. Il est tombé à côté de moi, frappé d'une balle au cœur; il n'a pas prononcé une parole. J'étais très lié avec ce pauvre Guyon, et sa mort m'a fait beaucoup de peine. C'est cependant la plus belle mort que puisse souhaiter un soldat ! Nous l'avons fait enterrer à la cime du pic, et d'Alger même on peut voir son tombeau. Bien d'autres braves reposent à ses côtés.

Comme je vous l'ai dit, notre colonel nous avait fait laisser à la ferme tout ce qui pouvait nous embarrasser dans notre course, de sorte que nous avions à peine quelques morceaux de biscuit dans nos poches. Nous avons passé la nuit sur la hauteur, exposés à un froid très vif, n'ayant rien à manger. Ce qu'il y avait de plus pénible était de voir nos malheureux blessés, manquant de tout, éprouvant d'atroces douleurs.

Dans la matinée du 13, un bataillon du 58" est venu les chercher avec des cacolets, et, dans la même journée, ils ont été évacués sur la ferme. Quant à nous, nous sommes restés dans notre position jusqu'au 14 au soir, où nous avons reçu l'ordre de rejoindre l'armée. Nous arrivions à destination à neuf heures du soir, et notre campement fut établi de l'autre côté du col. Ma com-

pagnie prit, le soir même, le service de grand'garde.

J'ai dû prendre beaucoup de précautions, car la position était mauvaise.

Dans la matinée du 15, les Kabyles ont attaqué vivement un de mes petits postes avancés; je suis arrivé juste à temps pour les repousser. J'ai fait embusquer une quinzaine d'hommes, et nous n'avons pas tardé à voir les assaillants faire demi-tour après s être avancés si 'près que nous leur lancions des pierres pour les débusquer. Dans ce combat, qui a duré quinze minutes, un de mes hommes a été tué, cinq autres blessés. J'ai eu deux fusils brisés dans les mains par les balles, et un éclat de pierre m'a égratigné la joue.

J'ai reçu des compliments de mon colonel pour cette échauffourée.

Le 15, la voie était praticable à l'artillerie, et nous nous sommes mis en route pour Médéah. La première brigade de notre division s'est jetée beaucoup trop à gauche de la direction, et est allée chercher une affaire inutile dans laquelle les zouaves et le 23^ ont perdu du monde.

Le 17, nous arrivions à Médéah. Quelques coups de canon ont suffi pour écarter les Kabyles qui occupaient les jardins, et l'on s'est emparé sans résistance des hauteurs qui dominent la ville. Médéah était abandonné, et les habitants avaient tout emporté. Que ce soit par haine des Français ou par crainte d'Abd-el-Kader, il n'en est pas moins vrai que ce fait donne singulièrement à penser. Il faut des motifs bien puissants pour déterminer une population entière à émigrer ainsi ; car

il ne s'agit plus de nomades campant un jour dans un endroit et le lendemain dans un autre, mais bien de citadins, habitués à mener une vie paisible, aisée, de gens qui ont abandonné leur toit, leur maison patrimoniale, délaissé leurs propriétés, leur industrie, pour errer dans la plaine et peut-être y mourir de faim !

Ce sont les mêmes hommes qui, en 1831, faisaient le coup de fusil dans les rangs de nos soldats et qui, en 1836, venaient au-devant de l'armée et demandaient un Bey au maréchal Glauzel !

Le 18 mai, le gouverneur général s'est décidé à faire connaître à l'armée que le général Duvivier était nommé commandant supérieur de la province de Titeri, capitale Médéalî, et que la garnison de cette ville se composait de deux bataillons du 28% d'un bataillon du 24" et d'un bataillon du 58". Nous voilà donc en garnison à Médéah. En fait de chaussures et de vêtements, nous possédons ce que nous portons sur nous ; vous pouvez vous figurer dans quel état ils sont après vingt jours de courses au milieu des pierres et des broussailles ! En fait de douceurs, les vivres de campagne, c'est-à-dire le pain de munition et la demi-livre de viande, juste de quoi ne pas mourir de faim ! Toutcelane nous empêche pas d'avoir l)on pied, bon œil, de rire de notre misère et de pester contre le maréchal qui devait revenir au bout de quinze jours et n'a pas encore reparu, aujourd'hui 13 juin (I). Nous travaillons chaque jour à fortifier la

(l) Après la prise de Médéali, où on laissa {jarnison, le maréchal Valée reprit le chemin du col, le 20 mai. Son arrière-garde, attaquée au bois

ALGEllIE. 39

ville et à établir des postes extérieurs qui permettront de circuler un peu dans les environs.

Il est à peu près certain que l'intention du maréchal est d'aller jusqu'à Milianah ; mais gardcra-t-il cette ville, ainsi que Modéah ? C'est ce que personne ne sait, et peut-être n'est-il pas décidé lui-même. Le 20, la colonne est arrivée. On a séjourné le 21, et demain, 22, nous nous mettrons en route pour Milianah.

Je ne ferme pas cette lettre, car je ne sais quand elle pourra partir. . .

^juillet. — Nous sommes arrivés hier à Blidali ; il était temps, je n'en puis plus ! Je n'ai que la peau sur les os.

L'expédition a été horriblement fatigante, mais elle a bien fini. ^îsous nous sommes jetés dans les montagnes de Mouzaïa. où nous avons surpris toutes les tribus. Nous sommes revenus avec plus de quinze cents têtes de bétail, des chevaux, des femmes, des enfants... En un mot, nous avons fait une superbe razzia.

des Oliviers, eut à soutenir contre Abd-el-Kader un des combats les plus violents et les plus meurtriers de nos campagnes d'Afrique.

Dès le 4 juin, le maréchal repartait de Blidah ; le 7, il passait sans difficulté le col des Gontas et marchait sur Milianah, qu'il occupa après un petit combat ou plutôt une démonstration faite par les réguliers d' Abdel-Kader et bientôt suivie de leur retraite ; le maréchal laissa une petite garnison et descendit le 12 dans la vallée du Chéliff, où il eut à livrer un combat assez sérieux ; le 14, il était en vue de Médéah, au bois des Oliviers ; le 15, la colonne arriva au col de Mouzaïa; elle fut attaquée dans les mêmes conditions que le 20 mai, et perdit beaucoup de monde. Après avoir fait filer ses blessés sur la ferme du Bey d'Oran, elle rentra le 20 juin à Médéah. Le 22 commence l'opération de ravitaillement de Milianah dont parlent les lettres à la date des 3 et 19 juillet : cette opération fut commandée par le colonel Changarnier.

Il est probable que nous allons nous reposer quelque temps. Toute l'armée est sur les dents.

Le Prince va sans doute retourner à Alger et repartir immédiatement pour la France. Il est enchanté de sa campagne.

Adieu, bon père...

Juillet 1840.

A Madame Dupleix.

Je ne veux pas, ma bonne tante, prendre la mauvaise habitude de rester des siècles sans vous écrire : il y a un peu d'égoïsme dans mon fait ; j'espère que vous me répondrez quelquefois, et c'est un plaisir que je me prépare.

Le duc de Nemours est depuis quelques jours à Alger. Avant-hier, il a visité le quartier. Lorsqu'il est entré dans la chambre occupée par ma compagnie, le colonel Gentil m'a présenté en me nommant. Le Prince m'a salué fort gracieusement et m'a dit : u Vous vous êtes distingué plusieurs fois dans les dernières expéditions, monsieur Ducrot ; j'espère que nous vous fournirons bientôt l'occasion de recommencer, » Nous avons un peu souffert du mauvais temps dans la dernière expédition, mais nous nous reposons bien depuis notre arrivée à Alger. Je vous envoie une pensée cueillie sur

notre fameux pic de Mouzaïa; je ne sais comment elle a poussé au milieu des rochers et des brouillards.

Votre neveu dévoué...

Blidah, 19 juillet 1840.

Mon cher père,

Je crois vous avoir dit que nous étions de retour h Blidah, enchantés de nous reposer un peu. M. le maréchal fait de très beaux ordres du jour dans lesquels il nous dit que « la campagne de 1840 est terminée, et que l'armée va se reposer en attendant de nouveaux combats » . Mais cela n'empêche pas que, pour le moment, nous nous trouvons dans une position des plus pénibles.

Depuis longtemps déjà on parlait de travailler à la route directe de Blidah à Médéah, afin d'éviter ce terrible col de Mouzaïa, dont le passage nous a déjà coûté tant de monde. On n'était pas certain que cette route pût être praticable à l'artillerie, et le maréchal ne voulait pas rentrer à Alger sans être fixé à cet égard. Le 3, la première division poussa donc une reconnaissance dans les montagnes de l'Atlas, et Ton profita de l'occasion pour piller et ravager les mêmes Beni-Sala qui nous ont fait tant de mal dans les environs de Blidah. C'est une rude corvée, je vous l'assure, que de gravir une montagne de plus de 1,500 mètres par une chaleur de 30 degrés. Mais nous pensions que c'était notre dernier coup

42 COllRESPONDANCE DU GENERAL DUCROT.

de collier, et nous le donnions gaiement. Nous sommes arrives enfin sur l'arête principale, en un point d'où l'on peut apercevoir à la fois Blidah et Médëah; là, après bien des discussions, on a fini par tomber d'accord : « La route étant impraticable, il faut y renoncer!... » Le maréchal tourne bride et déjà reprend le chemin de Blidah, lorsque, tout à coup, l'aimable M. de Salles s'écrie : « Messieurs, messieurs, une idée. Nous ne pouvons pas faire de route, faisons un télégraphe, pour faire quelque chose... » On rit d'abord, on croit qu'il veut plaisanter; mais il tient bon et finit par obtenir que la brigade du général Ghangarnier sera laissée en position provisoirement, et qu'un parti définitif sera pris le lendemain. Nous voilà donc campés sur un mamelon pointu, au milieu du brouillard, attendant avec anxiété ce qui sera décidé de notre sort (1).

Dans la matinée du lendemain, le général Ghangarnier a fait une reconnaissance avec un bataillon du 2" et un du 24\ Les Kabyles commençaient déjà à se remuer et nous avons été accueillis sur plusieurs points par une fusillade assez vive.

En gravissant une montagne, au moment où j'arrivais au sommet, je me suis trouvé presque nez à nez avec une quinzaine de ces coquins qui montaient du côté opposé ; mais ma vue a suffi pour les faire fuir. Cependant trois d'entre eux plus hardis que les autres, s'étant aperçus

(1) Téléjjroplic et poste d'Aïn-Taïlazid.

que j'étais un peu en a\ant de mes hommes, se sont faufilés sur ma droite, et déjà Tun d'eux m'ajustait lorsqu'un soldat de ma compa^jnie l'abattit d'un coup de fusil. Les deux autres ont été tués également, et mes hommes, après leur avoir coupé la tête, m'ont offert la dépouille de ce même Kabvle qui s'apprêtait à me tuer.

J'ai son fusil, son vatagan, le petit couteau avec lequel ils décapitent. Ces armes, comme toutes celles de ces farouches Kabyles, ont peu de valeur par ellesmêmes ; mais elles ont du prix à mes veux, et j'espère bien les voir fijjurer un jour sur votre panoplie.

A deux heures de l'après-midi, un bataillon du -48' est venu nous rejoindre sur la montagne et nous a appris que linstallation du télégraphe était décidée, et que la brigade Changarnier, plus deux bataillons du 48% devaient se mettre de suite à l'ouvrage. Je vous demande un peu l'effet que dut produire une pareille nouvelle sur des troupes aussi fatiguées que le 2' léger et le 24\

Je laisse de côté la question du télégraphe (quoiqu'au dire des gens les plus compétents, ce soit l'idée la plus absurde qu'on puisse imaginer) ; il ne m'appartient pas déjuger en pareille matière (1); mais ce que je puis

(1) Ce télégraphe d'Aïn-TaïIazid n'excita pas seulement la mauvaise humeur des troupes chargées de l'installer. Le commandant supérieur de Médéah, Duvivicr, qui se plaisait dans son isolement et aimait à être son propre maitre, vit avec un profond déplaisir installer cet organe de communications rapides duquel il attendait un déluge d'ordres plus ou moins agréables. M. Camille Rousset cite à ce sujet un fait plaisant. i> Dans la deuxième quinzaine de juillet, dit-il, le télégraphe avait reçu tous ses apparaux; les employés étaient à leur poste. Le 28, par un

affirmer, c'est que le maréchal, en laissant sur l'Atlas le 2" lé^jer et le 24% a fait un acte d'injustice qui dépasse tout ce qu'on a fait de mieux en ce genre depuis qu'il est ici. Pour vous donner une idée de notre situation, je vous dirai que, sur un effectif de dix-huit officiers existant pour chaque bataillon, nous sommes sept présents, et sur ces sept il n'y en a peut-être pas trois qui se portent réellement bien. Cette proportion est à peu près la même pour le 2^ léger, et ce sont de pareils régiments que 1 on choisit pour exécuter les plus rudes travaux par un soleil de juillet!

Dans ce moment, cependant, je me repose un peu; après être restés quatre jours sur la montagne, nous avons été relevés par notre 2" bataillon, qui n'a point fait l'expédition. Nous resterons ici jusqu'au 18 et nous irons à notre tour relever le 1" bataillon, qui a besoin de repos tout autant que nous.

Je m'aperçois que je parle beaucoup du présent et que je ne vous ai pas dit un mot de notre course surMilianah. C'est chose assez intéressante pourtant, car, pour

temps superbe, on se mit en mesure d'échanger avec Médéali les premiers compliments. I^es grands bras de la machine aérienne s'agitèrent : Attention! Médéah n'a pas l'air de s'en apercevoir. Deux fois, trois fois on répéta le signal : Médéah ne répondit pas. Les jours suivants, Aïn- Taïlazid continua de gesticuler : peine perdue. EnKn, le 2 août, Changarnier eut l'idée malicieuse d'intercaler, parmi les signaux hors de sens, trois mots : «Ordonnance... avancement... lieutenant général.» 0 miracle ! aussitôt les bras de Médéah s'agitèrent : « Signal non compris ; répétez » , à quoi ceux d'Aïn-TaïIazid ayant répliqué : " Gouverneur très mécontent de n'avoir pas de vos nouvelles » , Médéah redevint inerte; mais on avait désormais le mot de Ve'nùjme ; la paralysie était volontaire. C'était un entêtement du général Duvivier ; commandant d'une place bloquée, il ne voulait plus communi(juer avec le dehors. ••

la première fois depuis le commencement de la campagne, nous avons vu un petit corps d'armée bien conduit, et qu en est-il résulté? Attaqués par des forces bien supérieures, nous avons eu fort peu de blessés et nous avons fait l)eaucoup de mal à l'ennemi. Il ne faut pas se le dissimuler, le maréchal Valée ne se doute pas de ce que c'est que conduire une armée; ses plans sont en général assez bien conçus, ses idées sont justes, l'ensemble des opérations n'est pas mauvais; mais quant aux détails, c'est une autre affaire. Les talents de l homme de cabinet ne peuvent faire oublier les fautes de l homme de guerre, du général en chef. Il est un fait incontestable : c'est aux mauvaises dispositions prises par le maréchal que nous devons les pertes immenses faites dans cette dernière campagne. Je dis immenses, car dans plusieurs corps le nombre d hommes mis hors de combat par le feu de l'ennemi est de un sur cinq, quelquefois plus; ajoutez à cela les malades et vous verrez que notre pauvre armée doit être terriblement réduite; mais revenons à notre expédition de Milianah.

L'armée se composait de trois mille cinq cents hommes d'infanterie, de cinq cents chevaux et de deux sections d'artillerie de montagne. Le but qu'on se proposait était de jeter un convoi dans Milianah, de manière à approvisionner cette ville jusqu'au mois de novembre.

La distance qui sépare Médéah de Milianah est d'environ quatorze lieues.

En partant de Médéah, il faut traverser une chaine

46 CORRESPONDAÎs'CE DU GENERAL DUCROT.

de montagnes peu difficile au point de vue militaire, mais présentant de nombreux obstacles à la grosse artillerie et aux moyens de transport. Cette chaîne a environ neuf lieues de longueur; on tombe ensuite dans la vallée du Chéliff, vaste plaine remarquable par sa fertilité et par la manière dont elle est cultivée ; la route de Milianah suit cette vallée à peu près pendant quatre lieues de marche; puis elle traverse une chaîne de montagnes escarpées, offrant à chaque pas des positions très facilesàgarder et d'un accès des plus difficiles.

Le 22, nous sommes partis de Médéah. Il était de la dernière importance de se porter sur Milianah par une marche rapide, de manière à y arriver avant que Tennemi eût eu le temps de se masser vers le défilé qui se trouve aux portes de Milianah.

Partis à trois heures, nous avons marché jusqu'au i soir, et nous sommes venus camper aux bords du Chéliff (1).

Je ne me rappelle pas avoir plus souffert que dans

(i) Le 22 juin, vingt minutes avant l'aube, la cavalerie suivie de la moitié lies bataillons prit la direction du col de ^louzaïa ; aussitôt les vedettes arabes coururent en donner l'avis à l'Emir, qui, comme au 20 mai et au 15 juin, envoya toutes ses forces, réguliers et cavaliers, occuper les ravins autour des oliviers de Zeboudj-Azara. Cependant, tandis que Cbangarnicr longeait, avec une lenteur calculée, les pentes du Nador, derrière lui, le reste de ses bataillons, l'artillerie et le convoi gagnaient le plus de terrain possible sur le chemin de Milianah; puis, lorsqu'il jugea qu'ils avaient pris assez d'avance, il les rejoignit par une marche en diagonale avec l'avant-garde du matin, qui allait devenir l'arrièregarde du soir. C'était le pareil stratagème qui avait réussi deux fois au général Bugeaud avant la Sikah ; Abd-cl-Kader s'y laissa prendre encore; quand il s'avisa de son erreur, il était trop tard, et son infanterie était trop loin. Changarnier lui avait habilement dérobé une marche.

(G. RoiSSKT.)

cette journée. II faisait une chaleur de plus de 30°, et notre bataillon jeté sur le flanc du convoi parcourait un terrain coupé à chaque instant par d immenses ravins et par des rochers presque à pic. Officiers et soldats tombaient comme des mouches et allaient encombrer les cacolets.

C'est peu que savoir affronter avec sang-froid le feu de l'ennemi; mais ce qu'il faut d'énergie pour lutter contre une douleur continue, pour marcher et encourager ses soldats quand on se sent près de défaillir, c'est inouï! Enfin, j'eus le bonheur d'arriver au but; mais pour la première fois, depuis que je cours dans ce paysci, je ne trouvai pas la force de manger au bivouac, je m'endormis pour ne me réveiller que le lendemain à la diane.

La veille, nous n'avions été que faiblement inquiétés par quelques cavaliers ; mais le 23, à la pointe du jour, nous avons aperçu dans la plaine une cavalerie nombreuse, qui semblait disposée à nous attaquer.

Ces cavaliers s'ouvrirent devant nous pour nous donner passage et vinrent, suivant leur noble habitude, retomber sur notre arrière-garde, sans parvenir toutefois à retarder noti'e marche d'une seule minute. Ce matin, dès neuf heures, nos premiers bataillons occupaient les hauteurs qui dominent le défilé. Nous arrivions à temps ; car à peine le convoi était-il engagé dans la plaine, que deux à trois mille fantassins réguliers ou Kabyles se sont montrés sur notre flanc droit dans la montagne.

Encouragés par cette vue, les cavaliers qui nous suivaient depuis la pointe du jour ont poussé un hourra et chargé sur nos derniers tirailleurs ; ceux-ci ont été entamés un instant ; mais les réserves, arrivant au pas de course, les ont bientôt refoulés. Sur la droite, l'affaire était plus sérieuse; les fantassins ennemis, désespérés de voir qu'ils avaient été prévenus et que les positions étaient occupées, ont tenté un dernier effort. La fortune a semblé leur sourire un instant; mais, de nombreux renforts nous arrivant sur ce point, ils ont été culbutés dans les ravins, et un grand nombre de leurs cadavres sont restés entre nos mains. Nous avons eu une vingtaine de blessés.

Dès que le convoi eut pénétré dans Milianah, nous abandonnâmes toutes ces positions, et l'armée entière alla bivouaquer dans la plaine, au bord d'un petit ruisseau qui se jette dans le Chéliff.

Rien ne nous pressant plus, nous avons repris tranquillement la route de Médéah, toujours suivis par une nombreuse cavalerie arabe. Les réguliers marchaient à hauteur dans la montagne, mais ils se sont gardés de nous attaquer. Ils se sont contentés de nous saluer de quelques coups de canon sans produire d'effet.

Le général Changarnier a profité habilement de tous les accidents du terrain pour attendre la cavalerie qu'il chargeait à la baïonnette, lorsqu'elle se trouvait trop engagée. Il a su également tirer un excellent parti de son artillerie. En résumé, nous avons fait beaucoup de mal à l'ennemi et n'avons éprouvé que peu de pertes.

Au bout de trois jours, nous sommes arrives en vue de Médéali. Le maréchal était déjà en route avec le reste de 1 armée. Nous avons continué notre marche et sommes venus coucher au col de Mouzaïa. Le lendemain, un gros convoi, escorté par les troupes qui s'étaient reposées devant Médéah, est parti pour BHdah, et nous sommes restés en position. Triste position, car, pendant ces deux jours, nous fûmes continuellement plongés dans un brouillard épais qui causa beaucoup de maladies.

Aussitôt le retour du convoi, nous sommes partis sous les ordres du général d Houdetot. Cette journée a été encore bien pénible. La chaleur était accablante. Au Djebel-Nadour, à une lieue environ de Médéah, nous sommes surpris par un orage épouvantable accompagné de grêle. Chevaux et mulets refusaient d'avancer; les hommes cherchaient à se cacher la tête. C était un brouhaha indescriptible. Le fait est que ces gréions étaient gros comme des noix et pas bons à recevoir. Ils laissaient des bleus sur les mains. Aussitôt Tordre rétabli dans la colonne, nous nous mîmes en marche et nous arrivâmes à Médéah à six heures du soir.

Les mulets furent déchargés pendant la nuit, et, le matin, nous repartîmes pour le col, où nous arrivâmes à une heure.

Après deux heures de repos, notre brigade (2* léger et le 24^) gravit le pic, où nous restâmes pendant que l'armée entière abandonnait le col pour aller coucher à la ferme d'Harouch-Mouzaïa.

J'apprends qu'un courrier va partir dans un instant : dans ma prochaine lettre j'achèverai mon récit. Mais avant de terminer, il faut que je réponde h une question que vous m'avez posée plusieurs fois : « Pourquoi d'Alton est-il passé lieutenant avant toi?... Y a-t-il eu injustice? » Non certes, car si jamais officier a mérité son avancement au choix, on peut dire que c'est lui. D'Alton est loin d'être le mondain, l'étourdi que vous croyez connaître. C'est un excellent officier, sage, rangé, s'occupant beaucoup de son métier; il a été cité dans tous les régiments pour le zèle avec lequel il remplit ses devoirs. Pendant les deux ans que nous avons passés à Blidah, il n'a pas voulu aller une seule fois en permission à Alger, parce qu'il espérait l'avancement qui lui est arrivé, et il ne voulait pas qu'on put dire un mot à ce sujet. A Tavant-dernière inspection générale (1838), j'ai entendu dire par plusieurs officiers que d'Alton était le seul qui ait répondu d'une manière satisfaisante à plusieurs questions posées par le général inspecteur; aussi a-t-il eu des notes superbes, et, dès cette époque sans doute, s'il eût eu ses deux années de grade, il aurait été promu.

Adieu...

2 septembre 1840.

Votre lettre du 13 août, mon cher père, m'est parvenue au moment où j'allais partir pour Médéah. Il m'a été impossible d'y répondre jusqu'à présent.

Notre exj)éclition n'a pas été longue, mais elle a été rude (1).

Partis de Biidah le 26, nous étions de retour le 30 au matin.

Nous avons pris le chemin des Beni-Salalis. Le2Méger, le 24% quatre compagnies de tirailleurs et trois cents hommes du génie formaient tout le corps expéditionnaire, sous les ordres du général Changarnier.

Le chemin que nous avons parcouru est affreux; il est impossible de songer à en faire une roule militaire.

Nous avons trouvé la garnison de Médéah dans une situation pitoyable. C'est à peine si elle a actuellement cinq cents hommes valides.

Le 3 juillet, ils ont été vivement attaqués et ont perdu beaucoup de monde. Un instant, les Arabes ont été sur le point de se rendre maîtres de la ville; mais on est parvenu à les repousser, et nos troupes sont restées maîtresses du champ de bataille, qui était couvert de morts et de blessés. Le lieutenant-colonel du 23® et trois officiers ont été tués (2) .

En quittant iNIédéah, j'y avais laissé mon cher d'Alton, attaché au général comme officier d'ordonnance. Je l'ai retrouvé dans un bien triste état. Il a été blessé grièvement d un coup de feu dans l'aine.

(1) Le maréchal Valée s'entêtant à croire qu'il devait exister entre Biidah et Médéah, à travers la région des Beni-Salahs, des Bcni-Meçaoud et des Ouzza, un chemin meilleur que celui des Mouzaïa, avait donné à Chan^rarnicr l'ordre formel de le découvrir et de le suivre.

(2) Combat livre par Barkani sous la direction personnelle d'Abd-el- Kadcr.

Depuis deux mois il est étendu sur une mauvaise paillasse, manquant presque du nécessaire et souffrant d'une manière horrible. La diarrhée et la fièvre sont venues se joindre à sa blessure. Il est cependant à peu près hors de danger aujourd'hui. On n'a pu extraire la balle; elle est enkystée, dit-on, et la plaie commence à se fermer.

J'étais bien triste en abandonnant mon ami, mais il était impossible de songer à le transporter.

Nous avons laissé tous nos blessés à Médéah et nous sommes repartis promptement.

Le général Ghangarnier a préféré prendre la route du col de Mouzaïa (1).

Partis le matin, nous ne sommes arrivés à la Chiffa qu'à une heure et demie après minuit. Vingt et une heures de marche sans interruption !

Deux bataillons réguliers sont arrivés à temps pour inquiéter notre arrière-garde, mais une charge à la baïonnette les a dispersés.

Il est probable que nous retournerons à Médéah avant peu, la garnison ayant besoin d'être renforcée.

J'ai eu le commandement d'une compagnie de voltigeurs pendant cette expédition. Nous avons eu occasion de donner plusieurs fois.

(i) Cette décision était habile, car Abd-el-Kadcr l'attendait sur la route dangereuse qu'il avait suivie en allant. Grâce à cette ruse, le retour de la colonne se Ht sans difHculté : la charge à la baïonnette dont parle cette lettre fit éprouver de grandes perles aux deux seuls bataillons de Harkani qui eussent réussi à rejoindre la colonne, et que Ghangarnier attira dans une embuscade.

J'ai reçu une contusion à la jambe gauche (1). Adieu...

Blidah, 9 scptcmhre 1840.

Pour peu que les journaux aient exagéré ce qui nous arrive depuis quelque temps, mon cher père, vous devez être inquiet du sort de votre mauvais garçon. Je voudrais bien confier mon message à quelque petit oiseau qui put braver tous les Bédouins du monde et vous tirer promptement d'inquiétude, car je ne sais vraiment quand cette lettre vous parviendra.

Il y a huit jours que nous sommes enfermés dans notre camp, sans aucune communication avec Alger. On n'ose plus s'aventurer dans la plaine sans être escorté par mille ou douze cents hommes d'infanterie et trois cents cavaliers. Telle est la force de la colonne mobile chargée de faire le service entre Alger et les camps de la Métidja, et elle ne se met pas en route sans raisons majeures.

La vie que nous menons depuis quelques semaines est loin de ressembler à celle que nous avons menée pendant deux ans et contre laquelle j'ai tant pesté. Nous avons enfin trouvé ce que nous étions venus chercher en Afrique : des coups de fusil et la chance de se faire remarquer.

Chacun de nous a maintenant son fait d'armes à ra-

(1) Le sous-lieutenant Ducrot ne signala même pas à ses chefs cette contusion, qui ne fut pas portée sur ses états de service.

34 CORRESPO?sDANCE DU GENERAL DUCROT.

conter, et je pense que vous écouterez le mien avec plaisir. Mais il faut d'abord entrer dans quelques considérations préparatoires.

Blidah est situé au pied de la montagne, en face d'une gorge profonde , d'où sort un ruisseau torrentueux (Oued-el-Këbir) qui tourne à gauche et suit le pied de la montagne jusqu'à l'endroit où il se jette dans la Chiffa.

Les bords de ce ruisseau sont couverts de bois qui s'étendent jusqu'à la ville et sur une largeur d'à peu près une demi-lieue.

La route qui conduit du Grand-Camp à Blidah traverse des jardins. Elle est bordée de murs et de maisons en ruine qui rendent les embuscades très faciles, et les Kabyles n'ont pas manqué d'en profiter. Le 1", un convoi escorté par vingt-cinq hommes, sous les ordres d'un sergent, a été attaqué sur la route ; le sergent et deux hommes ont été tués, le reste est rentré au camp au pas de course.

Le lendemain 2 septembre, j'ai été commandé avec trente hommes pour escorter une voiture chargée de vivres à destination de Blidah.

Vous trouverez peut-être qu'il était très imprudent d'envoyer une aussi faible escorte, après l'exemple de la veille; mais cela ne me regardait pas; j'étais commandé, je partis.

A peu près à moitié chemin, une fusillade assez vive s'est engagée entre mon avant-garde et les Kabyles embusqués.

De suite, je me suis porté eu avaut, au pas de course, au secours de mes éclaireurs, après avoir laissé dix hommes, sous les ordres d'un sergent, pour yarder la voiture et la mettre à l'abri.

J'ai rallié mes tirailleurs, je les ai embusqués dans les endroits les plus favorables, et je suis resté dans cette position sans tirer un coup de lusil, attendant qu il plût à ces messieurs d'avancer.

La chose n'a pas été de leur goût; ils sont restés derrièVe les murs, tirant force coups de fusil à la distance de trente pas environ, dont pas un ne nous a touchés, tout le monde étant bien à l'abri.

Au bout d'un quart d'heure, ils se sont retirés, et j'ai entendu bientôt la fusillade s'engager sur un autre point. Je pensai de suite que les troupes sorties de la citadelle les avaient pris par derrière. J'en ai profité pour faire avancer ma voiture, et je suis arrivé dans Blidah, n'ayant perdu que deux hommes, tués dès les premiers coups de feu.

Les Arabes, cependant, étaient en nombre, car deux cents hommes de la citadelle ont mis plus d une demiheure à les débusquer du bois et ont eu six blessés.

Depuis, les Arabes ont établi leur camp sur la montagne, à portée du canon de la citadelle. Leur nombre augmente chaque jour, et un bataillon de l'armée régulière d'Abd-el-Kader est venu se joindre à eux. Les communications entre Blidah et le camp deviennent de plus en plus difficiles.

Nous ne pouvons faire un voyage sans perdre quel-

ques hommes, et pourtant, depuis l'affaire du 2, nous ne nous mettons pas en route moins de trois ou quatre cents hommes.

Tous les camps sont levés, excepté le « supérieur » , qui est le plus rapproché de Blidah.

Nous sommes réunis dans ces deux positions (le camp et la ville) au nombre de deux mille quatre cents hommes.

Il nous tarde de prendre l'offensive, et cela arrivera probablement bientôt, car les troupes se rassemblent à Alger.

Tous ces événements ne peuvent que rapprocher le moment de notre rentrée en France. Il est probable que, l'expédition terminée, une partie des régiments actuellement en Afrique rentrera, à commencer par les plus anciens.

Faire une belle expédition et puis revenir près de vous, voilà ce que j'ai toujours désiré!

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon bon père, ainsi que ma bonne tante.

Votre fils respectueux.

25 septembre 1840.

Depuis le 13 août, mon cher père, je n'ai pas reçu de vos nouvelles, et nous sommes aujourd'hui au 25 septembre.

Je ne sais vraiment à quoi attribuer ce long silence,

et je suis d autant j)lus inquiet que, étant à la veille de partir pour une nouvelle course, je puis encore rester plusieurs semaines sans lettres.

Il se passe d'étranges choses dans ce pays-ci ; jamais les maladies n'ont fait d'aussi grands ravages, jamais aussi l'armée n'a éprouvé d'aussi rudes fatigues!

Alger renferme, en ce moment, plus de quatre mille malades, et tous les hôpitaux des camps environnants sont au complet.

Pour comble de malheur, Oran, dont les troupes fraîches et pleines d'ardeur n'avaient pas encore souffert, vient d'être envahi par une épidémie des plus violentes; deux cents hommes sont morts dans l'espace de six jours! Tout ceci doit singulièrement déranger les projets du maréclial. C'est à peine si l'on peut trouver assez de troupes pour effectuer les ravitaillements, et je ne pense pas que le gouvernement soit disposé à nous envoyer de nouveaux régiments de France. Le bruit court que ^lilianah va être évacué ; c'est, sans contredit, ce qu'il y aurait de plus sage. C'est un poste non seulement inutile, mais encore très embarrassant. Quant à Médéali, je suis convaincu que le maréchal donnerait beaucoup pour n'y avoir jamais mis les pieds; il doit être bien contrarié depuis que la route des Beni-Salahs a été reconnue impraticable.

Il est triste de jienser qu'il faut compter sur un sacrifice de deux ou trois cents hommes toutes les fois qu'on voudra se mettre en communication avec Médéah. Aussi le rapport officiel adressé au ministre de la guerre

déclare-t-il que le général Changarnier, dans sa dernière course, a eu deux hommes tués et six blessés.

Comment un homme comme le maréclial Valée peutil dire une telle inexactitude? Dans notre seul régiment, nous avons eu dix-sept hommes tués sur le terrain , quarante-huit blessés, dont plusieurs sont déjà morts. Le 2' léger a éprouvé à peu près les mêmes pertes, et de plus a eu deux officiers très gravement blessés. L'artillerie, le génie et les tirailleurs ont également perdu du monde.

A présent, je vous dirai franchement que les affaires d'Europe nous occupent beaucoup plus que nos propres affaires; il nous tarde de voir enfin se décider d'une manière glorieuse pour la France cette fameuse question d'Orient qui a fait user tant de plumes et d'encre à nos diplomates. Il nous tarde d'aller faire sur un plus vaste théâtre l'apprentissage de cette grande guerre dont nos pères nous ont laissé de si beaux exemples!

Adieu...

10 octobre 1840.

Me voici encore une fois de retour, mon cher père, et toujours avec le même bonheur. Nous avons été à Milianah, et il en était temps : sur 1,200 hommes restés dans cette ville, 680 sont morts, 2 ou 300 sont mourants, et les 150 hommes qui faisaient le service étaient à peine en état de marcher (1).

(1) D'après C. Roussel, sur les 1,236 hommes laissés à Milianah au

Nous y avons laisse un bataillon du 3* léguer et nous avons ramené tous les malades que l'on a pu chai^jer sur les mulets.

Le général Changarnier nous commandait, et, comme toujours, il s'en est bien tiré. Jamais jjeut-étre si petite armée ne s'est vue attaquée par des forces aussi considérables et n'a fait autant de mal à l'ennemi. Le bataillon du 24* a joué un beau rôle. Toujours d'arrière ou d'avant-garde , nous avons mérité les éloges de nos chefs.

J'étais, cette fois, à ma compagnie de grenadiers, et, le 5, nous avons eu une rude journée. Un instant, nous nous sommes trouvés entourés, et il nous a fallu charger à la baïonnette pour écarter les Kabyles.

Adieu...

P. S. — J ai reçu deux balles sur mon sabre, et je n'ai pas reçu une égratignure; c'est la seconde fois que pareille chose m'arrive.

Blidah, 12 octobre 1840.

Je comptais vous écrire longuement, mon cher père, mais, cette fois encore, je suis surpris par un ordre de départ et j'ai h peine quelques minutes à moi. Nous allons monter à Aïn-Taïlazid, camp situé sur le sommet

mois de juin, 70 seulement vivaient encore au 31 décembre. Cette lamentable situation était due à l'incurie du maréchal et aux retards, aux lenteurs apportés par lui dans les ravitaillements.

de l'Atlas. Nous y serons probablement pour une quinzaine de jours.

Dans une affaire d'arrière-garde, ma compagnie de grenadiers et une compagnie du centre se sont trouvées sérieusement engagées (1). Les flanqueurs de gauche et de droite ayant abandonné trop tôt leurs positions, nous nous sommes trouvés cernés dans un fond, et, si le capitaine qui commandait l'arrière-garde n'eût été un excellent officier, je ne sais comment nous nous en serions tirés. Après une vigoureuse charge à la baïonnette, nous avons repris les positions trop tôt abandonnées et nous avons donné le temps de faire filer les blessés. Le capitaine qui commandait dans cette affaire m'a cité d'une manière toute particulière, bien que ma compagnie fût commandée par mon lieutenant. Nous avons perdu vingt-deux hommes dans les deux compagnies. C'est là que j'ai reçu deux balles sur mon sabre.

Dans le courant de la journée, deux hommes d'une autre compagnie, n'entendant pas le signal de la retraite, restent embusqués dans les buissons et sont entourés par les Arabes; l'un d'eux est enlevé, l'autre se défend vaillamment avec sa baïonnette. Un ravin nous séparait d'eux... nos hommes harassés, n'en pouvant plus, étaient hors d'état de courir.

Je m'élance, suivi du fourrier de ma compagnie et de deux ou trois grenadiers; j'arrive à temps pour enlever ce malheureux soldat, qui, blessé grièvement,

(1) Ces détails se rapportent à l'affaire signalée à la tin de la lettre précédente.

ALGKRIE. 61

ne pouvait plus marcher! A partir de ce moment, ma compagnie est relevée, et le reste de la journée se passe tranquillement. Le lendemain, en arrivant à Milianah, je me trouve désigné avec ma section et une compagnie de voltigeurs : nous sommes chargés de garder une position assez difficile. Quelques coups de fusil sont tirés sans produire de grands effets. Le jour suivant, nous formons l'extrême avant-garde, nous ne brûlons pas une amorce. Le 7, nous sommes encore d extrême arrière-garde. Attaqués par un ennemi très nombreux et sur tous les points de la ligne, nous nous battons chaudement; mais les dispositions étant bien prises, il n'y a pas eu un seul point compromis. L'honneur en revient à M. Cavaignac qui nous commandait. En entrant dans la plaine, mon lieutenant est blessé à la cuisse.

Je vous fais cette analyse, non pas pour dire : J ai fait ci, j'ai fait ça, mais pour vous montrer que, partout, j'ai couru les mêmes chances que mes camarades, et que, de plus, nous avons eu une affaire particulière qui nous a valu beaucoup d'éloges. Malheureusement , c'était au commencement de la campagne, et ici. comme partout, on oublie vite!

Dans cette course, notre bataillon était commandé par un capitaine; en rentrant, il a fait son rapport au colonel, et j'y ai été mentionné d'une manière particulière. Mais le colonel ne veut accorder des faveurs qu'aux vieux officiers !

J'ai appris qu'on organise en ce moment des bataillons

de tirailleurs; je me suis demandé s'il ne me serait pas possible d'y entrer comme lieutenant, et j'ai cru entrevoir cette possibilité. J'ai pris la plume pour écrire au duc d'Orléans; puis je me suis dit que, sur une pareille question, il fallait vous consulter, mon cher père. Vous pourrez avoir des renseignements positifs sur cette nouvelle organisation, savoir les avantages que je pourrais y trouver. Je m'en remets donc entièrement à vous; faites ce que vous voudrez, ce sera bien fait.

J'avoue que l'idée de rester confiné en Algérie en cas de guerre européenne est un peu triste; d'ailleurs, arrivant dans ce corps de nouvelle formation, j'aurais sur la plupart de mes camarades l'avantage d'avoir fait la guerre, et précisément une rude guerre de tirailleurs. Quant aux raisons qui pourraient me retenir, il n'y en a qu'une , c'est la crainte de me séparer de d'Alton; mais la guerre éclatant en Europe, et moi quittant le 2i% je suis bien certain qu'il ne tarderait pas à venir me rejoindre.

Adieu...

Médéah, 30 octol)re 1840.

J'ai été blessé hier, mon cher père, en venant à Médéah! Mais, comme vous pouvez le voir par ces quelques lignes, ma blessure est légère, puisqu'elle est au bras droit et ne m'empêche cependant pas d'écrire (1).

(1) Le sous-lieuteiiant Ducrol fut blessé le 29 octobre, et cité particulièreoient dans le rapport du général Changarnier comme « s'étant bril-

C'est une blessure très heureuse; elle me vaudra peutêtre quelque chose. L'affaire s'est passée sous les yeux du général Changarnier, qui est parfaitement disposé pour moi. Après-demain, nous devons être évacués sur Blidah.

Adieu, mon bon père ; je vous embrasse de tout cœur.

Votre fds dévoué.

16 novembre 1840.

Je suis à Alger, mon cher père, et j'y suis arrivé sans trop de fatigue. J'ai quitté l'hôpital où je m'ennuyais prodigieusement, et je suis installé à l'hôtel avec d'Alton, qui va chaque jour de mieux en mieux; il ne tardera pas à partir pour la France. Bien que ma blessure ne présente aucune gravité, elle ne se ferme pas vite, et je serai peut-être encore longtemps sans pouvoir reprendre mon service.

Je serais bien certainement en mesure d'obtenir un congé de convalescence; deux considérations m'arrêtent : la plus importante est que , si je suis proposé pour la croix, mon éloignement ne soit nuisible. Je vous laisse donc la question à décider. Si je dois partir, le plus tôt sera le mieux, car, avant tout, je tiens à être de retour pour les expéditions du printemps, et, pour le

laminent distingué dans les combats des 28 et 29 octobre 1840, au bois des Oliviers de Mouzaïa " . Cette citation ainsi que la blessure figurent sur ses états de service.

64 CORRESPO:SDANCE DU GENERAL DUCROT.

moment, je ne puis rien faire. Le maréchal rentrera dans quelques jours à Alger, et dans quinze jours je pourrai partir pour la France. Cette idée me préoccupe tellement que je suis d'une distraction dont vous ne pouvez vous faire une idée, et qu'il me tarde de recevoir votre réponse. Je ne connais rien de plus insupportable que l'incertitude.

Adieu, cher père; je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ma bonne tante.

Votre fils dévoué.

Alger, 23 novembre ISiiO.

J'attends avec impatience, mon cher père, une réponse à ma dernière lettre.

Le maréchal est rentré à Alger, et notre régiment vient enhn y tenir garnison. Ce serait une raison de plus pour que je cherchasse à obtenir un congé.

Je n'ai rien appris de nouveau relati\ement à mon affaire ; mais, comme le reste de la canq^agne s'est passé fort tranquillement, j'ai tout lieu de penser que les bonnes dispositions du général Cliangarnier à mon égard n'auront pas changé.

Ma blessure va bien, le trajet intérieur de la balle est entièrement cicatrisé, les plaies d'entrée et de sortie le seront probablement dans quelques jours.

D'Alton sera bientôt, j'espère, en état de partir pour la France. Le temps est très favorable aux malades ;

nos plus beaux mois de juin, en France, peuvent à peine vous en donner une idée.

Le 2* léger commence à s'embarquer demain. Les compagnies délite se dirigent droit sur Paris, afin d'assister à la réception des cendres de Napoléon.

Adieu...

Le sous-lieutenant Ducrot obtint un congé de convalescence de ti'oismois, qu'il passa à Orléans chez son grand-père, M. Dupleix. A Texpiration de ce congé, il rejoignit en Afrique son régiment, où il avait été promu lieutenant à la date du 27 décembre 1840.

Alger, 17 avril 1841.

Jusqu'à présent, mon cher père, c est h peine si j'ai trouvé le temps de vous écrire quelques mots. Je veux me dédommager de ce silence forcé et vous raconter ce que nous faisons sous la direction du général Bugeaud.

La première chose que j'ai apprise en débarquant, c'est que mon régiment partait dans deux jours pour Médéah.

Faire les visites d'usage, organiser ma batterie de cuisine, acheter une béte de somme (chose peu facile par le temps qui court), tout cela ne m'a pas laissé une minute de repos.

Enfin jai trouvé à la Maison Carrée, à deux lieues I. 5

d'Alger, un âne que j'ai payé ce7it francs et qui, en temps ordinaire, en vaudrait bien treiite.

Le 29, nous partions, et le 1" avril nous commencions à gravir les premiers mamelons de l'Atlas.

L'armée était divisée en trois colonnes :

La première, dite colonne de gauche, sous les ordres du général Duvivier, devait aller à Médéali par cette même route que nous avions suivie l'année dernière avec le général Changarnier.

La deuxième, dite colonne du centre, sous les ordres du général Changarnier, devait s'emparer du col en gravissant les crêtes de Mouzaïa.

Enfin la troisième, sous la direction immédiate du général Bugeaud, devait protéger le convoi et gravir le col, une fois que les positions seraient prises par Changarnier.

Notre 2' bataillon, sous les ordres du duc d'Aumale, faisait partie de la deuxième colonne (je commandais la 3^ compagnie du 2" bataillon). Nous nous attendions à quelque affaire sérieuse; mais, au moment d'entrer dans la montagne, les chefs de tribu sont venus faire leur soumission, s'engageant à ne point tirer de coups de fusil si nous respections leurs propriétés. Nous n'avons donc eu à surmonter que les difficultés du terrain, qui sont grandes, il est vrai.

Après dix heures de marche, nous occupions toutes les positions, et le convoi entrait dans le col.

Pendant cette première journée, le duc d'Aumale a constamment marché à notre tête, encourageant les uns,

gourmandant les autres, donnant à tous l'exemple delà gaieté.

Les chemins étaient tellement mauvais que, malgré toutes les précautions possibles, le cheval du Prince, qu'un soldat conduisait par la bride, est tombé dans un précipice de plus de six cents pieds.

Nous n'avions pas de bagages, comme bien vous pensez, et, pendant une halte, le Prince s'est trouvé fort heureux de dévorer un morceau de pain de munition et de boire un coup dans ma gourde. J'ai complété ce délicieux repas en lui offrant un cigare qui se trouvait par hasard dans ma poche!

Le lendemain, le Prince m'a engagé à manger la soupe à son bivouac. Le repas a été aussi gai et aussi peu cérémonieux qu'entre camarades.

Il est impossible de trouver un jeune homme plus aimable, plus gracieux que Henri d'Orléans.

Nous avons eu beaucoup à souffrir du mauvais temps dans cette dernière expédition. Le caractère du Duc ne s'est pas démenti un seul instant. On voit qu'il n'y a là rien d'affecté. Gomme lieutenant-colonel, il est parfait. Administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu !

Il est brave autant qu'un Français peut l'être et désireux de prouver à l'armée et à la France qu'un Prince du sang peut faire autre chose que parader.

En expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec nos officiers supérieurs.

Le 3 avril, en revenant de Médéah, douze à quinze cents cavaliers ont paru disposés à inquiéter notre arrière-garde.

Le général Bugeaud a fait filer son convoi sous la protection de deux bataillons ; puis, disposant le reste de son monde en plusieurs colonnes, il nous a fait charger l'ennemi au pas de course. Pendant quelques minutes, tous ces cavaliers se sont trouvés entassés dans un ravin profond où ils ont beaucoup souffert de notre fusillade.

Le 4 avril, en remontant le col, cette même cavalerie attaquait en queue, tandis que deux bataillons de réguliers se présentaient sur notre gauche.

Le général a amusé l'ennemi pendant quelques instants par une vive fusillade, de manière à donner le temps aux gendarmes maures et à un bataillon du 23' de filer sur la gauche et de prendre l'ennemi à revers. Le mouvement a très bien réussi.

Le mauvais temps nous a pris le 7, et, après deux jours de pluies torrentielles, nous sommes rentrés à Blidah et, de là, à Alger (l).

Mardi 20, nous repartons pour Milianab. Notre absence sera de vingt-cinq jours, dit-on.

Il paraît certain que l'intention du général Bugeaud est de se rendre vers la fin de mai dans la province d'Oran.

(1) Celte opération de ravitaillement de Médéah valut au lieutenant Ducrot sa troisième citation : « Cité dans le rapport du gouverneur général de l'Algérie en date du 12 avril 1841, pour s'èlrc particulièrement distingué dans l'expédition du ravitaillement de Médéah. » (États de gervice.)

Une partie de la division d'Alger doit l'accompagner.

Les journaux vont probablement en conter de toutes les couleurs sur le général Bugeaud. Toute la canaille de ce pays-ci est ameutée contre lui, parce qu'il a commencé par leur dire qu'il voyait en Afrique « beaucoup de marchands de goutte et fort peu de colons d . Il a manifesté liautement son mépris pour les premiers et son estime pour les autres.

Les députés de la milice sont venus faire leur visite et ont dit avec beaucoup d'aplomb que la milice comptait quatre mille hommes armés et équipés, tous prêts à seconder l'armée dans la défense du territoire.

Le général a pris la balle au ])ond et leur a répondu « qu'il ne doutait pas de leur dévouement ^ , et, pour leur en donner la preuve, il a mo])ilisé deux bataillons de cette milice, destinés à garder le Sahel pendant l'absence de l'armée. Le reste fait le service de Tintérieur. On les mène tambour battant; la moindre infraction aux ordres donnés ou à la discipline est punie de vingt-quatre heures à un mois de prison.

Ensuite le général a eu besoin de bétes de somme pour ses ravitaillements. Les colons, spéculant sur nos besoins, avaient fait monter les chevaux et les mulets à un prix fou.

Le général a tout mis en réquisition. Il en est résulté que nous avons pu, en quelques jours, jeter plus de quatre cent mille rations dans Médéah. On a payé largement le louage des bétes de somme, sans arriver à contenter leurs propriétaires.

Jusqu'à présent, le général n'a pu apporter de grandes modifications dans l'organisation de son armée; mais il a tant à faire qu'on ne doit pas s'en étonner. Tout prouve son activité, son énergie.

Il a montré, dans la dernière expédition, qu'il sait conduire les troupes, et qu'on peut faire autre chose ici qu'escorter des convois.

Pas un coup de fusil ne se tire qu'il n'y vienne aussitôt.

Peu lui importe de coucher ici ou là; partout où l'ennemi se présente, il l'attaque et le pou?se à outrance.

Je mets en fait que, avant six mois, l'infanterie régulière de l'Émir sera anéantie, ou bien elle sera devenue si timide qu'elle n'osera plus nous aborder.

Tout ce que je demande, c'est que le régiment prenne sa bonne part des combats et du succès. Nous sommes en mesure pour cela ; avec un lieutenant-colonel comme le nôtre, personne ne peut rester en arrière (1). Adieu...

Blidah, 12 mai 1841.

Décidément le général Bugeaud est l'homme

qui convient ici ! Il trouve moyen de faire trois fois plus

(1) Que l'on compare le ton de ceUe lettre à celui des précédentes. N'est-il pas curieux de constater à quel point la présence d'un chef qui sait conquérir la confiance de sa troupe peut modifier le moral de celleci ? L'allure seule du récit fait par le jeune officier permet de deviner si c'est Bugeaud ou Changarnier qui commande, ou si l'opération a été dirigée par Valéc ou Baraguay-d'IIillicrs.

de besogne que le maréchal Valée dans le même espace de temps; il fali{jue beaucoup moins son monde, fait plus de mal à l'ennemi et n'a presque pas de blessés. Malheureusement, il nous quitte pour aller opérer dans la province d'Oran et nous laisse sous les ordres du {général Bara{]uay-d'Hilliers, qui, je le crois, ne manque pas de talent, mais a moins d'expérience du pays.

Ensuite, le {j^énéral Baraguay-d'Hilliers a sous ses ordres deux généraux, maréchaux de camp comme lui, et qui, déjà, laissent percer leur dépit. Il est fort à craindre que cette rivalité ne fasse naître de fâcheux conflits.

J'espère cependant que Ghanjjarnier et Duvivier sauront sacrifier leur amour-propre à l'intérêt commun. Nous sommes campés devant Blidah; dans quelques jours nous repartirons pour la province de Titeri.

Je vais tâcher de vous mettre au courant de ce que nous avons fait depuis ma dernière lettre.

Partis d'Alger le 22 avril par un très vilain temps, nous arrivions à Blidah le 26.

Le soir, le colonel Gentil me dit qu'il m'avait désigné, ainsi qu'un autre officier, pour accompagner le général Baraguay-d'Hilliers dans la course qu'il devait faire le lendemain chez les Mouzaïas, et lui donner des renseignements sur la route.

Nous sommes allés trouver le général, qui m'a accueilli fort aimablement.

Le 27, à une heure du matin, nous avons commencé à gravir pour la dixième ou douzième fois ces maudites

crêtes. Quelques Kabyles sont venus inquiéter l'arrièrefrarde, mais pas en assez grand nombre pour retarder notre marche, et à une heure nous occupions le col, n'ayant eu qu'un homme tué et cinq blessés.

Mon régiment est arrivé le lendemain 28, et j'ai repris le commandement de ma compagnie.

Le 29, nous jetions notre convoi à Médéah. La cavalerie ennemie se montra dans cette journée sans oser attaquer.

Le 30, les troupes se sont reposées au bois des Oliviers ; quelques compagnies seulement sont montées au col chercher le convoi qui y était resté.

Le 1" mai, nous nous dirigions sur Milianah par une route inconnue jusqu'à ce jour.

Le 2 mai, l'avant-garde a eu une affaire assez chaude pour déloger l'ennemi des hauteurs de Milianah. Le convoi a été jeté dans la ville, et le général Bugeaud a pris ses dispositions pour châtier les Kabyles qui se préparaient à nous harceler vivement dans notre retraite.

Abd-el-Kader avait réuni sur ce point cinq mille Kabyles et trois bataillons de réguliers, etc.

Le général Bugeaud avait disposé tous ses bataillons par échelons, depuis Milianah jusqu'à la plaine.

Un bataillon du régiment, sous les ordres du colonel

Gentil, était placé au centre. Nous devions feindre un

mouvement de retraite, de manière à engager l'ennemi

en deçà d'un ravin profond qui se trouvait devant nous.

Pendant ce temps-là, le 17% placé à l'extrême droite.

devait tourner l'ennemi de façon à lui couper toute retraite.

Une fois cette manœuvre effectuée, toute la ligne devait faire un mouvement offensif, de sorte que l'ennemi, entassé dans le ravin, se trouvait à notre discrétion.

Par un malentendu inconcevable, le 58^ a marché avant que le 17^ eût gagné sa position.

Le mouvement commencé, il nV avait plus à hésiter, toute la ligne s'est portée en avant; en quelques minutes, l'ennemi a été culbuté, et nous sommes arrivés pêlemêle avec lui dans le ravin.

Là, cent cinquante Kabyles environ ont été tués à coups de baïonnette, et plus de deux cents ont été atteints par le feu de l'infanterie; mais le plus grand nombre est parvenu à gagner le sommet du ravin avant l'arrivée du 17' léger, et s'est sauvé.

Toutes les dispositions étaient admirablement prises ; sans ce fâcheux malentendu, il est certain que la plus grande partie de ces Kabyles, et peut-être les trois bataillons réguliers, étaient à nous (1).

Malgré tout, la leçon a été bonne.

Dans cette affaire, le duc de Nemours a montré qu'il ne craignait pas d'exposer sa personne.

Il s est trouvé un instant avec son état-major au milieu des ennemis. Presque à côté de lui, j'ai tué un

(1) M. C. Roussel, d'accord en cela avec l'opinion générale, attribue l'échec de la manœuvre du général Bugeaud au mauvais vouloir du général Changarnier. (Voir la Conquête de C Algérie, t. I, p. 19 et suiv.)

Kabyle d'un coup de fusil, et un peu plus loin j'en ai sabré un autre.

Le duc d'Aumale se trouvait sur la gauche avec notre premier bataillon et n'a pas eu occasion de donner, ce dont il enrage.

J'ai offert au duc de Nemours une poudrière que j'avais enlevée à un de ces Arabes, et au duc d'Aumale le fusil que tenait celui que j'ai sabré.

Le 4 mai, nous avons pris la route d'Oran et nous sommes venus camper près d'un pont, sur le Ghéliff, environ à cinq lieues de Milianah.

Le 5, au lieu de continuer notre route, nous avons pris à gauche en remontant la rive du fleuve, et, dans la matinée, nous tombions à l'improviste sur des tribus qui se trouvaient au fond de la plaine.

Quelques escadrons réguliers de l'Émir ont engagé le combat avec nos éclaireurs, pour donner aux tribus le temps de filer; mais ils ont été vigoureusement chargés par notre cavalerie, qui a fini par rejoindre dans le ravin les fuyards entassés pêle-mêle : hommes, femmes, enfants, troupeaux... Le tout a été capturé et amené dans la colonne.

La prise se montait à cent vingt prisonniers, un millier de bœufs, deux mille moutons, une centaine de bêtes de somme, quelques chevaux harnachés et d'assez belles armes. Nous sommes revenus coucher au bord du Ghéliff.

Le 6, on nous a fait prendre la route de la montagne pour venir occuper une position sur la crête dominant

la vallée du Bou-Roumi, habitée par les Saumatas, tribu très hostile.

Le 7, nous marchâmes à peine quelques heures dans la même direction, et le soir, à onze heures, toute Tarmée partit sur plusieurs colonnes. Au point du jour, nous entrions dans les montagnes qui bordent la Métidja, et partout nous surprimes les tribus.

Le 0, nous étions à Blidah.

Dans toute cette expédition si remarquable par ses résultats, nous n'avons pas eu plus de soixante blessés dans toute l'armée, et c'est à peine si l'on comptait quelques malades.

Le temps a toujours été si bien ménagé que nous n'avons pas été fatigués.

Maintenant, le général Bugeaud va prendre le commandement d'un corps expéditionnaire qui doit partir de Mostaganera, et semble destiné à agir dans la vallée du Chéliff et dans la direction de Tékédem; pendant ce temps-là, nous ferons diversion dans la province de Titeri.

Je me porte à merveille, j'ai bon pied, bon œil, j'ai bonne envie de bien faire, et, ma foi, Dieu aidant, je ne désespère pas d'arriver à quelque chose (1).

Adieu...

(1) Une quatrième et une cinquième citation sont obtenues par le lieutenant Ducrot dans cette opération : « Cité dans le rapportdu gouverneur général de l'Algérie en date du 13 mai 1841, pour s'être distingué dans les opérations du ravitaillement de Médéah et de Milianah du 29 avril au 6 mai. Cité à l'ordre général de l'armée d'Afrique pour s'être distin

76 COr.RESPO>'DANCE DU GÉNÉRAL DUCROT.

A Madame Dupleix.

Blidah, 21 mai 1841.

Dans quelques heures, ma bonne tante, nous nous mettons en route, et, cette fois, c'est pour longtemps. Nous avons reçu l'ordre de nous préparer à rester cinquante jours dehors. Notre division, sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers, doit agir dans la province de Titeri, pendant que le général Bugeaud opérera dans la province d'Oran.

Médéah sera notre base d'opération; nous irons nous y reposer et nous y ravitailler.

Nous serons probablement fort longtemps sans communication avec Alger. Ne vous étonnez donc pas si vous restez sans nouvelles. Je me porte parfaitement, le temps est superbe pour faire campagne.

Adieu...

Votre neveu respectueux.

gué aux combats du 27 avril 1841 devant Médéali, et du 3 mai suivant devant Milianah. » (Etats de service.)

Le général Boyer écrivait le 14 mai au colonel Dupleix, oncle du jeune Ducrot : " Votre jeune neveu est proposé pour capitaine par Mgr le duc de Nemours. Ce jeune officier est des plus distingués et des plus braves. A l'affaire du 3 mai, dans une charge à la baïonnette qu'une |)artle de la division du Prince a faite, et où un bataillon du 24"^ a vigoureusement donné, M. Ducrot a tué deux Arabes de sa main. Soyez sans inquiétude pour l'avenir de votre neveu; il est si honorablement connu déjà que son chemin est tout tracé. Mgr le duc d'Aumale le connaît et l'apprécie. Mgr le duc de Nemours, qui, couune je viens de vous le dire, l'a proposé pour capitaine, espère bien qu'il sera nommé. "

A son grand^père.

Blidah, 4 juin 1841.

Nous voici encore une fois de retour à Blidah, mon cher père, et cela beaucoup plus tôt que nous le pensions.

Les marches forcées, le mauvais temps (chose extraordinaire dans la saison), enfin la direction d'un général nouveau dans le pays (Baraguay-d'Hilliers), toutes ces causes réunies nous ont donné un si grand nombre de malades que nous avons été forcés de venir chercher des troupes fraîches.

Quant aux blessés, il n'y en a que trois ou quatre, et cependant nous avons parcouru une immense étendue de terrain.

Nulle part l'ennemi ne s'est présenté. Est-ce découragement ? Est-ce une tactique nouvelle ? L'avenir nous le dira.

Nous avons détruit Taza et Boghar.

Pendant dix jours, nous avons eu sous les yeux ce désert qui ressemble à une vaste mer ; nous avons marché dans des sables où l'on ne voit ni végétation ni êtres vivants. C'est un voyage curieux ; mais voilà tout. Plus tard, j'entrerai dans des détails intéressants.

Je passe à une question importante : avant-hier, le capitaine de la Tour du Pin, aide de camp du général Changarnier, ma affirmé que, depuis le commencement

des nouvelles expéditions, le général m'avait fait proposer deux fois pour le grade de capitaine.

Le fait me paraît si extraordinaire et serait tellement heureux, que je ne puis y croire.

Nous venons de perdre deux capitaines, morts dans l'espace de quinze jours.

Adieu...

Tcniat de Mouzaïa, 10 juin 1841.

Mon cher père,

Je profite d'une occasion imprévue pour vous dire en deux mots que je me porte bien. Nous venons de jeter un convoi à Médéah, et nous sommes en position au Téniat de Mouzaïa, attendant un second convoi que nous devons conduire à Milianah.

Décidément nos affaires sont en bon train. Les tribus se détachent successivement de la cause d'Abdel-Kader.

Déjà les Soumatas et les Mouzaïas, tribus puissantes de l'Atlas, demandent la paix.

Après-demain, les chefs de ces tribus sont convoqués pour traiter avec le général Baraguay-d'Hilliers.

Notre lieutenant-colonel vient de passer colonel au ITMéger; il est probable que le régiment rentrera en France après cette expédition. Le nôtre ne tardera pas à le suivre.

Adieu...

Des Lords du Chéliff, 18 juin 1841.

Nous courons beaucoup depuis quelques jours ; nous brûlons et saccageons tout ce que nous rencontrons, et cela presque sans coup férir, ce qui rend la promenade fastidieuse. Nous ferons probablement ce métier jusqu'au 3 juillet.

Dans quelques instants, une colonne part pour Blidali ; elle escorte nos malades, au nombre desquels se trouve le duc d'Aumale, atteint d'une assez forte dysenterie.

Nous allons à Médéah, où nous nous ravitaillerons.

Adieu, bon père...

Boufarik, 25 juillet 18V1.

... Nous venons de faire une rude campagne, rude par les fatigues et les privations, mais, du reste, bien insignifiante.

Depuis le 6 juin, nous avons couru constamment.

Médéah, Milianah, la vallée du Chéliff, les montagnes de l'Atlas, les environs de Cherchell, voilà le théâtre de nos courses. Nous avons poussé plus loin qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour. Nous nous sommes avancés dans les plaines de la Mina, dans un pays inconnu des guides. Partout l'ennemi s'est retiré devant nous; il n'y a pas eu un engagement sérieux.

On a beaucoup brûlé, pris bon nombre de bestiaux et fait deux ou trois cents prisonniers (femmes, vieillards, enfants) ; ce sont d'assez beaux résultats, mais ils pouvaient être plus complets.

Le général Baraguay-d'Hilliers ne connaît pas bien l'emploi du temps; il ne sait pas ce que c'est que de faire marcher des troupes par une chaleur de 40 ou 45°. Il nous est arrivé de laisser sur notre passage cinquante silos remplis de grains, tandis que, dans d'autres moments, il mettait sa cavalerie sur les dents pour attraper deux ou trois bœufs.

Nonobstant tout cela, je crois que nos affaires avancent. Les ressources de 1 Émir sont bien basses en ce moment.

De tous les côtés, les tribus demandent la paix, et les troupes régulières semblent complètement désorganisées.

Le moment critique approche. Il fout pousser ferme, au prix des plus grands sacrifices !

Il faut que la campagne d'automne soit décisive.

A notre grande satisfaction, le général Bugeaud doit nous commander en personne dans ces nouvelles courses. J'espère qu'il répondra par un superbe résultat aux criailleries et à toutes les infâmes calomnies des journaux.

25 juillet. — J'écrivais ce qui précède il y a trois semaines, et, le soir même, j'étais pris par la fièvre et si bien pris qu'il m'a fallu entrer à l'hôpital de Blidah.

Grâce aux saignées, aux sangsues et aux fortes doses

de quinine (j en ai pris jusqu'à 14 décigrammes), j'en suis quitte aujourd hui.

Je suis sorti de l'hôpital, il y a trois jours', un peu maigre, un peu anéanti; mais enfin je vais et j'irai mieux, je l'espère.

J'ai rejoint mon régiment à Boufarik. Nous nous attendons tous les jours à faire un mouvement sur Alger.

Adieu...

Douera, 22 août 1841.

Nous avons été fort occupés, ces jours derniers, par l'inspection générale. Je commande toujours ma compagnie, et j'ai eu à débrouiller une comptabilité passablement embrouillée.

Dieu merci, tout s'est trouvé en ordre au moment voulu, et le général a paru satisfait.

Quelques soumissions importantes ont eu lieu dans la province d'Oran, et c'est de bon augure pour la campagne prochaine.

Le général Bugeaud est toujours par monts et par vaux; il voit tout par lui-même.

On s'occupe de mettre à exécution le projet d'enceinte gigantesque dont vous avez sans doute entendu parler. Les travaux sont déjà commencés dans l'ouest, et bientôt le fossé sera terminé depuis Koléah jusqu'à la mer. En attendant, pour assurer la sécurité du Sahel, le gouverneur a organisé quelques corps de partisans qui ont obtenu d'excellents résultats.

La campagne prochaine s'ouvrira sans cloute à la fin de septembre. Nous avons peu de monde à fournir pour le moment, car la moitié de notre effectif est à l'hôpital (je parle du régiment). Cependant nous pourrons encore former un bataillon, et j'espère bien en faire partie.

Je me porte parfaitement. Hier, j'ai été faire une course de six heures dans la plaine, et j'ai retrouvé mes jambes d'autrefois.

Je reçois souvent des nouvelles de d'Alton ; le pauvre garçon est aux eaux de Bourbonne ; il va de mieux en mieux, mais il ne pourra reprendre un service actif avant longtemps encore.

Douera, 2 septembre 1841.

Comme je le prévoyais, mon cher père, notre bataillon de marche est parti de Douera le 25; mais, hélas! je suis resté avec les éclopés et les paresseux.

Je vous remercie bien de la peine que vous vous donnez pour moi; je crains que tous nos efforts ne viennent se briser contre le mauvais vouloir de ces messieurs du ministère.

Je sais positivement que, si j'ai été proposé une première fois pour le grade de capitaine, c'est aux instances de notre ancien lieutenant-colonel (le duc d'Aumale) que je le dois, et j'ai été à même de voir qu'il est sobre de promesses et désireux de tenir sa parole.

ALGÉRIE. 8t

Soyez convaincu, mon cher père, que, quoi qu'il arrive, je ne me laisserai pas décourager; plus la fortune sera contraire, plus je saurai montrer de persévérance et de courajîe !

Alger, 16 octoLre 1841.

Je suis à Alger dans ce moment, mon cher père, et j'arrive d'expédition : deux événements que je ne prévoyais pas.

Lorsque la colonne est revenue de son premier ravitaillement sur Milianah, une dépêche télégraphique apporta l'ordre au commandant de notre bataillon de faire partir immédiatement pour Blidah tous les hommes disponibles.

Le jour même, on parvint à réunir soixante-douze hommes, et je fus assez heureux pour commander ce détachement. Nous sommes arrivés le soir à minuit, et, comme le bataillon expéditionnaire avait déjà trois officiers à l'hôpital, le colonel a bien voulu accepter mes offres, et à cinq heures du matin nous prenions la route de Milianah.

Je désirais d'autant plus faire cette course que dans la précédente on avait rencontré l'ennemi et qu'on le savait réuni sur les bords de l'Oued-Djer. En effet, le 8, en entrant dans les montagnes, au delà d'un endroit appelé Karoubet-el-Ourzi, nous avons vu devant nous deux ou trois mille Kabyles qui ont laissé passer tran-

84 CORIlESPO>'DANCE DU GENERAL DUCROT.

quillement notre avant-garde et sont venus engager le combat avec l' arrière-garde, tandis que le convoi traversait péniblement un défilé appelé dans le pays le « ravin des voleurs (1) » .

La fusillade a été très vive pendant près de deux heures, mais le général Bedeau, qui se trouvait sur la gauche, étant parvenu à faire tourner l'ennemi par un escadron de gendarmes maures, l'a fait charger en même temps par le bataillon des zouaves. Une vingtaine de cadavres sont restés sur place. Cette petite affaire a apaisé le feu de la gauche, mais il a redoublé sur la droite où nous étions.

Le terrain rendait impossible tout retour offensif de l'ennemi, et, quoiqu'il se montrât très audacieux, ce qui venait de se passer à gauche lui avait appris à être plus prudent. Tout alla donc bien, et nous n'eûmes que quelques hommes blessés, tandis que les Kabyles furent très maltraités.

Les rapports de plusieurs déserteurs qui nous sont arrivés le lendemain portent à deux cents tués ou blessés les pertes de 1 ennemi dans cette journée. La fin de notre course a été paisible. Dans la plaine de Chéliff, nous avons été suivis par trois ou quatre mille cavaliers (2) qui n'ont pas osé combattre, et, au retour, nous avons pris le col de Mouzaïa sans coup férir. Le temps était affreux; un vent glacial soufflait, et il faisait un brouillard tellement épais que nous n'y voyions pas à deux

(1) Combat du défilé de Chab-el-Keta.

(2) Commandés par Ben-Allal.

pas. Ce brouillard a causé la mort d'un officier de mérite, le capitaine d état-major Fallot de Brognard. En allant porter un ordre au 3' bataillon de chasseurs, en position sur un mamelon, il a laissé son cliavseur et son cheval sur la route. Trompé par le brouillard, il s'est jeté trop sur la droite et est tombé au milieu de quelques Kabyles qui rôdaient autour de nos postes. Il a été frappé mortellement par la première décharge. L'adjudant des chasseurs, qui marchait derrière lui et qui n'avait pas été atteint, courut chercher du secours et arriva avec quelques hommes ; mais le malheureux capitaine était dépouillé de ses vêtements, et plusieurs coups de vatagan sur la tête l'avaient achevé.

Blidah, 4 décembre 1841.

Dans ma dernière lettre, mon cher père, je vous parlais de notre rentrée en France comme d une chose à peu près décidée; le vent a changé, et nous sommes ici plus fortement ancrés que jamais.

Une grande partie de l'armée est employée à construire une immense enceinte qui, partant de Blidah, se prolongera jusqu'à la mer, en passant par Koléah à l'ouest et par la « Maison Carrée » à l'est. Cet ouvrage colossal avance avec une rapidité prodigieuse. La ligne de l'ouest est partout ébauchée et terminée sur plusieurs points. Dans quelques mois, ces vingt lieue* de fossé seront probablement achevées.

De petits blockhaus, placés de cinq cents mètres en cinq cents mètres, rendront cet obstacle infranchissable et donneront une parfaite sécurité à la plaine et au massif d'Alger. Par suite, les communications deviendront très difficiles entre les tribus de TOuest et celles de l'Est. Forcés de passer dans l'Atlas, derrière Blidah, les combattants de ces tribus, qui tous sont cavaliers, craindront de s'aventurer dans des sentiers où l'homme peut à peine passer (1).

Dans quelques semaines, nous irons relever notre 1" bataillon qui travaille en ce moment du côté de rOued-el-Alleg. En attendant, nous ne restons pas oisifs; mercredi soir, nous sommes partis à huit heures, et, après avoir marché toute la nuit dans la montagne, nous sommes tombés au point du jour sur quelques riches tribus, qui jusqu'à présent ont refusé de faire leur soumission.

(1) Cette enceinte continue, conception du général du {jénie Rogniat, était, de son aveu même, une sorte de muraille de la Chine destinée à arrêter les incursions des Arabes, et à protéger « l'occupation restreinte». Le général Rogniat prétendait y enfermer la Métidja entière : mais le général de Berthois, chargé de l'application, borna son tracé à un périmètre plus restreint. Ce retranchement devait aller de Koléah à Blidah et de Blidah à l'embouchure de l'IIariach, soit dix-neuf lieues de fossé continu garni de cent soixante blockhaus. Ce fossé déplaisait fort au général Bugeaud, partisan d'un mode d'action tout différent, basé sur l'emploi des troupes mobiles : il dut cependant se prêter tout d'abord à son exécution, mais en maugréant. 11 écrivait : « Fondée larjjemcnt sur les succès de nos expéditions, notre puissance morale est à l'occupation restreinte et au misérable fossé de M. de Berthois ce que la grande pyramide d'I'gypte est à une tombe du Père-Lachaise. » Ce travail, qui eût absorbé pour son exécution une bonne partie des troupes et qui causait parmi les travailleurs de graves maladies, fut peu à peu abandonné; la partie déjà creusée fut utilisée pour l'irrigation, et ce fut le plus grand service qu'on en put tirer.

Notre petite colonne, commandce par le général Changarnier, se composait de six cents hommes. .T ai été détaché avec le capitaine de Grandchamps et cent hommes pour opérer sur un point assez éloigné de l'endroit où le général comptait trouver les douars les plus considérables. Nous sommes arrivés à l'improviste sur la tribu qui nous était co/j/?ee, et rien ne nous eût échappé, si nous n'avions reçu Tordre de ne commencer le mouvement qu'à l'instant où nous entendrions le signal du général Changarnier. Sa colonne avait été aperçue et arriva trop tard, les troupeaux et les individus étaient déjà loin.

Nous avions perdu une heure à attendre le signal convenu. Je parvins cependant à ramener deux cents têtes de bétail et une quinzaine de femmes que je rattrapai dans la montagne. Quant au butin, il n'a pas manqué aux soldats.

C'était un riche village; presque toutes les maisons étaient bâties en pierre et couvertes en tuiles. Les malheureux fuyards avaient presque tout abandonné. Nos hommes pliaient sous la charge en arrivant à Blidah. Tout ce qui restait a été entassé dans les maisons, et, d'après les ordres que j'avais reçus, je ne quittai la position que quand tout fut bien enflammé. Comme vous pouvez le penser, j'ai eu assez de besogne sans m'occuper de piller, ce qui, du reste, est, à mon avis, indigne d'un officier.

J'ai fait conduire toutes ces pauvres femmes avec douceur; aussi les eussiez-vous vues m'entourer, me

baiser les mains, s'attacher aux pans de ma capote; c'était réellement un spectacle curieux, et, ma foi! dans le nombre, il y en avait de fort jolies.

Le général Changarnier m'a adressé force compliments sur le zèle que j'avais déployé; ces'éloges, une petite poudrière arabe assez curieuse et un coussin brodé par les Bédouines, voilà tout ce que j'ai retiré de ma razzia.

Le général Bugeaud est venu visiter avant-hier la ligne des travaux. On s'attend à un mouvement avant peu ; mais ce ne sera qu'une course de quarante-huit heures; il s'agirait d'aller chez les Hadjoutes, qui depuis longtemps nous font beaucoup de mal!

Adieu, bon père.

25 déceuibre 1841.

Je viens seulement de recevoir votre lettre du 30 novembre , mon bon père ; le mauvais temps a retenu le bateau h vapeur en pleine mer, de sorte que le courrier a éprouvé huit jours de retard.

Nous sommes toujours à Blidali, continuant nos razzias avec succès.

Dernièrement, deux cents hommes sont montés au camp d'Ain-Tailazid (à quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer) ; cent hommes de la garnison du camp se sont adjoints à nous, et, pendant la nuit, nous avons filé dans la direction de la Chiffa, sur les bords

de laquelle s'étaient réfugiés plusieurs tribus que 1 on n'avait pu pincer jusqu'à ce jour. En même temps, le général Changarnier manœuvrait dans la plaine avec deux escadrons de cavalerie et deux bataillons d'infanterie, de manière à cerner l'ennemi. Malheureusement nous avons trouvé des chemins horribles; pendant plus d'une demi-lieue, nous avons du marcher plies en deux, suivant la piste des sangliers dans les fourrés.

J'étais d avant-garde avec trente hommes. Le lieutenant-colonel Blangini , qui commandait notre petite colonne et me suivait avec le gros de la troupe, a fini par perdre ma trace, de telle sorte que je suis arrivé seul sur les tril)us, et, faute de monde pour barrer toutes les issues, j'ai dû laisser filer une bonne partie des bagages; je m'en suis tenu aux troupeaux, qui sont toujours la chose capitale.

Après avoir vainement attendu le colonel Blangini pendant plus de deux heures, j'ai dû me retirer et rejoindre dans la plaine le point de réunion générale.

Les Kabyles se rassemblaient sur les hauteurs, et, revenus de leur première surprise, ils commençaient à nous tirer quelques coups de fusil. J'avais à conduire trois ou quatre cents moutons, une centaine de bœufs, des femmes, des enfants, des bétes de somme, et vous concevez que, avec mes trente hommes, j'aurais eu beaucoup de peine à repousser une attaque un peu sérieuse.

En dépit des coups de fusil des Kabyles et de leurs hourras, je suis arrivé au rendez-vous avec toute ma prise.

Le colonel Blangini a été enchanté de mon succès et m'a vivement témoigné sa satisfaction. Il a eu la bonté de parler de moi au colonel Gentil, qui m'a lait appeler et m'a adressé des éloges. Le général Changarnier est parti avec deux bataillons pour la province d'Oran, où un grand mouvement a eu lieu. Nombre de tribus offrent leur soumission, et c'est afin d'appuyer ce mouvement sur tous les points à la fois que l'on a envoyé notre général. Il agira du côté d'Oran pendant que le colonel de Lamoricicre opérera à Mascara et le général Bedeau à Mostaganem. Ce mouvement s'est fait ressentir jusque dans la province d'Alger.

Le caïd des Hadjoutes (la tribu la plus puissante de la plaine) a fait demander une entrevue au général Baraguay-d'Hilliers qui a remplacé le général Changarnier à Blidah. Cette entrevue a eu lieu avant-hier, sur les bords de la Chiffa. Le résultat en est encore ignoré, mais il est certainement question de soumission. Tout cela indique une grande lassitude et un grand épuisement de la part des Arabes, et, en supposant même qu'il n'y ait encore rien de positif, il est évident que la campagne prochaine les réduira, et les réduira sans concession. On veut les amener pieds et poings liés, et l'on y arrivera certainement, en persévérant dans le système que nous suivons depuis quelque temps.

Je tiendrais beaucoup à ne quitter l'Afrique que quand cette guerre sera terminée. C'est aujourd'hui l'anniversaire d'un rude combat auquel j'ai pris une part très active, l'affaire du blockhaus de l'Oued-el-Ivébir.

Adieu, cher père ; je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ma bonne tante ; cette fois, je ne serai pas avec vous pour commencer l'année, mais mon cœur forme pour vous les vœux les plus sincères.

Votre fils dévoué.

31 janvier 1842.

Je viens de recevoir votre lettre du 18; elle ma fait passer de bons moments.

Ce matin, j ai été appelé chez le général Changarnier à propos d'une affaire qui s'est passée dans notre dernière razzia.

En cernant une tribu, à la pointe du jour, j'aperçus une troupe d hommes, de femmes et d enfants cjui s'enfuyaient. Je m'élançai en personne à leur poursuite et j'allais les atteindre, lorsqu'un Kabyle, me voyant seul, se retourna et me mit enjoué.

Plus leste que lui, je le prévins et lui envoyai une balle qui lui traversa la poitrine; il roula jusqu au fond du ravin, sur le bord duquel il se trouvait. Le reste de la bande s'arrêta court, et mes hommes, arrivant en cet instant , s'en emparèrent facilement. J'envoyai ramasser le malheureux qui gisait au fond du ravin. Sa blessure est grave, car il a le corps traversé; il est à l'hôpital de Blidah en ce moment.

Quand on l'a relevé, on a trouvé à côté de lui un fusil de zouave et un sac renfermant un uniforme complet de zouave. D'après les renseignements pris, il

paraîtrait que cet individu est l'un des trois zouaves qui ont déserté avec armes et bagages dans la dernière expédition. S'il ne meurt pas de sa blessure, le général Changarnier le traduira en conseil de guerre (1).

Nous ne passons pas huit jours sans faire quelque razzia, et je vous assure que ce sont de rudes corvées! car il nous faut marcher presque toute la nuit dans la montagne couverte de neige. Mais les excellents résultats que nous obtenons nous encouragent.

Dernièrement, j'ai été témoin d'un acte d'héroïsme vraiment remarquable ; il me rappelle je ne sais quel chapitre d'un roman de Walter Scott. Nous venions de surprendre un village dans la gorge de 1 Oued-el-Kébir. Les habitants avaient été pris dans leurs lits, et pas un seul ne put s'échapper. Les prisonniers étaient réunis dans un sentier qui longe le flanc de la montagne.

A droite sont des rochers à pic; à gauche, un ravin profond et escarpé, au fond duquel coule un torrent. Des soldats barraient la route devant et derrière. Nous étions donc dans cette position, attendant les troupeaux que l'on réunissait un peu plus loin, lorsque quelques Kabyles, embusqués de l'autre côté du ra^in, firent feu sur le groupe.

Ils n'atteignirent heureusement personne, mais les balles rebondirent sur le rocher contre lequel nos hommes étaient appuyés, ce qui occasionna un peu de mouvement et de désordre.

(1) Ce déserteur, nommé BoBsuet, fut condamné à mort et exécuté

Dans cet instant, deux prisonniers s'élancèrent d'un seul bond dans le ravin et disparurent dans les broussailles qui bordent le torrent. Ils avaient fait un saut de plus de quarante pieds !

L'un de ces hommes reparut bientôt au milieu du torrent; plus de cent coups de fusil partirent à la fois; un instant il chancela, une balle lui avait fracassé le bras; cependant il reprit sa course, et en un instant fut hors de portée. Il était presque sauvé, lorsqu'un de nos détachements parut sur la montagne de l'autre côté. Le malheureux voulut se jeter à droite, mais il n'était plus temps, un coup de feu l'atteignit, on s'empara de sa personne. La seconde balle lui avait brisé l'omoplate. Ces deux blessures ne l'empêchèrent pas de marcher jusqu'à Blidah. Il est mort deux jours après son entrée à l'hôpital.

Il faut que la haine et le fanatisme agissent bien puissamment sur ces gens-là pour leur faire braver ainsi la mort et tous les maux imaginables; on ne peut se faire une idée de leur misère : ils manquent de tout, n'ont plus de toits pour s'abriter au milieu des neiges, et cependant ils fuient devant nous ou nous tendent des embuscades dans lesquelles nous perdons toujours quelques hommes. Pourtant nous employons des moyens qui, bien qu'énergiques, sont modérés. On respecte les femmes, les enfants, les vieillards; les hommes qui se rendent sont simplement désarmés ; et si quelques-uns périssent, ce sont des furieux contre lesquels nous sommes forcés de nous défendre. Néanmoins, nos

affaires avancent à grands pas ; les soumissions se font de tous les côtés dans la province d'Oran et ne peuvent tarder dans la province d'Alger. La rigueur de l'hiver nous favorise. Les montagnes sont couvertes de neige, nous en avons jusque dans Blidah. Jugez des souffrances de ces malheureuses populations sans abris et sans farine pour se nourrir ! A tous ceux qui se rendent, on donne des terres à cultiver, des bêtes de somme, des chèvres, des moutons; en un mot, tout ce qui constitue pour eux le bien-être et la richesse. Vous concevez qu'un pareil système ne peut manquer d'amener tôt ou tard leur soumission.

Adieu...

Blidah, 29 février 1842.

Nous sommes arrivés hier de Milianah un peu

moulus (1). Nous nous étions mis en route par un fort beau temps qui a duré quatre jours ; puis la pluie, une pluie de trente-six heures, nous a pris pendant la nuit au bord de l'Oued-Djer, et le matin notre route était coupée par un torrent infranchissable ; or, nos provisions étaient épuisées. Hommes et bêtes ont manqué de vivres pendant douze heures, et nous nous sommes vus sur le point d'abattre les mulets pour ne pas mourir de faim. Dieu merci, nous sommes rentrés sains et saufs à Blidah, où l'on commençait à s'inquiéter sur notre sort.

(1) Retour d'une opération de ravitaillement.

Aussitôt que l'armée sera un peu reposée, nous nous remettrons en route. Le général Bu{]eaud nous commande en personne.

Nous resterons au moins quinze jours dehors ; le but de l'expédition n'est point connu, rien n'en a transpiré.

Deux jours avant de partir pour Milianah, j ai fait une petite expédition pour mon compte. Je suis parti le soir avec deux cents hommes d'infanterie et cinquante Arabes auxiliaires. A la pointe du jour, nous sommes tombés sur une tribu qui ne s'y attendait pas. Nous avons capturé une trentaine de prisonniers, quelques troupeaux et des bêtes de somme. A notre retour, les Kabyles nous ont fait la conduite.

Le général Ghangarnier a paru satisfait de la manière dont je m'étais acquitté de ma mission. Vous voyez que nous ne perdons pas tout à fait notre temps.

Il est probable que nous n'aurons plus de combats sérieux. L ennemi parait lassé sur tous les points, mais nous aurons à lutter comme toujours contre les fatigues et les privations.

A Madame Dupleix.

i" mars 1842.

Merci, ma bonne tante, de votre petite lettre et des souhaits qu'elle renferme.

Soyez bien certaine qu'il ne tiendra pas à moi qu'ils ne soient exaucés.

96 CORRESPONDxiNCE DU GENERAL DUCROT.

Jusqu à présent, Dieu merci, je crois métré montré digne de l'intérêt et de l'affection que vous m'avez toujours témoignés, et j'espère ne pas démériter.

Je voudrais bien vous revenir avec un petit bout de ruban ; je vous embrasserais avec plus de plaisir encore si c'est possible, et ne seriez-vous pas bien heureuse et un peu fière de donner le bras à votre vieil Africain? Je conserve toujours un peu d'espoir de l'obtenir, car enfin il ne faut qu'un coup!

Je pense bien souvent à vous tous, aux bons moments que j'ai passés près de vous, il y a précisément une année. Souvent mes pensées m'entraînent dans l'avenir, je vois le moment où je vous reviendrai plus basané que par le passé et commençant à me faire vieux militaire. Savez-vous bien que je compte maintenant dix campagnes !

Que de bonnes soirées nous passerons au coin du feu, repassant nos vieux souvenirs ! et puis parfois le grave L... viendra nous apporter les nouvelles du jour et ses profondes réflexions. . .

Mais tout cela me semble bien loin encore, quand je regarde ma mauvaise chambre enfumée et quand je pense à l'énorme distance que doit parcourir celte lettre!

Adieu, bonne tante...

Camp des Cinq Cyprès, 2 mars 1842.

Je reçois à la fois, mon cher père, vos lettres du 1-4 et du 19 février. Je ne saurais vous exprimer ce que j'ai

ressenti en recevant cette lettre adressée à : « Monsieur Duaot, capitaine au 24* de ligne. « Je la tournais et retournais; je n'osais briser le cachet.

Je suis si peu habitué aux bonnes nouvelles, que je ne pouvais comprendre cette suscription.

Les idées les plus extravagantes me trottaient dans la tête, et je ne pouvais m'arrêtera la plus simple, la vraie. J'ai lu et relu vingt fois sans croire à tant de bonheur.

Vous le dirai-je? Maintenant que la réflexion est venue calmer ma folle joie, des doutes s'élèvent dans mon esprit! Rien d'officiel n'est encore arrivé. Si tout cela n'allait aboutir qu'à une déception?

Mais pourquoi donc cette persistance à repousser le bonheur? me direz-vous. Au fait, je ne réfléchis plus, et je crois à la bonne nouvelle. Je ne veux plus songer qu'à l'immensité de la faveur qui m'est accordée et faire tous mes efforts pour m'en montrer digne (1).

Je crois, dans cette circonstance, devoir beaucoup au duc d'Aumale. Je voudrais en avoir la certitude, pour pouvoir lui témoigner ma reconnaissance.

Adieu, bon père.

Blidah, 15 mars 1S42.

Les journaux ont dû vous mettre au courant de ce qui se passe dans la province d Oran : presque toutes les tribus sont soumises.

(1) Le lieutenant Ducrot fut promu capitaine au 24^ de ligne à la date du 11 février 1842.

Le général Bugeaud est resté plusieurs jours à Blidah, où il a reçu le kalifat Sidi-Embareck, ex-bey de Milianah et l'un des lieutenants les plus puissants de l'Émir (1).

Il est question de la soumission de Ben-Salem, de Ben-Kani et de Sidi-Embareck. Vous comprendrez que ces personnages doivent être de bonne composition, quand vous saurez que le général de Lamoricière est à Mascara, tout prêt à entrer dans la vallée du Chéliff et dans la province de Titeri avec six mille fantassins et quatre mille cavaliers arabes.

L'intention du général Bugeaud est de ne faire aucune concession ; il veut une soummission pleine et entière, et il l'obtiendra.

Nous devons partir dans les premiers jours d'avril et rester cinquante jours dehors ; Milianah est notre base d'opérations.

J'ai reçu dernièrement une lettre du duc d'Aumale qui m'a fait un bien vif plaisir. Je suis d'autant plu? reconnaissant de ce qu'il a fait en ma faveur que jamais il n'avait pris aucun engagement envers moi. Il ne m'a fait aucune promesse ; mais, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, il a cherché à m 'être utile.

Je vous envoie cette lettre ; vous verrez combien elle est simple et aimable.

(1) Ce n'est pas Sidi-Embareck, kalifat d'Abcl-el-Kader, mais bien le kaïd des Iladjoutes, Ben-Yousef, qui eut, au nom de Sidi-Embareck et en qualité de son représentant, diverses relations avec le général Cliangarnier, puis avec le gouverneur; mais les négociations n'aboutirent pas pour le momentj

Lettre de M. le duc d'Aumale au capitaine Ducrot.

« Courbevoie, 25 février 1842.

« Mon cher capitaine,

« Je ne veux pas laisser passer une nomination que j'avais tant à cœur et que je crois si bien méritée, sans vous en faire mon sincère compliment. Vous êtes un de ces officiers que ceux qui aiment l'armée sont heureux de voir avancer vite, parce que des grades si bien gagnés ne peuvent manquer de mûrir un homme et de compléter un ensemble brillant de qualités militaires.

« Agréez l'assurance de mes sentiments affectueux.

« Votre ancien lieutenant-colonel,

« H. d'Orléans.

« P. S. — Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir du brave colonel Gentil et de tous vos bons camarades. «

Blidal», 19 avril 1842.

Mon chkr plre,

Nous sommes rentrés le 16 à Blidali, après une course de seize jours. Sur ces seize jours de marche.

nous en avons eu dix ou douze de pluie. C'est assez vous dire que cette expédition a été peu amusante.

Nous avons parcouru un pays tout nouveau, sur lequel on n'avait que des renseignements très vagues.

Jamais les Turcs, même à l'époque de leur plus grande puissance, n'avaient osé s'y aventurer.

Nous avons rencontré des difficultés de terrain telles qu'il nous est arrivé de mettre une journée entière pour faire une lieue.

Au reste, le pays est très riche, très peuplé, et l'on n'a rien exagéré en disant que la seule tribu des Beni- Menasser pouvait mettre quatre mille fantassins sous les armes. Vous concevez qu'une telle force, dans un terrain pareil, eût pu nous donner du fil à retordre.

Mais l'époque des combats sérieux et de la résistance à outrance est déjà passée.

La fuite de l'Émir, son abandon même par les tribus qui avaient formé le premier noyau de ses forces et la base de sa puissance, ont jeté les peuplades de la province d'Alger dans la plus grande incertitude.

Si quelques chefs puissants et influents, tels que El-Berkani et Sidi-Embareck, n'avaient un intérêt tout personnel à continuer la guerre, il est probable que tout serait bientôt fini.

Quand je dis tout, je veux dire tout ce qui est combat et résistance armée; car il ne faut pas nous aveugler. Une fois la guerre terminée, il nous restera encore une question plus difficile à traiter, celle de l'organisation du pays soumis.

La province d'Oraii nous donne déjà une idée des difficultés à surmonter.

D'une part, nous avons les tribus qui depuis longtemps sont dans nos rangs et nous ont puissamment aidés dans la lutte ; elles sont représentées par le vieux Mustapha; de l'autre, les tribus soumises dernièrement, après une lutte acharnée, et dont l'importance nous oblige à des ménagements.

L.es premiers font sonner bien haut leurs services, demandent des choses impossibles et manifestent du mécontentement.

Les dernières, réduites par la force et la misère, sont divisées en partisans de la guerre et en partisans de la paix. Ils ne s'entendent que pour une chose : repousser tout ce qui se rattache au vieux Mustapha ou à son entourage.

Tout cela soulève de nombreuses difficultés, fait craindre des révoltes ultérieures, et c'est ce qui décide le général Bugeaud à se rendre à Oran. C'est lui qui nous commandait en personne dans la dernière expédition.

Le but qu'il se proposait était une reconnaissance du pays compris entre Cherchell, Milianah et la plaine du Chéliff. Il voulait prouver à ces tribus fières et belliqueuses que leurs rochers ne les mettent pas à l'abri de nos coups, et que nos fantassins peuvent pénétrer partout.

Il a laissé sur sa route de nombreuses proclamations dans lesquelles il annonce aux Arabes que, s'ils ne

sont pas entrés en arrangement avec les Français avant l'époque des moissons, nous reviendrons chez eux tout brûler et tout saccager.

On s'attendait à quelques attaques sérieuses ; mais partout les populations se sont retirées devant nous, et il ne s'est produit que quelques escarmouches d'arrièregarde, dans lesquelles nous avons eu trois officiers blessés et une vingtaine d'hommes tués ou blessés (1).

Pendant notre absence, deux cents coureurs Hadjoutes ont attaqué un détachement d'une vingtaine d'hommes (2). Les malheureux ont été écrasés par le nombre, après une résistance héroïque. Quatre seulement (Biré, Girard, Stal et Marchand) étaient encore debout quand les troupes sorties de Boufarik sont arrivées pour les dégager. Un seul homme n'était pas blessé, quatre avaient été tués raides, et plusieurs sont morts des suites de leurs blessures. Le brave sergent Blandan, qui les commandait, a succombé après avoir reçu trois coups de feu.

Un jeune sous-aide-major (mon homonyme), qui se trouvait là par hasard, s'est conduit admirablement. Il a d'abord pris le fusil d'un homme tué et a fait le coup de feu jusqu'au moment où deux balles lui ont fracassé le bras droit. II est encore resté debout, exhortant les soldats qui l'entouraient à vendre chèrement leur vie et à se faire tuer plutôt que de se rendre aux Arabes.

(1) Dans cette course, on détruisit les moulins et les fours d'où les troupes de Ben-Allal et de Berkani tiraient leur subsistance, ainsi que la Zaouïa de Berkani.

(2) Combat de Beni-Mered.

Les Hadjoutes ont payé cher ce coup de main ; bon nombre des leurs sont restés sur le terrain, et, en revenant de notre expédition, nous avons passé par leur territoire, brûlant et pillant tout ce qui avait été oublié dans la dernière razzia (1).

Adieu...

Blidaîi, 21 mal 1842.

Mon bon père,

... Vous n'avez sans doute pas oublié le nom d un jeune officier détat-major qui fut enlevé, dans les environs de Mascara, après une défense héroïque; M. de Mirandol avait, par sa belle conduite, yagné l'amitié et l'estime d"Abd-el-Rader, qui l'a traité avec tous les égards possibles. Dans les derniers temps, il avait été obligé de 1 envoyer chez son oncle, près de Tékedempt(2).

M. de Mirandol est resté là quelques mois avec une centaine d'autres prisonniers. Ces malheureux ont souf-

(1) Pendant le retour, CViangarnier commandait la colonne, le gouverneur s'étaut embarqué à Cherchell pour Oran. En route, on rencontra des familles assez nombreuses émijjrées de la Métidja par peur ou par force. On les y ramena et on les établit dans la plaine; les soldats leur donnèrent le surnom de Bem-Eamassés .

(2; Ou Tagdempt ou Takdempt. Cette ville, dont Abd-el-Kader avait fait une place forte, et où il avait établi ses magasins et ses ateliers, fut détruite et brûlée en 1840 par Bugeaud. Depuis lors, Abd-el-Kader l'avait en partie relevée, et en mai 1842 Lamoricière en compléta la ruine. Le lieutenant de Mirandol avait été fait prisonnier par Ben-Tami. le 20 novembre 1841.

fert horriblement. Les Arabes, ne pouvant plus les nourrir, ont agité la question de savoir si on les tuerait ou si on leur rendrait la liberté.

Après quelques discussions, on a fini par en référer à l'Émir, qui a donné l'ordre de les remettre immédiatement en liberté. Ils sont donc arrivés à Blidah avanthier. Tous avaient l'air de mourants. Depuis plusieurs jours, ils se nourrissaient de racines.

Tous les prisonniers s'accordent à dire qu'ils doivent la vie à M. de Mirandol. Sans son énergie, ils eussent péri infailliblement.

Ces prisonniers ne nous ont rien appris : ils n'ont fait que confirmer des nouvelles que nous savions, c'est-àdire que la puissance de l'Émir est presque anéantie, à tel point que des Arabes, restés fidèles jusqu'au dernier moment, viennent de piller les silos réservés à Abd-el- Kader et à sa famille.

Nous nous attendons à partir d'un moment à l'autre pour la grande expédition.

Les troupes de la province d'Alger et de la province d'Oran doivent se réunir dans la vallée du Chéliff. Nous serons plus dun mois éloignés de Blidah ; ne vous inquiétez pas de mon silence (1).

(1) Cette expédition des colonnes d'Alger et d'Oran à la rencontre l'une de l'autre était un projet caressé par Bugeaud et Changarnier, qui tous deux s'en attribuèrent la paternité. Son exécution amena les plus grands résultats.

IJlidali, 15 juin 1842.

MOX HON PKRi;,

Au moment de nous mettre en route, nous avons reçu contre-ordre.

Notre bataillon est resté à Blidah, mais pas dans l'inaction.

Peu de jours après le départ de la colonne, nous avons été chez les Mouzaïas faire une razzia qui a amené Fentière soumission de cette tribu hostile.

Nous avons ensuite occupé le camp de l'Oued-el- Alleg, pour protéger les faucheurs qui se trouvent dans cette partie de la plaine.

Je commandais le camp et j avais trois cents hommes sous mes ordres : tout a été tranquille, et, sauf les mouches et les puces, nous n'avons pas eu d'ennemis à combattre.

Pendant notre séjour à Oued-el-Alle{T, le général Bugeaud est rentré avec les colonnes d'Oran et d'Alger, qui avaient fait leur jonction à deux journées de marche d'El-Kantara. La colonne d Oran présentait un beau spectacle. La cavalerie auxiliaire, composée de dix-huit cents cavaliers voltigeant et caracolant dans toutes les directions, était remarquable.

La présence de cette colonne a suffi pour déterminer la soumission des Soumates, des Beni-Salahs et des Beni-Menad, tribus puissantes qui occupent les chai-

nons de l'Atlas compris entre Mëdéah et Blidah. Dorénavant on pourra passer sans crainte le col de Mouzaïa (1).

D'Alton nous a enfin rejoints , quoique souffrant encore de sa jambe ; mais cela ne l'empêche pas de faire son service à cheval.

Adieu...

Devant Médéah, i.» juillet 1842.

Mon cher père, la guerre est terminée, et nous rentrons en France.

Toutes les tribus de la province de Titeri, de Milianah, de Cherchell ont fait leur soumission.

Nous avons été jusqu'à Boghar avec deux bataillons, €t partout nous n'avons rencontré que des populations empressées. Les Beni-Menasser eux-mêmes sont complètement soumis; mais leurs derniers efforts nous ont coûté cher.

Le chef de bataillon Bisson, commandant supérieur de la garnison de Milianah, ayant pénétré fort loin dans le pays pour faire une razzia, s'est trouvé entouré par des forces supérieures : quarante-trois de ses hommes ont été tués et vingt-huit blessés.

Nous sommes actuellement campés auprès de Médéah, attendant le général Changarnier qui court encore dans les montagnes du Dahra pour achever de réduire les

(1) Les Hadjoutes, eux aussi, firent leur soumission le 12 juin.

Beni-Matmata, seule tribu qui ne soit pas soumise (1).

Pour vous donner une idée de la sécurité dans laquelle nous sommes, je vous dirai que le colonel Blan- {jlni a passé deux fois le col de Mouzaïa avec quinze chasseurs seulement, et que chaque jour des colons et des Arabes de Blidah arrivent ici avec des bétes de somme chargées.

Nous allons rentrer à Alger pour y attendre notre embarquement, le colonel Blangini me Va appris luimême. Je vais donc rentrer en France, sans arrièrepensée, sans regrets, puisqu'il n'y a plus rien de glorieux à faire en Algérie à présent. Je pourrai jouir Thiver prochain du bonheur de vous voir. Le courrier part, je ne veux pas vous laisser ignorer de si bonnes nouvelles.

Je vous embrasse...

La Seyne, 16 juillet 1842.

Quand je vous écrivais de Médéah, il v a quelques jours, je ne pouvais espérer, mon cher père, que ma première lettre serait datée de Toulon.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Partis le 5 de Médéah, nous débarquions à Toulon le 14, et demain 17 nous nous mettons en route pour Montpellier, où nous arriverons le 25. Nous allons sans doute y passer notre inspection générale; puis nous nous dirigerons sur Paris.

(1) Dans cette expédition, Ghangarnier détruisit les magasins de Ben- AUal ; celui-ci fut obligé de s'enfuir vers le Serson.

108 CORRESPONDa:SCE du GEISERAL DUCROT.

Nos hommes sont arrivés ici tels qu'on peut être après une expédition de trente jours, c'est-à-dire manquant de tout, et il faut les replâtrer tant soit peu pour M- l'inspecteur.

Nous avons eu vingt-quatre heures à Alger pour faire nos malles et vendre mulets, chevaux, hatterie de cuisine, etc.

En débarquant, nous avons appris la mort du duc d'Orléans. Tout le monde en a été affecté; le Prince était très aimé dans l'armée, et, d'ailleurs , c'est une nouvelle porte ouverte à l'émeute et à l'anarchie. Les régences ont presque toujours été des époques funestes dans l'histoire des peuples, et, par le temps qui court, je ne sais trop ce qu'il pourrait en advenir.

Adieu...

Montpellier, 7 août 1842.

Il y a déjà plusieurs jours, mon cher père, que j'ai reçu votre lettre du 31 juillet, mais j'ai été tellement occupé que je n'ai pas trouvé un instant pour vous répondre.

J'ai certainement plus travaillé depuis que je suis à Montpellier que pendant mes quatre ans d'Afrique.

Figurez-vous qu'on a eu l'idée de me nommer capitaine rapporteur près le 2° conseil de guerre de la 9* division militaire. Certes, c'est un honneur que j'apprécie parfaitement, mais encore faut-il, pour s'acquitter

convenablement des fonctions de capitaine rapporteur, avoir certaines connaissances qui ne s'acquièrent pas en un jour.

Ajoutez à cela que j'ai eu deux affaires à instruire immédiatement, et vous concevez cette belle ardeur de l'étude qui m'a pris.

Je ne sors plus le nez du Gode pénal, du Guide des juges militaires, du Manuel des conseils de guerre, etc. Enfin, Dieu merci! je suis préparé, et mes deux affaires seront jugées lundi.

Jusqu'à présent, j'ai peu goûté les délices de la vie de garnison. Montpellier peut être une ville fort agréable à certaine époque de l'année; mais dans cette saison-ci tout le monde est à la campagne, et les belles promenades sont désertes.

Adieu...

27 décembre 184^2.

Mon bon père.

L'ordre de ma permutation est arrivé à Montpellier, en même temps que votre lettre du 14 décembre (1).

Mes nombreuses occupations m'ont empêché de vous répondre plus tôt. J'ai dû terminer promptement toutes les affaires dont j'avais commencé l'instruction, remettre à mon successeur les affaires en instance ainsi que les archives du 2^ conseil, puis enfin le mettre au courant

(1) Le capitaine Ducrot fut placé, par décision du 13 décembre 1842, au 6V de ligne stationné en Afrique.

de toute cette boutique. Aujourd'hui seulement j'ai tout terminé, et mon départ est remis à demain.

Depuis le jour où j'ai pris les fonctions de capitaine rapporteur jusqu'à celui où je les ai cessées, c'est-à-dire depuis le 1" août jusqu'au 24 décembre, j'ai eu à instruire trente-cinq affaires.

Le conseil a prononcé deux condamnations à mort, deux aux fers, cinq à la réclusion, le reste au boulet ou à la prison, et quelques acquittements.

J'ai fait tout mon possible pour remplir convenablement ces fonctions, et, si je m'en rapporte au témol(jnage du lieutenant général commandant la division, je crois avoir réussi.

La lettre que m'a adressée le général pour m'informer qu'il vient de me donner un successeur finit ainsi : « Je ne terminerai pas sans vous témoigner combien j'ai été satisfait du zèle et de l'aptitude dont vous avez fait preuve dans les positions judiciaires que je vous ai confiées. »

Je suis très content d'avoir fait ce noviciat, qui m'a mis au courant de la législation militaire, dont je n'avais pas la moindre idée, et j'ai acquis une certaine habitude de parler en public, ce qui n'est pas à dédaigner.

Adieu...

Delly-Ibraluin, 21 janvier 1843.

Je suis enfin arrivé à mon poste, mon bon père, et à peu près installé.

Grâce à la recommandation du sous-intendant de Toulon, j'ai pu m'embarquer le 31 décembre, deux jours après mon arrivée.

Nous avons eu une heureuse traversée, et j'ai débarqué à Alger le 2 au soir.

La journée du 3 a été employée aux courses de rigueur, et le 4 je suis allé à Blidah présenter mes respects au Prince (1) avant son départ pour Médéali.

Je n'ai pas voulu me présenter de suite chez lui, car il donnait un grand dîner, et je suis allé voir son officier d ordonnance et lui demander si Monseigneur pourrait me recevoir dans la soirée.

«Je ne pense pas, me répondit-il; mais venez de suite, je suis certain qu'il vous verra avec grand plaisir, car il parle souvent de vous. 55

Je refusai, craignant d'être indiscret, et j'allai diner avec un de mes camarades; nous en étions au dessert, lorsqu'un sous-officier arriva tout essoufflé à la pension, demandant le capitaine Ducrot. Je me présentai, et il me dit que le Prince l'avait envoyé me chercher avec ordre de ne pas revenir sans m'avoir trouvé. On m'attendait pour se mettre à table.

Je courus donc chez Son Altesse. Tout le monde était réuni depuis une demi-heure, et, réellement, on m attendait pour se mettre à table !

Le Prince vint à moi , me prit affectueusement la main, me demandant des nouvelles de ma santé. Il me

(1) Duc d'Aumale.

témoigna son plaisir de me voir en termes si aimables que j'en étais tout ému.

Pendant le diner , il m'a adressé plusieurs fois la parole. Dans la soirée, il a causé presque constamment avec moi , me parlant du 24% des officiers qu'il avait connus, des expéditions que nous avions faites ensemble.

Je lui témoignai mon regret de me trouver au 3" bataillon, craignant que ce bataillon ne fût pas appelé à marcher. " Oh! me dit-il, nous arrangerons cela, je parlerai à votre colonel. »

En effet, la première chose que m'a dite le colonel, c'est que le Prince lui avait longuement parlé de moi, et il m'a promis que je serais appelé à marcher, aussitôt que l'occasion s'en présenterait.

Adieu, cher père.

Delly-Ibraliiin, S mars 1843.

J'arrive, mon cher père, et je ne veux pas laisser partir le courrier sans vous écrire deux mots.

Nous avons reçu, le 27 janvier, à dix heures du matin, l'ordre de nous mettre en route à trois heures.

C'était, disait-on, pour sept ou huit jours au plus.

Nous sommes restés trente-neuf jours dehors!

Notre but était de réprimer les tribus révoltées (1). Nous avons eu quelques affaires assez sérieuses pendant les journées des 15, I(> et 17 février. Mais notre ennemi

(1) Expédition du 12 février au 7 mars contre les Zatima et Beni- Menad.

le plus constant et le plus terrible a été le mauvais temps : vent, pluie, grêle, neige, nous avons tâté de tout pendant ces trente-neuf jours de courses dans la montagne.

Nous repartons après-demain pour aller travailler à la route de Milianah; cette route terminée, nous nous remettrons en course dans le Ghéliff.

Au camp de la Cliiffa, 3 juin 1843.

Mon cher père,

Les journaux vous ont appris sans doute le brillant succès de Mgr le duc d'Aumale (capture de la Smala). C'est une affaire qui peut avoir de grands résultats, car FÉmir y a perdu ses plus fidèles partisans.

Le beau rôle est resté à notre cavalerie, qui, par une charge faite avec autant d'audace que d'à-propos, a dispersé tout ce qui lui résistait.

Après une marche de trente-huit heures dont vingtquatre sans trouver une goutte d'eau, nous sommes arrivés lorsque tout était fini.

Nous avions parcouru une distance de trente-deux lieues presque sans boire ni manger! C'est, je le crois, le maximum des forces humaines , surtout quand on songe que nos hommes portaient sept jours de vivres dans leurs sacs (1) !

(1) Pour fournir la dernière partie de cette marche forcée, on dut alléger les homines en leur faisant déposer les sacs et conserver seule-

Le but de la campagne atteint, nous sommes rentrés à Médéah le 26 au soir beaucoup plus tôt qu'on ne le pensait.

Après trois jours de repos, nous sommes venus nous installer, le 31, au camp de la Ghiffa pour travaillera la route de Blidali à Médéah.

Toutes les colonnes n'ont pas été aussi heureuses que la nôtre.

La mort du vieux Mustapha ben Ismaïl est une triste contre-partie de notre succès (1).

La colonne du général Changarnier a rencontré une résistance énergique dans FOuaren-Senis; le colonel d'Ilens, du 58% a été tué, et il y a eu bon nombre de victimes dans ce régiment.

J'ai vu souvent le Prince; il est toujours rempli de bonté pour moi. J'ai dîné avec lui la veille de notre rentrée à Médéah; notre bataillon étant d'arrière-garde, nous n'étions rendus au bivouac qu'à sept heures du soir, et au moment où j'arrivais à la tête de ma compagnie, le commandant Jamin est venu me chercher et m'a entrahié : « Dépêchons-nous, m'a-t-il dit, le Prince meurt de faim, et il vous attend pour se mettre à table. »

Adieu...

ment les vivres : beaucoup de sacs furent perdus, et le service de l'intendance les imputa aux capitaines, qui n'avaient fait c|n'exécuter les ordres donnés. Cette mesure provoqua de vives réclamations de la part des intéressés, et laissa dans l'esprit du capitaine Ducrot un fâcheux souvenir. (1) Mustaplia et son Maghzen, après avoir dépouillé les déi)ris delà Smala échappés au duc d'Aumale, se laissèrent surprendre le 23 mai par les Cheurfa. Le vieux chef abandonné des siens, presque eeul, ee fit bravemeot tuer.

Le récit suivant du capitaine d'Alton donne des détails complets sur la prise de la Smala dont il est question dans la lettre précédente.

Récit de l'affaire de la Smala par M. d'ÀUon, capitaine au bataillon du 33^ régiment d'infanterie qui, avec celui du G 4' et un bataillon de zouaves, rejoiqnit le soir la cavalerie victorieuse.

(Extrait d'une lettre adressée au capitaine DucrotO

Nous sommes partis le 7 de Médéah. Le S , nous sommes venus à Berrouaguïat ; le 10, repos. Le 1 ] , nous sommes partis à six heures du matin et nous avons été camper à trois lieues au sud de Boghar. Le 12, nous entrons dans le petit désert et, après une marche de onze lieues sans eau, nous venons camper sur le bord d'un ruisseau qui est appelé le Marshsinn. Le 13, nous faisons sept lieues au sud-ouest et nous venons coucher sur un petit cours d'eau encaissé dans une vallée. Le 1-4, au moment de partir du bivouac, on surprend onze Arabes occupés à allumer des feux de signaux. Immédiatement le Prince forme un conseil de guerre composé de tous les officiers supérieurs de la colonne. Les Arabes sont reconnus coupables et condamnés à mort à l'unanimité. Un seul âgé de seize ans est gracié et envoyé pour porter la nouvelle aux tribus. Les autres sont exécutés séance tenante par un peloton de spahis, et la colonne continue sa marche, suivant tous les détours de la vallée pour chercher à se masquer. Nous faisons ainsi dix ou douze

lieues au sud-ouest, et nous arrivons le soir dans une oasis, au pied de ces montagnes que tu as aperçues de Boghar. A sept heures du soir, nous partons sans tambour ni trompette ; nous marchons toute la nuit en longeant la montagne, nous y entrons à la pointe du jour. On surprend un village appelé Godzila, l'on prend quelques habitants desquels on espère obtenir des renseignements sur la Smala. Ils disent que la Smala a quitté Godzila depuis quelques jours; qu'elle est entrée dans le désert; mais ils ne peuvent donner des détails sur sa marche. Le 15, séjour à Godzila. Le 16, nous nous mettons en route à trois heures du matin ; notre bataillon est d'arrière-garde. Nous marchons toujours au sudouest, nous traversons la chaîne des montagnes dont je te parlais tout à l'heure, vulgairement dites «Montagnes bleues » . Vers midi, quelques Arabes du Goum amènent un nègre qu'ils ont pris dans la montagne. Ce nègre affirme que la Smala est passée depuis deux jours, qu'elle est entrée dans le désert, et qu'elle doit se trouver à l'Oued-Taguin, au sud-est. Immédiatement la colonne s'arrête, on donne l'ordre de faire le café. On prévient que l'on marchera pendant toute la nuit, et que l'on a quatorze ou quinze lieues à faire sans eau. Les zouaves sont déchargés de leurs sacs, on leur donne deux cents mulets; la moitié seront montés sur ces mulets; ils se relèveront successivement et suivront la cavalerie. Un bataillon du 33" et le nôtre suivront aussi vite que possible avec le convoi. La cavalerie doit arriver à la pointe du jour ; nous arriverons vers onze heures du matin.

A cinq heures du soir, tout le monde se met en route. La cavalerie et les zouaves gagnent le devant : à la pointe du jour (nous avions marché toute la nuit), nous ne les voyons plus. Nous avons pour guides trois des malheureux pris à Godzila. On s arrête, on distribue un quart d'eau à chaque homme, on mange un morceau de biscuit, et voilà ! . . .

Le colonel réunit tous les officiers et nous dit : « Messieurs, nous avons besoin de toute notre énergie pour soutenir nos hommes et terminey convenablement notre tâche, nous avons été trompés sur les distances. Nous espérions arriver dans la matinée, nous ne serons peut-être pas arrivés à dix heures du soir. Que chacun fasse de son mieux. « Après trois quarts d heure, on se remet en route. Jusqu'à onze heures, les hommes marchent parfaitement; mais, h partir de ce moment, les traînards deviennent à chaque instant plus nombreux. On les met sur les mulets qui suffisent à peine déjà à porter leurs charges. A deux heures, l'avant-garde rencontre les zouaves arrêtés près d'un trou dans lequel il y a non pas de l'eau, mais de la boue que l'on aurait pu coller contre un mur. Nos hommes se précipitent la tête dedans; on est obligé de les frapper pour les retirer. Au bout d'une halte d'une demi-heure, deux Arabes du Goum viennent prévenir le colonel Chasseloup que le Prince est aux prises avec Abd-el-Kader et qu'il demande les zouaves en toute hâte. Le colonel Chasseloup hésite et dit qu'une pareille manière de donner des ordres n'est pas militaire, que c est peut-être un piège. Vainement

ses officiers lui représentent que, si cette manière de donner des ordres est peu militaire, il serait très peu « zouave » de ne pas vouloir marcher en pareille circonstance. Il veut consulter le colonel Cbadeysson; celui-ci répond qu'il n'a pas d'ordres à donner aux zouaves dont le mouvement est indépendant de sa colonne; que tout ce qu'il peut dire, c'est que, s'il était à la place du colonel Chasseloup, il partirait immédiatement. Ce dernier se décide; les zouaves partent presque au pas de course, et nous les suivons à petite distance. Mais à partir de ce moment nous ne formions plus une colonne; c'était une longue traînée d'hommes à la débandade criant la soif, tombant à chaque pas, sans pouvoir parler, montrant la bouche sèche et pleine de poussière; j'étais d'extrême arrière-garde, et j'ai vu cela mieux que qui que ce soit. Enfin, à six heures du soir, nous arrivons h Aïn-Taguin; nous trouvons la cavalerie et les zouaves campés au milieu même de la Smala dont les tentes étaient encore debout. Mais au milieu de cet immense butin qui gisait de tous côtés, pas un de nos malheureux soldats ne songeait à ramasser quoi que ce soit. Courir à la source, puis venir se coucher et ronfler immédiatement, voilà ce qu'ils ont fait.

Dans cette marche extraordinaire, nous avons parcouru trente-cinq lieues en trente-deux heures, dont vingt-quatre sans eau. Nos hommes portaient pour six jours de vivres. (L'on avait déchargé les mulets pour monter les zouaves.)

Revenons à la marche de la cavalerie : le Prince comptait trouver la Smala à la pointe du jour; mais les guides avaient mal calculé la distance. D'ailleurs, l'on savait seulement (jue la Smala devait être campée sur rOued-Tagfuin, mais à court d'eau. A plusieurs lieues, l'on ignorait sa direction, et, depuis quatre heures du matin jusqu'à dix heures, on a erré en divers sens. A une heure, on avait renoncé à lespoir de rencontrer la Sm£\la. Les chevaux et les hommes étaient liarassés, l'on ne songeait plus qu'à trouver l'eau pour bivouaquer. Le rendez-vous général étant Aïn-Taguin (la source) , on était sur de se rencontrer à ce point, puisqu'il suffisait de remonter la rivière. Le Prince avait envoyé quelques Arabes en éclaireurs pour tâcher de découvrir ce diable de ruisseau. Tout à coup les Arabes arrivent tout effarés, se jettent h bas de leurs chevaux, pressent les genoux du Prince en lui criant : « La Smala est là ! la Smala est là! Mais si tu avances, nous sommes tous perdus. C est une mer dans laquelle tu vas te noyer avec cette poignée de cavaliers (670 chevaux) ; fuvons, nous avons peut-être encore le temps de rejoindre l'infanterie. » Le Prince ne se démonte pas du tout; il appelle le colonel Yusuf et lui dit : c; Prenez quelques cavaliers et allez reconnaître ce qui se passe là-bas. Nous vous attendons. « Au bout de quelques instants, Yusuf revient et dit au Prince : « Il est vrai qu'il y a beaucoup de monde là-bas : mais mon avis est qu'on ne peut reculer; si nous battons en retraite, les Arabes vont reprendre courage; ils ont des chevaux frais, les nôtres sont

horriblement fatigués. Ils sont dix fois plus nombreux que nous, l'audace seule peut nous sauver. )>

« C'est aussi mon avis, dit le Prince. — Qu'en pensez-vous, messieurs? » en s'adressant à son état-major. Le capitaine de Beaufort, chef d'état-major, dit: «Monseigneur, réfléchissez un instant; nous avons déjà fait bien des étourderies depuis le commencement de cette campagne. Cette dernière pourrait nous coûter bien cher. Réfléchissez, pour l'amour de Dieu. — C'est tout réfléchi, reprend le Prince; si c'est une étourderie, j'en prends toute la responsabilité, je suis d'une race peu habituée à reculer. Le vin est tiré, il faut le boire... Colonel Yusuf, formez vite votre cavalerie en bataille, et en avant! » On se forme en bataille, on forme les pelotons, on part au trot, on dépasse un pli de terrain qui masque la Smala et l'on se trouve en présence d'une immense population, qui sort des tentes en poussant des cris affreux et fuyant de tous côtés. On prend le galop, et chaque peloton entre bravement au milieu de cette mer humaine. Chaque peloton suit sa direction, traverse le flot au galop de charge pour couper la retraite aux fuyards, et on va se rallier à une lieue de là ; puis Ton vient, refoulant vers le centre tout ce que l'on a dépassé. La plupart des cavaliers ont fui, quelques-uns seulement ont bravement fait le coup de feu : ils nous ont tué dix chasseurs et spahis, et en ont blessé quatorze. Mais deux cents des leurs ont été sabrés. A une heure tout était terminé, et l'on s'occupait de ramasser les prisonniers de distinction. Toute la famille de Sidi-Em-

bareck était du nombre. On a prétendu que la mère d'Abd-el-Kader s'était jetée aux genoux de Yusuf en demandant Vmnan, et que, entraîné par la charge, il l'avait dépassée; qu'alors, quelques Arabes s'étaient approchés d'elle, l'avaient hissée sur un cheval sans selle, et qu'elle était partie au galop. Je sais de source certaine que c'est un conte du brillant colonel ; ce (ju'il y a de positif, c'est qu'elle était là, et qu'aux premiers cris : « \[ojlà lesRoumis! » elle a été entourée par ses fidèles. Le butin a été immense; la caisse d'Abd-el-Kadcr, ses bijoux, tout a été pillé. Le porte-fanion de Yusuf a donné l'exemple d'un rare désintéressement. Il a fait charger sur un mulet et a porté au Prince une caisse renfermant huit mille douros; d'autres, moins délicats, ont ramassé des sommes de quinze à vingt mille francs, des bijoux, des tapis de toute beauté. Enfin, pour te donner une idée de ce butin immense, je te dirai que le spahi le moins heureux est rentré à Médéah avec une valeur de quinze cents francs. Il pouvait y avoir dans la colonne à notre rentrée deux mille mulets de prise chargés du butin appartenant aux spahis ou aux Arabes du Goum. On était tellement fatigué à la fin de cette journée qu'il a été impossible de prendre des dispositions. Le jour même et pendant la nuit, des troupeaux de chameaux et de mulets erraient autour du bivouac; quelques Arabes, plus audacieux que les autres, sont venus les chercher, et ils sont même entrés dans les tentes les plus éloignées pour enlever ce qui pouvait v rester. Cependant, le lendemain, quand on a réuni les trou-

peaux, il pouvait y avoir trente ou quarante mille moutons, deux ou trois mille bœufs et quelques centaines de chameaux. Nous avons ramené tout cela à Médéah, moins les milliers de moutons qui sont restés en route. Pas un coup de fusil n'a été tiré ; il parait qu'Ab-el-Kader était alors dans les plaines du Sig, et qu'il lui était impossible de nous rejoindre, ce qui est peut-être très heureux; car il nous aurait été impossible de protéger l'immense convoi que nous traînions à notre suite.

Le capitaine Diicrot à son grand-père .

Milianah, 9 juillet 1843.

... Les journaux vous ont appris la rentrée en France du duc d'Aumale, et vous pouvez vous imaginer combien cet événement me peine.

L'intention positive du Prince était de rester encore quelque temps à Médéah; il s'en était même ouvert un jour en causant avec moi ; mais il a dû céder aux pressantes sollicitations de la famille royale.

Je suis convaincu que nous le reverrons bientôt en Afrique.

« Je revois toujours la France avec joie, me disait le Prince; mais, après un séjour de trois mois à Paris, je regrette l'Algérie et ne songe qu'à y revenir. »

Comme je me récriais, en disant que tout ce qui peut

constituer le bonheur dans une ville comme Paris devait certainement être donné en partage au Prince :

« Détrompez-vous, m'a-t-il dit, les avantages et les privilèges de ma position sont trop chèrement achetés par la contrainte et les ennuis qui en sont la conséquence inévitable... Ici, je ne vois que des cœurs et des visages amis. . . à moins, cependant, que ce ne soient des Arabes... et alors... c'est encore un plaisir. »

Je vous répète ces paroles, parce quelles donnent une idée exacte du caractère charmant et de la bonté du Prince.

Nous avons quitté le camp de la Chiffa, le 1 1 , pour venir à Milianah. Nos trois bataillons se sont réunis sous les ordres du colonel, et, le 16, nous sommes entrés en campagne.

Nous avons opéré dans l'Ouaren-Senis sans obtenir de grands résultats. Des fractions de tribus ont payé Timpôt d'assez mauvaise grâce.

On parle très haut ici de la rentrée en France du général Bugeaud ; ce ne serait qu'une très courte absence, mais encore est-il à craindre qu'elle ne produise mauvais effet. Abd-el-Kader ne manquerait pas d'en profiter.

Ma situation au GV prend bonne tournure; avant peu je me trouverai presque h la droite des capitaines du régiment, et, suivant toute apparence, d'ici à quelques mois j'aurai le commandement d'une compagnie d'élite.

Malgré ces avantages, je vous avouerai que je me prends souvent à regretter mon cher 24% surtout quand je pense qu en ce moment-ci je serais auprès de vous.

C'est une dure nécessité que celle de sacrifier les plus belles années de sa vie pour se créer une position dont peut-être on ne jouira pas. Il y a des moments où je donnerais volontiers toutes mes chances d'avenir pour une honnête aisance, une bonne ferme et un chez-moi quelque peu confortable.

Cela tourne terriblement h l'épicier, mais c'est l'exacte vérité.

Si jamais vous rencontrez deux braves sous-officiers nommés Balesté et David, je vous les recommande spécialement; ils sont sergents-majors et décorés. Ce sont deux de mes vieux camarades de fatigue et de combat.

Adieu...

Août 1843.

J'arrive enfin de cet infâme camp de l'Oued-Rouma : il était temps d'en sortir! Nous avons ramené les trois quarts de nos soldats dans des prolonges ou sur des mulets.

L'état sanitaire a été satisfaisant pendant une quinzaine de jours; après quoi le siroco s'est mis à souffler sans cesse, ce qui a mis tout le monde sur le flanc. Les malades sont atteints de fièvres intermittentes accompagnées de congestions cérébrales. Grâce à Dieu, je me porte bien, mais je suis désespéré de voir ma compagnie dans un aussi triste état; je n'ai pas dix hommes valides sur un effectif de cent. Ce motif a déterminé le

général Reveu, qui commande momentanément à Milianah, à faire abandonner le camp.

Adieu...

Milianah, 28 septembre 1843.

Mon bon père,

Nous partons ce soir pour une expédition qui sera assez longue : nous allons battre tout TOuaren-Senis, dans lequel se trouvent encore quelques fractions de tribus rebelles ; après quoi on donnera une organisation régulière à ce pays qui n'en a jamais eu.

Le général Changarnier rentre définitivement en France, sur sa demande, à la suite d'altercation très vive avec le gouverneur; voici dans quelles conditions : le général Changarnier et le général Fésenzac avaient été désignés par le ministre de la guerre pour inspecter les régiments de la province d'Alger.

Le général Changarnier était donc à Téniet-el-Haad (à trois journées de Milianah), en train d'inspecter le 53* de ligne, lorsqu'il reçut une lettre du gouverneur, le priant de venir inspecter le 58" alors à Douera, et, aussitôt son inspection terminée, de faire une course aux Issers. Le général Changarnier revient en hâte à Douera. Là, il apprend que l'inspection du 58" a été passée par le général Fésenzac et reçoit une lettre du gouverneur lui disant que, vu l'urgence, il avait décidé que le général Fésenzac passerait l'inspection du 58' à

la place du 2G% lequel serait inspecté par le général €hangarnier.

Or, le 26^ avait alors deux bataillons à Milianah et un autre à Orléansville. Il fallait donc encore parcourir une centaine de lieues !

Furieux, le général Changarnier va trouver le gouverneur, et, après s'être expliqué très vivement, il lui dit : " Je ne veux pas servir une minute de plus sous vos ordres, et je vous prie d'accepter ma démission de commandant de la division de Milianah; mais, chargé <le l'inspection par le ministre, je remplirai cette mission jusqu'au bout. »

Vous voyez, mon bon père, que, dans cette affaire, tous les torts ne sont pas du côté du général Changarnier.

Milianali, 22 octobre 1843.

Nous sommes rentrés d'expédition, mon cher père, et nous voilà de nouveau dans notre trou de Milianah.

Comme il était facile de le prévoir, les populations de rOuaren-Senis n'ont pas tenu devant nos nombreuses colonnes.

Toutes les tribus se sont empressées de se soumettre aux conditions rigoureuses imposées par le maréchal. Une seule a fait quelque résistance, celle des Béni- Boudouan ; mais, traquée sur tous les points, elle a fini par céder et payer les 1,500 douros (7,500 francs) d amende.

Pour des gens tenant à l'argent et (|ul en ont peu, c'est une somme énorme. Il est donc probable qu'ils ne seront pas tentés de se soulever de nouveau.

Nous sommes à Milianah pour deux ans, et chacun cherche à se créer son petit bien-être. Je m'occupe de monter ma basse-cour et de faire défricher un jardin potager. Ce sont là mes grandes distractions. 0 tempora, o mores ! Puis je m'adonne à l'étude de l'arabe.

Adieu.

Milianah, 17 novembre 1843.

Il n'est plus question que d'agriculture, de

plantations; les discussions roulent sur l'avantage de semer Forge ou la pomme de t#rre dans tel ou tel terrain; de planter des mûriers ou des peupliers, etc.

Pour mon compte, j'avoue que j'en ai par-dessus la tête, car je n'ai pas tardé à voir, après quelques jours d'essai, que mon ordonnance et mon jardinier s'entendaient beaucoup mieux que moi dans ces questions.

Pour passer le temps, je lis, je fume, et puis, et puis... quand je m'ennuie trop, je décroche mon fusil, je siffle mon chien et je vais faire un tour de chasse.

Milianah, 2 décembre 1843.

Mon cher père, Les journaux vous ont appris le grand événement

dont la province d'Oran vient d'être le théâtre, et vous connaissez les détails que nous ignorons encore.

Ce qu'il y a de positif, c'est que les débris de l'infanterie régulière d'Abd-el-Kader ont été joints et anéantis par la colonne du général Tampour, et que Ben-AUal a été tué (1).

Sa tète est restée pendant trois jours exposée sur la place de Milianah, et les Arabes ont pu se convaincre de la vérité d'un fait qu'ils ont nié jusqu'au dernier moment.

Un Arabe influent me disait, il y a quelques jours, à propos de cet événement : « Cela n'est pas possible! le sabre d'un Roumi (chrétien) se ploie sur la poitrine d'un marabout aussi saint que Ben-Allal. »

Il n'y a plus moyen de nier à présent, mais quelquesuns prétendent que, s'il a cessé d'être invincible, c'est qu'il a péché.

D après mes renseignements, une petite histoire qui court chez les Arabes ne serait pas sans fondements.

Ben-Allal était jeune (vingt-neuf ans) et fort beau garçon, quoique borgne, par suite d'un coup de feu; il a longtemps vécu à Koléah et avait appris des Roumis à respecter peu la femme de son prochain (il paraît même

(1) Combat de Sidi-Yaya, 11 novembre. Bcn-Allal, appelé aussi Sidi- Embareclv, était le plus habile des lieutenants d'Abd-el-Kader et notre ennemi le plus acharné : mais il s'était toujours montré adversaire brave et loyal. Par ordre de Bugcaud, son corps fut ramené à Koléah et enterré dans le tombeau de ses ancêtres. L'armée lui rendit les honneurs militaires attribués à un ofHcier général. Sa propriété, léguée par lui à Lanioricière, fut donnée par ce dernier au 1'^'' régiment de zouaves, auquel elle a{)partient encore sous le nom de Jardin lies zouaves.

que, dans linlimité, c'était un bon vivant), mais il prenait de grandes précautions pour sauver les apparences devant ses coreligionnaires. Il était parvenu à conserver une influence due à son père, marabout très vénéré.

A l'époque de la paix, en 1836 ou 1837, Abd-el- Kader le nomma bcy de Milianah, et la reprise des hostilités le trouva dans cette position.

Homme de tète et d'action, il rendit de grands services à Abd-el-Kader; mais, après la perte de ses dernières espérances, peut-être eût-il fait sa soumission s'il n'était resté attaché à la cause de l'Émir par des liens plus puissants que l'ambition.

Ben-Allal était amoureux! amoureux de la femme d'Abd-el-Kader, qui, s'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'endroit, le lui rendait bien. Or, comme la chair est faible et que les tentations sont grandes, nos deux amants eurent un instant de faiblesse, peut-être plusieurs...

C'est pourquoi la main de Dieu s'est appesantie sur son serviteur infidèle !

Voilà l'histoire pure et simple que racontent, à la plus grande gloire de Dieu, les mauvaises langues du pays.

Cet événement doit anéantir les dernières espérances d'Abd-el-Kader et assurer pour longtemps la tranquillité du pays. Adieu donc la guerre!

Le colonel Daumas m'a fait proposer d'entrer dans les bureaux arabes. Cette position offre des avantages incontestables. C'est là que les généraux Lamoricière,

Duvivier, Marey, etc., ont commencé à conquérir leur réputation...

Milianah, 10 janvier 1844.

Je vous ai parlé déjà du projet de mon colonel

de me placer à la tête des travaux d'agriculture entrepris par le régiment.

Je croyais m'être débarrassé habilement de cette corvée, je m'étais trompé.

L'officier désigné pour cette besogne est entré à l'hôpital, et le colonel a tellement insisté que je n'ai pu refuser.

Je suis donc dans les légumes! J'ai été à Alger faire des achats de semences et choisir, au jardin d'essai, des plants de toute nature.

J'ai vu le gouverneur pour lui rendre compte du point où en sont les travaux.

Il m'a reçu avec une grande bienveillance, m'a demandé une foule de détails sur ce qui était fait ou à faire, m'a donné d'excellents conseils et m'a congédié en me disant qu'il fallait se rendre utile de toutes les manières, et qu'il ne m'oublierait pas en temps opportun.

Pendant mon séjour à Alger, j'ai vu phisieurs fois le colonel Daumas. Il voulait m'enrôler immédiatement et me nommer chef du bureau arabe de Teniet-el-Haad.

J'ai demandé le temps de la réflexion, ne voulant pas prendre de détermination sans avoir votre assentiment.

Le général Baraguay-d'Hilliers, qui arrivait de Con-

stantine et que j'ai été voir, m'a dit que le duc d'Aumale lui avait beaucoup parlé de moi; il n'a pas tenu à lui que je n'aie été décoré après l'affaire de la Smala.

Ce souvenir du Prince, à deux cents lieues de moi, est bien flatteur.

On parle beaucoup de l'arrivée du duc d'Aumale pour prendre le commandement de rAljjérie en remplacement du général Bugeaud.

ir n'est pas plus question d'Abd-el-Kader que s'il n'avait jamais existé. Le pays est d'une tranquillité parfaite, et les chemins aussi sûrs que nos grandes routes de France, à part toutefois le voisinage des lions et des panthères qui, depuis quelque temps, inquiètent certaines tribus.

Adieu...

Milianah, 7 juin 1844.

Les événements se croisent autour de nous, mon cher père, sans que nous y prenions part, hélas ! relégués que nous sommes dans ce vilain trou de Milianah.

L'expédition de l'Est est terminée; elle a amené des résultats qu'on ne pouvait espérer sitôt.

De l'aveu de la cavalerie et des gens les moins bien intentionnés, le rôle de l'infanterie a été magnifique dans cette expédition, et le maréchal se serait surpassé ! Ce qui n'est pas peu dire (1).

(1) Expédition du maréchal dans la Grande Kabylie, occupation du Dellys, combat de Taourga et d'Ouarezzeddine, et soumission des Flittas.

A présent, on parle de mouvement clans le Maroc. ,

Un événement bien malheureux s'est passé dans la province de Constantine.

A la suite de sa première expédition dans le Sud, le duc d'Aumale avait occupé Biskra, et, comme garnison, y avait laissé une compagnie de tirailleurs indigènes dans laquelle on avait enrôlé bon nombre de déserteurs venant des troupes d'Akmet-Bey. Ces déserteurs sont parvenus à séduire une partie du bataillon, et, dans la nuit, tous les officiers ou employés français ont été massacrés, le trésor pillé (80,000 francs), deux pièces de canon et six mois de vivres et de munitions enlevés ! Akmet-Bey se tenait à portée avec sa cavalerie; il est accouru et a achevé le pillage de la ville.

Cet événement est très malheureux, l'opposition ne manquera pas d'en rejeter la faute sur le Prince... On ne peut se dissimuler qu'il y a eu imprudence à confier un poste aussi important à des troupes indigènes ; mais, à vingt-trois ans, peut-on avoir toutes les expériences (I) ?

Le bruit court déjà que le Prince est rappelé en France, et qu'il sera remplacé par le général Changarnier.

Adieu. . .

(1) Quand, le 19 mai, le duc d'Aumale arriva à marches forcées devant Biskra, la place, abandonnée par Mohamed-hcn-Ilailj, avait déjà été réoccupée par le sergent-major Pelisse (seul échappé au massacre) et le caïd des Tolga.

Milianali, 27 juin 1844.

.... Nous sommes toujours dans une immobilité désespérante ; c'est à peine si nous savons ce qui se passe sur le théâtre de la guerre.

Les journaux nous ont appris les deux engagements qui'ont eu lieu dans l'ouest avec les Marocains ; depuis, nous n'avons plus de nouvelles.

Dans ce moment-ci, nous nous préparons à 1 inspection générale.

Grâce à l'administration ferme et vigoureuse du maréchal, tout est tranquille autour de nous, et rien ne peut faire présumer le moindre soulèvement.

Les Arabes de cette région s'occupent fort peu du Maroc ; ils se contentent de lever les épaules, en disant que les Marocains sont fous, et qu'il leur arrivera ce qui est arrivé aux Algériens, àAchmet-Bey, à Abd-el-Kader; en un mot, à tous ceux qui ont voulu entrer en lutte avec les Français. Je crois que s'il n'y a pas quelque influence étrangère cachée, cette question sera bientôt réglée.

Il paraît, du reste, que la guerre se fait contre la volonté de l'empereur du Maroc ; Abd-el-Kader a pris là une telle influence, il a tellement fanatisé les tribus, qu'il traîne l'empereur à la remorque et pourrait bien, d'un moment à l'autre, prendre sa place.

Une circulaire ministérielle, adressée à tous les colo-

nels d'Afrique, les engage à propager l'étude de la langue arabe et demande le nom des officiers qui s'en sont déjà occupés, et leur promet des faveurs spéciales. Le colonel a eu la bonté de me porter en tête, comme parlant bien l'arabe, le lisant et l'écrivant. Il m'a certainement jugé avec beaucoup trop d'indulgence. Adieu...

Milianali, 22 juillet 1844.

Nous avons vu dernièrement quelques officiers qui faisaient partie de la colonne du général Marey ; ils ont été jusqu'à Aïn-Maddi, à 154 lieues au sud d'Alger, et sont revenus sans coup férir ; cette expédition est remarquable par l'étendue du pays parcouru (1).

On parlait d'Aïn-Maddi, il y a trois ans, comme on parle aujourd'hui de Tombouctou. Il était question d'établir des relations avec Tedjini, bey d'Aïn-Maddi, par l'intermédiaire des caravanes; mais jamais il ne serait venu à la pensée qu'on put y aller aussi facilement, aussi tranquillement que d'Alger à Douera.

J'insiste sur cette question pour vous prouver quels immenses progrès ont été faits dans ce pays depuis quelques années.

(1) Parti de Médéali le 1" mai 1844 avec une colonne d'infanterie montée sur des diameaux, le général Marey était le 14 à Tajijienne, le 18 dans le Djebel-Amour, le 21 à Tadjemont, le 22 à Aïn-Maddi. De là il poussait une pointe sur El-Aouta et, le 25, entrait à Lagliouat, d'où il repartait le 28 pour rentrer à Tiaret le 11 juin.

Reste à savoir si l'on saura mettre à profit ces grands résultats; si, après avoir vaincu et pacifié, l'on saura administrer !

J'en doute fort, car depuis que je m'occupe d'arabe, j'ai été à même de constater bien des fautes commises. Mes relations très fréquentes avec les chefs arabes me permettent de constater l'effet déplorable produit sur eux par certains actes.

Le grand malheur ne vient pas des administrateurs, mais des exigences de l'administration. C'est une absurdité de vouloir appliquer nos idées de liberté et d'égalité à un peuple dont tout le code religieux et politique est fondé sur le fatalisme et l'absolutisme.

Mais, quand on a entendu un député dire en pleine Chambre « (ju'il était d'autant plus apte à juger ta question d'Afrique qu'il n'y avait pas mis les pieds et par conséquent ne subissait aucune influence fâcheuse » , rien ne doit plus étonner.

Enfin qui vivra verra. Tant que le maréchal Bugeaud restera gouverneur, je crois que les choses marcheront bien; avec son caractère ferme et résolu, il trouvera moyen de résister aux mauvaises influences des faiseurs et gardera, aux yeux des Arabes, tout le prestige du vainqueur; après lui, les affaires pourront bien changer.

Nous ne recevons de nouvelles positives sur ce qui se passe au Maroc que par les journaux de France. . .

Quatre cents blessés ont été débarqués à Alger par suite de l'encombrement des hôpitaux d'Oran... Cela

ne peut être que le résultat d'un grand combat ou d'une affaire très malheureuse.

Adieu...

17 septembre 1844.

Mon cher père,

Les affaires du Maroc sont loin d'être terminées. Le maréchal est rentré à Alger avec son état-major pour régler des questions urgentes d'administration. L'infanterie est restée sur la frontière ; il est donc évident que le maréchal Bugeaud retournera là-bas et emmènera les troupes qui se trouvent dans le Sahel. J'ai lieu de croire que l'on ne pensera pas à nous. . . Nous avons le malheur d'être sous les ordres d'un général qui, à tort ou à raison, passe pour ne pas être un guerrier très féroce. Aussi l'a-t-on laissé à Milianah, lorsque le commandement de colonnes très importantes était confié à des colonels , voire même à de simples lieutenants-colonels ! . . .

L'étutle de la langue arabe ne me console nullement de ne pas marcher. Au point où j'en suis arrivé, j'ai surtout besoin de me familiariser avec la conversation des indigènes, et cela pourrait avoir lieu tout aussi bien en expédition qu'à Milianah.

Dieu veuille que vos prévisions à l'égard de l'Angleterre soient justes! Je ne parle pas seulement comme soldat, mais encore comme simple citoyen. Nous avons une terrible revanche à prendre contre cette nation, et.

le cas échéant, le fer français l'emportera peut-être enfin sur Tor anglais.

D'ailleurs, au point où nous en sommes, une guerre générale ne serait-elle pas un bienfait pour la France? Elle réveillerait, sans aucun doute, les sentiments d'honneur et de patriotisme étouffés sous les monceaux d'or de nos industriels, sentiments incompris et méprisés par l'aristocratie financière, aussi orgueilleuse qu'elle est égoïste.

J'ai lu les journaux ce matin, et je suis encore sous l'impression produite par les insultes des journalistes anglais. On ne peut répondre à cela que par des actes; malheureusement, il est à craindre que ces messieurs ne soient en droit de reprendre bientôt la pièce intitulée : Le coq français chante, mais ne se bal pas, ipièce de circonstance, jouée en 1840, sur le théâtre de Londres.

Adieu...

24 novembre 1844.

Mon cher père, depuis que notre inspection générale est terminée, nous nous attendons à faire un mouvement, et je remettais de courrier en courrier pour vous apprendre quelque chose de positif à cet égard.

La mésintelligence qui existait depuis longtemps entre le général Reveuet notre colonel a pris un tel caractère d'aigreur qu'il a été facile à l'inspecteur général de s'en apercevoir, et les explications qui s'en sont suivies ont

été telles qu'il est presque impossible de laisser le colonel Picouleau sous les ordres du général Reveu. Le colonel lui-même a demandé avec instance à quitter la garnison de Milianah, et le général inspecteur a promis d'en parler au gouverneur.

Le départ de ce dernier, par suite des événements survenus dans l'Est, a probablement empêché les promesses du général de Bar de se réaliser. Aujourd'hui, notre colonel est à Alger, et certainement la question est résolue au moment où je vous écris. Si nous quittons Milianah, ce sera pour nous rapprocher d'Alger.

Le gouverneur a dû s'embarquer aujourd'hui pour aller en France, où il doit passer deux ou trois mois. Le général de Lamoricière prend le commandement pendant l'intérim. On ne parle en ce moment que de projets d'organisation qui verront le jour, lorsqu'on aura entendu le maréchal Bugeaud. Il en est un qui m'intéresse particulièrement et sur lequel je désirerais beaucoup avoir des renseignements positifs. Si l'on ne m'a pas trompé, les officiers employés aux affaires arabes formeront un corps d'état-major à part composé de trois colonels, trois lieutenants-colonels, six chefs d'escadrons, trente capitaines et je ne sais combien de lieutenants et sous-lieutenants. On n'a pas su me dire si, une fois classés dans cet état-major, les officiers cesseraient de faire partie des cadres de l'infanterie ou de la cavalerie, et si, par conséquent, il deviendrait impossible de rentrer dans l'armée active. Or, c'est la question importante pour moi ; car, quels que soient les avantages d'une

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pareille position, pour rien au monde je ne voudrais leur sacrifier ma carrière de combattant.

Tâchez d'avoir des renseignements au ministère de la guerre et ne vous laissez pas effrayer par l'idée de me voir à tout jamais devenir Africain, Il n'y a pas plus loin d'Alger à Paris que de certaines villes de garnison en province ; la traversée se fait en quarante-huit heures.

Adieu...

Le capitaine Dacrot, après avoir longtemps hésité, après s'être assuré que son entrée dans les affaires indigènes ne lui fermerait pas « la carrière de combattant » , céda enfin aux sollicitations du colonel Daumas, et fut attaché le 17 avril 1845 à la direction centrale des affaires arabes, à Alger.

Mais il ne resta pas longtemps astreint au service des bureaux de cette direction, et, dès l'été, le colonel Daumas, qui avait en lui une grande confiance, le chargea de missions actives, notamment des convois de ravitaillement destinés aux colonnes qui, pendant l'année 1845, ne cessèrent de parcourir l'AIgéi'ie, pour comprimer l'insurrection générale. Un de ces convois lui fournit l'occasion d'être présenté au maréchal Bugcaud par son ancien camarade, le capitaine Trochu, aide de camp du gouverneur. Celui-ci l'apprécia aussitôt à sa valeur, et ne cessa depuis de lui témoigner une estime particulière.

Ces opérations diverses fournirent encore au capitaine Ducrot de nombreuses occasions de se distinguer; ses états de service le constatent : « Cité dans le l'apport du gouverneur général de l'Algérie, en date du 15 juillet 1845, comme s'étant distingué le 11 du même mois à l'enlèvement du village de Tikobain. Cité par le général 3Iarey-Monge, pour s'être distingué le 22 septembre 1845 dans le Hanoza. »

Voici, sur la manière dont s'établirent les rapports du mare-

chai avec le jeune capitaine, une relation inédite communiquée par le général ïrocliu à la famille Ducrot :

Extrait d'un récit du général TrocJiu en date du 30 janvier 1883.

La campagne contre l'insurrection de 18 45 fut très longue (neuf mois) et très laborieuse, parce que Tennemi qui était partout, mais n'était pas comme par le passé en mesure de combattre ouvertement , se dérobait constamment, échappant par des marches rapides à la poursuite de nos colonnes qui étaient harassées et dont le ravitaillement, très difficile, s'effectuait par des convois indigènes qu'organisaient et conduisaient les chefs des bureaux arabes.

La colonne du maréchal Bugeaud venait d'opérer pendant des mois dans la province d'Oran, dans celle d'Alger, allant du désert au Tell et du Tell au désert, à bout de forces, à bout de vivres, et il fut décidé qu'on se rappi'ocherait de Médéah, d'où l'on ferait venir un convoi de vivres ; les troupes furent mises au repos en l'attendant. Les bivouacs établis entre Boghar et Médéah, je partis avec une escorte de cavalerie, allant au-devant de ce convoi qui nous apportait la vie. Il faisait halte, et, dans la prairie, un officier de haute taille, le bras passé dans la bride de son cheval qui avait le nez dans l'herbe, interrogeait l'horizon du côté par où j'arrivais : c'était le capitaine Ducrot. J'avais retrouvé le compa-

gnon de mes jeunes années, et il y eut là des effusions auxquelles, après tant d'années écoulées, tant de douloureux événements accomplis, je ne puis m'arréter par le souvenir sans me sentir pénétré de la plus profonde émotion.

Je Tannonçai au maréchal en le lui faisant connaître. Il dinaitau quartier général dès le lendemain et séduisit absolument le gouverneur par l'intelligente et virile simplicité, par la netteté pleine de vues, avec lesquelles il entra dans la discussion des questions de guerre et d'indigénat qui occupaient alors les esprits. " Votre ami vaut beaucoup, — me dit le maréchal, — ne me le laissez pas oublier. » Telle fut l'origine des rapportparticuliers de votre père avec l'illustre fondateur de la puissance française en Algérie (1).

Général Trochu.

Le capitaine Ducrot à son grand-père .

20 mars 1846.

Vous savez déjà, mon bon père, que je suis chevalier de la Légion d honneur, en date du 6 mars !

Celte faveur m'a fait grand plaisir, surtout à cause de tous ceux qui m'aiment; je me figure votre joie, celle

(1) Le capitaine Ducrot avait déjà eu un entretien avec le gouverneur en janvier 18+4 : mais il n'y avait été question que de défrichements et de culture, et le maréchal Bugeaud n'avait pu à cette époque apprécier la valeur militaire de ce jeune officier.

de ma bonne tante, et je suis heureux de votre bonheur.

Nous avons eu une affaire brillante le 13 de ce mois; après une marche de trente heures, nous avons surpris le camp d'Abd-el-Kader. Nous avons pris tous ses bagages, tué une partie de ses fidèles, et, pendant plus de trois lieues, nous avons donné la chasse à l'Émir, qui n'a dû son salut qu'à la vitesse de son cheval et à la fatigue des nôtres.

C'est une belle occasion perdue! Elle ne se représentera probablement pas de sitôt (1). Cependant, avec le général Yusuf, il ne faut désespérer de rien ; c'est un homme qui mène vigoureusement les choses.

Il s'agit à présent de profiter de nos succès et de ne pas laisser à Abd-el-Kader le temps de se réorganiser.

Pour l'instant, il est dans le sud du Djebel-Amour; nous allons donc l'y suivre.

Comme vous le dites dans votre dernière lettre, il se commet bien des fautes dans cette pauvre Algérie, mais la question est tellement embrouillée, tellement difficile que je ne vois guère la possibilité de faire mieux que ce qui a été fait. La critinue est aisée, et l'art est difficile. En bonne conscience, je crois que les fautes les plus préjudiciables aux intérêts de la colonie partent du bon pays de France, où l'on veut toujours juger les choses sans les connaître.

(1) Voira la suite de cette lettre le récit de cette expédition il'après le général du liarail.

Extrait des états de service : « Cité dans le rapport du général Yusuf, en date du 15 mars 1846, comme s'étant particulièrement fait remarquer le 13 du même mois dans une affaire contre Abd-el-Kader. "

Chacun voulant mettre la main à la pâte, il en résulte un mauvais gâchis.

Pour énuniérer toutes les sottises émanant des bureaux du ministère, il faudrait écrire un gros volume.

On s'étonne que le maréchal Bugeaud, qui est sur les lieux, qui juge les choses avec son excellent bon sens et son expérience du pays, se montre indiscipliné envers le ministre de la guerre!... Mais s'il agissait autrement, il ne .serait pas à hauteur de son rôle, il ne serait pas digne de la mission qui lui est confiée.

J'ai pris le parti de ne plus lire un journal, parce qu'ils m'exaspéraient au point d'en être malade.

Le général Yusuf est un homme qui gagne beaucoup à être vu de près ; il a une intelligence des choses de ce pays extraordinaire. C'est un bon maître pour former un officier chargé des affaires arabes. Il est rempli de bienveillance pour moi. ^

Adieu...

Le général du Barail a donné sur les événements de cette époque une relation inédite, qui complète les lettres du capitaine Ducrot et que nous reproduisons ici.

Récit des combats de mars et avril 1840, par le général du Barail, alors lieutenant au V^ rccjiment des spahis.

L'insurrection, éclatant de tous côtés à la fois dans les premiers mois de 1846, parut si menaçante au général

deLamoricière, gouverneur intérimaire, qu ilne se crut pas assez fort pour assumer sur lui les responsabilités d'une pareille situation. Il se hâta de rappeler le gouverneur général, alors en France, le jugeant seul capable de conjurer une crise aussi redoutable.

Le maréchal, au premier appel, accourut à son poste, se faisant suivre, surtout en cavalerie, de renforts suffisants pour parer à toutes les éventualités à prévoir et se rendre promptement maître des événements. A peine rentré à Alger, il ordonna de prendre partout l'offensive la plus vigoureuse, et, se mettant à la tète des troupes, il prit lui-môme la direction effective de l'ensemble des opérations militaires.

Néanmoins, Abd-el-Kader, après le combat indécis de rOued-Temda que le maréchal lui avait livré en personne, dérobant habilement sa marche et échappant à toutes les colonnes mobiles lancées à sa poursuite, s'était porté, par un mouvement aussi audacieux qu'habile, au cœur de la Grande Kabylie, Il y fut reçu par les sympathies de ces nombreuses populations guerrières qui, jusque-là, avaient soigneusement maintenu leur complète indépendance vis-à-vis de lui. Elles lui promirent l'aide et l'assistance qu'elles devaient au défenseur de l'Islam.

Abd-el-Kader comptait se servir de la montagne comme d'une forteresse inexpugnable, et partir de là pour faire irruption dans la Métidja qu'il supposait complètement dégarnie de troupes, et brûler jusqu'aux portes même d'Alger les fermes nombreuses et les éta-

blissements que les Européens y avaient créés. Pour assurer leur protection, on avait dû convoquer la milice algérienne et armer jusqu'aux soldats détenus dans les ateliers de pénitenciers.

C'est que, si de pareils événements s'étaient produits, ils auraient eu certainement les conséquences les plus fâcheuses pour l'avenir de la colonie, dont ils auraient paralysé tout l'essor pour longtemps en enlevant toute sécurité et toute confiance aux colons.

L'insurrection datait du mois de septembre 1845. On était arrivé au mois de janvier 1846, et la situation ne s'était guère améliorée, lorsqu'un avantage signalé remporté sur Abd-el-Kader vint brusquement changer les choses.

Après avoir traversé la Kabvlie, l'Émir était venu établir son camp au pied du Djurdjura, chez les Issers, à un endroit connu sous le nom de Tcliereck-el-Toboul (le déchirement du tambour, ainsi nommé parce que les Turcs y essuyèrent autrefois une cruelle défaite de la part des Montagnards). Il était arrivé ainsi jusqu'à l'entrée de la Métidja, où il pouvait facilement pénétrer par le col des Beni-Aïcha. L'inquiétude était grande partout, et on s'attendait à chaque instant à Alger à apprendre de cruelles dévastations signalant la subite irruption des bandes insurgées.

Le général Gentil, vieux soldat d'Afrique, commandant le territoire d'Alger, réunit en toute hâte les quelques troupes qu'il avait à sa disposition, ne laissant que la milice à la garde d'Alger. Par une marche de nuit, il I. 10

se porte hardiment sur le camp ennemi qui se gardait mal, plein de sécurité qu'il était, et l'enlève par une charge brillante à la baïonnette.

Abd-el-Kader, surpris avant le jour par une si brusque attaque qui mit dans sa troupe le plus épouvantable désordre, laillit être pris. Il n'eut que le temps de sauter sur un cheval nu et de s'enfuir. Et, presque seul, il repassa en fugitif la montagne presque inaccessible, où naguère il avait été reçu en triomphateur.

Mais il ne s'avouait pas encore vaincu et n'abandonnait pas la partie pour cela.

Après le combat désastreux deTchereck-el-Toboul, redoutant les mauvaises dispositions des Kabyles, il traversa rapidement leurs montagnes et se rejeta dans le sud de la province d'Alger.

Là, grâce aux nombreuses intelligences qu'il s'y était ménagées et à quelques coups de vigueur portés à des populations que nous étions parvenus à maintenir dans la soumission, il avait pu réunir autour de lui d'assez nombreux partisans. C'est dans les immenses plaines du Sud qu il s'agissait d'aller le chercher et le combattre, et de détacher de lui les nombreuses tribus de nomades si mobiles, si riches en troupeaux et si difficiles à atteindre, toujours prêtes qu'elles étaient à disparaître dans les profondeurs alors encore inexplorées du Sahara algérien.

Tel lut l'objet de la campagne de 1846.

Parmi les principaux officiers de l'armée d'Afrique, il en était un que le maréchal Bugeaud affectionnait

tout particuliciemeiit, à cause des qualités toutes spéciales qu'il devait à son origine et à sa très remarquable intelligence. C était le général Yusuf.

Son entente parfaite de la guerre d'Afrique, qu'il avait toujours pratiquée, son zèle ardent, sa vigueur d'action, sa connaissance complète du pays et du caractère arabe, tout en lui en faisait un collaborateur très utile, quand on savait comme le maréchal mettre en valeur ses très rares facultés. Le rêve du général était, depuis longtemps, de s'emparer de la personne d'Abdel-Kader, que généralement on croyait être absolument insaisissable. Il avait la conviction que cette bonne fortune lui était réservée, et cet espoir avait bien failli se réaliser en 1843, lors de la prise de la Smala.

Dans cette nouvelle campagne, le maréchal Bugeaud lui réservait encore un rôle des plus actifs et des plus importants. Après le combat de l'Oued-Temda, il avait été envoyé en toute hâte dans la Métidja pour s'opposer avec sa cavalerie aux incursions que l'Émir y pouvait tenter. Le beau succès du général Gentil avait rendu cette mission inutile. Mais, aussitôt après, le général Yusuf dut repartira la poursuite d'Abd-el-Kader. Il avait pour instructions de s'attacher à lui, de le suivre pas à pas et de ne plus le quitter qu'il ne fût décidément mis hors de cause d'une manière ou d'une autre.

En arrivant à Bogliar, où se constituait la colonne expéditionnaire dont il avait le commandement, il apprit que le colonel Camou venait d'infliger à Abd-el-

Kader un nouvel et très grave ëchec au combat de Ben- Mar, le 7 mars 1846. Il se porta immédiatement à sa poursuite, et six jours après, le 13 mars, il l'atteignait enfin à quelques lieues au nord de Bou-Saada.

Le général Yusuf avait, pour commander toute la cavalerie indigène irrégulière de sa colonne, le chef du bureau arabe de Médéah. Le capitaine Ducrot s'était déjà fait une grande et légitime réputation par ce courage et cette énergie incomparables qu'exaltait le danger, cette superbe intelligence, cette capacité supérieure, en un mot par ces puissantes facultés dont il devait encore donner tant de preuves éclatantes.

La mission des contingents arabes était de fournir les guides, les espions, tout le service de renseignements politiques, et, en marche, d'éclairer au loin la colonne forte de quelques bataillons d'infanterie et d'assez nomoreux escadrons, arrivés pour la plupart récemment de France, et que la fatigue causée par l'extrême activité imprimée aux opérations, et aussi un peu d'inexpérience, devaient très promptement réduire à de très faibles effectifs.

Le capitaine Ducrot était donc chargé du rôle fort important confié particulièrement dans les guerres européennes à la cavalerie d'exploration, et personne n'était capable de s'en acquitter mieux que lui.

Dans la nuit du 12 au 13 mars, le général, guidé par les renseignements certains du capitaine, s'était porté, au moyen d'une marche rendue très pénible par les difficultés du terrain, qu'augmentait une obscurité

profonde, sur le point qui lui avait été indiqué comme devant être le bivouac de l'ennemi. Mais la nuit était si sombre que les (guides eux-mêmes ne s'y reconnaissaient plus, et, trompé par quelque indice, le (jénéral Yusuf croyait avoir fait fausse route. Déjà il avait donné l'ordre de cesser la poursuite, lorsque quelques coups de fusil tirés par les éclaireurs de l'ennemi lui firent comprendre qu'au contraire il était sur la bonne piste. On.se remit en marche aussitôt, et peu d'instants après on traversait le camp qu'Abd-el-Kader venait de quitter avec une telle précipitation que les feux étaient encore partout allumés.

Le capitaine Ducrot et l'aide de camp du général, le lieutenant d'état-major Faure, filèrent rapidement en avant pour aller chercher eux-mêmes des nouvelles précises de l'ennemi. Le point du jour commençait à peine, et l'obscurité était encore très grande. Les deux officiers mirent une telle ardeur et une telle conscience à remplir leur dangereuse mission, que, aventurés presque seuls au loin et hors de tout secours, bien peu s'en fallut qu'ils ne fassent enlevés par les cavaliers d'élite que l'Émir avait laissés en arrière pour couvrir sa retraite. Ils parvinrent toutefois à se dégager et purent revenir rapidement rendre compte au général du résultat de leur reconnaissance. Abd-el-Kader était là, tout proche ; mais il n v avait pas une minute à perdre si on voulait le joindre et tirer un utile parti de la circonstance.

Quatre escadrons de spahis, soutenus par les chasseurs d'Afrique et de France, furent aussitôt lancés

contre la cavalerie ennemie encore nombreuse. Abd-el- Kader courut certainement ce jour-là un très grand danger, et le général Yusuf put croire que, cette fois, il ne lui échapperait pas. En effet, on ne sait ce qui serait arrivé si, au début du combat, deux escadrons de spahis, mal dirigés par leur chef, n'eussent pris le change. Le commandant Desmaisons venait d'arriver en Afrique. Il avait toujours servi dans l'infanterie, et c'est commo officier d'ordonnance du Roi que, en passant officier supérieur, il avait été nommé dans les spahis. C'était un fort galant homme et un très brave officier, mais montant médiocrement à cheval; il était, de plus, fort dérouté par un genre de guerre tout nouveau pour lui. Il avait donné dans une ruse arabe et s'était laissé entraîner, malgré tout ce que ses officiers purent lui dire, à la poursuite d'un convoi qu'Abd-el-Kader avait envoyé dans une direction tout autre que celle qu'il suivait lui-même.

Toutefois, le convoi lestement enlevé, l'erreur avait été reconnue aussitôt, et les escadrons du commandant Desmaisons bientôt ramenés dans la bonne voie, dont le capitaine Ducrot ne s'était pas laissé détourner , avaient pu concourir à l'attaque principale dirigée contre le gros des forces ennemies. Mais ce court moment d'hésitation avait suffi pour permettre à Abd-el-Kader de prendre un peu d'avance, et ses meilleurs cavaliers, faisant bravement tête, lui avaient donné le temps de se mettre en sécurité, en gagnant les collines rocheuses et abruptes qui terminaient la plaine où se passait l'action.

Une fois là, il était sauvé, l'effort et Tardeur de la poursuite se trouvant brisés par les difficultés du terrain, peu accessible à la cavalerie.

Ce rapide combat avait donné lieu à un épisode dramatique dont j'ai gardé un très vif et très présent souvenir.

Pendant qu'il était si vivement pourchassé, Abd-el- Kader, pour se débarrasser d'un obstacle qui gênait et ralentissait sa marche, avait donné l'ordre de mettre à mort quelques prisonniers qu'il traînait depuis longtemps à sa suite et qu'il ne voulait pas laisser retomber vivants entre nos mains. Ce fut son khaliffa Si Chérifben-Aruch, tué plus tard à notre service comme Bach- Agha des Ouled-Nayls pendant l'insurrection de 1864, qui fut chargé de cette exécution sommaire. Je me rappelle parfaitement avoir vu de loin des coups de fusil partir d'un groupe de cavaliers hors de notre portée, et sans comprendre sur le moment quelle pouvait en être la cause. Nous ne tardâmes pas à en avoir la tlouloureuse explication, en voyant se traîner vers nous, à notre approche, deux des malheureuses victimes de cet acte de cruauté. C'étaient M., Lacoste, lieutenant du train des équipages, chef du bureau arabe de Tiaret, et son interprèle, M. Lévy. Ils se trouvaient l'un et l'autre, quelques mois auparavant, en tournée administrative dans une tribu du cercle de Tiaret, au moment où cette tribu faisait défection pour se joindre au soulèvement général. Lacoste et Lévy avaient été traîtreusement enlevés etconduits, comme gages de soumission, à l'Émir,

qui, pour stimuler le zèle et la confiance de ses populations, les leur présentait comme des prisonniers de marque. Il faisait passer M. Lacoste tantôt comme un fils du roi de France, tantôt comme un proche parent du maréchal Bugeaud.

Ces deux malheureux officiers étaient dans le plus triste état, quand nous les recueillîmes tout sanglants. M. Lévy, mortellement blessé, n'avait plus que quelques heures à vivre; mais M. Lacoste, lui, semblait devoir survivre à ses blessures. Il était en proie à la plus vive surexcitation, ce qui.se comprenait de reste. Mais, des trois blessures dont il était atteint, aucune ne semblait nécessairement mortelle. Il fut transporté de suite à Boghar, où, malgré tous les soins dont il fut entouré, il succomba au bout de trois mois, moins des suites de ses blessures qu'aux horribles souffrances de son affreuse captivité.

Après la journée du 13 mars, le général Yusuf recommença plus activement que jamais sa campagne contre Abd-el-Kader, dont les forces, déjà bien réduites, ne semblaient plus pouvoir résister longtemps encore à une poursuite aussi acharnée. Mais l'Émir, instruit par l'expérience de ses récents échecs, déployait de son côté une non moins grande activité et une supérieure intelligence de cette guerre de partisans, toute d'embûches, de surprises et de coups de main. Il se tenait prudemment hors de notre portée, se gardant avec une extrême vigilance, mais n'abandonnant pas le théâtre de la lutte pour pouvoir conserver toute son action sur les très

nombreuses et très mobiles populations du Sud algérien.

Cependant , des coups de main heureux et répétés sur les tribus dissidentes avaient fini par en détacher un certain nombre de son obéissance, et avaient donné au général Yusufplus de large et une plus grande liberté de mouvements. Sa colonne était campée, au commencement d'avril, au centre du territoire de la puissante confédération des Ouled-Nayls, dans un endroit appelé Korreicli. Là, le général apprit par des renseignements certains, habilement recueillis par son infatigable chef des affaires indigènes, qu'Abd-el-Kader se trouvait à trente ou quarante lieues de lui avec les quelques centaines de cavaliers qui lui restaient fidèles. Son parti fut vite pris. Il fallait, sans perdre un instant, courir sus à l'ennemi et détruire ce dernier centre de résistance. Mais du secret autant que de la célérité dépendait le succès, et, pour mieux dérober son mouvement, le général résolut de ne l'exécuter que de nuit et à marches forcées. Ses ordres furent aussitôt donnés en conséquence, et on se mit en route le soir même à six heures, les hommes emportant dans le sac de la viande cuite pour trois jours. Il était interdit, de la manière la plus absolue, d'allumer du feu, même pendant le jour, tant que durerait cette opération.

Deux marches de nuit fort longues nous avaient portés dans le voisinage de l'ennemi sans que notre présence fût éventée. Déjà le général Yusuf se flattait de l'espoir de voir le succès couronner son entreprise, quand, au début de la troisième nuit, des feux de signaux s'allu-

mèient tout à coup sur toutes les hauteurs, dévoilant notre manœuvre et indiquant la direction que nous suivions. Bientôt des coups de fusil échangés entre nos éclaireurs et ceux de l'ennemi nous prouvèrent que nous étions observés de très près. Il ne fallait plus songer à surprendre notre adversaire. Il ne nous restait que la chance de le gagner de vitesse. Le général pressa donc le plus qu'il put sa marche, et, à la pointe du jour, le capitaine Ducrot, se détachant de la colonne avec tous ses goums, poussa Ibrt loin en avant une reconnaissance, qui malheureusement ne donna aucun résultat. Il dut revenir sur ses pas et, vers neuf heures, rejoignit le général sans pouvoir lui donner aucune nouvelle précise de l'ennemi, qui n'avait été signalé nulle part.

Le général Yusuf, très vivement contrarié d'avoir aussi inutilement imposé à ses troupes des fatigues et des privations extraordinaires, ne demandait qu'à rejeter sur un autre, sinon la faute de son insuccès, du moins le poids de sa mauvaise humeur. Il accueillit le capitaine Ducrot par des propos amers, qui contrastaient fort avec la juste confiance et l'estime toute particulière qu'il n'avait cessé de lui témoigner. « Ce n'est pas étonnant, lui dit-il, que vous n'ayez pas rencontré l'Émir : vos cavaliers ne sont pas, pour ainsi dire, sortis des jambes de mon infanterie. Si j'avais, moi, 1 honneur de commander les goums de Titeri, je voudrais que la colonne ne pût jamais m'apercevoir, »

Le capitaine Ducrot, très justement froissé de voir ses services et ses peines récompensés par un pareil

reproche, se releva fièrement, faisant comprendre au général que, en fait de courage et de résolution, il n'avait de leçon à recevoir de personne; puis il lui fit remarquer que la présence d'Abd-el-l\ader exerçait toujours sur nos cavaliers indigènes une influence à laquelle il était bien difficile de les soustraire, et qui leur enlevait, quoi que l'on fît, la plus grande partie de leur moral et de leur valeur, surtout lorsqu'ils ne se sentaient pas soutenus et appuyés par une force régulière.

Au fond, le général Yusuf savait parfaitement qu'il ne devait s'en prendre à personne de l'insuccès de sa manœuvre, et qu'à la guerre le hasard déjoue souvent les combinaisons les mieux étudiées. Mais son amourpropre était en jeu. Il ne voulait pas, aux veux de ses troupes, s'être trompé ou avoir mal calculé la portée de ses coups. Il lui fallait, coûte que coûte, un résultat quelconque pour justifier l'excès de fatigue qu'il leur avait imposé et qu elles avaient supporté sans murmurer, uniquement peut-être dans l'espoir de rencontrer l'ennemi et d'en finir avec lui par un coup de vigueur.

D'autre part , le général connaissait trop bien le caractère arabe pour ne pas se rendre aux très justes observations du capitaine Ducrot.

Il lui prescrivit donc de se reporter de suite en avant avec tous ses goums, et, pour leur donner un peu de confiance et de hardiesse, il les fit soutenir par un détachement de spahis.

Le choix tomba sur moi pour prendre le commandement de ce détachement, placé directement sous les

ordres du capitaine Ducrot et mis entièrement à sa disposition.

Je commandais par intérim comme lieutenant le deuxième escadron du 1" régiment de spahis.

J'étais parti trois mois auparavant de Blidah avec un petit escadron fort à peine de cinquante cavaliers, que les fatigues et les pertes de la campagne avaient réduit de moitié, et il me restait à peine vingt-cinq chevaux capables encore d'un effort sérieux.

Pour re('ompléter mon escadron pour la journée, on m'adjoignit un détachement à peu près de même force, emprunté au 2" régiment, et commandé par un officier servant au titre indigène, M. Seist, dit Chaix, qui devait, l'année suivante, être tué devant l'oasis de Chellalah. Avec mes quarante ou cinquante spahis je fus, avec autant de plaisir que de confiance, me mettre aux ordres du capitaine Ducrot, qui déjà jouissait dans le monde militaire d'Afrique d'une réputation toute particulière.

Nous partîmes bon train pour une destination qui m'était inconnue, piquant droit vers une chaîne de collines assez abruptes qui sépare le Zahrez de la vaste plaine d'Aïn-Oussera, et à laquelle la forme arrondie de ses sommets a fait donner le nom du Sebà-Rouss (les Sept-Tétes).

En arrivant sur le terrain tourmenté qui en forme le plan inférieur, nous tombâmes sur quelques pâtres, occupés en apparence à faire paître quelques maigres troupeaux de chèvres, mais laissés là en réalité comme éclaireurs pour signaler par des signaux convenus tous

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nos mouvements. Vivement et sévèrement interrogés par le capitaine Ducrot qui savait fort bien à qui il avait affaire, ils finirent par se laisser arracher l'aveu que de nombreuses tribus étaient encore campées le matin dans la plaine, de l'autre côté de la chaîne de hauteurs, au pied de laquelle nous nous trouvions.

Nous nous reniimes de suite en route et, arrivés au point culminant de la montagne, nous aperçûmes, en effet, dans le lointain, une immense émigration. C'étaient bien les tribus signalées par les soi-disant bergers.

A l'annonce de l'approche de la colonne, elles s'étaient empressées de plier bagage et de s'éloigner. Elles avaient été averties un peu tard du danger; elles faisaient diligence pour nous échapper, et certainement elles auraient eu le temps de se mettre en sûreté si nous-mêmes nous n'avions pas marché si grand train.

Le capitaine Ducrot avait encore sur le cœur la scène du matin, et le ressentiment que malgré tout il en conservait ne faisait qu'ajouter à sa bouillonnante ardeur naturelle. Il brûlait du désir de faire repentir le général Yusuf du semblant de reproche qu'il venait de lui adresser, et de lui prouver que personne plus que lui n'était animé de l'esprit d'offensive et capable de plus d'audace. Il vovait la possibilité de tenter un coup de main dépassant tous les autres en importance et de nature à produire les résultats les plus considérables, en forçant la soumission des dernières tribus dissidentes. Il

me montra cette émigration, en me l'indiquant nettement comme le but de notre poursuite.

Je n'étais pas du tout au courant de ce qui s'était passé le matin entre le général et son chef des affaires arabes. Je ne pouvais donc me douter de l'espèce de surexcitation qui persistait dans le cœur de celui-ci. Je ne vis que les difficultés et les dangers de l'entreprise, et je les exposai très brièvement au capitaine Ducrot, en lui faisant observer que cette émigration, vu son avance, allait nous entraîner fort loin à sa poursuite, et qu'il était douteux que nous pussions l'atteindre avant la chute du jour.

J'ajoutai qu'il me semblait peu probable, avec la fatigue extrême de l'infanterie, que le général pût franchir les Sebà-Rouss, et que, dès lors, en supposant que notre attaque réussît, nous allions nous trouver bien en 1 air, séparés que nous serions par un obstacle sérieux du reste des troupes et partant fort exposés.

J'ignorais même qu'Abd-el-Kader se trouvait à quelques lieues de nous, sur notre gauche, avec le reste de ses fidèles.

Le capitaine me répondit, sans même discuter mes observations, que, si notre poursuite nous entraînait trop loin pour rentrer à notre camp, nous en serions quittes pour continuer notre marche et aller mettre nos prises en sûreté à Boghar. Or, du point où nous nous trouvions, Boghar était encore à plus de quinze lieues de nous !

Gomment, avec nos chevaux éreintés et avec tous les embarras d'une razzia, aurions-nous pu y arriver? Mais

je n'avais pas à discuter. Il ne me restait qu'à obéir, ce que je m'appliquai à faire de mon mieux.

Nous descendîmes le plus rapidement possible le versant opposé de la chaîne de hauteurs et, aussitôt en plaine, nous primes le train de chasse à une telle allure que bientôt beaucoup de nos cavaliers se trouvaient échelonnés derrière nous. Bien qu'il fallût nous presser si nous voulions arriver, je me permis encore de faire au "caj^itaine Ducrot l'observation que notre troupe diminuait à vue d œil, et que bientôt nous allions rester seuls. Un peu par ricochet du coup de boutoir du matin, je reçus cette courte réponse : " Si vous ne pouvez pas suivre, restez en arrière. «

Piqué à mon tour, je répliquai que je ne parlais pas pour moi, que j'avais un cheval excellent qui serait encore capable de me tirer d'affaire, alors que tous les autres seraient rendus. Je ne crovais pas si bien dire.

Nous continuâmes notre poursuite à outrance, et, plus tôt que je ne le supposais, nous arrivions sur la queue de l'émigration. En nous voyant arriver, tout ce qui avait pu s'échapper avait pris la fuite, abandonnant d'immenses troupeaux de moutons, des chevaux, des bagages, des femmes, des enfants. La razzia fut rapidement faite; mais il était impossible de tout prendre. On fit la part la plus large possible, et, pendant que les cavaliers du bureau arabe, secondés par quelques spahis, cherchaient à faire refluer en arrière la portion dont on s'était emparé, je me portai sur une petite éminence pour tacher de rallier autour du fanion de 1 escadron la

plupart de mes hommes encore éparpillés dans la plaine (1). Ce n'était pas facile ; les uns arrivaient péniblement sur leurs chevaux éreintés, d'autres se dissimulaient au milieu des troupeaux pour faire main basse sur ce qu'ils pouvaient trouver à leur convenance. De plus, il était presque impossible de mettre en marche cette masse confuse de troupeaux tourbillonnant sur elle-même et, par une sorte d'instinct, cherchant à reprendre la direction dont nous tâchions de la détourner pour la faire replier en sens inverse.

Tout cela avait pris du temps, et les nombreux cavaliers de ces tribus l'avaient mis à profit pour se grouper et pour tâcher de nous reprendre ce que nous leur avions si lestement enlevé. Ils avaient pu nous compter, et, en voyant notre petit nombre, non seulement ils se montraient disposés à nous résister, mais ils devenaient audacieux et entreprenants.

Comme il arrive toujours en pareil cas, nos auxiliaires,

(1) Tandis que le lieutenant du Barail ralliait son escadron, le capitaine Ducrot, suivi de quelques {jouniicrs, se jetait, plus à gauclie, aux trousses d'un très petit groupe de cavaliers parmi lesquels il avait cru reconnaître Abd-el-Kader. Au moment où il espérait les atteindre, sa monture, un cheval blanc dont il avait pu apprécier la vigueur et sur lequel il croyait pouvoir couqiter, s'abattit, fourbue.

Quelques années plus tard, le capitaine Ducrot, devenu colonel du 3' grenadiers, fut présenté à l'Emir, au palais de Saint-GIoud, et eut avec lui un long entretien. Gouune ils se remémoraient les épisodes des derniers combats, et notamment ceux de mars et d'avril 1849, x\bd-el- Kader s'écria : « C'était donc toi, ce cavalier au clicval blanc, qui me serrait de si près et qui a culbuté si à propos! Tu m'as fait, ce jour-là, courir l'un des plus grands dangers de ma vie, car, moi aussi, mon cheval était à bout, et, si tu nous avais rejoints, nous aurions été hors d'état de combattre. »

comprenant fort bien qu'il n'y avait plus pour eux que des coups à {ja^jner sans compensation, s étaient pour ainsi dire éclipsés en un clin d'œil. On n'en voyait plus un seul. Mais peu à peu, au moment où la fusillade commençait à s'engager sérieusement avec l'ennemi, j avais fini par être rejoint par presque tous mes hommes.

Parmi eux, j'en comptais plusieurs d'une bravoure et d'un dévouement éprouvés, dont ils donnèrent, en cette circonstance, de nouvelles preuves.

Le nombre de nos adversaires augmentait à chaque instant. Le combat pouvait mal tourner, et, de plus, j'étais fort embarrassé des prises que nous avions faites dans la journée, et que je prévoyais qu'il me serait fort difficile de conserver. Je ne tenais donc pas du tout à assumer sur moi la responsabilité d'une situation qui me paraissait assez critique. J envoyai de suite au capitaine Ducrot un sous-officier dont je me rappelle encore le nom, le maréchal des logis d Héricourt, pour lui demander ses ordres. Pour comble de malchance, le sous-officier trouva le capitaine à pied, son cheval fourbu de fatigue ne pouvait plus le porter, dans un embarras inimaginable et courant les plus grands dangers. Il ne me restait plus qu à prendre conseil de moimême pour me tirer de là le mieux que je pourrais.

L'ennemi devenait très entreprenant et commençait à nous serrer de fort près. Je pensai tout d'abord à me donner un peu de jour et d'espace en chargeant à fond les cavaliers les plus rapprochés de nous, espérant les rendre prudents par cette brusque attaque.

Je me jetai sur eux avec une partie de mon monde, laissant la moitié en réserve sous le commandement d'un très vigoureux officier, le sous-lieutenant Perier, sur qui je savais pouvoir entièrement compter et à qui je recommandai de tenir ferme dans la position afin de nous recueillir en cas d'insuccès. Mais l'ennemi, au lieu de lâcher pied sous notre attaque, comme je l'espérais, nous chargea résolument de son côté, le yatagan à la main. La mêlée fut courte, mais très vive, et, au premier choc, j'eus deux hommes et deux chevaux tués et blessés. Un des spahis, entre autres, fut littéralement tué entre les jambes de mon cheval, dont le poitrail fut tout rougi de son sang. Je montais un excellent cheval que j'appelais Schourar, du nom de l'agha des douairs qui me l'avait vendu. Mais il était quelquefois rétif et ne se détachait pas facilement du rang. Nous étions enveloppés par des cavaliers montés sur des juments, et j eus un instant la perception rapide que j allais rester entre leurs mains. Il n'en fut rien heureusement, et, à ma grande surprise , j'obtins sans peine de mon cheval l'effort (|ue je lui demandais, il faut le croire, d'une manière irrésistible. Très vivement poursuivis à notre tour, je pus cependant rejoindre, avec ce qui me restait de mes spahis, le peloton de M. Perier, qui avait exécuté à merveille mes instructions.

Il n'y avait plus à prolonger inutilement un combat qui ne se présentait pas à notre avantage et qui pouvait mal tourner tout à fait. Je pris de suite mon parti de me retirer, mais très lentement et au pas. Disposant

mes cavaliers en tirailleurs sur une li(jne pour otlrir le moins de prise possible au feu, je me mis en marche, recommandant à mes officiers de ralentir lallure. Je sentais fort bien tpie, si je permettais seulement un temps de trot, notre retraite déjjéncrerait aussitôt en une déroute folle. Mais le temps me semblait long, et mon anxiété était grande. Notre course nous avait entraînés loin du Sebà-Rouss. Je battais bien en retraite dans cette direction, mais j'étais convaincu que le général Yusuf s'arrêterait, tout au plus, au pied de cette ligne de hauteurs, et qu'il ne la ferait pas franchir à sa colonne. Cependant une chose me causait un profond étonnemeut. Plus les assaillants avaient eu le temps de nous conqiter et d'apprécier notre faiblesse numérique, et moins leur attaque devenait pressante. Ils ne combattaient manifestement que pour reprendre leurs nombreux troupeaux, que je ne leur disputais plus que pour donner du prix à leur conquête, et j'avais remarqué qu'aussitôt qu'ils étaient rentrés en possession d un lot de moutons ou de chameaux, il s'éloignait beaucoup plus de cavaliers qu'il n'en fallait pour l'acconqiagner et le mettre en sûreté.

Enfin, j'éprouvai un immense soulagement à voir revenir vers nous d'abord un, puis deux, puis plusieurs de nos cavaliers auxiliaires des goums du capitaine Ducrot. C'était l'indice qu'un secours nous arrivait, et en effet je ne tardai pas à être rejoint par tout le reste de la cavalerie, que le général Yusuf avait envovée rapidement nous dégager.

Voici ce qui s'était passé.

Tout en galopant à la poursuite de l'émigration dont nous venions d'opérer la razzia, le capitaine Ducrot, qui ne perdait pas de vue le but essentiel de la campagne, avait recueilli des renseignements certains et précieux sur Abd-el-Kader. Il avait appris que l'Émir avait établi son camp à quelques lieues de nous, sur notre gauche, à un endroit nommé Guelt-el-Stel, où se trouve une sorte de réservoir d'eau pluviale. Gomme l'eau est très rare dans ces immenses plaines desséchées et arides du Sud, Guelt-el-Stel est un lieu de halte obligé. Il se trouve dans une très large coupure qui interrompt la chaîne des Sebâ-Rouss et qui donne accès de la plaine d'Aïn- Oussera dans le Zahrez. Le capitaine Ducrot fit aussitôt parvenir cet avis important au général Yusuf, qui, espérant toucher enfin au but de tous ses efforts, força la marche de sa colonne et lui fit franchir les hauteurs en suivant nos traces. Il admettait comme possible qu' Abdel-Kader se porterait au secours de ses tribus attaquées, et que, survenant inopinément avec toute la cavalerie, on avait des chances de le surprendre en flagrant délit et d'en finir une bonne fois avec lui. Mais Abd-el-Kader n'avait pas donné dans le piège qui lui avait été tendu bien fortuitement. Loin de là, il s'était retiré en toute hâte à l'approche de la colonne. Il ne restait plus auprès de lui que quelques fidèles cavaliers épuisés par les fatigues d'une poursuite aussi ardente et ne pouvant plus soutenir une lutte pareille. Les tribus que nous venions d'atteindre et que j'ai su plus tard être les Khaman, les

Momadat et les Oulad-Chaib, s'éloignaient de lui, ne demandant qu'à faire leur soumission.

C'est peut-être bien en partie à ces bonnes dispositions que nous devions de ne pas avoir été plus vivement poussés. Il est juste d'ajouter que ces sages dispositions avaient bien pu être fortifiées par la vue des troupes françaises, que de loin on apercevait descendant les pentes des collines abruptes, se hâtant d'arriver dans la plaine. Quoi qu'il en fût, à Fapproche de nos escadrons, les derniers cavaliers ennemis avaient disparu, nous laissant entre les mains de quoi récompenser libéralement nos cavaliers auxiliaires et les spahis qui avaient pris part à l'affaire.

Bientôt nous arrivâmes au camp harassés de fatigue, mais en somme très satisfaits d'avoir échappé à un danger que je crois être le plus grand que j aie couru de ma vie.

Général du Barail.

On reprend ici la série des lettres du capitaine Ducrot.

Milianah, 18 juin 1846.

Mon bon père,

J'attendais pour vous écrire la confirmation d'une nouvelle qui devait vous être agréable, et je tenais à vous l'annoncer d'une manière certaine.

J'ai été proposé pour le grade de clief de bataillon par le général Yusuf; ma proposition a été ratifiée par Mgr le duc d'Aumale et fort bien accueillie par le maréchal ; il Y a donc lieu d'espérer que je serai compris 1 dans le travail qui sera envoyé au ministre.

Mon peu d ancienneté de grade empêchera l'effet immédiat de cette proposition , mais c'est beaucoup déjà de me trouver sur la liste des candidats.

Je vous le dis franchement, ce n'est pas une idée d'ambition qui me fait désirer impatiemment d'obtenir le grade, c'est l'espoir de pouvoir jouir d'un congé qui me permettra de passer quelques mois dans ma famille.

Je ne puis songer à rentrer en France avant d'avoir atteint le but de mes sacrifices , mais l'idée de vous revoir me trotte tellement dans la tête que je ne sais si j'aurai le courage d'attendre un an, deux ans, peut-être plus!...

Aujourd'hui, Médéah est le siège d'une division; un bureau divisionnaire comporte un chef du grade supérieur : voilà pourquoi je me trouve transporté a Milianah.

Il est question de créer à Sour-el-Ghouzlain, entre la province d'Alger et la province de Constantine, le siège d'une subdivision. Les derniers événements ont prouvé que l'occupation de ce poste est indispensable. Or, la dernière fois que j'ai eu l'honneur de voir le maréchal, il m'a fait entrevoir que son intention était de m'y placer.

Au point de vue de l'avancement, ce changement ne peut que métré avantageux, car il y aura beaucoup à

faire, comme dan.^ tout poste de nouvelle formation; mais la perspective de passer un an ou deux sous la tente est peu agréable.

Le Prince est en ce moment dans la province d'Oran ; il ne tardera pas à rentrer en Franco. Le maréchal doit prendre un congé vers la fin de juillet. Nous espérons tous le voir revenir dans ce pays-ci, où il est si apprécié et si indispensable.

Adieu, bon père...

18 septembre 1846.

Mon bon père,

Cette lettre vous trouvera sans doute tous réunis; je ne saurais vous dire quelles folles idées me prennent lorsque je pense au bonheur que j'aurais à passer quelques instants au milieu de vous ; il y a si longtemps que je ne vous ai pas embrassés!

J'aurais bien voulu vous arriver avec l'épaulette de chef de bataillon; mais, l'occasion manquée, jene peux y songer que dans un avenir éloigné, et je n'aurai probablement pas la patience d'attendre jusque-là.

Abd-el-Kader continue à remuer l'Ouest, et en dépit des Chambres, des ministres et de l'opinion, on sera forcé d'en venir à une expédition contre le Maroc, sans cela la partie serait interminable ; après chaque coup de massue, Abd-el-Kader étourdi se retire sans ressource et presque anéanti; puis, au bout de quelques

mois, nous le voyons reparaître aussi fort, aussi entreprenant que par le passé.

Déjà il inquiète fortement la province d'Oran; ses lettres et ses émissaires jettent l'effroi jusque dans l'Est.

Nous ne saurions acheter par trop de sacrifices la mort ou la prise de cet homme extraordinaire, car lui seul peut donner aux populations dispersées cet ensemble de mouvements et cet accord qui nous forcent à être partout à la fois, pour ainsi dire, sous peine d'essuyer de sanglants revers.

Abd-el-Kader mort ou pris, si nous ne sommes pas parfaitement tranquilles, du moins nous n'aurions à craindre que des soulèvements partiels, faciles à réprimer ; ce seront les derniers tressaillements d'un agonisant.

Le retour du maréchal est annoncé pour la fin du mois, et cette nouvelle est accueillie avec d'autant plus de joie que nous avons craint un instant de ne plus le revoir. Il touchera, dit-on, à peine Alger, et se dirigera immédiatement vers l'Ouest.

Adieu, bon père.

Aumale, 17 décembre 1846.

Pardon, mon bon père, d'être resté aussi longtemps sans vous écrire; je mène une existence tellement aventureuse que je n'ai pas le temps de conq)ter les jours, et je me trouve tout étonné quand arrive la fin d'un mois.

J'ai quitté Milianah pour venir à Sour-el-Ghouzlain. L'occupation définitive de ce poste (Ij a été décidée à l'arrivée de M. le maréchal, et avec cette décision s'est envolé l'espoir d aller bientôt vous embrasser.

Placé dans un poste de nouvelle création, chargé d'organiser un service important, je ne peux songer à m'absenter.

J ai entrepris une négociation difficile et très importante, qui, si elle réussit, aura d'heureux effets pour le pays.

Cette affaire (2) sera terminée d'ici à une quinzaine de jours. Je ne peux, quant à présent, confier au papier ce dont il s'agit; aussitôt que j aurai atteint mon but, je vous donnerai tous les détails.

Sour-el-Ghouzlain, que nous avons nommé Aumale en 1 honneur du Prince qui a arrêté la création de ce poste, est dans un pavs sauvage, au milieu des ruines considérables de l'ancienne Auzia ; nous sommes merveilleusement placés pour avoir de l'action et sur la Kabylie et sur les populations turbulentes du Sud; le pays qui nous entoure avait toujours échappé à toute espèce d'administration, et, par conséquent, il v a fort à faire pour dompter nos sauvages; mais, avec de la patience et de la fermeté, nous en viendrons à bout. 2sous avons déjà beaucoup fait; il nous reste encore plus à iaire.

Adieu...

(1) Créé sous le nom d'Aumale.

(2) Le capitaine Ducrot négociait la soumission de Ben-Salem

irO CORRESPONDANCE DU GENERAL DUCROT.

Aumale, 4 mars 1847.

Mon bon père,

Là grande affaire qui a absorbé tous mes instants depuis près de trois mois est enfin terminée, et je l'ai menée à bonne fin.

Vous êtes assez au courant des affaires d'Afrique pour connaître Ben-Salem, et savoir le rôle important qu'il a joué dans toutes les insurrections du pays.

D'une famille illustre et d'une grande valeur personnelle, Ben-Salem a toujours conservé une grande influence sur toutes les populations de l'est de la province d'Alger.

Retranché sur les hauts sommets du Djurjura, au milieu des populations kabyles toujours prêtes à écouter la voix du saint marabout qui avait abandonné ses richesses et ses honneurs pour la cause de l'Islam, il menaçait sans cesse les populations qui avoisinent le Djurjura, et même nos colons de la Métidja.

Dans la dernière insurrection, c'est Ben-Salem qui a ouvert à Abd-el-Kader les portes de la Kabylie et qui l'a conduit jusqu'aux Issers.

Dès les premiers jours de mon installation à Aumale, je conçus l'idée d'entrer en relation avec ce chef redoutable; et, si je ne réussissais pas à l'amener à une soumission complète, du moins j'avais l'espoir d'obtenir quelques mois de tranquillité, ce qui est toujours précieux dans un poste de nouvelle formation.

ALGERIE. ITl

A l'aide d'un peu d'argent, de bons procédés et de beaucoup d'adresse, je parvins à m'attacher un homme que je savais être l'ami de la famille Ben-Salem.

Le premier pas fait, je le sondai pour savoir s'il ne serait pas possible d'entrer en relation avec Ben-Salem ; je trouvai la chose plus facile que je ne m'y attendais, et bientôt j'eus noué une correspondance très suivie avec Ben-Salem.

Sa confiance à peu près établie, je sus que rien ne pouvait être plus a.jjréable à Ben-Salem que le retour de son fils qui était depuis trois ans en France.

Je fis immédiatement le vovage d'Alger, j'exposai mon plan au maréchal Bugeaud, qui, surpris d'abord, finit par m'accorder l'autorisation en blanc-seing que je lui demandais (1).

Je repris la route d'Aumale, emmenant le jeune homme. Je le gardai chez moi un mois tout entier; il couchait dans ma chambre, mangeait avec moi; je pus donc l'étudier tout à mon aise.

Quand je crus être assez sûr de lui, je le renvoyai à son père, qui me sut un gré infini de ce procédé.

Une seule chose retenait encore Ben-Salem : il redoutait les intrigues de ses ennemis, et, bien que le maréchal lui eut écrit une lettre de pardon, il craignait encore un piège de notre part.

Pour le ramener complètement, je lui proposai une entrevue qui fut acceptée.

(1) Voir au sujet de cette entrevue le récit du général Trochu inséré à la suite de cette lettre.

172 CORTIESPOjNDANCE DU GENERAL DUCROT.

Accompagné seulement de deux chefs arabes, dans lesquels j'avais une entière confiance, je montai fièrement tout droit au Djurjura (j'étais habillé en Arabe) et je traversai sans accidents les populations kabyles; je fus admirablement reçu par Ben-Salem, qui me donna les témoignages de la plus vive reconnaissance.

Il me fit connaître ses intentions, ses projets, les motifs qui s'opposaient à ce qu'il se rendit immédiatement à Alger, et me pria d'être son interprète auprès du maréchal.

Cette entrevue avait lieu le 9 janvier, et Ben-Salem me promettait que, dans un mois, il se rendrait chez le gouverneur.

Sans perdre un instant, je fus à Alger rendre compte de cette entrevue.

Le maréchal parut très content des résultats que j'avais obtenus et m'engagea à presser le plus possible l'arrivée du grand marabout.

Bien des lettres furent encore échangées.

Le maréchal étant venu le 25 février à Aumale, je pus enfin, le 27, lui présenter Ben-Salem, qui arriva accompagné de tous les grands chefs du Sebaou et de la Kabylie.

Il fut parfaitement digne et respectueux dans cette rencontre.

Voici à peu près le résumé de son discours à M. le maréchal : « Nous avons combattu jusqu'à ce jour pour la défense de nos libertés et de notre religion; nous avons succombé dans la lutte, et, puisque Dieu vous a

donné la force et le pouvoir, il ne nous reste plus qu'à nous soumettre à ses décrets.

« Ben-Salem n a jamais manqué à sa parole, et vous pouvez compter que, à partir d'aujourd'hui, j'userai de toute mon influence pour assurer la paix et la tranquillité dont nos malheureuses populations ont un si yrand besoin. »

Pendant deux jours, nous avons eu de longues conférences avec le maréchal, nous avons discuté 1 organisation du pavs; Ben-Salem s est toujours montré d un esprit supérieur et nous a donné d'excellents conseils.

L'organisation, telle qu'il la proposée, doit assurer notre domination dans toute la vallée du Sebaou et dans celle de 1 Oued-Sahel, c'est-à-dire dans les deux vallées qui entourent la Kabylie ; nous pouvons, dès aujourd'hui même, être assurés de n'avoir que de bonnes relations avec ces farouches Kabyles.

Plusieurs des marabouts les plus influents du Djurjura ont accompagné Ben-Salem dans notre camp et se sont portés garants des bonnes dispositions de leurs frères.

M. le maréchal nous a quittés dans l'enchantement, et ma dit des choses très flatteuses.

Adieu...

Ce n'est pas sans raison que le capitaine Ducx'ot, dans la lettre qui précède, traite de « gi'ande affaire " la soumission de Ben-Salem ; elle fut considérée par tous comme un fait des plus gi'aves, comme un succès qui valait bien des victoires.

Dans le récit, qu'il fait à son grand-père, des négociations qui amenèrent cette soumission, le capitaine Ducrot omet les détails pour ne voir que l'ensemble, et oublie de parler des difficultés qu'il eut à vaincre pour ne considérer que le résultat obtenu. Ces difficultés furent grandes pour lui cependant, et il risqua non seulement sa carrière, mais aussi sa vie.

Le général Trochu, alors aide de camp du gouverneur général, eut l'occasion d'appuyer son camarade près de ce dernier et de l'aider à mener à bien a sa grande affaire » .

Récit médit du général Troc/tu sur la capture de Ben-Salem.

Un jour, le capitaine Ducrot, venu de Médéah à Alger, entra dans mon cabinet et, sans préambule, me déclara qu'il jugeait possible d'amener, par des négociations babilement et fermement conduites, Ben-Salem à la reconnaissance de l'autorité française et finalement à la soumission. J'étais à la fois surpris et doutant, mais je connaissais trop l'auteur de cette proposition inattendue, pour croire un seul instant qu'il ne Tcùt pas envisagée sous tous ses aspects de conception et d'exécution. Je le mis en présence du maréchal, (|u'il étonna au moins autant que moi, en exposant ses vues pour la réalisation desquelles il ne demandait qu'une autorisation en blanc-seing.

Le gouverneur était d'ancienne date accoutumé à ne juger les affaires indigènes qu à travers le jugement de leur directeur général (1), homme démérite et de haute

(1) Le colonel Dauinas.

spécialité, mais jaloux de cette spécialité, peu disposé à accueillir les propositions y ressortissant, dont il n'avait pas l'initiative, en tout, quelque peu ombrageux. Appelé à notre conférence, il traita son jeune sous-ordre de visionnaire ou à peu près, montra les impossibilités de l'entreprise, en railla doucement l'initiateur, et enfin la question fut rayée de Tordre du jour gouvernemental. Mais, éclairé par la discussion, je l'axais reprise en sous-œuvre. Je ne laissais échapper aucune occasion d'en parler au maréchal, de lui montrer la confiance que méritait le capitaine, d'insister sur cette considération que lui seul risquait en cette affaire et portait ce risque avec une rare assurance. Tant il y eut qu'un jour, le gouverneur persuadé, même monté, donna l'ordre avec le blanc-seing et que, à trois semaines de là, le capitaine Ducrot entrait à Alger par la porte Babazoun, faisant escorte avec quelques cavaliers arabes à Ben-Salem soumis. Ce fut un grand événement dans cet temps-là, un événement qui, bien qu'il ne fût pas sorti du domaine de la diplomatie indigène , fit beaucoup d'honneur à votre père, mit en relief sa sagacité, son énergie, et commença sa réputation aussi bien que sa fortune militaire...

Général Trochu.

Le capitaine Ducrot avait basé tout son plan sur le (jrand chagrin que ressentait Ben-Salem de la perte de son fils, captif des Français, et sur l'impression violente et favorable rjue

l'on pouvait, en le lui rendant, faii'e sur cet homme, naturellement généreux et droit. Après avoir gardé quelque temps chez lui le jeune homme, et quand il s'en crut sûr, le capitaine jugea le moment venu de le renvoyer à son père. Il se heurta alors à une difficulté d'ordre pratique. Lorsqu'il s'adressa au colonel de Ladmii-ault, commandant du ceixle, afin d'ohtenir le cheval nécessaire au voyage du fils de Ben-Salem, sa demande fut accueillie par un refus formel. Seul, en effet, il avait conçu et mené l'affaire , et les autorités n'avaient ni aucun ordre, ni aucune raison de l'y aider. Telle était toutefois sa confiance dans le succès de son entreprise qu'il se décida, avec 1 autorisation du colonel, à donner au jeune prisonnier, à ses risques et périls, son propre et unique cheval.

Quelques jours plus tard, le fils de Ben-Salem, accompagné de plusieurs serviteurs, revenait à Aumale. Il apportait au capitaine une lettre dans laquelle le Khalifa lui expi-imait toute sa reconnaissance; Ben-Salem ne ci'oyait pouvoir mieux le remercier et lui témoigner combien il lui savait gré de son procédé, qu en lui offrant le plus beau de ses chevaux, qu'Abdel-Kader lui avait donné à la suite d'un fait d'armes.

Cet étalon, entièrement blanc, rendit plus tard de grands services au capitaine, puis commandant Ducrot, qui, en souvenir de ces faits, lui avait donné le nom de Ben-Salem.

Les négociations furent aussitôt entamées; le capitaine put constater combien il en coûtait à l'orgueil de Ben-Salem d'aller, à Alger même, faire sa soumission au gouverneur.

Désireux d'arriver le plus tôt possible au résultat, il consentit à ne pas lui imposer cette humiliation, et à traiter sur la base d'un acte de soumission fait à Aumale. Ben-Salem s'y engagea.

L'intervention du directeur des affaires indigènes faillit tout faire échouer; il agit près du gouverneur, et, bien que celui-ci eût tout d'abord approuvé les conventions arrêtées par le capitaine Ducrot, il réussit à faire imposer cette condition formelle que Ben-Salem ferait sa soumission à Alger. Le capi-

taine, pour hùLer les choses, s'était docidé à demander au chef araho IVntrovue directe dont il est ({uestion dans sa lettre à son {;rand-père.

Accueilli à bras ouverts par le Khalifa, il était assis sous sa tente, quand un cavalier lui apporta les nouvelles instructions du gouverneur : à cette lecture, il pâlit, et telle fut son émotion que Ben-Salem lui demanda s'il était malade, ou s'il venait d'apprendre la mort d'un membre de sa famille.

« ?H'on, répondit le capitaine, mais il m'en coûte de faire près de toi la démarche qui m'est imposée... » Il lui expliqua alor»le contenu de la lettre qui venait de lui être remise.

En apprenant que, contrairement aux engagements qu'il avait contractés avec un officier français, on voulait lui imposer l'humiliation d'entrer en vaincu à Alger, Ben-Salem se redressa et dit au capitaine Ducrot : ^ Mais alors, tu m'as trompé ! tu m'as manqué de parole ! — Xon, mais sans doute, dans mon désir de la paix, j'ai mal compris et mal interprété les intentions du gouverneur : j'accepte la responsabilité de mon erreur. Je suis venu chez toi, seul; je suis en ton pouvoir. Si tu ne veux pas accepter les dernières conditions du gouverneur, conserve-moi comme ton prisonnier et ton otage, c'est ton droit... »

Ben-Salem hésita quelque temps, puis gravement reprit : « J'accepte ce que le gouverneur commande, caria force vient de Dieu, et la France est forte, puis(ju'elle a, pour la servir, des hommes aussi dévoués que toi. " Le reste de l'entrevue est raconté dans la lettre du capitaine Ducrot à son grand-père.

Il convient de faire remarquer à 1 honneur du colonel Daumas que, si cette négociation, ntienée en dehors de son initiative par un de ses subordonnés, lui causa un moment d'humeur, il eut assez de justice et de générosité pour ne lui en conserver aucune rancune, et ses lettres, que l'on pourra lire plus loin, témoignent de l'affectueuse estime qu'il voua au capitaine Ducrot. Ben-Salem fit tout d'abord sa soumission à Aumale, le 27 février, à l'occasion d'un voyage du maréchal Bugeaud I. 12

dans cette ville. Enfin, le 8 avril, escorté par le capitaine Ducrot, il se rendit à Alger.

a Le maréchal, dit M. C, Rousset, avait donné l'ordre qu'on lui fit un accueil exceptionnel. Une députation d'officiers supérieurs, suivie d'un escadron de chasseurs d'Afrique, fanfare en tête, l'attendait à la Maison Carrée. Il arrivait, précédé lui-même d'un gouin de cent cinquante cavaliers faisant la fantasia. Ben-Salem n'avait pas vu Alger depuis 1830; les changements accomplis peiidant ces dix-sept années le frappèrent d'étonnement. "

Deux des fils de Ben-Salem accompagnèrent Abd-el-Kader en Syrie et s'y fixèrent. L'un d'eux, chef d'une tribu bédouine importante, acquit, sous le nom d'Akyli-Agha, une certaine notoriété en 1860 par la protection dont il couvrit les chrétiens des pays voisins de Nazareth et du mont Thabor. Le capitaine Ducrot, devenu général, et commandant les troupes d'infanterie de l'expédition de Syrie, eut l'occasion de le visiter dans son camp (1).

Deux autres fils de Ben-Salem, restés en Afrique comme leur père, et attachés très sincèrement à la cause française, Cheik-Ali et Ben-Nacem, furent proposés par le général Ducrot en 1864 pour les fonctions les plus importantes.

Du capitaine Ducrot.

Auiuale, 28 avril 1847.

Mon cher père , en rentrant à Aumale après une absence de plus d'un mois, j'ai trouvé votre lettre du 10 mars.

(i) Voir, l. II, Expédition de Syrie : Pèlerinajje à Jérusalem

Je vous remercie beaucoup des démarches que vous avez faites , je savais qu'un mémoire de propositions avait été expédié par M. le maréchal dans les premiers jours d'avril. Je compte peu sur l'effet de cette proposition, parce que je ne suis pas encore très ancien capitaine et que je n ai pas le plus petit député dans ma manche; mais nous allons entreprendre une petite course à la suite de laquelle il est probable que M. le maréchal renouvellera ses demandes.

Nos affaires marchent parfaitement dans ce moment-ci, et, quoi qu'en disent les journaux, la course que va entreprendre M. le maréchal est très opportune. Il faut bien profiter des bonnes dispositions des populations pour achever de briser l'opposition qui existe; encore il faut assurer les communications de Bougie à Aumale, et particulièrement de Bougie à Sétif, et, dussions-nous brûler un peu de poudre pour arriver à un pareil résultat, nous ne devons pas hésiter un seul instant (1).

Adieu...

(!"* Il s'ngit lie l'expL-dition (|ue le niaréclial Biigeaud se décida à entreprendre au printemps de iS'd-T, pour relier nos établissements de la province d Alger à ceux de la province de Constantine à travers la Kahylie. Jus- (lu à ce moment, les communications entre ces établissements n étaient assurées que par mer, les tribus de la Grande Kabylie, interposées entre eux, rendant toujours aléatoires les relations par terre. En France, l'opinion publitpie, celle de la Chambre surtout, était fermement opposée à toute opération dans la Kabylie, réputée inaccessible; le ministre, hésitant entre la volonté manifeste de la majorité et la conscience qu il avait de l'utilité de l'entreprise, écrivit au maréchal Bugeaud, le 30 août, une lettre dans laquelle il blâmait l'opération sans cependant l'interdire. Cette lettre, reçue par le maréchal Bugeaud, au moment où il allait partir

Bivouac des Beni-Abbès, 17 mai 1847.

Mon bon père,

J'espère bien ne pas m'abuser en vous disant que dans un mois je serai auprès de vous.

A quelque chose malheur est bon! J'ai reçu hier une égratignure qui me met pour quelque temps hors de service.

Ne vous inquiétez pas : la balle n'a fait que traverser les chairs, et je souffre fort peu ; néanmoins, j'en ai pour longtemps, parce que les blessures de la cuisse sont toujours très longues, et j'irai près de vous pour achever de me rétablir.

Nous avons eu une magnifique affaire , admirablement menée par M. le maréchal en personne, et seulement une trentaine d hommes hors de combat dans des circonstances où tout autre général en aurait perdu plusieurs centaines.

pour commencer la campagne, motiva cette réponse bien connue : « Il est bien évident que je dois prendre sur moi toute la responsabilité de l'œuvre dans toute la cliaîne du Djurdjura. Je la prends en entier. Il le faut bien d'ailleurs, puisqu'elle m'est laissée; mais cela ne m'effraye pas. Je vous prierai seulement de remarquer qu'on serait mal fondé à me répéter encore que je redoute la presse et l'opinion. Je monte à cheval pour rejoindre mes troupes. »

Le capitaine Ducrot, chef du bureau arabe d'Aumale, remplit à la colonne les fonctions de chef des affaires indigènes, et, comme tel, fut chargé de l'exploration.

Cette affaire complète l'œuvre commencée par la soumission de Ben-Salem.

Adieu, bon père...

Le combat du 10 mai contre les Beni-Abbcs, où le capitaine Ducrot avait été jjlessé, fut très vif et très brillant. Dès la veille, des coups de fusil avaient été échangés entre Tennemi et nos grand'gardes.

(i Vers une heuie du matin, dit IM. G. Roussel, le feu cessa; deux heures après, le maréchal prit l'offensive. Laissant ses bagages à la garde de trois bataillons, il s'éleva dans la montagne de la rive droite avec les huit autres et les obusiers. Toutes les crêtes occupées sur plusieui'S lignes par les Kabyles furent tournées les unes après les autres, et les villages qui leur servaient d'appui successivement enlevés et incendiés. Il n'en restait plus qu'un, tout au sommet, entre deux tours. Ce village portait le nom d'Arzon, et, dans le pays, les deux tours étaient communément appelées les Cornes du tmircaii. La chaleur était excessive (45 degrés) et la pente raide. 3Ialgré tout, les zouaves à droite, le G" bataillon de chasseurs à pied de front, le 13' léger à gauche, grimpèrent résolument à l'assaut. Le spectacle qui devait terminer le combat, a dit le maréchal Bugeaud, devint des plus intéressants. Nos trois colonnes gravissaient les rampes avec une égale ardeur. Les officiers et les soldats les plus vigoureux devancèrent bientôt leurs camarades, et l'on vit la position abordée sur trois points par une poignée d'hommes qui n'étaient pas plus braves que leurs frères d'armes, mais que leurs jarrets ou leurs poitrines avaient mieux servis. Leur audace fut couronnée d'un plein succès. Les deux tiers de nos forces étaient encoi-e sur les pentes que déjà la position était enlevée. »

Voici un récit du général Trochu sur sa rencontre avec le capitaine Ducrot blessé :

Récit inédit du général Trocim.

Nous traversions péniblement, pour regagner nos bivouacs de la plaine avant le coucher du soleil, les terrains violemment accidentés qui avaient été le théâtre de la lutte; nous vîmes étendu à terre, le buste adossé au tronc d'un tamaris, un officier blessé qu'assistait l'un de nos chirurgiens. J'allai à lui, suivi par le maréchal, et nous voilà aux exclamations en reconnaissant Ducrot. Il avait, comme toujours, payé de sa personne pendant le combat, et sa blessure était le résultat d'un coup de feu à la jambe dont le chirurgien déclarait que les suites n'auraient pas de gravité. A cette déclaration que confirmaient la bonne physionomie et la gaieté du blessé, le maréchal, mis en gaieté lui-même, lui dit avec sa bienveillante bonhomie : " Allons, tout va « bien! blessure heureuse,... blessure heureuse ! A votre « âge, j'aurais payé cher la chance de l'avoir reçue. » Elle fut heureuse en effet, car elle com|)létait l'ensemble des titres déjà considérables qui allaient motiver, malgré la jeunesse du capitaine Ducrot, sa présentation pour le grade supérieur.

Général Trociiu.

Cette blessure lui valut en outre sa neuvième citation : « Cité dans le rapport du gouverneur général de l'Algérie en

date du 17 mai 1847, comine s'étant partiriilicTcmcnt distingué au combat livré la veille aux Beni-Abbès. » (États de service.)

Du capitaine Ducrot.

Al(jer, 28 mai 1847.

Mon ron pkhk,

Je suis arrivé heureusement à xVlger, et je vais aussi bien que possible.

Vous le croirez quand vous saurez que je ne suis pas entré à l'hôpital; le colonel Rivet, officier crordonnance de M. le maréchal, a eu la bonté de m'offrir la moitié de son appartement, et cette offre était faite de si bonne grâce que je Tai acceptée avec empressement.

Je suis donc installé dans une charmante petite maison au bord de la mer, en vue du port.

Le docteur Philippe, médecin particulier de ^I. le maréchal, vient me voir tous les jours, et les visites de mes camarades m'aident à passer le temps.

Hier, je me suis levé pour la première fois et j ai fait une petite promenade dans ma chambre avec des béquilles.

Ma blessure est beaucoup moins grave qu'on ne l'avait pensé dans le principe. La balle a contourné l'os sans rien briser et est sortie seule. C'est une blessure analogue à celle que j'ai reçue au bras en 1840.

M. le maréchal m'a témoigné beaucoup d'intérêt; il est venu me voir, a causé pendant plus d'un quart

184 CORr.ESPO^DANCE DU GENERAL DUCROT.

d'heure seul avec moi; je suis proposé de nouveau pour le grade de chef de bataillon.

M. le maréchal part pour la France le 3 ou 4 du mois prochain. Il est probable qu'il ne reviendra plus; il est fatigué et trop dégoûté de la lutte qu'il soutient depuis longtemps dans l'intérêt de notre Algérie.

Chose incroyable ! nous avons, en France, un homme de cœur et d'intelligence qui possède les qualités spéciales pour faire un excellent gouverneur dans une colonie naissante, en présence d'un peuple belliqueux, supportant notre joug avec impatience, et cet homme, l'opinion publique l'écrase et le gouvernement n'a pas le courage de le soutenir franchement!

Toutes ces idées me font bien plus souffrir que ma blessure.

Adieu...

Alger, 4 juin 1847.

Mon cher père.

Je sors de chez le maréchal : je tenais à lui faire mes adieux et à le remercier de la bienveillance qu'il m'a toujours témoignée.

C'est fini! M. le maréchal part et ne reviendra plus! Il le dit d une manière trop positive, et les raisons qu'il fait valoir sont trop puissantes pour que nous conservions quelque espoir de retour.

J'en ai le cœur navré. Je connais assez les hommes et les choses de ce pays-ci pour lire un peu dans l'avenir, et je suis effrayé de ce qui nous est réservé. Avec les

idées qui oii( coins aujourd liui en France, nous ne pouvons nuuKjuer d'arriver à quelque désastre; mais en voilà assez sur ce sujet.

Je vais de mieux en mieux; toute la partie intérieure de la blessure s'est cicatrisée avec une promptitude merveilleuse. Il reste encore deux petites plaies : l'une intérieure et l'autre extérieure; là où il y a eu perte de substance, c'est toujours plus long.

Je marclie avec mes béquilles et je commence à étendre un peu la jambe; il est probable que j'éprouverai longtemps encore de la gène. Tout cela disparaîtra, après un séjour en France.

J'espère élre bientôt en état de me rendre à Aumale. Il est indispensable que j'y passe quelques jours pour régler les affaires courantes et remettre le service à l'officier cliargé de mon intérim. Tout cela fait, je prendrai un congé ; vous pouvez compter sur moi dans le courant de juillet.

Adieu...

Le capitaine Ducrot fut promu chef de bataillon le 22 septembre 18 i7, et maintenu en cette qualité comme chef du bureau arabe tl'Auniale. Il écrivit vers cette époque au colonel Daumas la lettre suivante :

Le commandant Ducrot au colonel Daumas.

Je vous remercie des efforts que vous avez faits pour maintenir Foccupation du poste de Bouira; du reste,

c'est un grand service que vous avez rendu à la cause publique. Je conçois lëvacuation de certains postes dont l'utilité n'est pas évidente, et qui paralysent une partie de nos forces, soit par les garnisons, soit par la nécessité des ravitaillements. Mais un poste qui assure la tranquillité des populations les plus âpres et les plus turbulentes de la province d'Alger, un poste qui, avec quarante caisses de biscuits , est approvisionné pour deux mois, il faut ou vouloir le désordre, ou ne connaître imllement la question pour songer à l'évacuer. Supposons un instant le poste de Bouira abandonné, toutes les populations des environs, Arids, Oulad-el- Ashri, Beni-Cala, Beni-Meddiane, etc., recommenceront à se voler, à se piller et à s'égorger. L'admirable zone de terrains qui environne le fort et qui aujourd'hui est couverte des plus belles moissons, redevient inculte et abandonnée; toutes ces populations qui ont accepté notre domination, parce qu'elles apprécient le bien-être que leur procure la sécurité due à notre occupation du Bordj, toutes ces populations nous envoient promener; les pentes sud du Djurjma, 1 Oued-Sahel, une partie de l'Isser redeviennent ce qu'elles étaient encore l'année dernière, insoumises, turbulentes, en guerre continuelle; cette agitation se lait ressentir dans les Beni-Djaadi, dans l'Arougha, jusque dans le Hamza. Au milieu de ce désordre, les schériffs peuvent naître, grandir et prendre des forces, entretenir des relations avec toutes les populations environnantes jusqu'au moment où, trouvant l'occasion favorable, ils en profi-

teront pour bouleverser tout le pays. Nous pouvous éviter tous ces inconvénients avec une (jarnison de soixante indigènes, et nous liésitcrion??...

Que ces indigènes s'appellent tiraillenrs ou askars, peu importe; cependant j'avoue que, dans mes idées, j'aurais préféré voir inie section organisée de tirailleurs indigènes; peu à peu, cette section se serait recrutée sur les lieux; nous n'aurions pris que des gens avec leurs familles, des gens dont les tentes et les troupeaux, mêlés à ceux des Ouled-Bellib, eussent été des otages précieux et des movens d'influence sur les populations environnantes; c'eût été le commencement d une véritable infanterie indigène, tandis qu'aujourd'hui, pressés par notre recrutement, ayant à offrir cinquante centimes par jour à nos askars, et dans une saison où tout le monde est retenu chez soi par des intérêts matériels, le recrutement est fort difficile.

C'est aujourd'hui ou jamais le moment de chercher à organiser d'une manière sérieuse les troupes indigènes; notre effectif peut être réduit, et alors ces indigènes faisant cause commune avec nous, et intéressés au maintien de notre domination, pourront rendre d immenses services.

En mon âme et conscience, je déclare que les tirailleurs de la province d'Alger, s'ils ressemblent tous à ceux que nous avons à Aumale, sont un fléau, et non un renfort; tous les jours, des désertions, des vols, des rixes; il est honteux pour nous de faire entrer dans les rangs de notre armée le rebut de la population indigène. Comme

individus, ce sont des gens sans valeur; comme influence, ils en ont une négative.

Note du commandant Ducrot relative aux moyens à employer pour soumettre la Kabylie à l' influence française (1848).

La soumission d'Abd-el-Kader permet réellement de dire aujourd'hui que la conquête par les armes est terminée. Il nous reste cependant une grande mission à remplir, celle de dompter le peuple kabyle, ce peuple qui a su résister jusqu'à présent à tous les conquérants, à tous les gouvernements qui se sont succédé dans le pays.

Pour accomplir cette tâche, la politique et la persuasion doivent jouer le principal rôle; c'est pourquoi, nous le répétons, la conquête par les armes est terminée. Le peuple kabyle n'a de commun avec le peuple arabe que la religion, et il est peu fanatique; ses mœurs, ses habitudes ont bien plus de rapports avec les nôtres qu'avec celles des Arabes. S'il a toujours repoussé avec une superbe énergie le gouvernement injuste et vexatoire de nos prédécesseurs, il est permis d'espérer qu'il montrera moins d'éloignement pour un gouvernement qui assure les droits de chacun, permet la liberté des transactions et réprime avec fermeté, mais avec justice,

tous les délits attentatoires à la sûreté de la société. 11 est un écueil que nous devons surtout chercher à éviter, et vers lequel nous semblons malheureusement avoir une tendance à nous laisser entraîner. Chacun sait Tabus que font les agents indigènes de leur autorité; ils pressurent d'une manière infâme leurs administrés; ils les blessent à chaque instant dans ce que l'homme a de plus cher (la j)rofanation de sa compagne), et nous font ainsi détester par la masse des populations, qui, avec une certaine raison, rejettent sur le gouvernement français la responsabilité des actes de ses agents.

En débutant avec le peuple kabyle, nous devons donc redouter les abus de ladministration indigène et chercher avant tout à bien établir la réputation de justice et d'équité de notre gouvernement : c'est un moven certain de les amener à nous et de substituer notre influence à celle des marabouts, aujourd hui si puissants chez les Kabyles.

Pour arriver à ce but, nous n'avons qu'un moven : c'est de nous mettre dès le principe en rapport direct avec les populations kabyles; et, pour cela, il faut établir des agents français à la limite du peuple arabe et du peuple kabyle. Ces agents, pour exister et avoir des moyens d action, ont besoin d'une certaine force, ce qui implique la nécessité de créer de nouveaux postes; d'un autre côté, disséminer les troupes françaises dans ces postes, c'est affaiblir la force active de notre armée, et des événements, dont le souvenir est encore présent à la mémoire de tous, doivent nous tenir en garde contre

ce système. Créer des postes sans nous affaiblir, tel est donc le problème que nous devons nous proposer.

Peut-être serait-il possible de le résoudre en donnant une organisation spéciale aux bataillons de tirailleurs indigènes, fort difficiles à recruter aujourd'hui d'une manière convenable, et par suite presque sans valeur et sans spécialité. Nous ne nous occuperons ici que de la province d'Alger, la seule que nous connaissions à fond.

Supposons un bataillon à six compagnies de cent cinquante hommes chacune; plaçons une compagnie de dépôt à la Maison Carrée ou mieux encore au village du Fondouck; ce dépôt comprendra les comptables, armuriers, tailleurs, convalescents, etc. Une deuxième compagnie sera placée sur la rive gauche de Tisser, à hauteur du pont de Beni-Heni; elle sera recrutée de zouaouas, gens du pays très portés à s'enrôler, si on ne les éloigne pas de leurs villages. Un bâtiment crénelé renfermera le logement des officiers et des cadres, un petit magasin de vivres et de munitions, un café maure et une vaste salle pour les voyageurs : tous les hommes de la compagnie seront organisés en smala , à proximité de ce bâtiment; une vaste redoute en terre protégera leurs gourbis et leurs troupeaux. Peut-être pourrait-on adjoindre à cette smala de fantassins une smala de cavaliers, les Aribs de la Maison Carrée, par exemple. Ils sont ou deviendront gênants dans la Métidja, si la colonisation fait des progrès. La jouissance des magnifiques terres du beylik situées dans la vallée de lisser, la proximité

de leurs frères du Hamza avec lesquels ils ont toujours conservé des relations très suivies, seront pour eux des avantages qui compenseront certainement les inconvénients d'un déména^jement.

Une troisième compa^^nie de tirailleurs occupera le» différents postes sur lesquels l'administration a réuni des approvisionnements de vivres ou de fourrages pour les besoins des convois, tels que l'Arba des Beni-Moussa, Tablât.

Trois compagnies seront installées à Bordj-Hamza. Les officiers et les cadres occuperont le bordj restauré; les tirailleurs seront établis en smala sur le beau plateau qui domine la rivière. Deux ou trois petites redoutes en terre placées sur les points culminants du plateau donneront une sécurité parfaite à cette smala , et rendront parfaitement libre tout ce {jrand plateau. Avec un peu de fermeté et d'adresse, la situation politique du pavs sera bientôt telle que l'on pourra pousser l'une des deux compagnies de Bouira dans la vallée de rOued-Saliel jusqu'au pied des Beni-Abbès. Cette compagnie sera organisée comme celle des Beni-Heni, c'està-dire composée de Beni-Abbès, organisée en smala, à proximité d'un bâtiment crénelé occupé par les officiers et les cadres.

A ceux qui craindraient de voir aventurer dans ces parages quelques Français isolés, nous répondrons par des faits. Peu de jours avant l'expédition de Bougie, un jeune touriste, M. Cbevarier, parcourait en amateur les villages des Beni-Abbès; il assistait chaque jour aux

discussions soulevées entre les partisans de la guerre et les partisans de la paix; souvent son avis était demandé par les uns et par les autres; partout il était fort bien accueilli. Pendant le combat du 16 mai, alors que les populations des Beni-Abbès fuyaient de tous côtés , M. Dargent, capitaine commandant le poste de Bouarerias, accompagné de deux cavaliers seulement et de tirailleurs indigènes en uniforme, traversait le terrain des Beni-Abbès pour rejoindre la colonne de M. le maréchal ; à chaque pas il rencontrait des fuyards qui lui donnaient des détails sur les combats que nous venions de livrer, et pas un ne songea à abuser de sa position. Si les Beni-Abbès acceptaient d'avance l'établissement de ce poste, nul doute qu'il ne fût parfaitement en sécurité au milieu d'eux. D'ailleurs, les habitudes de cette population sont telles que nous avons toujours entre les mains de nombreux otages.

Une simple dépêche télégraphique suffît pour faire arrêter en quelques heures plus de deux cents Beni- Abbès éparpillés sur nos marchés ou dans nos villes. C'est une garantie certaine contre la trahison.

Chacun de ces postes serait commandé par un officier français sachant parler arabe, et avant une certaine connaissance des mœurs et des habitudes des indigènes; les tirailleurs et les Maghezens seraient entièrement à sa disposition et ne pourraient rien par eux-mêmes. Auprès de chaque poste, on établirait un marché où les populations arabes et kabyles opéreraient leurs transactions dans une parfaite sécurité.

ALGElllE. 193

Examinons maintenant les avantages de cette organisation : 1° nous occuperons ainsi les débouchés des populations du Djurjura vers la Métidja, le Hamza et la Medjana, c'est-à-dire vers les sources d'où elles tirent leurs subsistances, les laines dont elles fabriquent leurs vêtements, etc. ; 2° nous assurerons une sécurité parfaite aux vallées du haut Isser, de rOued-Djcuia, de rOued-Sahel, c'est-à-dire aux routes les plus fréquentées parles Kabyles; nous multiplierons à l'infini nos relations avec eux; le spectacle du bien-être et de la tranquillité dont jouiront les populations administrées et protégées par nous produira certainement un heureux effet sur les esprits.

Si , comme nous l'avons dit plus haut , les rudes populations de la Ivabylie ont toujours repoussé avec énergie le gouvernement oppresseur des Arabes et des Turcs, il est fort possible qu'elles se laissent séduire par la justice et la douceur de notre gouvernement ; beaucoup d'entre eux déplorent l'anarchie dans laquelle ils vivent constamment et seraient sans doute disposés à accepter un gouvernement qui maintiendrait la paix, en assurant les droits de chacun.

On sait avec quelle persévérance, avec quel soin les Kabyles tirent partie de la moindre parcelle de terrain. Ils ont toujours eu des tendances à venir labourer dans les grandes vallées, en dépit des vexations de l'ancien régime et des rapines des Arabes. A peine serions-nous installés à Bordj que des individus des Zouaouas, c'està-dire des plus hautes crêtes du Djurjura, viendraient I. 13

nous demander l'autorisation de cultiver dans les vallées de rOued-Djema et de l'Oued-Bouira.

Enfin une fois aux Bezii-Abbès, nous donnerions la main à Si-Abd-el-Kerim et à Ben-Ali-Gliérif, dont l'influence est très grande dans ces contrées et qui ont toujours paru bien disposés pour nous. Nous n'aurions plus qu'un pas à faire pour assurer nos communications jusqu'à Bougie.

P. S. — Une autre considération doit attirer toute notre attention sur les vallées du liant Isser et de l'Oued- Djema. Ces vallées sont la grande route naturelle d'Alger vers l'Est; par elles on tourne en quelque sorte la grande chaîne de montagnes qui sépare la Métidja du Hamza, Alger d'Aumale. Une fois dans la vallée de 1 Oued- Djema, on peut communiquer avec la vallée du Sebaou par les plateaux des Nezliouas et de Boglim, avec la vallée de l'Oued-Sahel par Bordj-el-Bouira. Par cette dernière route, un seul pont surl'Isser, à Benl-Heni, assure pour toujours les communications d'Alger à Aumale.

Deux hivers passés dans ce dernier poste ont prouvé que la route à travers la montagne était presque impraticable pendant quatre ou cinq mois de l'année.

De l'Arba des Beni-Moussa à Tablât, ce sont les neiges qui viennent de nous engloutir onze homme^ et huit mulets du train; de Tablât à la plaine du Hamza, ce sont l'Oued -Isser et l'Oued-Zaghoua dans lesquelles plusieurs de nos hommes et de nos mulets se sont noyés.

Le commandant Ducrot à M. Ferdinand de Champs (1).

Médéali, juin 18i9 (2).

Mon bon père,

Je vous écris les larmes dans les veux et le désespoir dans le cœur : notre vieux général n est plus (:î).

La fatalité qui semble s'appesantir sur notre pauvre pays nous l'enlève au moment où la situation devient de plus en plus menaçante...

Le général de Ladmirault a dû arriver aujourd hui à Boghar; il sera ici après-demain (4). La tournée dans le Sud ne s est pas terminée aussi pacifiquement qu'on pouvait le supposer : au moment où la colonne reprenait le chemin de Médéali, une fraction considérable des Ouled-Nayls s'est réfugiée dans la montagne, en déclarant qu'elle ne voulait pas payer l'impôt. On a dû aller les châtier.

Encouragés par les difficultés du terrain qui paralvsaient presque l'action de la cavalerie, ces Arabes ont ouvert une vi^e fusillade ; le capitaine Gaboriaud, mon

(1) Le commandant Ducrot épousa le 5 décembre 18i8 Mlle Marie- Ursule de Champs, appartenant à une des plus anciennes familles du Nivernais.

(2) Le commandant Ducrot, après avoir été par intérim directeur des affaires arabes ù Blidali, avait été nommé, le 19 avril 1849, clief du très important bureau arabe de Médéali, dont dépendait tout le sud de la province d'Aljjer.

(3) Maréchal Bujjeaud, enlevé par le choléra à Paris. [Jt) Voir note ci-après.

adjoint, qui était chargé des affaires arabes auprès du général de Ladmirault, est tombé mortellement frappé. Bon nombre d'Arabes ont été sabrés, mais leur mort ne nous console pas des regrets que nous donnons à notre pauvre camarade.

Adieu...

Au printemps de 1849, une grande fermentation s'était produite d'un bout à l'autre de l'Algérie, Mais il n'y avait plus à ce moment ni mi Abd-el-Kader, ni même un Bou-Maza, pour coordonner jusqu'à un certain point les efforts des populations. Tout se borna à des insurrections partielles provoquées par djvei's agitateurs : dans le Sud-Ouest, Sidi-Glierkli-ben- Tayde souleva les nomades des Gbotli, tandis que l'infatigable Si-Djouni, à la tête des bandes kabyles, inquiétait nos alliés et bloquait Bougie. On fut obligé de faire face à la fuis des deux côtés. En Kabylie, les généraux Bosquet, Blangini, Carbuccia, Daumas, Saint-Arnaud, les colonels Ganrobert, de Barrai, par diverses opérations heureuses, rétablirent l'ordre et chassèrent Si-Djouni des montagnes. Au Sud-Ouest, les généraux Pélissier et Mac Mahon infligèrent de rudes punitions aux tribus révoltées et finirent par les amener à composition. Entre ces deux foyers principaux, les peuplades du sud delà province d'Alger, sans être en insurrection ouverte, restaient hésitantes, prêtes, au moindre revers de nos troupes, à faire cause commune avec nos ennemis. Les Ouled-Nayls, tribu très importante au sud de Médéah, donnaient surtout des causes d'inquiétude, et le général de Ladmirault fut chargé de faire une pointe dans leur territoire pour les contenir dans le devoir.

Le capitaine Gaboriaud, adjoint au bureau arabe de Médéah, était détaché par le commandant Ducrot près du général de Ladmirault, pendant cette expédition, dans laquelle il trouva la mort.

Le commandant Ducrot à M. Ferdinand de Champs.

Mcdéali, 8 octobre 1849.

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