IV PREFACE
nant au 1" régiment de ligue en garnison à Orau, Nous réunissons ici les lettres militaires de notre père, à partir de cette première campagne, pendant trente années. En les publiant, nous avons voulu élever un monument à sa mémoire et contribuer à faire aimer ce qu'il a aimé par-dessus tout : la Patrie î
Ses enfants.
Sesseigne, 16 août 1894.
DU
Le sous-lieutenant Ducrot à son grand-père M. Dupleix (1).
Oran, 2 janvier 1838.
Enfin, mon cher père, me voilà arrivé à Oran, mais il s'en faut que je sois installé ! Oran est bien dilïérent d'Alger, où l'on trouve tout ce dont on peut avoir besoin. Ici l'on pave fort cher et l'on est fort mal servi. Mais ces détails m'importent peu ; j'ai été bien reçu à mon régiment, j'ai un bon capitaine et un bon lieutenant, c est l'essentiel.
Je n'ai pas encore porté mes lettres de recommanda-
(1) La plupart des lettres suivantes sont adressées à M. Dupleix, celui-là même que le sous-lieutenant Ducrot appelle son jière. Ses lettres à son propre père n'ont pas été conservées.
lion, les visites de régiment m'ont absorbé. Je commence mon service la semaine prochaine.
Adieu, bon père...
Oraii, 2 avril 1838.
Je ne sais si cela continuera, mais, jusqu'à
présent, je me porte on ne peut mieux. Je n'ai pas encore eu la plus légère indisposition, et cependant, pour habituer la troupe aux marches, on nous lait faire quatre fois par semaine des promenades militaires qui durent de cinq à six heures, et nous avons déjà, terme moyen, de 25 à 30° Réaumur.
On prépare un mouvement sur Blidah, et le bateau à vapeur, qui est arrivé hier, emmènera demain un bataillon du 24* de ligne. Cette nouvelle a mis la ville en émoi ; on ne rencontre partout qu'officiers et soldats courant, criant, jurant; en un mot, la ville présente tout le désordre qu'occasionne toujours un départ précipité.
Pour ma part, je suis tout triste, car, depuis trois mois, je vivais avec d'Alton (1) dans la même chambre, et nous ne nous quittions que pour notre service. Pour tromper mon isolement, je vais me mettre à travailler sérieusement l'espagnol et l'arabe.
J'ai déjà fait mon apprentissage des camps; j'ai été passer huit jours à Aïn-Tanc, entre le cap Falcon et
(1) Caiiiaracle de SaiiU-Cyr du sous-lieutcnanl Duciot, mort en 1865 général de Lrijadc.
Mers-el-Kébir, avec cinquante hommes. Nous étions chargés de garder un troupeau de huit cents bœufs. Nous avons eu un temps magnifique, et, quand je m'étais promené toute la journée au bord de la mer avec un fusil sur l'épaule, je dormais aussi bien sur un tas de palmiers nains que dans le meilleur lit du monde. Adieu...
Oran, 3 mai 1838.
Je viens de passer quinze jours à Sidi-Marouf, dans le plus charmant pays du monde. Figurez-vous une plaine immense dans laquelle on n'aperçoit pas la plus légère trace de végétation, où l'on a pour tous compagnons les chacals et quelques sangliers qui se hasardent parfois à venir jusqu'aux avant-postes.
Voilà le site où je viens de passer huit jours fort agréables, comme vous devez le penser. Heureusement je suis arrivé ici avant le 1" mai (1) et j'ai joui des plaisirs de ce jour sans en avoir les désagréments. Vous savez qu'un jour de fête est ordinairement pour nous un jour de corvée, mais, étant de garde le 30, j'ai été dispensé de la revue. J'ai pu cependant aller au bal, qui était fort beau et où je me suis beaucoup amusé, autant, toutefois, qu'on peut s'amusera un bal. Deux fois j'ai fait vis-à-vis à ce fameux Yusuf, dont on a tant parlé en France. C'est un homme fort remarquable sous plusieurs rapports. Mais il lui manque ici le mérite de la nou-
(1) Fête du roi Louis-Philippe.
veauté. Il n'est point du tout embarrassé dans un salon et garde de nos Parisiennes un bien doux souvenir.
Il n'y a rien de nouveau dans ce pays-ci : notre vie est toujours passablement monotone. A partir du 15, nous allons définitivement camper sur la route de Mersel-Këbir. Notre 3' bataillon est arrivé de France, et notre colonel est rentré de congé. On attend tous les jours l'expédition de Blidah ; le 2 4^ vient d'être dirigé sur Alger pour y prendre part.
Adieu, bon père...
Camp du Rocher, 2G mai 1838.
Voilà une grande heure, mon cher père, que je suis au bord de la mer, regardant le bateau à vapeur qui approche et m apporte sans doute de vos nouvelles. Malgré toute sa vitesse, il va beaucoup trop lentement au gré de mes désirs, et, pour calmer mon impatience, je commence ma correspondance.
Depuis trois semaines, nous sommes campés au bord de la mer, entourés d'immenses montagnes qui bornent entièrement notre horizon, n'ayant pour distraction que la vue de la Méditerranée.
Il nous faut exercer ici une surveillance plus active que partout ailleurs, car les Arabes cherchent à nous enlever des armes. L'autre nuit, les audacieux se sont glissés jusqu'à la sentinelle, l'ont étourdie d'un coup de bâton et avaient déjà pris neuf fusils lorsque l'éveil a été donné. L'officier de garde les a poursuivis longtemps,
et, dans leur fuite, les voleurs ont lâché quatre fusils. Contraint de cesser la poursuite, l'officier de garde est rentre au poste, se réservant de prévenir le commandant le lendemain matin.
Le général a jugé que l'officier avait été négligent et a condamné le malheureux à huit jours d'arrêts forcés et à payer les cinq fusils volés! N'est-ce pas un peu arbitraire?
Les cartes ont l'air de se brouiller; les Araiies cessent d'apporter des grains, on ne les voit plus dans nos marchés. En a^jissant ainsi, ils se conforment aux ordres d'Abd-el-Kader .
Nous recevons chaque jour des bâtiments qui amènent des mulets et de nombreuses provisions; enfin on nous annonce 1 arrivée des 18® et 22® de ligne.
Du côté de Bône, les affaires ne vont pas mieux. Vous avez vu sans doute, dans les journaux, 1 issue funeste d'une reconnaissance faite dans les environs de Bougie par un détachement du 12®. Le capitaine Moncla y a été tué, et avec lui plusieurs hommes.
Nous ne ferons rien de sérieux, je le pense du moins, avant le mois de septembre, caria chaleur commence à être accablante, et elle ira en augmentant jusqu'au mois d'août...
26 juin 1838.
Voilà déjà six mois passés en Afrique, mon cher père, et jusqu à présent aucun événement ne s est présenté qui puisse compenser l'ennui d'être à deux
cents lieues de la France et les désagréments auxquels nous sommes exposés chaque jour. Je me demande parfois si je n'ai pas eu tort de venir m'ensevelir dans ce pays pour y passer les plus belles années de ma vie, et cela sans avantage réel. Il est vrai que, au moment où j'écris, je suis encore sous l'influence du camp le plus affreux et le plus désagréable qu'il soit possible de trouver. Nous venons de passer huit jours dans la plaine du Figuier, dévorés par les insectes et les moustiques, obligés de rester toute la journée exposés à un soleil bridant, n'ayant pour nous rafraîchir qu'une eau saumâtre dont on ne peut même boire sans courir le risque d'éprouver de violentes douleurs d'entrailles.
Grâce à Dieu, je m'en suis bien tiré. Mais il y a environ un mois, étant au camp du Rocher, je me suis cru sérieusement pincé; une forte saignée et quarante sangsues ont heureusement coupé court à la maladie, et je suis sorti de l'hôpital cinq jours après y être entré.
Camp de l'Oueil-el-Alleg, 20 juillet iSSO (1).
Nous avons quitté le camp de Blidah et nous occupons aujourd'hui celui de l'Oued-el-AUeg (rivière des sangsues), au milieu de la plaine de la Metidja, à trois quarts de lieue de la Chiffa.
(1) Le sous-lleutcnant Ducrot était passé au 24° d'infanterie de ligne le 12 janvier 1839 et avait par suite (|uittc la province d'Oran pour celle d'Alger, où les opérations militaires étaient à cette époque beaucoup plus fréquentes et plus sérieuses.
Les marais nous environnent, et nous n'avons pas un arbre pour nous abriter.
Je n'ai qu à me louer du colonel Duvivier: il vient de me prouver qu il était très bien disposé en ma faveur. Dernièrement une place de grenadier est venue à vaquer dans le grade des sous-lieutenants, et, quoique je me trouvasse à la gauche des sous-lieutenants, il m'a porté le troisième sur l'état des propositions, préférablement à quinze officiers beaucoup plus anciens de grade et plus anciens au régiment.
Quelques mouvements ont eu lieu ces temps-ci ; le 22^ est débarqué à Alger, le 15*' léger à Oran, où il va relever le 62% dont six compagnies sont déjà arrivées dans la province d'Alger.
Nous avons cru un instant la guerre recommencée. Les Hadjoutes ont attaqué sur trois points différents à la fois. Un brigadier de gendarmerie, un autre de chasseurs et quelques hommes ont été tués.
Notre vaguemestre, apportant nos appointements, a été attaqué; mais tout est calme aujourd'hui, et, si ce n'est le mauvais esprit des tribus alliées qui passent chaque jour à Abd-el-Kader, rien ne fait présager la guerre.
Adieu...
28 août 1839.
Depuis quelque temps nous avons eu événe
ments sur événements, et de tristes événements. La
dernière fois que je vous ai écrit, ma lettre était datée du camp de l'Oued-el-Alleg; aujourd'hui, nous sommes rentrés au camp inférieur de Blidah, mais dans quel état! Sur quatre-vingt-douze hommes de ma compagnie partis pour le camp de l'Oued-el-Alieg, il en est rentré vingt-huit, après trente-cinq jours d'absence!
Nos malheureux soldats, minés par les fièvres prises dans les marais de Bougrouthel et à l'Oued-el-Alleg, encombrent aujourd'hui les hôpitaux de Douera et d'Alger. Le nombre considérable de malades est dû surtout à un poste situé à une lieue et demie du camp et tout à fait au milieu des marais. Sur cinquante hommes que ma compagnie a fournis et qui ont passé là dix jours, cinquante sont entrés successivement à l'hôpital, huit à dix jours après leur retour du blockhaus. Deux autres compagnies ont éprouvé à peu près les mêmes effets; sur quatre officiers, trois sont à l'hôpital; d'Alton seul a résisté. Et ce n'est qu'après une aussi cruelle expérience qu'on s'est décidé à abandonner ce poste aux indigènes auxiliaires, et à faire relever nos malheureux soldats...
Nous sommes donc h présent au camp inférieur, cherchant à nous remettre et à remettre le moral de nos hommes. Quand je vois ma compagnie si belle, si nombreuse naguère et si faible aujourd'hui, je me sens le cœur gros !
Ces jours derniers, une vingtaine d'Arabes sont venus enlever huit mulets et blesser deux hommes du train des équipages, entre deux postes espacés de six cents
mètres... Chaque jour ce sont des vols ou des violences exercées sur les nôtres. On nous fait faire des embuscades la nuit, avec ordre de tirer sur tous les Arabes que nous verrons, et si l'on exécute sa consigne, on est mis aux arrêts pour donner satisfaction h quelques misérables... Si nous n'avions pas toujours l'espoir de voir chan;;er uu peu la face des choses, je crois que nous finirions par nous laisser aller au décourajjement qui accalilc nos soldats. Ah! messieurs de la Chambre des députés, je voudrais bien que vous vinssiez tenir une session au milieu des marais de Bougrouthel, vous apprécieriez cette pauvre armée à sa juste valeur fl)!
Blidah, 22 novembre 1839.