PRISE DE ZAATCHA
Le fait capital qui signale l'année 1849 est la prise de Zaatcha. Les habitants de cette oasis, située au sud de Biskra, ayant manifesté leur mécontentement à propos d'une question d'impôt, le bureau arabe voulut faire arrêter un pei'sonnage important nommé Bouzian : la population se souleva.
Le général Carbuccia, commandant la subdivision de Batna, marcha pour réprimer l'insurrection; mais, api'ès une attaque malheureuse dans laquelle il subit des pertes graves, il dut, le 19 juillet, se replier sur Biskra.
Diverses circonstances, dont les principales furent une épidémie de choléra et un été exceptionnellement chaud, empêchèrent le général Herbillon, qui commandait la province de Constantine, de venger aussitôt cet échec. L'audace des révoltés s'en accrut, ainsi que leur nombre, et, s'attendant à une attaque, ils ne négligèrent rien pour fortifier l'oasis. Ce ne fut qu'à la fin de septembre que le général Herbillon fut en mesure de marcher sur Zaatcha, avec 4,500 hommes. Le 7 octobre, l'assaut donné contre deux points du mur d'enceinte crénelé échoua, et l'on dut se résigner à entreprendre un siège régulier des plus pénibles, qui donna lieu à diverses attaques partielles plus ou moins hcui^euses, mais toujours sanglantes. L'arrivée des renforts amenés par les colonels de Barrai et Canrobert tira enfin d'embarras la petite armée du général Herbillon. Malgré le choléra, qui décimait les assiégeants comme les assiégés, l'assaut fut donné le 26 novembre, sur trois points, parles colonels Canrobert, de Barrai et de Lourmel ; les brèches furent enlevées, mais il fallut ensuite prendre les maisons l'une après l'autre, et tuer jus({u'au dernier des défenseui\s, qui se laissèrent ensevelir sous les ruines de la ville.
Pendant ce long siège, les nomades sahariens n'avaient cessé d'inquiéter le gtinéral Herbillon, (jui dut leur livrer plusieurs combats. Leur chef, Mohammcd-ben-Hadj-Schrier, ancien khalifat d'Abd-cl-Kader, déployait une extrême activité pour venir en aide aux assiégés, et s'efforçait de soulever toutes les tribus voisines, afin de couper les communications du général Herbillon et d'affamer ses troupes. Aussi fut-il nécessaire de créer des colonnes mobiles, destinées à assurer les derrières du corps de siège et à maintenir les tribus dans le devoir.
Le colonel Dauinas, directeur des affaires indigènes, prit personnellement le commandement d'une de ces colonnes, dont la mission spéciale était d'occuper Bou-Saada et de contenir les populations au sud de la province d'Alger. Il devait opérer au milieu des tribus et sur le territoire du cercle de
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3Iëdéali ; aussi eût-il vivement désiré que le commandant Ducrot, chef du bureau de cette ville, pût l'accompafpier.
Le mauvais état de santé du commandant Ducrot ne le permit pas. Mais le général ne cessa d'avoir recours à son expérience et à sa parfaite connaissance des ti'ibus. Comme il le dit lui-même dans ses lettres, il se plut à se laisser conduire par les conseils d'un inférieur en qui il avait pleine confiance. Le commandant Ducrot ne borna pas d'ailleurs à des conseils l'aide prêtée à son chef. Informé que les fractions des Ouled-?s'ayls, voisines de Zaatcha, se laissaient entraîner et n'attendaient que l'arrivée de Mohamnied-bcn-IIadj-Schrier pour se joindre à lui, il réunit les goums fidèles dont il disposait, et les parta{]ca en deux groupes placés sous les ordres de deux vigoureux officiers, IMM. Carrus et Gruard, ses adjoints, auxquels il traça dans les moindres détails un plan d'opération des plus habiles.
Ces officiers se conformèrent à la lettre aux instructions du commandant Ducrot, surprirent les tribus hostiles le 1 i novembre, les dispersèient et firent vme razzia dont les résultats furent immenses. Mohammed-ben-IIadj-Schrier, battuàOurtal le 16 par le général Herbillon, se vit privé des ressources qui lui eussent permis de réparer sa défaite, et dut disparaître définitivement dans le Souf.
Ce succès complet sur des tribus puissantes et guerrièi'es avait été obtenu par l'emploi exclusif des goums indigènes, fait qui fut très remarqué en raison de sa nouveauté, car jusqu'alors on n'avait osé employer ces goums aux actions de guerre qu'en liaison avec des troupes régulières.
Les lettres suivantes fournissent des détails relatifs à ces opérations.
200 COllRESPONDANCE DU GEiSERAL DUCROT.
Lettre du colonel Daiimas au commandant Ducrot.
Aumale, le 28 octobre 1849.
Mon cher commandant,
J'ai riionneur de vous accuser réception de votre lettre du 27 octobre. Je reçois a l'instant l'ordre de partir pour Boghar, où je serai probablement dans quatre jours. Je n'ai point le temps de vous donner des détails sur la situation d'Aumale, mais une razzia tentée par M. Beauprétre sur les révoltés (1) n'a point réussi et vient encore compliquer notre situation; cependant l'esprit des tribus n'est point mauvais, et il est probable que, d'après les mesures qui sont prises, la révolte ne pourra point pénétrer dans la subdivision d'Aumale.
Veuillez recevoir, mon cher commandant, l'assurance de mon entier dévouement.
Le colonel commandant la subdivision d' Aumale ,
E. Daumas.
P. S. — L'ami Durrieu vient me remplacer à Aumale, où la situation n'est point aussi mauvaise qu'on aurait pu le craindre après la malheureuse affaire de M. Beauprétre. Si on entre bientôt dans Zaatclia, tout s'arrangera, et il paraît que l'on ne tardera pas à en avoir raison complète, s'il faut en croire D'Argent, qui
(1) Oulotl-Dja, Oulcd-Aincn et Ouletl-Fcnenilj.
vient (le nous écrire à la date du 24, c'est-à-dire après l'assaut qui a échoué.
Quant aux Kabyles, ils ne bougent pas. Les prédicateurs de la guerre sainte sont chez les Tholbet-ben-Deriss et ne trouvent pas jusqu'à présent de grands partisans. En menant bien les affaires de l'Oued-Sabel, il n'y a rien à craindre de ce côté, b^tes-vous de mon avis?
Je termine en vous disant que je serais bien heureux de vous avoir avec moi, et que, si cela est possible, c'est-à-dire si vous vous décidez à venir, Mme Daumas, dont j'ai reçu une lettre aujourd'hui, sera aux anges de donner l'hospitalité à Mme Ducrot pendant notre absence. Votre smala sera ainsi parée : que vous manquerait-il? de bonnes chances.
Bien à vous.
E. Daumas.
Letlre du colonel Daumas au commandant Ducrot.
Beroiin{jliia, le 2 novembre 1849.
Mon cher Ducuot,
Je suis bien contrarié de l'incident qui m'a empêché d'avoir avec vous une entrevue, dans laquelle nous nous serions plutôt et mieux entendus dans un quart d'heure qu'avec toutes les lettres du monde. J'ai lu avec attention le plan de campagne que vous me proposez, je le crois très rationnel, mais malheureusement ce qui se passe à Bou-Saada, dans le Zibàne, et les instructions
202 CORRESPONDA^'CE DU GEINEllAL DUCROT.
réitérées ei positives du général commandant la division, m'empêchent de m'y conformer. Toutefois, quand je serai en marche, je me déciderai suivant les événements qui ne peuvent manquer de se dérouler.
J'ai reçu la carte que vous m'avez envoyée et vous remercie. Elle me sera très utile.
J'ai appris avec plaisir que les Ouled-Sidi-Hamed, des Ouled-Nayls, avaient fait des ouvertures à Boghar. Je crois, comme vous, que si nos affaires vont bien à Zaatcha, nous ne tarderons pas à reconquérir les Ouled- Nayls, qui relèvent de la division d'Alger. Seulement, si vous voulez m'en croire, nous ne donnerons pas d'espérances qui pourraient ne pas se réaliser. Il est encore un autre service que vous pouvez me rendre, c'est celui de me faire tracer nettement la conduite à suivre avec les Oïded-Aâmer et les Ouled-Ferrendj. Faut-il avec eux une sévérité excessive ou bien prendre en considération qu'ils ont été razziés, peut-être injustement?
Vos Mechah, si elles m'arrivent à El-Gotza, me seront bien utiles.
Votre lettre, ou du moins celle du colonel Cambray, m'a parfaitement éclairé sur nos relations avec les Ouled-Aâmer, et je ferai mon profit de ces utiles renseignements.
Vous savez par Durrieu ce qui se passe à Bou-Saada et dans la colonne du général Herbillon, je ne vous en parlerai donc pas; cela n'est pas très brillant.
Le colonel, E. Daumas.
Lettre du lieutenant-colonel Dm ri eu au commandant Duciot.
Aumalc, le 13 novcmhio 1S49.
Mon cher Duchot,
Comme vous, je suis occupé clu matin au soir à recueillir et à rédiger des nouvelles pour Alger et Blidah. Pour le malheur de tous, je ne parviens pas à savoir ce qui se passe à Zaatclia. Tous nos efforts tournés vers ce côté échouent : Msilah Bordj-Bou-Areridj, Bou-Saada ne savent rien. Les nomades et les Ouled-Mahdi coupent toutes les communications.
Au moment où j écrivais ces derniers mots, arrive un courrier de Sétif qui contient dans son enveloppe une lettre du 2, du général Herbillon, dont voici le résumé : Les nomades attaquent toutes les reconnaissances, qui dégénèrent toutes en combats. Le 30 et le 31 surtout, il v a eu entre Sécliana et Zaatcha une rencontre de notre cavalerie soutenue par un bataillon et une section d'artillerie qui a été sérieuse. L'ennemi était au nombre de mille chevaux et de cinq à six mille fantassins, la plupart non armés. Nos chasseurs et spahis ont poussé deux charges à fond et en ont tué un grand nombre. Ils nont eu que cinq ou six morts. Ces combats paraissent avoir remonté notre moral. Les assiégés ont fait une sortie pendant que Ton se battait avec les nomades; ils
ont été repousses; ils ont toutefois bouleversé une sape, ce qui retardera d'un jour l'arrivée au pied des murs de la sape de droite. La sape de gauche est arrivée à la muraille. L'artillerie a reçu ses munitions, elle a fait de nouvelles batteries mieux placées, elle dirige mieux ses feux, et l'ennemi commence à en être intimidé; son feu se ralentit et devient moins juste.
Le général Herbillon attendait avec impatience le colonel Canrobert et le huitième bataillon d'Orléans, venu d'Oran pour investir complètement la place, ce qui n'a pas encore été fait, et pour donner le dernier coup de collier.
Saint-Aurès ne bouge pas encore comme offensive. On y attend l'ex-khalifat d'Abd-el-Kader, Mohammedben-Hadj-Schrier, qui vient du Souf. Le rassemblement kabyle, convoqué par Abd-el-Afis, s'est dissous.
Les nomades ont fait quelques demandes auprès du cheik El-Arab, mais elles n'ont abouti à rien.
Le général est inquiet pour la colonne Canrobert, qui aura sans doute rencontré les nomades. Il n'en a aucune nouvelle, ni nous non plus, depuis sa première étape après Bou-Saada. Il me tarde d'être rassuré sur son compte. S'il arrive bien portant à Zaatcha, il sera personnellement d'un grand secours au général Herbillon.
Le général Herbillon reprend un peu de confiance dans cette dernière lettre. On commence à espérer en le lisant. C'est la première fois que ce sentiment m'est venu depuis que je lis sa correspondance. Cependant il
hasarde une éventualité qui le forcerait à rentrer : c'est celle ou les vivres viendraient à manquer. J'espère bien que le cas n'arrivera pas ; nous en ressentirions ici bien promptement le contre-coup.
Le commandant Robert ne se plaint pas trop des Arabes de la subdivision de Sétif ; à part les Avoubs et les Mahdi qui ont fait j)leine défection, le reste n'a pas bougé.
Ici tout est encore calme, la vallée même de l'Oued- Sahel ne "me donne pas encore de souci. Chacun attend la solution de Zaatcha. Mais revenons un peu à nos affaires du Sud. Continuez à amuser l'attention des Ouled-Nayls, c'est une bonne diversion. La colonne Daumas a déjà rallié une bonne partie des Ouled-Dva, Ouled-Ferrendj . Les Ouled-Aàmer même sont en pourparlers. Quant à moi, je leur pardonne très bien de ne pas s'être laissé manger. F***- donne pour motif de l'agression mille raisons que j'accepte en faveur de la responsabilité qui pèse sur le colonel Ganrobert, mais dont j'apprécie très bien la valeur, p*'"^ se défend difficilement de son esprit de clocher. Il est aujourd'hui aussi bien l'ennemi de Ben-Gaya que de Maydin et de Mokrani. Il n'a pas l'esprit de bon voisinage. J'espère que le colonel Daumas fera rendre les chevaux de nos goums et payer les Dva, et tout sera oublié. Le colonel me fait entrevoir cette possibilité. Je ne sais rien de lui depuis son arrivée devant Bou-Saada. Il a en main une jolie partie à jouer; je crois qu'il s'en tirera à son avantage, soit par la force, soit par l'adresse.
Votre histoire de Si-Moussa avec ses méharis et ses goums est effrayante ; nous ne lui donnions pas ici un aussi gros cortège. Votre botte à Tiaret m'a fait une once de bon sang. Vous connaissez bien le cœur humain. Mais voyez-vous l'état-major général s'occupant d'Ouargla?
Vous rétablissez les fiefs turcs. Vous progressez et vous vous éloignez du commandement direct. Je vous en fais mes compliments.
Je ne désapprouve pas les mouvements de troupes dirigés vers Zaatcha et vers Bou-Saada. Il faut avant tout abattre les Zibans. Quant h votre colonne de Boghar (l), je n'y comprends rien. L'effort doit être préparé vers l'est; c'est donc Aumale qu'il faut renforcer si l'on veut empêcher l'insurrection de pénétrer dans la province d'Alger. Mais je deviens orfèvre. J'ai cependant mis dans mes principes d'éviter cette faiblesse. Je crois donc être dans le vrai dans cette opinion indépendamment de tovit intérêt personnel. Je commande ma subdivision jusqu'ici comme le premier venu. Je me fais très bien à ma nouvelle dignité éphémère, mais difficilement à Aumale qui est plus laid que jamais. La chaleur nous a heureusement quittés. Il est temps que nous arrivions au commandement; il y a assez longtemps que nous le servons, que vous en semble?
(1) Le paingraplie final a trait à un projet pré.senté par le commandant Ducrot en vue île ronstituer à Bo{jliar une colonne Jcstinée à ajjir dans le sud de la province d'Al(;er, pour maintenir les tribus dans le devoir, et empêcher les nomades de l'extrême Sud de porter secours aux défenseurs de Zaatclia.
Adieu, mon cher ami ; croyez-moi toujours votre très dévoué camarade.