‹ La vie militaire sous l'ancien Régime (volume 2)Chapitre 1 sur 191 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La vie des officiers semble de prime abord plus facile à étudier que celle des soldats. Sur les premiers, les documents paraissent abonder; aux pièces des archives de la guerre et aux autres sources manuscrites ou imprimées que nous avons consultées pour les soldats ' , viennent s'ajouter les mémoires et les lettres que les officiers ont laissés. Ceux-ci sont partout et toujours au premier plan, comme en pleine lumière; pendant la guerre surtout, leurs actes sont signalés et mis en relief; mais pendant la paix, leur existence se distingue moins que celle des soldats de la manière de vivre des hommes qui sont dans les mêmes conditions de fortune et de rang. A partir du règne de Louis XIV, le soldat, astreint au logement de la caserne, assu-

1. Voir La Vie militaire. Les Soldats. Introduction, p. v. t. h. a

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jetti à l'uniformité de la nourriture et du costume, mène, comme le religieux qui vit en communauté dans son couvent, une existence particulière en dehors des règles ordinaires. Il est soumis à des prescriptions étroites qui donnent à tous ses actes un caractère propre. Pour Fofficier, il n'en est pas de même; en dehors des heures de service, il est libre; il loge d'ordinaire isolément; il mange où il veut et comme il l'entend; il fréquente qui lui plaît; il est en congé la moitié ou du moins le tiers de l'année; comme la plupart des soldats, il ne fait pas toujours de l'armée sa carrière; beaucoup d'officiers, réformés ou à la suite, n'ont que le grade sans avoir l'emploi ; de sorte que pour la plus forte partie d'entre eux, leur existence se confond avec celle des membres de la noblesse et des classes supérieures du tiers état auxquelles ils appartiennent par leur naissance.

Cela est vrai surtout au dix- septième siècle, où l'officier, la guerre terminée , s'allège facilement de la plupart de ses obligations militaires; longtemps il n'est pas astreint à l'uniforme, il en prend à son aise avec la discipline. Il a les qualités et les défauts de son métier. S'il est intrépide à la guerre,

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il est impérieux et quelquefois violent pendant la paix. Un auteur du temps de Henri IV disait que toutes les fois qu'un plébéien s'était fait un nom dans les armes, il devenait insolent et voulait commander dans sa maison à ses parents, à ses frères et à tout le monde ' . L'officier avait trop souvent été la terreur des bourgeois et des manants pendant les guerres de religion et la Fronde. Sans pouvoir dompter complètement son humeur querelleuse, Louis XIV l'assujettit à une discipline plus étroite; il lui imposa un caractère à la fois plus militaire et plus subordonné; limitant son autorité aux hommes qui dépendaient immédiatement de lui, il s'efforça de lui enlever tout pouvoir administratif comme toute influence politique.

Gouvernant la France avec ses conseils et ses ministres, le roi soumet l'armée à des lois plus exactes; il veut qu'elle serve l'État et non qu'elle le domine. La robe, l'église, la finance sont admises au pouvoir; les hommes de guerre en sont écartés. Jusqu'au milieu du dix- huitième siècle, les ministres ou secrétaires d'État de la guerre furent choisis, non parmi les officiers, mais parmi les conseillers

1. Philippi Honorii de Rcgno gallico. Respublica Gatliœ, |>. 524.

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d'État et les intendants, non parmi les nobles de vieille souche, à qui étaient presque exclusivement réservés les grades supérieurs de l'armée, mais parmi les bourgeois anoblis par leurs charges ou par celles que leurs pères avaient exercées. Louvois avait commencé sa carrière dans les bureaux de son père, Le Tellier, qui lui-même avait débuté par être maître des requêtes; Chamillard, Voisin, Le Blanc , Breteuil furent intendants de province avant d'être chargés du département de la guerre, à l'administration duquel leurs fonctions antérieures ne paraissaient pas les avoir préparés1.

Cette prédominance de l'élément civil sur l'élément militaire n'est-elle pas une application du principe qui tend à faire prévaloir le droit sur la force? Le souverain, en qui s'incarne l'idée de l'Etat, maintient la pondération des pouvoirs en les contenant réciproquement dans de justes limites. Son autorité s'appuie sur un ensemble de traditions et sur tout un système de hiérarchie sociale, qui la garantissent plus sûrement que la garde d'apparat qui veille aux portes de Versailles. Le roi est le pre-

1. Voir, à l'Appendice, page 309, la liste des ministres ou secrétaires île la "lierre.

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mier des oiliciers comme le premier des magistrats ; il ne porte ni l'uniforme militaire ni la robe de juge. Si dans les grandes occasions son habit ruisselle de diamants , ce n'est pas un costume spécial qu'il revêt, c'est l'habit tel qu'on le porte autour de lui , mais l'habit le plus brillant et le plus riche de tous.

Un des inconvénients de l'identification de l'État au souverain, c'est que tous les rayons de la gloire viennent pour le moment se concentrer sur le roi. Lui seul est en pleine lumière, et s'il sait récompenser les grands services militaires par des grâces et des paroles flatteuses dont le prix alors est inestimable, lui seul semble recueillir tous les honneurs de la victoire. Il figure au premier plan dans les tableaux de bataille ; sa statue seule est dressée sur les places publiques, tandis qu'aucune statue n'est érigée aux grands capitaines, tels que Gondé, Turenne et Villars, qu'aucune rue ne porte leur nom et qu'aucune inscription de ces rues ne rappelle les grands et fiers souvenirs de Rocroi, de Denain et de Fontenoy.

Au milieu du dix-huitième siècle, sous l'influence de phénomènes nouveaux tels que l'affaiblissement

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du droit monarchique et la prédominance de l'influence militaire dans une nation voisine, cet état de choses se modifia. Les magistrats furent remplacés au ministère de la guerre par des officiers généraux. On crut conjurer les premiers revers de la guerre de Sept ans en confiant à un soldat estimable, le maréchal de Belle-Isle , l'administration militaire. Il n'empêcha pas les désastres de suivre leur cours. Ses successeurs jusqu'à la Révolution appartinrent tous à l'armée; ils s'efforcèrent pour la plupart, notamment le duc de Choiseul, de la réorganiser d'après des principes conformes aux nécessités de l'époque et capables de lui rendre sa solidité un instant ébranlée 1 . Ils préparèrent pour elle le rôle qu'elle devait jouer à la suite de la Révolution, où, toutes les traditions ayant péri, il ne reste debout que la force sous ses deux formes les plus tangibles, la force du nombre et la force des armes. Ce sont elles que l'on place trop souvent au-

1. L'ordonnance do 1788, dit un écrivain militaire, constitua une excellente armée, avec laquelle la Révolution allait tenir tête à l'Europe coalisée. C'est le cas de dire : Sic vos non vobis. La Révolution eût été vaincue par l'Europe sans l'armée de Louis XVI, sans l'excellente cavalerie de Choiseul, sans l'artillerie de Gribeauval. (Dussieux, L'Armée en France, t. II, p. 356.)

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dessus du droit, et comme l'armée est de nos jours le symbole le plus élevé de la force, les souverains des plus vieilles monarchies de l'Europe semblent lui rendre hommage en revêtant l'uniforme d'officier général, dans toutes les circonstances officielles où ils éprouvent le désir d'attester leur autorité par le signe visible du costume.

Jamais, malgré les progrès de la démocratie, des sciences et de l'industrie, l'armée n'a semblé appelée à jouer un rôle plus décisif que de nos jours. Plus que jamais, elle parait la suprême raison des peuples; on dirait qu'elle surtout est appelée à trancher les problèmes du présent et de l'avenir. Le rôle des officiers a-t-il grandi avec ce nouvel état de choses? Pendant longtemps, à la suite de l'épopée du premier Empire, la popularité les entourait de ses faveurs; le théâtre les exaltait; on prodiguait leurs noms aux rues et leurs statues aux places publiques. Le (lot montant de la démocratie non moins que les revers de la guerre ont atténué cet enthousiasme, sans diminuer pour l'officier moderne l'importance de son rôle et l'utilité de sa mission.

L'officier d'aujourd'hui ne sent plus, comme celui

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d'autrefois, son autorité soutenue par la hiérarchie sociale; mais il sent qu'elle l'est encore par la hiérarchie de l'armée, qui dans son ensemble et ses détails a conservé les formes et les principes de Pancien régime. Il doit au corps solide et puissant dont il fait partie son rang et son prestige. Il ne les doit plus, comme sous l'ancien régime, à sa naissance ni à sa fortune; il n'est plus appelé, comme au moyen âge, à donner à ses hommes l'exemple d'une force physique supérieure; mais, plus que jamais, il est nécessaire qu'il sache imposer l'obéissance et la confiance, par la supériorité de la science, du sangfroid et des qualités morales.

L'officier de l'ancien régime ne saurait sous tous les rapports être présenté comme un modèle. En considérant les conditions matérielles et morales de son existence plutôt que ses côtés professionnels et techniques, nous avons essayé d'en esquisser un portrait fidèle, sans dissimuler aucun de ses défauts et de ses vices. Et pourtant, que de qualités aimables, fières et brillantes les rachetaient et les faisaient oublier! Parmi les types de l'ancienne France que nous avons étudiés, il n'en est point qui réponde mieux aux instincts hardis, chevaleresques,

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nobles, généreux de notre race; il n'en est point qui ait contribué davantage au prestige de notre histoire. Pour saisir l'âme au même point qu'elle intéresse l'esprit, l'histoire a besoin d'une part de poésie. Les officiers ont apporté un large contingent à cette poésie qui se dégage des faits, en continuant l'épopée des chevaliers du moyen âge dans des siècles moins ardents, où la force des armes n'était plus regardée comme le jugement de Dieu dans ies querelles particulières, mais restait, comme elle reste encore fatalement, le dernier recours du droit pour les peuples et les rois.

Ce qui distingue de la société moderne la société telle que l'avait formée le moyen âge, c'est que celleci était divisée en classes qui chacune avait sa fonction spéciale. Le clergé priait, la bourgeoisie interprétait les lois, faisait le commerce, administrait ; le peuple, composé d'artisans et de laboureurs, travaillait des mains; quanta la noblesse, elle ne connaissait d'autre métier que celui des armes. C'est h ses armes qu'elle devait sa prépondérance; c'est par elles qu'elle voulait la garder. Elle ne possédait pas seulement l'autorité que donne la tradition; elle avait celle que t. n. 1

la force acquiert et conserve. Le noble, au moyen âge , est un homme bardé de fer, à peu près invulnérable; s'il tombe sur un champ de bataille, comme Philippe Auguste à Bouvines, les ennemis frapperont en vain à grands coups d'épée sur sa solide armure, sans parvenir à l'entamer ou à la disjoindre. Sa demeure est entourée de murs et flanquée de tours; sa porte est défendue par une herse et par un pontlevis. Capable de défendre son pouvoir et sa personne contre ses inférieurs aussi bien que contre ses supérieurs, il sait que c'est dans la force de ses armes défensives et offensives que réside la garantie de ses privilèges et de ce qu'il aurait pu appeler sa liberté. Aussi l'on conçoit l'importance qu'il attache au développement des forces physiques; elles priment chez lui la culture intellectuelle, dont il n'a que faire et qu'il laisse aux clercs et aux légistes. Il faut qu'il ait assez de vigueur pour supporter une carapace d'acier d'un poids considérable, pour manier une lourde masse d'armes ; il faut aussi qu'il ait une âme intrépide, qu'il sache recevoir les coups sans s'émouvoir, aussi bien que les porter avec force et adresse. Qu'il aille se battre avec les enfants des manants de son village, quitte à en revenir éclopé et meurtri, tout est pour le mieux, si, comme du Guesclin, il en rapporte l'ardeur pour de nouvelles luttes et le désir de se signaler dans de plus nobles combats. L'éducation d'un gentilhomme consiste surtout à fortifier

le corps et le courage. A quoi passent leur temps le jeune duc d'Angoulême , qui sera plus tard François Ier, et son compagnon Robert de la Marck, le futur maréchal de Fleuranges? Ils tirent à l'arc, jouent à la balle , à la grosse boule ; ils construisent de petits châteaux , où ils « s'assaillent l'un l'autre » tellement qu'il y en a souvent « de bien battus et frottés. » Assaillants et défenseurs de ces bastillons improvisés combattent même à coups d'épée ; quelques-uns d'entre eux en sont « affolés, » c'est-à-dire blessés. Plus tard, ils se livrent à des tournois de tous genres; ils ne font que jouter « au vent, à la selle dessainglée et à la nappe. » Et Fleuranges s'extasie sur une pareille éducation : « Et croy que jamais prince , s'écrie-t-il , n'eut plus de passe temps et ne fut mieux endoctriné que madame sa mère l'a toujours nourry *. »

A ces exercices violents, on acquiert une force corporelle qui constitue une supériorité dont le prestige ne saurait être méconnu par le vulgaire. Lorsque Henri VIII et François Ier se rencontrent au camp du Drap d'or, ils n'éblouissent pas seulement les yeux parla magnificence de leurs cours, ils émervei lent les esprits par leur supériorité dans les tour-

1 . Mc'moires de Fleuranges, ch. ni. — On trouvera des détails analogues et non inoins curieux dans le chapitre vu de la Vie du maréchal de Boucicaut, intitulé : « Cy devise les essais que Roucicaut faisoil de sou corps pour soy duire aux armes. »

nois. Ils montrent môme leur force en luttant corps à corps, par manière de badinage ; Henri VIII saisit François Ier de ses fortes mains, et cherche à le renverser; mais François, plus adroit, lui donne un croc en jambe et V « abat tout à plat l. » Il faisait honneur à la doctrine dont sa mère l'avait nourri. Henri II excella de même dans tous les exercices du corps, et trouva la mort dans un de ces passe-temps violents qui furent si longtemps à la mode. Le temps n'était pas encore venu où le prince, dépouillé d'une cuirasse que le boulet doit rendre inutile, se plaindra <( de sa grandeur qui l'attache au rivage. » Le prince du moyen âge est un soldat, qui combat au premier rang et donne l'exemple de la vigueur et de la valeur; le prince du dix-huitième siècle est un stratégiste, qui, comme le maréchal de Saxe à Fontenoy, peut diriger la bataille et forcer la victoire sans quitter sa calèche.

Mais la noblesse, surtout la petite noblesse de province, qui n'a pas d'autre vocation que celle de la guerre, conservera le goût des exercices violents, et les préférera presque toujours à l'aridité des études littéraires. Si l'on peut citer au seizième siècle un Agrippa d'Aubigné, qui, à six ans, sait lire le latin, le grec et l'hébreu , et traduit à sept ans et demi le

1. Mémoires de Fleurangcs , chapitre lxvii. — Mignet, Histoire de la Rivalité de François Ier et de Charles-Quint , t. I, p. 254,

Crilo de Platon l, que d'autres se contentent du petit collège de la ville voisine et même de la modeste école paroissiale ! Beaucoup commencent leurs classes sans les terminer. Dès qu'ils sont en état de supporter la fatigue, leur père les emmène à la chasse, où ils apprennent les qualités d'un soldat : l'ardeur, la patience, l'adresse, le sang-froid, la marche, la fatigue. Avec quel plaisir ils prennent part aux jeux des manants : la houle, le tir à l'arc ou à la carabine, les quilles, tous jeux qui développent les muscles et le coup d'œil! Quelle joie et surtout quel orgueil, si le jeune nohle possède un cheval sur lequel il peut monter, galoper et franchir des obstacles. Le cheval , c'est , pour ainsi dire , le piédestal mouvant du gentilhomme, et les premiers titres de la noblesse et de l'armée dérivent de cet animal qu'on a lui-même qualifié de noble; chevaliers, écuyérs, connétables et maréchaux tirent leur nom du cheval et des soins qu'on donnait à cet utile et parfois superbe auxiliaire du guerrier.

Cette vie active , violente , quelque peu brutale , au milieu des paysans de la seigneurie paternelle, avait l'avantage de faire connaître le jeune seigneur aux manants, qui s'attachaient souvent à lui et le suivaient avec plus de confiance, lorsqu'il était appelé à la guerre. Lors des convocations de l'arrière-ban,

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