‹ La vie militaire sous l'ancien RégimeChapitre 2 sur 8 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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La guerre est l'un des plus grands et des plus saisissants problèmes de l'histoire. Dès qu'il y a eu deux hommes, il y a eu lutte, et le sang une fois versé n'a pas cessé de couler. En vain la loi morale a crié : « Tu ne tueras point, » en vain elle a poursuivi le meurtrier de ses malédictions et de ses châtiments. La nécessité, l'instinct fatal de l'humanité l'ont emporté. La loi mystérieuse qui porte les peuples à s'entre-détruire a pesé sur eux depuis qu'ils existent. Les progrès des temps et de la civilisation ont pu modifier les conditions et le caractère de la guerre; ils ne l'ont pas supprimée. Sans doute, comme aux époques barbares, la guerre n'atteint plus la population tout entière; la propriété, la famille, la personne du vaincu ne sont plus à la merci du vainqueur; la mort ou l'esclavage ne sont plus la conséquence de la défaite. Depuis le moyen âge, les querelles privées, les guerres de château à châ-

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teau, de ville à ville, ont cessé. Les conditions du recrutement et du service militaire se sont aussi modifiées suivant les temps, les régimes, les institutions et les mœurs. Tantôt ce service est intermittent et accidentel, tantôt permanent et régulier ; tous ou quelques-uns y sont assujettis; il est un privilège, un métier ou un impôt; les membres des classes inférieures en sont, suivant les circonstances, déchargés ou accablés. Il est demandée tous ou à quelques-uns; mais il s'impose comme une nécessité à la tribu, à la cité comme à la nation, parce que la défense est une des conditions de l'existence et qu'il faut à certains moments combattre ou se résigner à périr.

Si la guerre a été jusqu'ici inévitable, si les armées ont été indispensables aux sociétés, elles leur ont été plus ou moins onéreuses. Dans un État bien organisé, où la santé dépend de l'équilibre qui s'établit entre les fonctions de ses organes, l'armée n'absorbe point les forces vitales à son profit; elle soutient la vigueur du corps social sans l'épuiser. Le recrutement n'est ni arbitraire ni oppressif; le travail et la liberté en soulYrent peu; ses maux, comme ceux de ia guerre , sont limités. Le soldat

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ne donne son temps et son sang qu'autant que la nécessité l'exige, et les rigueurs inutiles de sa profession lui sont épargnées.

C'est un des côtés du problème que je veux examiner en le restreignant à la période connue sous le nom de l'ancien régime, qui s'étend de l'avènement de Louis XIII à la déchéance de Louis XVI. Depuis que l'armée permanente avait été substituée à la nation armée, quels étaient les devoirs et les obligations du soldat? Comment vivaient le soldat et l'officier? Comment le soldat, dont nous nous occuperons d'abord et à qui le présent volume sera consacré, était-il recruté, logé, vêtu, nourri, payé? Quel service lui était demandé, à quelle discipline était-il soumis? De quelle manière était-il traité par ses chefs? La condition des vétérans et des bas officiers, des valets et des femmes de soldats, l'état des hôpitaux, l'influence des aumôniers, autant de questions accessoires, qui, venant s'ajouter à l'étude des précédentes, nous permettront d'aborder l'examen du caractère militaire en paix comme en guerre. Nous verrons ensuite comment le soldat sortira du service par les congés, par l'admission aux invalides, par la désertion, et, pour terminer,

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après un aperçu sur les troupes étrangères au service de France, nous essayerons, en retraçant rapidement la condition des soldats des autres nations de l'Europe, de faire apprécier celle de nos soldats.

Pour y parvenir, il est nécessaire de tenir compte de l'influence de la profession, des mœurs et des institutions. Dans tous les temps, le soldat a eu ses qualités et ses vices propres, qualités et vices inhérents au genre de vie qu'il mène, aux périls qu'il affronte, aux fatigues qu'il endure. Partout et toujours, la similitude des actes a produit des effets analogues, que les mœurs et les institutions peuvent modifier, mais non détruire complètement. Au

dix-huitième siècle, les mœurs sont plus douces qu'au dix-septième; elles le sont plus au dix-septième qu'au seizième; mais la guerre a toujours ses excès et ses misères, même si les mœurs parviennent à les atténuer. Les lois ne sont pas parvenues à obtenir le degré d'équité qui doit être leur but; mais des efforts réels ont été faits pour atteindre le mieux, pour entourer le recrutement de garanties qui en assurent l'indépendance, pour ménager le sort du soldat, pour garantir ses droits et assurer son exis-

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tence en cas de blessure ou de vieillesse. L'État a cherché à le faire vivre dans les conditions les plus acceptables avec une solde précaire, avec les exigences d'un contingent considérable, de telle sorte que son sort ne détournât pas du service ceux qui étaient tentés d'y entrer.

L'étude de la condition personnelle du soldat présente des difficultés particulières. Laissant de côté l'organisation générale de l'armée, les lois qui en régissent l'ensemble, il faut pénétrer dans les détails, dans les recoins obscurs que l'histoire ne connaît pas; il a fallu chercher dans les écrits de tout genre, dans des recueils spéciaux comme celui deCangé, à la Bibliothèque nationale, dans les mémoires, dans les ordonnances, des traits épars pour les grouper et en former l'image que nous cherchions à dégager. Les archives du ministère de la guerre surtout nous ont fourni une importante moisson de documents, que nous avons pu réunir en glanant dans leurs registres et leurs cartons. Les plus précieux de ces documents, outre les trop rares rapports d'inspecteurs généraux, ont été les mémoires envoyés par les officiers aux ministres pour demander les réformes qu'ils ju-

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geaient nécessaires. Seulement ces mémoires, afin de mieux parvenir à leur but, ont peut-être trop insisté sur les abus qu'ils voulaient faire supprimer, et par conséquent montré la condition du soldat sous un aspect trop sombre. C'est là une des grandes difficultés que présente l'étude du passé. Ce que l'on remarque, ce que l'on recueille, ce que l'on met en relief, ce sont les faits qui ne se produisent pas tous les jours, les faits par conséquent exceptionnels, comme les actes de force ou de violence, les défauts, les travers et les vices; les faits journaliers, conformes à l'ordre régulier des sociétés et des individus, ne se mentionnent pas, parce qu'il semble inutilede le faire, et cependant ils constituent l'état normal de la vie publique ou privée. Il est possible que, dans le portrait que j'ai voulu tracer du soldat d'autrefois, les traits défavorables que j'ai observés aient été en plus grand nombre que les autres et qu'ils aient donné à l'image plus d'ombre que le modèle n'en avait dans la réalité. D'un autre côté, on ne peut se fier absolument aux renseignements qu'on tire des ordonnances. Cellesci ont souvent les meilleures intentions du monde; mais que sont les intentions, si l'exécution en est

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impossible? Pour ne citer qu'un fait, l'alimentation du soldat, d'après certaines ordonnances, était plus que suffisante; mais la solde qu'il recevait lui permettait-elle de se procurer la quantité et la qualité prescrites? L'ordonnance a besoin d'être contrôlée par les faits, et le contrôle n'est pas toujours à notre portée.

Et pourtant le portrait vaut la peine d'être tenté. C'est celui de ce soldat vaillant qui a été l'instrument solide, léger et bien trempé de la grandeur de la France depuis Rocroy jusqu'à Fonlenoy. C'est celui du soldat de Condé, de Turenne, de Yillars, du maréchal de Saxe et de Rochambeau. Comme l'a dit Albert ï)uruy, dans son étude sur VArmée royale en 1789, « on se sent un peu plus Français » en revivant dans ce vieux temps plein de gloire et d'honneur. Évoquer les cavaliers et les fantassins de nos anciennes armées du dix-septième et du dix-huitième siècle, n'est-ce pas faire un rêve consolant et superbe, comme celui qu'un peintre contemporain a retracé lorsqu'il nous montre les fiers bataillons de la République et de l'Empire défilant, dans les brumes du ciel, aux regards de nos jeunes soldats endormis?

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Le spectacle du passé est souvent une espérance pour l'avenir; mais s'il est permis de dire que nos fils seront dignes de leurs pères, est-il vraisemblable de penser qu'ils souffriront moins qu'eux des maux de la guerre? Avec quelle ardeur ne doit-on pas souhaiter que la civilisation, dans sa marche ascendante, parvienne à les limiter et à les restreindre ! Combien en effet ses efforts seraient vains, combien stériles seraient les progrès de la science dont nous sommes si fiers, s'ils n'avaient pour résultat que de multiplier et de rendre plus terribles les moyens de destruction, que d'exposer à leurs ravages un plus grand nombre d'hommes, et de donner aux engins de la guerre une puissance de rapidité, de précision et de dévastation qu'ils n'avaient jamais eue !

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