LES SOLDATS
Le recrutement et la composition d'une armée sont toujours en rapport avec l'état politique et social d'un peuple et la force militaire des peuples voisins. Au moyen âge , la nation n'était qu'une agglomération d'individualités ou de communautés ne dépendant les unes des autres que par des contrats entraînant une réciprocité de droits et de devoirs. Chacun était armé pour sauvegarder ses droits , qui n'étaient autres que ses privilèges. Les villes comme les châteaux étaient fortifiés. Tous les habitants, dans la mesure de leur rang et de leurs ressources , de-
vaient le service militaire défensif ; dans certains cas, ils étaient obligés de suivre le seigneur et le suzerain à la guerre, mais pour un temps et souvent pour une distance limités. Les expéditions lointaines n'étaient qu'exceptionnelles; elles se faisaient avec un petit nombre de troupes, qui en dehors des chevaliers, étaient surtout composées de salariés et d'étrangers. Tout est organisé pour la défense, défense du foyer seigneurial ou bourgeois , du château ou du bourg ; rien pour l'attaque. Si le roi ou le duc veut faire une expédition agressive, il ne peut compter que sur un concours limité ; s'il veut poursuivre une expédition lointaine, le sujet n'en subit les conséquences que par l'augmentation des impôts ; on ne le force pas à donner son sang; on n'exige que son argent.
L'état féodal subsiste sous ce rapport au commencement du règne de Louis XIII. La France présente encore le spectacle d'un sol hérissé de forteresses , villes et châteaux aux murs crénelés et flanqués de tours. Pas de bourgade un peu importante , qui n'ait sa ceinture de remparts et ses portes solides ; pas de gentilhommière qui n'ait ses tourelles , ses fossés, parfois son pont-levis. Derrière les remparts des villes, sous la voûte de leurs portes, les bourgeois armés; à l'intérieur du château, en cas de péril, les manants assujettis au droit de guet et de garde, veillent à sa défense. Avec un pareil système, l'invasion rapide
d'un pays est à peu près impossible. Si la guerre de cent ans a pu amener la conquête d'une partie du royaume, c'est que le roi d'Angleterre était déjà maître par le droit féodal d'une partie de ses provinces ; c'est qu'il devait trouver des alliés tels que le duc de Bourgogne. Mais à partir de cette époque , le sol français, sauf de rares exceptions qui portent uniquement sur les provinces frontières, conserva son inviolabilité jusqu'à notre siècle.
On ne voit généralement dans l'histoire que les faits les plus en saillie. On ne parle guère dans les annales que des troupes actives, composées de bandes recrutées à l'intérieur et à l'étranger pour les besoins de la guerre ; on passe sous silence la nation armée, qui se tient, dans l'ombre, derrière ses remparts. Tous ces bourgeois, armés de manières diverses, hommes de fer ou de pourpoint, archers ou arquebusiers, ne font de bruit que dans l'enceinte de leur cité; leurs tambours n'en sortent guère, et leurs mousquets ne partent d'ordinaire que sur les champs de tir. L'histoire en parle rarement , parce que leur rôle est passif, et que rares furent les circonstances où l'on eut à faire appel à leur courage. Mais alors il ne faisait pas défaut ; les prêtres et les religieux ' , les femmes mêmes , comme à Beauvais et à Montau-
1 Yicomle d'Avenel, Richelieu et la Monarchie absolue, t. III. 1>. 329.
Lan 1 , aidaient les bourgeois à repousser les assauts ; car on n'ignorait pas que si les ennemis triomphaient, ce n'était pas seulement l'indépendance de la cité qui succomberait, mais que la vie, la propriété des habitants, l'honneur même des femmes , ne seraient pas respectés par les vainqueurs.
Pendant tout le dix-septième siècle, les milices de certaines villes avaient un air tout à fait militaire'-. Un Italien est surpris, sous Henri IV, du « spectacle admirable » que présentent 5,000 bourgeois de Lyon, parfaitement équipés avec de superbes armes, faisant la haie sur le passage d'un légat :î. En 1674, la milice de Chaumont reçoit l'arrière-ban, tambour battant, « de la meilleure grâce du monde ». A Sainte-Menehould , les bourgeois en armes, « rangés en aussi bon ordre que l'auraient pu être les troupes les plus aguerries » , sont passés en revue par le maréchal de Créquy , tandis que leurs tambours se font entendre de loin et que leurs concitoyens lancent des salves d'artillerie, du sommet des remparts de la haute ville 4. Bien que la déca-
1 Bassompierre, Mémoires, t. II, p. 337.
- Voir La ville sons Vancien régime, 2e éd., t. II, p. 22 à 54.
3 Gregori dlerni, Viaggio da Romaà Varigi del S. Cardinale de Fiorenza, man. Bibl. nationale, man. italiens, 692, fol. 42.
4 Relation de ce qui s'est passé à la convocation et voyage de l'arrière-ban en Allemagne, en 1674, par Claude Joly, f. 5 et 6. Manuscrit de la Bibliothèque nationale, ancien fonds français, 4573. — La milice de Langres est bien organisée et composéede bourgeois quipassentpourgens de cœur. {Mém. de deux voyages en Alsace, par de L'Hermine, p. 23".)
dence des milices urbaines ait commencé , vers le milieu du siècle de Louis XIV , avec le démantèlement des villes de l'intérieur1, plusieurs villes conservèrent jusqu'au dix-huitième siècle le privilège, jadis si précieux pour elles, de défendre leurs remparts , mais qui pouvait leur paraître d'autant plus onéreux qu'il semblait de moins en moins utile.
Ces bourgeois armés étaient, à tout prendre , des soldats assez mal disciplinés. Un règlement de 1630 leur recommande « d'obéir unanimement, sans murmurer, sous peine de perdre le glorieux titre de soldat qui n'appartient qu'aux belles âmes; » il leur enjoint de tenir « leurs armes claires et nettes », et d'avoir toujours leur équipement en bon état 2. Mais comme ces milices ne coûtaient rien à l'État, celuici voulut même en établir dans les villes où elles n'existaient pas. Quand le roi créa en 1688 un port à Lorient, il n'y avait pas vingt maisons. Dès qu'il se fût formé une ville auprès de ce port, une compagnie de milice y fut organisée. 3 A Charleville, dont la fondation était également récente , on voulut en 1726 astreindre les habitants à monter la garde. €ette garde était une lourde charge dans des villes
1 La Ville sous l'ancien régime, t. If, liv. V, ch. I et IT.
2 Règles générales et statuts milita ires gui doivent être observez par les bourgeois de Paris et autres villes de France, à la garde des portes des dites rillcs et faubourgs, 1636, in-8°. Recueil Cangé, t. XXIII, Bibliothèque nationale.
3 Archives du ministère de la guerre, Adm. mil., 2619.
comme Metz, où elle était encore en 1711 confiée aux bourgeois. Ceux de Saint-Quentin devaient fournir chaque jour, sous Louis XVI , quarante-cinq hommes de garde , qui se faisaient remplacer, il est vrai, par des gagne-deniers [. A Cambrai, les bourgeois occupaient chaque jour les postes des portes lorsque la garnison était au camp2. Les bourgeois pouvaientmême être appelés, au dix-huitième siècle, à garder d'autres remparts que les leurs. En 17 VO, quatre cent vingt hommes des milices bourgeoises de Vannes et d'Auray furent amenés à Port-Louis pour remplacer une garnison composée des neuf compagnies de la milice de Chartres :i.
On sait que les villes avaient leurs arsenaux et
1 De Chabaud-Latour, Notice sur Ant. Chabaud, Mêm. de la Soc. académ. de St-Queniin, 1883, p. 366. — Au Havre, les bourgeois se faisaient remplacer moyennant six sous par garde, jusqu'à la suppression de la milice, qui eut lieu en 1783. (Guislain-Lemale, Le Havre sous le gouvernement du duc de Saint- Aignan, 1860, p. 254.)
2 En 1788, lors du camp de Saint-Omer, la milice bourgeoise se montait à 1.773 hommes. (A. de Cardenac, Hist. des milices bourgeoises de Cambrai, Mêm. de la soc. d'ém. de Cambrai, t. XL1I, p. 57.)
3 Lettre du 11 septembre 1740. Archives de la guerre. — Cette milice de Chartres n'était-elle pas la milice royale? — En 1735, Briançon est gardé par six compagnies formées chacune de 50 habitants des environs, armés par le roi et recevant une solde de 5 s. 6. d. comme les soldats de l'armée active. Ils furent licenciés au boutde cinq mois. Mais les milices briançonnaises peuvent être en quelque sorte regardées comme des milices régulières, comme celles du Roussillon, les milices boulonnaises et dunkerquoises ; on peut citer aussi, au commencement du règne de Louis XIV, les milices de la principauté de Sedan, qui comprenaient 3,380 hommes et étaient exercées tous les quinze jours pendant l'été. (Recueil Cangé, t. L et LV, Bibliothèque nationale.)
leur artillerie , comme les bourgeois avaient leur râtelier d'armes à feu ou cle jet, de hallebardes ou crêpées1. Les châteaux, selon leur importance, n'étaient pas moins pourvus d'armes. On est surpris de rencontrer, au dix-septième siècle , dans des châteaux d'une province où la féodalité avait d'ailleurs laissé peu de traces, des cabinets ou magasins bondés d'armures et d'armes. Ici, ce sont trente-trois paires d'armures garnies de cuissards et de brassards, dix-sept mousquets, vingt-trois arquebuses; là, ce sont, outre trente paires d'armures complètes et assorties de pied en cap, quatre -vingts mousquets, douze arquebuses et vingt-cinq hallebardes ; ailleurs , quarante armes à feu et un baril de cent livres de poudre. L'un cle ces châteaux renferme trente petits canons ; un autre en aligne six sur une terrasse destinée à la défense de sa porte d'entrée2. Dans les châteaux des princes et des grands seigneurs, l'arsenal est autrement bien fourni. Le connétable cle Lescliguières, dans son vaste château de Vizille, a réuni « dix mille mousquets, six cents cuirasses, plus de deux mille piques et le reste' ». Le château de Joinville, appartenant au duc
1 L'armement des milices bourgeoises n'était pas uniforme. Dans la même revue, l'un a un fusil, un autre une épée nue. un autre un pistolet, d'autres des arquebuses ou des hallebardes, qu'ils tiennent de leur père. (Louis de Combes, Le service militaire en Bresse sous l'ancien régime, in-8°.)
2 L armement des nobles et des bourgeois au dix-septième siècle dans la Champagne méridionale, p. 2, 3.
;! Goelnitz, Ulysses Belgico-Gallicus, 1631, p. 4 il.
de Guise, renfermait en lG7k, des « salles pleines de cuirasses, de mousquets et d'autres armes l ».
Ces armes, lorsqu'elles étaient ainsi accumulées, ne servaient pas seulement pour la défense du château ; elles étaient aussi destinées à l'armement des compagnies et même des régiments que les seigneurs se chargeaient de lever en temps de guerre. Les grands personnages , comme le connétable de Lesdiguières, pouvaient presque équiper des corps d'armée , et l'on comprend que Richelieu ait voulu démolir les forteresses de l'intérieur, dont les arsenaux pouvaient servir à la guerre civile aussi bien qu'à la guerre étrangère. On toléra cependant la garde des châteaux par les paysans; ceux-ci trouvaient dans le corps de garde , non seulement des armes , mais, comme au château de Malicorne, des casaques ou habits de soldats, qu'ils revêtaient tour à tour, lorsqu'ils venaient s'acquitter de ce genre de corvée 2. En 1651, le duc de Luynes arme cinq à six compagnies de paysans, qu'il emploie à protéger un de ses châteaux et l'abbaye de Port-Royal , contre les attaques des gens de guerre 3.
1 Claude Joly, Relation... man. delà Bibl. nationale, f. 5.
- Legeay, Rech. hist.sur Malicorne, Bull, de la Soc. d'agric .de la Sarthe. — Lespaysans se rachetèrent souvent de l'obligation où ils étaient, démonter la garde au château ; ainsi font en 1648 les habitants d'Argillières moyennant une redevance de 5 sols par ménage. (E. de Barthélémy, Revue de Champagne, t. XXIII, p. 285.)
3 Thomas du Fossé. Mémoires, publiés par F. Bouquet, t. I, p. 219 à 221.
Les paysans eux-mêmes ont souvent des armes chez eux. Aux deux derniers siècles, il est peu de cultivateurs en Champagne qui n'aient suspendu au manteau de leur cheminée un vieux mousquet ou un fusil de qualité médiocre *. Près de Sedan , en 1646, les manants gardent leurs bestiaux, le fusil sur l'épaule 2. En 1654, dans le Périgord, les paysans de dix-huit villages, qui s'étaient soulevés pendant la Fronde , font leur soumission au roi ; ils sont passés en revue, portant des armes de toute espèce, mousquets, épées, dards, javelots, faux, leviers et gaules3. Aux époques d'invasion, les habitants des campagnes tournent les armes qu'ils possèdent contre l'ennemi dont les violences les exaspèrent, contre les troupes qui les pillent 4. Des ordonnances royales, sous Louis XIII et sous Louis XIV, les encouragent ou les autorisent à repousser la force par la force5. En 1651, un paysan réunit ses voisins, établit son quartier général dans les bois, protège les villages environnants, et sous le nom de capitaine Sauvegrain , inspire la terreur aux gens de guerre (;. En 1657, d'autres attaquent
1 La vie rurale sous V ancien régime, T éd., p. 26.
2 Joly, Voyage fait à Munster en Westphalie, p. 13. 14.
;î Loret, Muze historique, t. I, 524, t. II, p. 327. Voir aussi t. I, p. 216.
4 A. Ledieu, Deux années d'invasions en Picardie, p. 77, 104.
5 Ord.' du 30 juillet 1645, 17 mai!647, etc. (Recueil Cangé, t. XXVII,