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CINQUIÈME RÉGIMENT DE FRANCE, EN GARN. AU HAVRE DE GRACE

De par le Roi et Msr le Duc de Cosse, Gouverneur de Paris.

Ceux qui voudront prendre parti pour ledit Régiment, s'adresseront avec confiance à M. Pajet, sergent aud. Régiment, qui leur donnera de bons engagemens, congé au bout de huit ans ; il récompensera généreusement ceux qui lui procureront de beaux hommes. Il reçoit les jeunes gens à 5 pieds un pouce et à 5 pieds d'espérance. On a besoin de sujets pour la compagnie de volontaires détachés, tels que Fraters, Tailleurs, Chirurgiens, elc, où ils s'avanceront par leurs talents.

Le sieur Pajet est logé place de Grève, en face de la rue Jean de l'Epine, chez M. Rascinet, mardi, limonadier, au troisième sur le devant : et on le trouve au Café du Midi, sur le quai de la Fera Mr.

On sait que ce quai était à Paris le quartier général des recruteurs ou plutôt des racoleurs que l'on qualifiait au dix-huitième siècle de « vendeurs et de filous de chair humaine ». Les plus huppés y avaient leurs boutiques, au-dessus desquelles flottait un drapeau armorié qui leur servait d'enseigne. L'un d'eux même avait fait écrire sur sa porte : « Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. » Rien n'est plus pittoresque et plus populaire que le type du racoleur. Les gravures , le théâtre , les écrits de tout genre nous le montrent, le chapeau à plumes sur l'oreille, l'épée sur la hanche, le verbe haut, la figure souriante, appelant à haute voix les jeunes gens, les prenant sous le bras, les invitant à venir boire avec lui1. Hardi et insouciant, insolent et madré, audacieux et retors, non seulement il n'apporte pas, dans l'exercice de sa commission , « cette franchise et cette délicatesse . qui , suivant un fonctionnaire 2, doit être l'apanage de ceux qui suivent la profession des armes ; » mais on le représente volontiers comme un ivrogne, un débauché, fréquentant les batteurs de pavé et les libertins, hantant les cabarets et les mauvais lieux3 , où il a le plus de chance de faire tomber dans ses filets ceux qu'il qualifie ensuite de

1 Mercier, Tableau de Paris, t. I, p. 85 à 88, t. X, p. 273 à 276. — Fournier, Hist. du Pont-Neuf, t. II, p. 227 à 233.

2 Lettre de 1764. Arch. de l'Aube, C. 271.

3 Le Soldat citoyen, 1780, p. 57.

« bons pigeonneaux l ». Comme lui et ses pareils savent s'adresser à la vanité , à la cupidité , à la gourmandise! Les jours de revue, ils entraînent dans les cabarets les jeunes gens éblouis et séduits par l'éclat des uniformes et le prestige des drapeaux. A certains jours, ils promènent dans les rues de longues perches chargées de volaille et de gibier, image trompeuse de la chère qu'on fait dans les régiments 2. Avec quel à propos ils savent profiter d'un moment de dépit ou de désespoir d'un artisan sans ouvrage, de l'étourderie d'un fils de famille. Toujours à l'affût, ils apportent dans cette chasse à l'homme toutes les ruses d'une chasse véritable.

La liberté a ses vices que ne connaît point la force. La force n'a pas besoin de feindre ni de tromper ni de corrompre, mais la force, même légale, est la négation de la liberté, et son vice est en elle-même. Le recrutement était libre; mais on avait souvent fait de l'enrôlement un art auquel la jeunesse étourdie échappait difficilement 3. Que de jeunes gens, après s'être laissé entraîner à boire avec des recruteurs, s'étaient réveillés, leur ivresse dissipée, après avoir signé un engagement sans s'en douter»! Que d'autres

1 L'Académie militaire, t. I, p. 152. — Réponse du soldat du régiment des gardes françaises, p. 22 ; à la suite des Loisirs d'un soldat.

2 Mercier, t. IV, p. 196, t.I, p. 86.

3 De la désertion, 1766 , p. 4.

'' Voir aussi la curieuse estampe de la bibliothèque Carnavalet, inli-

avaient été dupés d'une manière odieuse! Ici, comme dans la comédie de Vaclé, les Racoleurs, c'est un garçon coiffeur qui aliène sa liberté en croyant souscrire un billet pour une loterie l. Ici, c'est le fils d'un maître d'école, à qui le racoleur fait croire qu'il signe un papier qui doit l'exempter de la milice, lorsque ce papier est une formule d'enrôlement pour un régiment de dragons2. Là, c'est un campagnard qu'un recruteur déguisé en laquais de bonne maison conduit chez un faux grand seigneur, pour lui faire souscrire un acte d'enrôlement en lui persuadant qu'il s'agit d'un engagement domestique \ Ailleurs, des recruteurs prétendent qu'il suffit d'avoir bu avec eux à la santé du roi pour que l'on soit engagé. Quelques-uns vont plus loin; ils simulent une querelle; un jeune homme intervient pour l'apaiser , ils se tournent contre lui, le font arrêter et mettre en prison. On cite un sergent recruteur qui accuse de vol celui qu'il veut enrôler et le fait également incar-

tulée : le Double engagement ! Jcannot, en costume de paysan, est assis devant une table; il signe son engagement; un broc, un verre renversé sont près de lui. Le dragon qui le racole, lui met la main sur l'épaule; une femme, en coiffure extravagante de 1780, lui caresse le menton; une autre femme assise au premier plan tient à la main un verre.

1 Les Racoleurs, scène xvn et suiv.

2 1733, 1735. Arch. de l'Aube, C. 1064. — A Troyes, la plupart de ceux qui s'engagent sous Louis XV ne savent pas écrire et font une croix, devant témoins, au bas de leur engagement.

3 Mercier, Tableau de Paris, t. X,p. 274, 275.

cérer. Dans l'un et l'autre cas, le jeune homme est obligé de signer un acte d'engagement pour sortir de prison *,

La ruse et la fraude sont souvent accompagnées de violence. Quand le racoleur sent que sa proie va lui échapper, il n'hésite pas à l'intimider par des menaces, même à lui mettre le pistolet sur la gorge. A certaines époques, où la guerre en se prolongeant rendait les recrues difficiles, l'audace des recruteurs s'exerçait impunément. « Les marchés, disait-on en 1691, sont pleins de gens qui emmènent par force tous les gens qu'ils croient propres au service; la chose a été si loin que les paysans ne viennent plus à certains marchés2. » En 169i, un jeune paysan, est arrêté dans une rue de Troyes, par deux soldats qui le mènent de force à leur capitaine. Celui-ci lui glisse deux écus blancs dans sa poche, et lui fait entendre qu'il est engagé. Un autre paysan est assailli par cinq à six cavaliers, qui veulent le faire boire à la santé du roi et, sur son refus, disent qu'ils n'ont que faire de son consentement, lorsqu'il faut au roi

i Nougaret, Tableau mouvant de Paris, t. III, p. 275 à 283. — Paris, Versailles et les Provinces, t. III, p. 28} à 288. — 11 existait aussi un abus connu sous le nom d'engagement conditionnel, qui consistait à faire signer à un fils de famille un billet, avec la stipulation que s'il n'était pas payé à l'échéance le signataire serait assujetti au service militaire. Les parents rachetaient d'ordinaire ces billets à un taux usuraire. (Audouin, Hist. de l'administration de la guerre, t. III, p. 212.)

2 A. de Boislisle, Corresp. des contrôleurs généraux, I. I, n° 903.

5i CHAPITRE If.

des hommes de force ou de bonne volonté. En 1759, un autre se trouve sur la place du marché à blé, au moment où des soldats battent la caisse. Ils l'entourent en lui disant : « Mon ami, 53 écus, 100 écus. — Je ne veux ni de 50, ni de 100 écus, leur répond-il. Les soldats prétendent qu'il a demandé 100 écus, qu'il est engagé ; il résiste ; on le mène chez le lieutenant de la maréchaussée, on le menace de la prison; il s'intimide, et il signe j.

Des engagements ainsi extorqués étaient-ils sans appel, et ceux qui en étaient victimes étaient-ils toujours contraints d'en subir les conséquences? L'autorité civile ne pouvait-elle intervenir pour réprimer de pareils excès? Sans doute, un certain nombre de soldats malgré eux se résignaient à la destinée qui leur était faite ; sans doute, l'Etat, à de certaines époques, tolérait des violences dont l'armée profitait. « Présentement que le roi a besoin de soldats, écrivait Louvois en 1674-, ce n'est pas le temps d'examiner s'ils ont été bien ou mal enrôlés; il faut qu'ils demeurent dans les compagnies où ils se trouvent. » 11 voulait bien qu'on réprimât les friponneries , mais il n'hésitait pas à en profiter. « Si on voulait admettre les raisons de cette qualité, disait-il aussi, il ne resterait pas un soldat dans les troupes du roi, puisqu'il n'y en a presque pas un qui ne croie avoir

> Arch. de l'Aube, C. 1064. 1065.

LE RECRUTEMENT. 5 à

quelque bonne raison pour réclamer contre son enrôlement l. » Plus tard, on n'aurait pas parlé avec ce dédain de tout sentiment de justice. On avait de tout temps et à maintes reprises interdit les fraudes et les violences. Les intendants recevaient les plaintes et s'efforçaient de réprimer les excès2. En 169i, un officier est condamné à un mois de prison, pour avoir enlevé de force des paysans 3. Des ordonnances royales édictent des peines sévères contre ceux qui usent de surprise ou de menace pour imposer des engagements. Une ordonnance de 1760, visée par un règlement de 1778, les condamne au carcan et aux galères4. Cette ordonnance interdisant la séduction, la violence et la ruse, déclare que les fonctions des préposés aux recrues ne doivent s'annoncer que sur les dehors de la bonne foi, de la douceur, de la persuasion \ Si Ton ne se conformait pas toujours à de pareilles prescriptions, quelque peu naïves dans leurs honnêtes intentions, il n'en est pas moins certain qu'à

1 C. Rousset, Hist. de Louvois, I. 1, p. 183 ; t. II, p. i7S.

2 Roschach, Hist. du Languedoc, continuation, p. 510. — Inv. arch. Cdte-d'Or, C. 114.

:; Archives de la guerre. En exécution d'une ordonnance de 1692, qui casse en outre des officiers coupables de Aiolence dans les recrutements.

4 Ord. de 1692, 1716, de 1737, 1760-, règl. de 1778 (Ane. lois françaises); — du 20 juin 1788. (A. Duruy.) — 11 est interdit aux gardes françaises de taire le racolage, ni aucun engagement forcé. Ord. 1739, Recueil Cangé, t. LI.)

0 L. Mouillard, p. 20.

partir de la fin du règne de Louis XV, les répressions et surtout les annulations d'engagements frauduleux sont presque aussi nombreuses que les plaintes. On ne saurait même croire jusqu'à quel point est poussée la sollicitude ministérielle. 11 y a dans un dossier trois lettres du duc de Choiseul relatives à la réclamation d'un compagnon charpentier, à qui l'on a fait signer en prison son engagement; le roi l'annule et fait réprimander l'officier recruteur.

On pourrait citer bien des faits analogues. En 178ir un officier et son sergent sont condamnés à un mois de prison et sont renvoyés à leur régiment pour avoir voulu forcer la maison d'un homme qu'ils prétendaient avoir engagé. Un capitaine dans la légion de Gondé, blâmé en 1774, pour avoir fait emprisonner un tailleur de pierres, qui voulait s'opposer à ses violences, est condamné à lui payer une indemnité de 12 livres {.

Quelques recruteurs sont doublement coupables; ils ne remettent pas aux recrues la totalité de la somme qu'ils leur ont promise, et gardent la différence pour eux2. Ils se préoccupent plus de leurs intérêts que de leur régiment. Le cavalier La Jeunesse fait incarcérer un jeune homme qu'il veut engager, et ne le laisse aller qu'après avoir reçu de lui 12 livres , ses boucles

1 Archives de l'Aube, C. 271. — En 1777, le ministre écrit plusieurs lettres pour faire annuler l'engagement d'un cuisinier, (lbid., C. 1065.); 8 Vial, Doléances concernant l'état militaire, p. 5.

de souliers, de jarretières, et son agrafe de col, qui sont en argent. « Gomme ce jeune homme n'a que cinq pieds, écrit le subdélégué de Bar-sur- Aube , il est vraisemblable que l'engagement qu'on a voulu luy faire faire n'a été qu'un prétexte pour exiger de luy de l'argent et des effets. » Un autre racoleur extorque 48 livres à la famille d'un homme qui, sans témoins, avait mis sa croix au bas d'un engagement. « Son objet, dit le subdélégué, en parlant du recruteur, est moins d'acquérir des hommes pour le service du roi que de rançonner pour son profit les dupes qu'il peut intimider, à la faveur des engagements qu'il fabrique et des menaces dont il les appuie. » Comme il est coutumier du fait, le ministre ordonne de le mettre en prison, et, à sa libération, de le faire reconduire à son corps, de brigade en brigade l.

Dans les derniers temps, le métier de recruteur était devenu plus difficile que jamais, grâce aux précautions que l'on prenait pour assurer la liberté des contrats. L'engagement n'était définitif que lorsque la nouvelle recrue avait déclaré devant le subdélégué de l'intendant qu'elle l'avait signé sans contrainte.

Si le métier était pénible, il était parfois dangereux. Le dupeur pouvait être dupé. Obligé de pécher en eau trouble, de prendre des gens sans aveu, perdus de

i Archives de l'Aube, C. 271.

réputation et de dettes, des étrangers l, il était exposé à des déceptions et à des surprises. Il pouvait lui arriver de payer un à compte à des aigrefins qui disparaissaient aussitôt après avoir touché l'argent. Un pauvre chevau-léger, à qui arrive pareille mésaventure, est mis en prison; le ministre le fait relâcher, il est vrai, parce qu'il juge qu'il a agi de bonne foi. Il risquait aussi d'engager des déserteurs ou des soldats appartenant à d'autres régiments, comme il arrivait assez souvent malgré la sévérité de la répression '. Ni la menace de servir toute leur vie dans le régiment qu'ils avaient quitté, ni le rude châtiment des galères ou de dix tours de baguettes ne pouvaient arrêter les coupables :î. Quelques-uns s'enrôlent plusieurs fois sous des noms différents. En 1736, c'est un soldat que deux colonels se disputent, parce qu'il a été enrôlé dans le régiment de chacun d'eux. En 1748, le même individu, dans l'espace de trois mois, « s'engage à trois capitaines ''. »

1 Loisirs d'un soldai du régiment des gardes françaises, 17(>7, p. 50.

2 Archives de l'Aube, C. 271, 1082.

'■'• Ord. de 1715. Recueil Cangé, t. XXXI. — Arch. de la guerre, Police et discipline. — En 1729, un dragon est mis en prison, bien que sa mère eût donné 3001 pour le libérer du régiment où il avait servi quatre ans. (Ibid. adm., 2660.)

4 Arch. de l'Aube, C. 1064. — Des miliciens s'engageaient souvent, contre les ordonnances. Quand on les découvrait, on les mettait en prison et on les renvoyait dans la milice, à moins qu'ils ne se fussent fait remplacer. (Rec. Cangé.)

Il arrivait aussi que certains racoleurs étaient exposés à subir de mauvais traitements de la part des recrues ou de leurs amis. En 1779, l'un d'eux est battu dans un cabaret de petite ville ; ses assaillants sont condamnés à la prison et à l'amende. Nous verrons plus loin que d'autres sont assommés ou dépouillés parles recrues qu'ils conduisent à leur corps. Fallait-il s'étonner de leurs excès avec le peu de souci qu'on avait de leur moralité? Deux grenadiers à cheval, en 1758, avaient été chassés de leur corps pour avoir volé des colporteurs. Des officiers d'autres régiments s'empressèrent de leur proposer de les prendre dans leur compagnie '.

Le recrutement n'est point difficile sur le passé de ceux qu'il réussit à faire entrer dans l'armée. Jusqu'au règne de Louis XVI, on ne demandait aux engagés aucun renseignement sur leurs antécédents. On ne se préoccupait môme pas de s'assurer de leur identité. Aucun extrait des registres paroissiaux, qui tenaient alors lieu des actes de l'état civil, ne leur était réclamé. On s'inscrivait sous un faux nom, en donnant approximativement son âge; qu'importait d'ailleurs le véritable nom, puisque le soldat, en entrant au régiment, ne devait plus être connu et désigné que sous un nom de guerre ? Aucun certificat de chirurgien n'était exigé avant 1788 ; aucun exa-

1 Arch. de l'Aube, 0. 1080 et 1081.

men de révision n'avait lieu. Il arrivait même qu'on engageait des filles sans s'en apercevoir. En 1696, une fille , (( déguisée en homme, » avait « pris parti » dans une compagnie du régiment de Riez. Ses nouveaux camarades ne se doutèrent pas qu'ils avaient une femme dans leurs rangs; mais elle s'avisa de déserter, elle fut reprise, et ce fut alors que l'on s'aperçut de son sexe véritable. Grand embarras de la justice militaire. 11 paraissait rigoureux de la faire fusiller, et l'on écrivait au ministre : « Toutes les ordonnances contre les déserteurs ne faisant aucune mention des filles, je crois que votre intention n'est pas que la nommée Marie-Madeleine Mouron subisse d'autre peine que celle de la prison, pour avoir déserté j .... » En 1770, on découvrit une fille, qui servait en qualité de soldat au régiment de Solre; l'intendant de Haynaut la fit habiller aux dépens du roi et lui fit donner 15 francs pour lui faciliter les moyens de se retirer. Il fut approuvé par le conseil, qui ordonna cependant d'avertir cette fdle qu'elle serait fustigée si on la retrouvait clans les troupes 2.

1 Lettre datée de Saint-Omer, 28 mai 1696. Arch. de la guerre.

2 Arch. de la guerre, cart. Police et discipline. — Une fille, nommée Adélaïde Élié, servit comme matelot sous Louis XVI, fut blessée plusieurs fois, et faite prisonnière des Anglais, ne fut reconnue qu'à son retour en France. Le roi lui accorda la demi-solde des matelots. (Bérenger, Le Peuple instruit par ses propres vertus, 1787, 1. 1, p. 271.) — On parle dans un roman. d'une femme que tout un régiment a pris

Si les engagements des filles se faisaient par surprise, ceux des étrangers avaient lieu en pleine connaissance de cause. On avait considéré longtemps que le soldat combattait pour son capitaine, plutôt encore que pour son pays. L'étranger robuste et fidèle servait aussi bien dans les troupes du roi que le Français. Nous parlerons plus loin des régiments composés exclusivement d'étrangers ; mais dans les régiments nationaux, on les recherchait à un tel point qu'un édit de 1718 fut obligé d'en limiter le nombre. Tl fut défendu aux capitaines d'infanterie d'avoir dans leurs compagnies plus de dix soldats étrangers en temps de paix et de vingt pendant la guerre. Il leur était toutefois interdit d'engager des Irlandais, à cause des difficultés que les régiments irlandais, au service de la France, éprouvaient pour leur recrutement ' .

Les conditions physiques passaient , pour les engagements, avant les conditions morales. Les limites d'âge, lorsqu'elles furent fixées par les ordonnances,

pour un homme, excepté le sergent, et qui était connue sous le nom de Sans-Souci. (Bkmçay, par Gorgy, 1781), t. I, p. 100.) Voir plus loin la citation de la chanson de Manon de Nivelle.

1 Arch. de la guerre, adm. militaire, reg. 2619. — Celte ordonnance fut révoquée par celle du 28 mars 1730, qui défendit d'enrôler des étrangers, parce qu'ils étaient pour la plupart des vagabonds et des déserteurs qui ne s enrôlaient que pour déserter de nouveau. En 1733, on permit aux troupes qui servaient en Italie d'avoir cinq étrangers par compagnie. Les compagnies, en 1718, étaient de 69 hommes sur le pied de paix et de 87 sur le pied de guerre. (Recueil Cangé, t. XLVII.)

ne furent cependant jamais strictement observées; pour les recruteurs, on avait l'âge qu'on paraissait avoir. Il était défendu d'enrôler avant seize ans, avant dix-sept et dix-huit dans certains cas1. L'État luimême fermait les yeux, lorsqu'on prenait les jeunes gens avant seize ans. « Lorsqu'ils sont bien tournés, écrivait Louvois, il faut les laisser dans les compagnies, parce que quelques années après ils sont mieux en état de servir que les autres qui y entrent plus vieils 2. » Un officier général sous Louis XVI n'était pas de cet avis. « Le soldat de seize ans, disait-il, n'est pas assez fort, surtout en temps de guerre; malmené, il se dégoûte du service au bout d'un mois et songe à déserter :î. » Il y a cependant des enfants qu'une véritable vocation entraine et maintient sous les drapeaux. Un d'entre eux, âgé de treize ans et demi, est réclamé par ses parents; mais il refuse de quitter le régiment, et on le garde 4. Généralement, les jeunes gens âgés de moins de seize ans profitent de leur âge pour se dégager ou se laisser dégager. Un fils de marchand, un écolier qui sort du collège et n'a que quinze ans et six jours, voient ainsi résilier leur engagement. On abusait même de l'usage

1 Ord. de 1691 interdisant de recevoir dans les Gardes françaises aucun homme ayant moins de dix-huit ans. {Encyclopédie méthodique. Art mil., t. I, p. 50.)

2 Rousset, Ilist. de Louvois, t. I. p. 185.

3 Lettre de 1783, Archives de la guerre, cart. Police et discipline.

4 Archives de l'Aube. C. 1034.

qui s'était établi à ce sujet. En 1781 , un jeune homme s'était enrôlé plusieurs fois , en disant qu'il avait plus de seize ans; il prouvait ensuite qu'il ne les avait pas et recouvrait sa liberté. On finit par s'apercevoir de sa fraude, et on lui infligea quinze jours de prison '.

La plupart des recrues avaient en moyenne de vingt à trente ans. En 1776, on en fait soixante-cinq au régiment Mestre de camp général de cavalerie. Huit seulement sont âgés de moins de vingt ans ; en revanche, on en trouve deux qui ont trente-sept ans, un qui en a trente-huit 2. Dans les troupes régulières et provinciales, on prenait les hommes jusqu'à quarante ans; dans les Gardes françaises jusqu'à cinquante 3.

La taille était plus facile à apprécier que l'âge. Cinq pieds étaient, même pour l'infanterie, un mininum au dessous duquel on ne descendait guère. Cependant, pour les très jeunes gens dont la taille ne paraissait pas arrivée à son développement probable, on les admettait à moins. Le jeune écolier, qui s'était engagé à quinze ans et trois mois, n'avait que ï pieds 6 pouces. Dans ce cas, on escomptait « l'espérance » ou les probabilités de la croissance. Col-

1 Arch. de l'Aube, C. '064, 100r>.

2 Archives de la guerre, ad m. milit.. reg. 3707.

:t Encyclopédie méthodique, Art militaire, t. I. p. 50. Lord, de 176S interdit d'enrôler après 35 ans, en paix ; après 10 ans, en guêtre.

bert voulait que les recrues eussent de 4 à 6 pouces au-dessus de 5 pieds J. Le régiment de Champagne demandait de 5 pieds 3 pouces à 5 pieds k pouces. Dans les régiments de cavalerie, ce dernier chiffre était un minimum 2. Dans Mestre de camp général , en 1780, 2i6 hommes dépassent cette limite, et 62 mesurent de 5 pieds 9 pouces à 5 pieds 10 pouces ;!. L'ordonnance de 1760 tarifait à 5 livres la plus-value qu'un pouce de plus donnait à une recrue; mais dans la pratique, on donnait un louis par pouce 4. Ce que l'on recherchait le plus dans les recrues de la cavalerie, c'était l'apparence, c'étaient les qualités extérieures. Une comédie de Montfleury, la Fille Capitaine, nous montre un sergent qui se vante de ses recrues, et s'écrie :

Je n'en ai que dix-neuf; mais ils sont bien choisis. Ils sont, mordié, tretous aussi grands qu'une perche. Je les ai fait toiser moi-même dans la cour : Ils ont six pieds de haut et trois grands pieds de tour Et des barbes, morbleu ! qui les rendent plus graves... '6.

D'après un écrivain militaire, le cavalier doit être « bien face et bien quarré, et avoir de 5 pieds 5 pouces à 5 pieds 7 pouces 6. » Si Ion tenait moins que certains

1 Colbert, Correspondance, t. IV, p. 130, 131. — En 1768, le minimum est de 5 p. 1 pouce.

2 Foucault, Mémoires, p. 439.

3 Archives de la guerre, adm. mil., reg. 3716.

4 Art. 13 del'ord. du 27 déc. 1760. — Mercier, t. X, p. 273.

5 La Fille Capitaine, 1672, acte II, se. xin.

,; De la Porterie, Institutions militaires. 1754, p. 2.

princes d'Allemagne à la grandeur et à la corpulence, on s'attachait davantage à la mine, à l'élégance, à la beauté. Même pour la milice, on réformait des garçons pour cause de vilaine figure, de laide figure, de petite figure1. Certains inspecteurs généraux renvoient impitoyablement les hommes « bas » , plus propres à faire nombre qu'à embellir le régiment. Le marquis de Fénelon, en 172i, les juge surtout à la taille. « Si le régiment de Vaisseaux est très bon, c'est qu'il s'y trouve beaucoup de « jeunesse élevée. » Dans Gatinais, « le fond est des plus bas; il est plein d'hommes qu'on n'aurait jamais dû y recevoir. » La plupart des soldats de Languedoc « manquent de distinction ». En revanche, Bervick est « beau en hommes 2 ». Sur les trente-trois recrues que le régiment Mestrede-camp-générala faites, dans l'hiver de 1764-1765, « il y en a 2i qui sont beaux, dans lesquels il y a beaucoup de distinction, » écrivait-on en parlant des recrues au masculin, selon l'usage du temps, et trois autres sont petits, mais de jolie figure; je les ai marqués à revoir, parce qu'il y a apparence qu'ils grandiront. » Ce qu'on loue le plus dans les hommes, c'est d'être jolis et beaux; on fait l'éloge de ceux « qui sont de la plus grande distinction. » La hauteur ne suffit pas. « Quoiqu'ils aient la taille, écrit

1 Le Recrutement territorial sous l'ancien régime, p. 24. 3 Notes de l'inspection du marquis de Fénelon Recueil Cangé, t. LX.

le major Cherval en 1770, en parlant des hommes enrôlés par un capitaine de dragons, ce sont des figures et des tournures qui choquent. Je luy en ai mandé mon sentiment vivement. » Aussi, quand on peut les remplacer, n'y manque-t-on pas. Cherval écrit en 1731 qu'il attend de nouvelles recrues. « Ce quy fait, ajoute-t-il, que je veaie (sic) congédier plusieurs vilaines figures qu'il y a dans cette compagnie. »Et il dit aussi : « Tous les jours, on en présente des médiocres que je ne veux pas recevoir. Le régiment passe pour beau ; il faut soutenir sa réputation. »

Aussi ne regardait-on pas au prix pour avoir de beaux hommes. Cherval écrit à son colonel : « J'ai engagé deux hommes de 5 pieds 7 pouces qui coûtent d'engagement 660 livres... J'ai gardé le plus beau pour vous. Le prix est un peu fort. Il y aurait des capitaines qui auraient donné 400 livres à chacun. Je leur dois cette jutice, c'est à qui aura la plus belle troupe K » Plus tard, on n'aurait pas toléré de pareilles prodigalités. En 1780, dans le même régiment, on arrêtait le prix des recrues à 201 livres par homme, vu leur bonne tournure, mais' en recommandant de

1 Archives de la guerre, adm. mil., reg. n0S3G34, 2660. — Les officiers de cavalerie sont riches, dit un mémoire conservé aux mêmes archives; ils ne laissent que des rebuts aux officiers d'infanterie. — Cherval écrit aussi à son colonel le 26 avril 1731 : « J'espère que vous serez content de la beauté de votre régiment tant pour les hommes que pour les chevaux. »

portera cette dépense une plus grande économie1. On allouait aux colonels seulement 100 fr. par homme ; mais cette somme étant insuffisante, on était obligé de prélever le surplus sur les appointements des officiers. Ce prélèvement ne pouvait empêcher l'émulation, l'amour-propre, la coquetterie des chefs qui mettaient leur fierté à avoir les plus beaux soldats. On attribuait à la concurrence que faisaient naître les officiers de semestre, surtout les officiers de cavalerie, plus riches que les autres, l'excessive cherté à laquelle le prix des engagements avait été porté à de certaines époques 2. Dans l'infanterie même, certains capitaines recherchaient les grands soldats, et le ministre était obligé de leur rappeler qu'il valait mieux tenir leurs troupes au complet que de « les mettre sur un pied de beauté et de hauteur qu'on ne pouvait pas soutenir [dans toute l'infanterie ! ». Les prix d'enrôlement variaient suivant les temps, la qualité des hommes, les armes et les pays. Les cavaliers coûtaient plus cher que les fantassins. Au milieu du dix-septième siècle, on donne 8 écuspar fantassin, 200 livres par cavalier 4. On faisait des recrues

1 Arch. de la guerre, Adm.. 2G75, 371G.

2 Archives de la guerre, Doc. généraux, cart. II ; Cad. Police et discipline, 1770-90.

3 Lettre du 31 décembre 1714. Recueil Cangé, t, LX. — En 1724, on défend aux meslres de camp de se défaire de bons soldats pour garder « les plus élevés ». (lbid., t. XLIII, p. 20.)

4 Caron, Le Tellïer, p. 20.

aux enchères et au rabais. On en avait souvent pour son argent. Le marquis de Sabran, en 1729, a trouvé des soldats à bon compte; s'il en a trois qu'il a payés 100 fr., cinq ou six 60 fr., la plupart lui ont coûté 30 fr. et 0 fr. ; il en a même trouvé pour rien ; mais 17 d'entre eux n'ont pas tardé à déserter, et il a été obligé d'en renvoyer beaucoup d'autres. D'ordinaire, ce n'était pas la parcimonie des officiers qui était signalée '; on était plutôt obligé de limiter les prix; on défendait de promettre une solde supérieure à celle que fixaient les ordonnances. Dans les derniers temps, il était interdit de donner plus de 92 livres, y compris le pourboire de 30 livres 2; mais dans la pratique, on dépassait ce chiffre. Le fils d'un aubergiste s'engage en 1788 dans le régiment Colonel général, « dont l'uniforme lui plait singulièrement, » moyennant 30 écus et 150 livres de pourboire ; on lui promettait, en outre, une haute paie de k sous par jour 3. Il ne pouvait y avoir de règle absolue, parce que le soldat était une sorte de marchandise, dont la valeur et le prix dépendaient des circonstances.

1 Rapport de l'Inspecteur sur le régiment de Saint-Simon. Recueil Cangé, t. LXI.

2 Ord. du 20 juin 1714. Recueil Cangé. — Encyclopédie méthodique, Art militât. II, p. 253. Le ministre écrit en 1772 que le prix des recrues ne doit pas dépasser 151. (Arch. de la guerre, adm.mil., reg. 3081.) L'ordonnance de 1768 les lixe à 301 non compris les pourboire. — Dans cinq régiments de cavaliers, de 1764 à 1768, le prix des recrues varie de 78 à 95. (Ibid., 3712.)

3 Archives de l'Aube, C. 271.

Jl était aussi en rapport avec la durée de l'engagement. Quand celui-ci ne dépassait pas six mois, comme sous Louis XIII J, on conçoit que la prime aft été minime. Sous Louis XIV, la durée du service était de trois ans, puis de quatre 2 ; elle fut portée à six, sous Louis XV, puis à huit3. Mais lorsque le temps de service était de six ans, il arrivait qu'on y restait environ douze ans, les libérations n'ayant lieu que par la délivrance annuelle d'un certain nombre de congés d'ancienneté. « On a trouvé que c'était contre la bonne foi, observe l'officier qui rapporte le fait; mais comme on le savait, il n'y avait plus d'injustice4. » Cet étrange raisonnement n'empêche pas que, grâce aux progrès des sentiments d'équité, l'État ne se soit honoré en renonçant à des prolongations arbitraires, que l'intérêt de l'armée pouvait expliquer, sans les excuser.

Sous le règne de Louis XVI, la plupart des abus et des excès du recrutement avaient disparu. Les garanties les plus sérieuses étaient exigées pour les engagements par l'ordonnance de 1788 3. Le senti-

1 Règlement pour l'infanterie de 1622. Recueil Cangé. Bibliothèque nationale.

- De Guignard, l'École deMars,ÏJ25, 1. 1, p. 135. — Ord. du 28 ocl. 1666. (Rousset, t. I, p. 184.)

3 Ord. du l'1 janv. 1768, art. 13.

4 Mémoire de 1788. Arch. de la guerre.

5 Celte ordonnance du 20 juin 1788 exige : 1° un engagement imprimé et signé ; 2° le signalement; 3° des renseignements sur les antécédents; 4° un certificat de chirurgien ; 5e la ratification de l'engagement.

ment de la justice pénétrait de plus en plus dans l'application de la loi. C'est souvent au moment où les institutions atteignent le plus haut degré de perfection dont elles sont susceptibles, qu'elles sont destinées à disparaître.

Aussi est-il à remarquer qu'en 1789 ce n'est pas contre le recrutement de l'armée que Ton s'élève, mais contre celui de la milice. La passion de la liberté exaltait alors tous les esprits, et l'on ne concevait pas de contrainte plus intolérable que celle qui consistait à assujettir des jeunes gens par la force à un métier qui, pour être honorable, n'en était pas moins souvent ingrat, pénible et périlleux. On supprima donc le tirage au sort et l'obligation de la milice, mais ce fut pour les remplacer bientôt, sous l'empire de la nécessité et sous l'influence égalitaire qui prévalait, par les réquisitions et par la conscription, qui prirent plus d'hommes en une année que les milices n'en avait levé en vingt ans.

Le jeune homme a signé son engagement. Il entre dans une nouvelle vie. Les illusions qu'il a pu avoir vont disparaître ; la réalité de la vie militaire s'ouvre devant lui. Il est soldat.

Rarement, on l'incorpore immédiatement dans sa compagnie. Une ordonnance avait même interdit d'enrôler dans un régiment les hommes domiciliés dans la ville où ce régiment tenait garnison. Avant de le faire partir pour sa destination, le recruteur le garde pendant quelques jours; d'ordinaire, sous Louis XIV et Louis XV, il attend qu'il ait complété ses enrôlements ; il attend qu'il ait formé la petite troupe avec laquelle la nouvelle recrue voyagera. Pendant ce temps, celle-ci se promène, défrayée par le roi; à moins que l'on ne se défie d'elle et qu'on ne la tienne en chartre privée l. D'ordinaire, à Paris, on lui donne 30 sols par jour, allocation qui, ajoutée à la prime touchée, lui permet de courir les mauvais

1 Ord. du 25 août 1737. Recueil Cangé, t. LI.

lieux et de compromettre sa santé *. Dans certaines villes, elle est logée dans une maison spécialement destinée à la recevoir, comme celle de Troyes, qui était louée moyennant iOO livres par an, pour servir de dépôt aux recrues du régiment du roi. On aurait voulu faire établir une caserne du même genre à Paris 2. Ailleurs, on accordait la subsistance aux nouveaux enrôlés, en attendant leur départ et leur incorporation 3.

Au jour fixé pour ce départ, ils étaient réunis et formaient une petite troupe. Heureux le recruteur, si aucun ne manquait à l'appel! Puis, ils se mettaient en chemin. La route était souvent longue; parfois ils traversaient toute la France. En 1691, cinquantequatre jeunes gens , engagés pour le régiment de Surbec, sont dirigés de Gap sur Douai; ils mettent quarante-neuf jours pour faire ce trajet 4. Le capi-

1 Mém. du chevalier de Pawlet, 1775. Areh. de la guerre, adm.. 3688.

2 Arch. de l'Aube, C. 1066.

3 Lettre du chevalier de Gassion, 1698. Arch. de la guerre, adm..

Arch. de la guerre, adm. mil., 1113. — En 1693, on emploie 39 jours pour mener 15 hommes de recrue, du Puy à Mous. Il y a séjour tous les trois jours. Voici les étapes : 1, Langeac; 2, Brioude (séjour); 4,JIssoire; 5, Clermont ; 6, Riom (séj.) ; 8, Gannat; 9, Saiut-Pourçain ; 10, Moulins (séj.); 12, Saint-Pierre-le-Moutier; 13, Nevers (séj.); 15, La Charité ; 16, Cosne; 17, Bony (séj.) ; 20, Gris; 21,Noyen ; 22, Montargïs(séj.); 24, Nemours; 25, Melun (séj.); 27, Chaume; 28, Meaux (séj.); 30, La Ferté-Milon ; 31, Soissons; 32, Laon (séj.) ; 34, Marie; 35, Guise; 36, Landrecies (séj.) ; 38, Maubeuge ; 39, Mons. (Communication de M. Paul Le Blanc.)

taine de Valfons conduit trente-sept recrues de Nîmes à Spire; il ménage bien leurs forces, il les fait transporter par eau de Lyon à Chalon, il les nourrit largement, et parvient à les mener au but en dix-sept jours J. Longues étapes, qui lassent la patience et les forces des jeunes gens qui ne sont pas encore habitués aux fatigues. Voyez les dans l'estampe de Watteau, gravée par Thomassin. Ils marchent au nombre de huit, courbés, abrités dans leurs manteaux, suivant le cavalier qui les mène. Lisez la légende, écrite au bas de l'estampe :

A voir marcher cette recrue On juge bien qu'elle est recrue Par les vents et par les frimas.

Leur officier, sur sa mazette, Assi comme sur la sellette.

Ne paraît pas être moins las.

Ils maudissent entre eux sans doute La dure et fatiguante route.

Mais au giste allant héberger, Aux dépens du premier village Ils sauront se dédommager De la fatigue du voyage.

En parcourant les longues routes brûlées par le soleil, battues par le vent, fouettées par la pluie, ils ont le temps de réfléchir, de se repentir du parti qu'ils ont pris, et, l'occasion aidant, ils désertent'2. Ce sont

1 Mis de Valfons, Souvenirs, p. 32.

2 Mercier, t. IV, p. 196.

eux qui peut-être fournissent le plus grand nombre de déserteurs. En 1759, « il en reste la moitié en chemin, et ce qui arrive arrive tard et tout nu l ». En 1709, pour les faire parvenir sûrement à destination, on les « conduisait enchaînés comme des forçats de galères2 » ; mais de pareilles précautions ne pouvaient être qu'exceptionnelles. « il est très commun, écrit-on plus tard, de voir des sergents de recrues mander à leur capitaine qu'ils ont fait six hommes, plus ou moins, et n'en mener quelquefois pas un seul à la garnison:!. » Le capitaine n'en paie pas moins la recrue et les frais de conduite, quelquefois plus chers que ceux de l'enrôlement. Il arrivait même qu'il pouvait être cassé, par surcroit 4. Quant aux officiers et aux sergents qui conduisaient les nouveaux enrôlés, ils risquaient davantage. En 1693, un lieutenant, son sergent et son domestique furent assommés à coups de hache et de bâton par six hommes qu'ils menaient à leur bataillon 5.

Le même danger n'existait pas lorsque les recrues, comme il arriva presque toujours sous Louis XVI, voyageaient isolément ; mais la désertion était non

1 Mém. sur une nouvelle constitution militaire, par M. de Marassé. Archives delà guerre, Doc. gén., I.

2 Méditations militaires, par La Rochelambert. Archives de la guerre . Doc. gén., I.

:5 Mémoire du chevalier de Romainval. Recueil Cangé, t. IV.

4 1678, Arch. de la guerre, Adm., reg. 613.

b Ibid., Adm. mil. Voir aussi l'Académie militaire, 1. 1, p. 200.

moins fréquente parmi elles. « Les officiers en semestre et les recruteurs, clisait-on, n'ont pas les moyens nécessaires pour les faire conduire à leur corps. Elles font preuve d'une solidité tbien rare, lorsque, dans une longue route, elles ne se laissent pas détourner de leur destination l. » Le nouveau soldat s'en allait d'étape en étape , demandant son chemin, renseigné parfois par les écriteaux que les intendants avaient fait établir dans ce but au croisement des routes 2, logeant chez l'habitant, et se nourrissant comme il pouvait, au moyen de l'indemnité qui lui était allouée. L'indemnité était de 3 sous par lieue en 1788. Un homme, à son arrivée dans son régiment, à Bastia, fut déclaré trop âgé pour le service. On le renvoya chez lui, malgré la distance de 200 lieues qu'il avait à franchir, en lui donnant 30 livres :;.

Les garnisons, qu'on allait chercher si loin, étaient rarement séduisantes. Grâce â leurs privilèges, les grandes villes de l'intérieur ne recevaient pour ainsi dire point de troupes. Il n'y avait à Paris que le

1 Note sur différents objets concernant les troupes. Archives de la guerre, police et discipline (1770-1790.)

2 En septembre 1692, l'intendant de Champagne fit poser des piliers ou des bornes au coin des grands chemins des villages pour enseigner les routes aux soldats, afin qu'ils ne prissent les passants pour leur servir de guideet ne se détournassent de leur chemin. (Manuscrits de Sémilliard, t. III, p. 337.)

Archives de la guerre.

régiment clés gardes françaises et un régiment suisse. Lyon, en 1744, ne possédait d'autre force armée que 150 hommes à la solde de la municipalité. Lorsque Dijon fut menacé par Mandrin en 1754, les soldats qui se trouvaient en congé dans la ville étaient à peine au nombre de quarante *. Il n'y en avait pas d'autres. Les troupes étaient presque toutes envoyées dans les forteresses des frontières, pour la plupart tristes, mornes et quelquefois malsaines, comme Gravelines,Bergues et Marsal. Le marquis de Conflans perdit à Marsal, en trois mois de garnison, plus d'hommes que dans six campagnes d'Allemagne. Aussitôt qu'un régiment y avait été décimé, on le remplaçait par un autre, qui ne tardait pas à subir le même sort 2. La recrue ne pouvait qu'éprouver un sentiment d'appréhension, en voyant émerger au-dessus des fossés ou se dresser sur les hauteurs les murailles de la petite ville, qui allait pour ainsi dire lui servir de prison. Désormais, à moins d'un changement de garnison ou d'un congé, elle ne pourrait s'éloigner au delà dune certaine distance des remparts 3, sans risquer d'être accusée de désertion. Son impression défavorable devait être rarement atténuée en péné-

* Mercure dijonnais, publié par M. Dumay, p. 82.

2 Mémoire sur la constitution militaire, Archives de la guerre, Doc. gén.,I.

'•' En 1775, cette distance est d'une lieue et même d'une demi-lieue. Arch. de la guerre, adm. mil.). — De la désertion, p. 27.

trant à travers les rues étroites, dans les maisons souvent misérables ou dans la caserne qui devaient l'abriter.

La substitution progressive de la caserne au logement chez l'habitant est une des marques les plus caractéristiques de la transformation qui s'opère dans la condition du soldat et clans la constitution de l'armée. Jusqu'au milieu du dix-septième siècle, la garde des villes est confiée aux bourgeois ; en cas d'attaque, ceux-ci reçoivent des renforts de troupes actives, qui viennent séjourner dans leurs murs, pendant le temps qu'ils sont menacés. C'est seulement sous Louis XIV, lorsque l'on garnit les frontières de l'est d'un cordon de forteresses, que l'on y plaça des garnisons permanentes et qu'il fallut construire des casernes pour alléger le fardeau des logements militaires qu'une population souvent minime aurait trouvé intolérable. La construction des casernes fut favorable aux habitants, mais elle fit peser davantage sur le soldat le poids de la discipline militaire.

Avant l'établissement des casernes, le soldat jouissait d'une indépendance relative. Il n'était pas soumis sans relâche et sans répit à la surveillance et au commandement de ses chefs. Lorsqu'il avait fini son service ou qu'il n'était pas de garde, il pouvait se croire libre en rentrant chez l'hôte, qui était tenu de lui fournir un lit garni, de lui donner place au feu

et à la chandelle [. Il était maître de lui-même, jusqu'au moment où l'appel du tambour ou de la trompette lui donnait le signal des exercices et des corvées. Sans doute ce système présentait, au point de vue de la discipline, des abus et des inconvénients dont gémissent les écrivains militaires. Suivant l'un d'eux, le soldat s'amollit, et la vie relativement douce qu'il mène chez l'habitant le dispose mal à l'exactitude et aux fatigues du service. En cas d'alarme, il faut du temps pour le prévenir; dans une place forte, ses moindres mouvements sont connus de toute la population 2. L'officier, le bas officier ne peuvent le surveiller; livré à lui-même, il boit le jour, il court la nuit; d'innombrables désordres en résultent. Avec son hôte, qui est d'ordinaire un artisan, il est trop familier, s'il est en bons termes avec lui; il peut être violent, si les rapports sont tendus entre eux •"*. D'ailleurs il n'est pas seul; il a forcément un camarade de lit, car on ne peut loger dans la même maison moins de deux soldats ''. Quel tapage, quel remue-ménage ne cesse de causer leur présence ! Ce sont les camarades qui viennent les voir ; ce sont les repas qu'on prend avec eux •', ce sont

1 Ord. du 21 avril 1666; du 1er mars 1768, lit. IV, art. 1.

3 Desmartins, l'Expérience de V architecture militaire, 1685, p. 44. :J Arch.de l'Aube, G. 1801.

4 Ordonnance de 1651.

5 Les habitants devaient supporter alternativement l'embarras de l'ordinaire par chambrée. (Ord. de 1768, tit.V, art. 25.)

les inspections et les appels bruyants des chefs et des bas officiers. L'artisan, qui peut à peine loger sa famille, est obligé de partager avec eux sa maison, souvent sa chambre, toujours les ustensiles de son ménage; quelquefois même, malgré les ordonnances qui l'interdisent , il faut qu'il leur cède son lit1 . S'il sort le jour pour aller travailler au dehors, il est forcé de leur abandonner sa maison; la nuit, il ne peut fermer ses verroux, tant que les soldats ne sont pas rentrés. Enfin, il a une femme ; il peut avoir des filles 2. Quels inconvénients ne peut avoir pour la paix et l'honneur de son foyer la présence continuelle d'un soldat trop aimable , qui, comme le Henri IV de la chanson , se fait trop souvent gloire « de boire et de battre et d'être un vert-galant ».

Aussi que de plaintes, que de réclamations de la part des habitants et des officiers municipaux, soutenus par les intendants 3! On prétend que les villes non seulement reçoivent avec plaisir des garnisons, mais qu'elles sont les premières à en demander. Cela peut être vrai dans les localités qui possèdent des casernes, où la population, peu nombreuse et sans industrie particulière, tire profit de la présence des troupes. Mais ailleurs, ce sont des

1 Réglementde 1716, art. 27; ord. de 1708, lit. V, art. 27.

2 Encyclopédie méthodique, Art milit., 1. 1, p. 519, 520. — Le Soldat citoyen, p. 513.

3 Voir la Ville sons l ancien régime, 2e éd., t. II, |>. 80 et suiv.

plaintes perpétuelles. Si, par hasard, des habitants d'une ville s'avisent de solliciter des soldats en quartier « afin de leur procurer la consommation de leurs denrées », vite la municipalité proteste et se déclare opposée à cette réclamation *, C'est qu'il faut aussi pourvoir au logement des troupes de passage , en même temps qu'à celui des garnisons, et que la charge des logements tombe toujours sur les mêmes habitants2. Aussi, s'il s'agit d'organiser une caserne, s'il faut la meubler, les voit-on tout disposés à la garnir de meubles, à y apporter, qui une marmite, qui un pot, qui une cuiller, qui un matelas ou un lit complets L'établissement des casernes, auquel concoururent les villes avec empressement, ne se fit pas partout de même. Il fut un progrès sensible pour les habitants, quelquefois même pour les soldats. Vauban écrivait en 1675 : « Dans la plupart des places, les soldats sont logés comme des porcs, à demi-nus, à demi-mourant de faim 4. » Les seules casernes que l'on connût étaient de petites chambres bâties sur les remparts, où l'on logeait ordinairement six soldats 5.

' A Bar-sur-Aube, en 1783, Arch. de l'Aube, C. 272. — Voir aussi les Compagnies de la maison du roi en garnison à Troyes, p. 6.

2 En 1698, on évaluait à 4 sous par jour et par soldat le logement du soldat pour l'habitant. (A. de Boislisle, Corr. des contrôleurs généraux', t. I. n° 1737.)

'•' Billets de 1722. Communication de M. Paul Le Blanc.

4 C. Rousset, t. 11, p. 127.

b Dictionnaire de Furclière.

Il y avait loin de ces habitations défectueuses et restreintes aux superbes et vastes casernes, construites vers la fin du siècle dans les places fortes des frontières, comme celles d'Arras et de Douai, qui faisaient l'admiration des voyageurs j. Quand les casernes étaient insuffisantes, quand elles n'existaient pas et que le nombre des soldats excédait les ressources des habitants, on logeait les premiers comme on pouvait, dans des couvents, même dans des entrepôts de sel, comme à Perpignan, en 1682, où la garnison s'élevait à 2.200 hommes 2. A Rennes, en 1788, on abrite deux détachements dans des églises et dans des corridors de cloitre; ils y soutirent plus que s'ils avaient été campés. A Colmar, il est nécessaire de les installer dans les maisons communes des corporations industrielles qu'on désigne sous le nom de tribunes. A défaut de bâtiments publics, il fallait se contenter de maisons appropriées tant bien que mal pour recevoir des soldats \ En Bretagne, ce sont des logements sous les toits, ouverts au vent et à la neige ;

4 Thomas du Fossé, Mémoires, t. III. p. 180, 187.

- Archives de la guerre. — A Sedan, en 1789. on pouvait loger dans les' casernes 1140 soldats, 7G0 cavaliers et 476 chevaux ; étiez les hourgeois, 1524 hommes et 340 chevaux; au château. 240 soldats. — A Compiègne, sous Louis XV, on pouvait loger 10.000 hommes de pied. {Mcm. de Louis XI T. t. 1, p. 46.)

3 En 1693, le roi fait louer des maisons dans des villes du Midi pour loger sept régiments de cavalerie , et les fait meubler de lits, de tables et de h;mc par les fournisseurs de l'armée. (Circulaire aux intendants du 13 août 1678. Recueil Cangé, t. XXXÏV.)

à Angers, ils sont dispersés aux extrémités de la ville, petits, malsains, en partie sous les toits, et fort éloignés des écuries, qui sont aussi détestables qu'on peut se l'imaginer : si les soldats sont couchés dans des greniers, les chevaux sont abrités dans des caves. A Toulon, c'est dans des maisons bourgeoises louées par des entrepreneurs que sont abritées les troupes, au grand détriment de la discipline intérieure '.

On avait pourtant, en 1710, voulu faire construire partout des casernes '; en 1719, on en avait prescrit non seulement dans les villes de garnison, mais même dans les lieux de passage. Le ministre Le Blanc avait ordonné d'élever, dans un grand nombre de localités, (56 étaient désignées dans la généralité de Paris), de grands bâtiments en forme de grange, de .35 toises de long sur 14 de large, se terminant, à chaque extrémité, par des rotondes destinées à servir de foyer, où l'on fixerait de 30 à 40 crochets pour suspendre les marmites, et dont le pourtour intérieur serait garni de bancs en gradins disposés pour recevoir 180 hommes. Ces bâtiments devaient contenir, en outre, des écuries sur lesquelles seraient construits des entre-sols pour les cavaliers. Les villes auraient fourni les terrains, les transports auraient

1 Lettres et rapports de 1788-1789. Archives delà guerre, adm.

2 Pour éviter, dit le préambule de l'ordonnance du 25 oct. 1716, les plaintes et discussions qui arrivent lorsque l'officier et le soldat sont logés chez l'habitant. — Recueil Cangé, t. XLI.

été faits par corvées, et la dépense n'aurait pas excédé 15.000 francs par bâtiment. On aurait voulu construire en outre de nouvelles casernes pour l'infanterie dans les villes de garnison *. Les ordres du ministre reçurent un commencement d'exécution; les intendants lancèrent des mandements pour prescrire des charrois par corvée2; des bois furent abattus dans les bois des communautés régulières et séculières; on rassembla des matériaux; mais le ministre vint à changer; en 172V, son successeur allégna l'impossibilité de trouver des fonds pour une dépense aussi étendue ; l'on rendit les terrains à leurs propriétaires antérieurs ; on vendit aux enchères les matériaux 3, et l'excellente mesure prescrite par Le Blanc pour la construction d'abris destinés aux troupes de passage fut abandonnée et ne fut pas reprise depuis.

La plupart des casernes, qui avaient été construites depuis Louis XIV dans des places fortes importantes, avaient de longues et vastes façades, rehaussées par des frontons où l'écusson fleurdelisé de France était sculpté au milieu d'attributs guerriers: l'extérieur en était imposant; comme à Aix, elles étaient

1 Ord. du 25 sept. 1719. Le devis pour chaque grange estime à 9,000 fr. les matériaux, à 5,203 fr. la façon. Les journées sont ainsi évaluées : Limosin (maçon), 20 s, couvreur, 30 s, carreleur, 40s, charpentier, 50s. manœuvre, 15". — Plans et coupes, d'après Mazin. — Recueil Cangé, I. XLII.

J Mandement de l'intendant de Bourges, du 1" décembre 1720.

:J Arrêt du conseil du 11 octobre 1724. Recueil Cangé, t. XLIV.

souvent précédées d'une vaste cour, où l'air circulait largement 4. Les casernes de cavalerie étaient plus grandes et plus aérées que celles d'infanterie, parce qu'il leur fallait des cours et des dépendances. Et cependant les cavaliers leur préféraient le logement en ville, et surtout les quartiers dans les villages. Des compagnies de cavalerie, même des compagnies de la maison du roi, étaient logées dans des bourgs et des villages, où les fourrages étaient à bon compte, où la vie était peu coûteuse. Les soldats y jouissaient d'une grande liberté; ils portaient rarement l'uniforme et ne quittaient guère leurs sarraux. Ce qui prouve jusqu'à quel point ils appréciaient leur séjour dans les campagnes, c'est que le ministre, voulant imposer à des dragons un prélèvement sur leur solde pour l'amélioration de leur costume « ne trouvait rien de mieux que « de leur faire entendre qu'on ne les laisserait dans des villages qu'à cette condition. Sans quoy, ajoutait-il, je les ferais aller aux casernes'2. »

1 Les casernes des gardes françaises à Paris étaient de dimensions restreintes, mais il y en avait quinze en 1787, et quelques-unes ne contenaient qu'une compagnie. (Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers... à Paris, 1787, 2 vol.)

2 1730, Areh. de la guerre, Adm. — Ainsi, un régiment de cavalerie, de 12 compagnies à 35 hommes, est réparti entre 12 villages de l'élection de Bcauvais. Les cavaliers sont logés chez les habitants par groupes de 16, 14, 12, 8, 6, 4 et 2-. Les groupes les plus nombreux sont ceux de 4.11 y a des écuries parfois pour 16 et 20 chevaux. Les chambres sont garnies d'un mobilier réglementaire, tables, bancs, vaisselle et batterie de cuisine, une nappe et deux torchons par semaine, etc.

Recueil Cangé, t. LIX.)

Celles-ci, en effet, étaient d'honorables prisons, dont l'intérieur ne répondait point à l'extérieur. Il ne fallait pas pénétrer dans ces édifices de grande apparence, qu'on pourrait qualifier de sépulcres blanchis. Le bon air n'entrait pas à l'intérieur. A Aix , dans les chambrées , les fournitures étaient détestables, les matelas minces, les couvertures très mauvaises. Cependant les logements auraient été convenables si l'aide-major de la citadelle, l'aumônier et le garde-magasin de l'artillerie ne s'étaient emparés des meilleures pièces. Deux compagnies avaient été reléguées, l'une près des latrines, dont l'infection était telle qu'il en était résulté une épidémie de scorbut, l'autre dans des chambres basses inondées à chaque pluie considérable. Les mêmes abus existaient ailleurs. Dès 1725, dans les places frontières, une partie des casernes, des écuries et de leurs dépendances était occupée par des bourgeois et des artisans, au préjudice des troupes *. Plus tard, à Philippeville, un officier réformé, qui n'avait droit qu'à une chambre, s'empare de huit chambres et de deux écuries, où l'on aurait pu loger seize officiers et vingtquatre chevaux 2. A Lille, deux filles d'un chevalier de Saint-Louis jouissent d'un logement dans la citadelle, et il faut le leur enlever pour l'affecter aux troupes.

* Lettre du 2 juin 1725. Recueil Cangé, t. XLIV. 2 Lettre du 27 juillet 1770. Arch. de la guerre, adni. mil., reg. 3G95.

Les chambrées étaient souvent exiguës. Avec leurs plafonds écrasés, leurs fenêtres basses et étroites, l'air y circulait mal en été ; en Hiver, le chauffage y était insuffisant ou excessif j. Elles avaient parfois deux cheminées 2; l'on y brûlait du bois ou de la houille, qu'on leur fournissait pendant cinq mois de l'année 3. La houille, il est vrai, fut proscrite sous Louis XIV, «parce que, disait-on, la vapeur qu'elle exhale nuit à la santé des soldats et gaste leurs habits 4. » Tolérée dans les corps de garde, elle finit par être admise partout, surtout lorsqu'on eut substitué aux cheminées des poêles , dont la chaleur était trop souvent étouffante.

Sous Louis XIV, les chambrées n'avaient guère que vingt pieds carrés et ne contenaient que trois lits 5. Au siècle suivant, elles en renfermaient dix, douze, quatorze ou dix-huit. Le quartier de Saint-Maurice à Marseille se composait de quatre-vingt-dix chambres

1 Encyclopédie méthodique, Art milit., t. II, p. 176.

2 Plan d'une caserne, d'après Mazin, gravé par Coquart. Cette caserne se compose de 2 pavillons, de 40 toises de long, contenant chacune 9 chambres à 18 lits (1718). Recueil Cangé, t. VI.

:! Mémoires de Choiseul, t. I, p. 103.

4 Lettre du 19 mai 1093. Arch. de la guerre, adm. —La houille fut prescrite aux troupes de la garnison de Briançon en 1725, « vu la nécessité de conserver les bois du Briançonnais ; » on accordait par jour 70 livres de houille et un sixième de cercle de bois par chambrée. (Recueil Cangé, t. XLIV.)

5 Desmarlins, l'Expérience de l'architecture militaire, 1085, chap. XL Le plan de caserne que donne Desmartins comporte un bâtiment à deux étages.

à sept lits *. Trente ou quarante soldats s'entassaient dans ces pièces, « comme du bétail dans une écurie 2, » éclairés les soirs d'hiver « par une petite méchante lampe dont l'huile puante infectait 3. » Le mobilier de la chambre se composait, outre les lits, d'une ou de deux tables sur lesquelles les hommes mangeaient, de deux bancs et de planches pour mettre les vêtements 4.

Les lits furent fournis d'abord par les habitants, le plus souvent par les villes, plus tard et dans certains cas, par des entrepreneurs payés par l'État. La municipalité de Valenciennes entretient les deux mille lits avec leurs fournitures qui sont réclamés pour la garnison 5. La province de Languedoc, en 1769, possède 11 .5i3 couchettes pour les soldats'5. Ces couchettes en bois ont une dimension fixée par les règlements : quatre pieds de large sur cinq pieds neuf pouces de long au dix-huitième siècle. On est tenu de les garnir d'une paillasse, d'un traversin, d'une couverture et d'une paire de draps blanchis et renouvelés tous les quinze jours l'été, de trois semaines en trois semaines

1 Arch. de la guerre. — Lord, d'avril 1716 dit qu'il doit y avoir au moins six soldats et au plus dix-huit par chambrée. (Recueil Cangé.)

2 De Vesprit militaire, p. 79.

:! Mémoire de Vietinghoff, 1783. Arch. de la guerre.

4 Les tables avaient 4 pieds et demi de long sur 2 de large et étaient fournies , ainsi que les bancs, par les villes. (Règlement du 1er juillet 1788. Arch. de la guerre.)

:> Arch. delà guerre, adm. mil., reg. 2660.

,; Inv. Arch. Hérault, C. 659.

l'hiver K II y a en plus un matelas qui doit être garni de bonne laine bien cardée 2. La couverture était de laine blanche ; mais, était-elle suffisante l'hiver, dans les provinces du nord de la France? Et les draps, même blanchis fréquemment, restaient-ils longtemps propres, lorsque les soldats s'y étendaient avec leurs chaussures sales, « mangeaient dessus, y déposaient leur ordinaire pour le tenir chaud et même de la viande crue 3 » ?

Un pareil lit aurait été très acceptable, si l'on y avait couché seul. Mais dans l'infanterie, il devait suffire pour trois hommes. Sans doute, nos pères s'en étonnaient moins que nous. On partageait beaucoup plus volontiers son lit autrefois qu'aujourd'hui. Sans remonter au moyen âge, où Philippe-Auguste couchait avec Richard Cœur de Lion, il arrivait souvent au seizième et même au dix-septième siècle qu'on offrait à son hôte une place dans son lit. En voyage, on était exposé non seulement à reposer dans la même

1 Inv. Arch. Lozère, C. 53. — Enc. méth., Art mil. — Règl. de 1716. — De Chennevières, Détails militaires, 1751, t. II, p. 405 à 431. — Il est question de lits de 4 pieds et demi dans le projet de Mazin.

2 Ou un lit de plumes lorsque le soldat loge chez l'habitant, suivant les facultés de celui-ci. Ord. du 1er mars 1768, tit. V, art. 24. — L'ordonnance de 1668 ne parle pas de matelas. Elle prescrit le renouvellement de la paille tous les six mois. (Recueil Cangé, t. XXVI. A Saint-Lô, en 1784, un major se plaint de retards dans le renouvellement de la paille et de ce qu'il n'y en a plus que trois livres par paillasse. (Chatel, Inv. Arch. Calvados, C. 2319.)

3 Lettre du ministre du 30 janvier 1772. Arch. de la guerre, adm.

LA GARNISON. m

chambre, mais dans les mêmes draps qu'un inconnu. A l'hôtel-Dieu de Paris, jusqu'au règne de Louis XVI, chaque lit recevait jusqu'à six malades. Rien de surprenant qu'au dix-septième et au dix-huitième siècles, dans les casernes, un lit ait suffi pour trois soldats. En 1649, à Angers, on avait bien logé les fantassins dans les cabarets, à quatre par lit l. Ce qu'il y avait d'intolérable, surtout l'été, c'était de les entasser dans des couchettes de quatre pieds de large . Sous Louis XVI, on devint plus difficile et plus délicat ; on qualifiait avec raison d'inhumanité cet ancien usage et l'on voulait le réformer; on montrait le pauvre soldat, « couché pêle-mêle avec ses camarades malsains et pompant leurs maux qui s'unissent aux siens 2; » on le dépeignait « entre deux soudards, qui sentaient le tabac et le vin, ignoraient à peu près l'usage de l'eau et ne changeaient de linge qu'une fois par semaine » 3. « Il est souvent arrivé, écrivait un officier général qui avait été colonel pendant vingt et un ans, que des recrues et d'anciens soldats ne voulaient se rengager qu'à la condition qu'on ne

' C. Port, Inv. Arch. Angers, Documents. — Les soldats, logés chez l'habitant, couchent encore « trois à trois » à Saint-Lo en 1780, et tous les habitants ne sont pas en état de leur fournir des lits de 4 pieds de large. (Chatel, Inv. Arch. Calvados, C. 2190.)

2 Mémoire concernant les moyens de remédier à la désertion et d'améliorer le sort du soldat français. Arch. de la guerre, cart. Police et discipline, 1668-1770.

3 Encycl. met/)., Art mil., t. III, p. 207.

les ferait pas coucher trois dans le même lit l. >> Les ministres de la guerre finirent par s'émouvoir. Les maréchaux du Muy et de Ségur rendirent des ordonnances non pas pour que chaque soldat eût sa couche séparée, mais pour qu'on ne fit plus coucher que deux hommes par lit.

Les cavaliers et les sous-officiers d'infanterie, sergents-majors, fourriers et sergents, avaient toujours joui de cet avantage relatif 2. En 1776, les cadets gentilshommes et* les maréchaux des logis avaient seuls le privilège d'un lit séparé. Les grenadiers couchaient deux à deux 3. Les inconvénients étaient atténués, mais non supprimés; que l'on songe que les entrepreneurs des lits militaires de Nimes avaient une fois réclamé 3,000 livres pour les pertes qu'ils avaient faites sur les lits fournis aux galeux de la garnison'1 ! Et le prix d'un lit complet n'était évalué qu'à douzelivres.

Sans doute la gale ne régnait pas dans toutes les casernes, et il ne faut pas appliquer à toutes le tahleau que des réformateurs animés de sentiments d'humanité traçaient de quelques-unes. On était loin de la caserne modèle, rêvée par Servan dans le Soldat

1 Lettre de 1782. Archives de la guerre, Police et discipline.

2 En 1G97, on donna un lit pour 2 sergents, 15 pour 43 soldats d'infanterie, 18 pour 35 cavaliers et leur trompette. Arch. de la guerre.

;$ État pour faire connaître le nombre de lits nécessaires pour un régiment d'infanterie. Arch. de la guerre, adm. mil., reg. 3695. '" lnv. Arc k. Hérault, C. 743.

citoyen, avec ses cours plantées d'arbres, ornées de fontaines et de statues de guerriers illustres. Mais, s'il restait beaucoup à faire (et de nos jours môme tout est-il fait?), on cherchait, sous Louis XVI, à améliorer le logement comme la condition du soldat. De même qu'on annexait des manèges aux quartiers de cavalerie, on construisait des préaux couverts pour abriter les exercices de l'infanterie. Il en existait à Nancy ; il était question d'en construire à Dunkerque et à Toul. Le régiment suisse de Chateauvieux, qui comptait un tiers de protestants, demandait un local qui pût lui servir à la fois de temple et de salle d'exercices l.

On songea aussi en 1788 à donner des jardins aux soldats, pour qu'ils pussent s'y délasser et y cultiver des légumes. Ces jardins devaient être situés sur les glacis ou dans les fossés des remparts. Les cendres et les ordures des casernes y auraient été employées comme engrais. Chaque bataillon devait avoir un arpent et demi de terrain. Cette mesure bienfaisante fut exécutée dans la division d'Artois; mais on ne se pressa point de la mettre en pratique ailleurs, et il y eut ordre d'y surseoir en janvier 1789- .

L'État avait manifesté depuis Louis XIV une double tendance, qui s'accentua surtout à partir du mi-

1 1789. Archives de la guerre.

3 Arch. de la guerre, Adm. mil.. Police et discipline.

nistère de Choiseul : alléger les charges de l'habitant, améliorer le logement du soldat. A la fin du dix-septième siècle, les casernes étaient encore l'exception , les logements chez l'habitant la règle ; la proportion était retournée, sous Louis XVI ; mais il y avait encore des villes, dans l'intérieur du royaume, où la population n'était pas déchargée de l'obligation de loger la garnison. L'État s'était efforcé de réglementer une charge, dont il voulait au moins atténuer les abus; pour n'en citer qu'un fait , c'est dans ce but qu'il prescrivit en 1768 le numérotage des maisons des villes. Quant au soldat, comme la contrainte qu'imposait la caserne avait pu diminuer le nombre des enrôlements et des réengagements, l'amélioration des conditions matérielles et hygiéniques du logement en commun s'imposait à la fois à l'État comme un acte d'intérêt bien entendu et d'humanité.

Sous Louis XIV, le costume du soldat s'est transformé comme sou logement. L'uniforme et la caserne datent du même règne. Seulement l'uniforme s'est rapidement généralisé, tandis qu'en 1789 les casernes ne s'étaient pas partout établies. L'une et l'autre de ces innovations ont transformé la condition matérielle et morale de l'homme de guerre, en l'assujettissant à une règle plus étroite , à une discipline plus sévère , à une vie plus exclusivement militaire. Du soudard du moyen âge elles ont fait le soldat moderne.

C'est pourtant un type des plus pittoresques que le soudard, tel qu'on le voit dans des eaux-fortes de Callot, dans les dessins modernes d'Arminese. A son costume., qui ne le prendrait pour un gentilhomme campagnard de son temps . n'étaient sa longue rapière qu'il relève sur sa hanche , les pistolets qui brillent à sa ceinture, son chapeau, planté sur l'oreille, avec sa plume conquérante qui flotte au vent, sa moustache retroussée audacieusement , et cette allure

« berçante et chancelante d'un coté et d'autre, » qui suivant la Civilité puérile de 1599 est le propre des gens de guerre ? S'il est fantassin , il porte une cartouchière attachée à sa large bandoulière. La veste, le chapeau, la coiffure, les hauts-de-chausses sont en tout semblables à ceux des habitants au milieu desquels il vit1. Quand il est désarmé, aucun signe ne len distingue, sinon cette allure militaire que veulent prendre, sans l'atteindre, les soldats citadins de l'arquebuse et de la milice bourgeoise.

L'inconvénient est sérieux, lorsqu'il faut marcher au combat. Comment reconnaître les amis et les ennemis, lorsque ni les uns ni les autres ne portent un costume différent? Certains chefs remédièrent aux dangers qui pouvaient résulter de cette confusion en ordonnant à leurs soldats de mettre leurs chemises par-dessus leurs habits. Sous Louis XHI, donner l'assaut en chemise faisait partie du langage courant 2. Mais l'ennemi était toujours à même de se travestir de la même manière, s'il avait intérêt à le faire. A cette époque, le roi ne fournissait guère que les souliers aux soldats. Le Tellier écrivait, en 16 VI , que l'armée était composée de gens bien faits et bien

1 Voir les planches du Mareschal de bataille, par le sr de Loslelneau. Paris, 1647, et les Divers Estais et conditions de la vie. humaine, coll. Hennin, 1664-1666, Bibl. nationale. — Père Daniel, ffist. de la milice française, t. II, p. 223.

2 Caillet, V Administration sous Richelieu, t. II, p. 159.

aguerris, mais qu'ils manquaient de vêtements; « ils n'ont coûté au roi, disait-il, qu'une paire de souliers et le pain ' . » Les provinces et les villes étaient cependant appelées parfois à faire les frais des costumes , qui sans nul doute devaient être très simples et pareils. C'est ainsi que Paris dut livrer, en 1627 , 2500 habits de bure couleur minime pour les gardes du roi 2.

Le costume de l'infanterie laissait surtout à désirer. <( On ne peut qu'à peine discerner, écrivait-on en 1623, l'habit du paysan de celui des soldats. » Que n'est-il, disait-on, de « couleur relevée et fort claire », point jaune, ni blanc pourtant, couleurs qui peuvent s'apercevoir dans des expéditions de nuit? Pourquoi laisser croupir le soldat « sous des habits de couleurs plus propres à des facteurs de boutiques, greffiers de villages ou apothicaires »? L'utilité des panaches, des écharpes, des habits voyants était préconisée, d'autant plus qu'on estimait que « 200 soldats bien vestus paraissent davantage que V00 mal accommodez3. »

1 Caron,Ze Tellier, p. 52.

J Letlredu roi. Recueil Cangé, t. XXIII. Le prétexte donné par le roi est qu'il est impossible que des soldats mal velus supportent les fatigues du siège de la Rochelle, pendant l'hiver. En 1716 on fournit 0,100 paires d'habits à 10' 0 s chacun. (Caron, p. 170.) En 1047, le roi demande à la ville de Paris 1,000 paires d'habits complets justaucorps, hauts et bas de chausse, du drap le plus propre à résister. (Recueil Cangé, t. XXVII.)

:i Mathieu de la Simonne , V Alphabet du soldat et vray esclaircissement militaire, Paris, 1023, in-4°, p. 110, 111.

Les régiments étrangers au service de France furent les premiers habillés uniformément. Louvois sentit les avantages de cet usage et s'efforça de l'introduire dans les troupes françaises. 11 ne demanda pas qu'il fût adopté partout immédiatement. Les capitaines, chargés de l'habillement, n'auraient pu y suffire. En 1668, il écrivait : « Il ne faut pas demander aux officiers d'avoir leurs habits tout d'une parure. » Mais la mode , favorisée par le roi et son ministre , s'introduisit peu à peu dans l'armée, sans ordonnance générale; et avant la fin du siècle, l'usage était devenu la règle f.

Il est à remarquer que le costume militaire est en rapport avec l'état social et politique. Irrégulier, indépendant, sans règle à la fin du moyen-âge et à la Renaissance, où l'individualité domine clans la seigneurie, la commune ou la province; correct, uniforme jusqu'à la minutie, à mesure que la centralisation s'étend sur toutes les parties du royaume; plus sévère, sous Louis XIV, où il s'essaie: plus brillant sous Louis XV , où il se consolide ; plus étriqué sous Louis XVI , où l'élément militaire se sépare davantage de l'élément civil.

Au début , les uniformes des troupes , sauf pour quelques corps spéciaux , diffèrent très peu des costumes civils. La coupe des habits n'a rien de parti-

1 Roussel, Hùtoire de Louvois, t. I, p. 18G, 187.

culier ; la coiffure se rapproche du type le plus usité par les contemporains. Le bleu et le gris dominent dans la couleur des vêtements. Ce n'est que petit à petit que le gris blanc, puis le blanc, devint la couleur adoptée généralement par l'infanterie. Sous Louis XV, tous les régiments français d'infanterie avaient des habits, des vestes et des culottes de cette couleur, à l'exception des gardes françaises , vêtus de bleu, deroug-eet de blanc1. Seuls les parements et les boutons variaient. Les boutons étaient de cuivre ou d'étain. Le rouge était employé dans trente-cinq régiments pour les parements et les doublures ; le bleu, dans dix-huit; le noir, dans un seul. Pour les habits, le bleu était la couleur usitée dans les régiments allemands au service de France; les parements étaient bleus, jaunes ou rouges. Le rouge était le caractère distinctif des régiments suisses et irlandais; dans les premiers , il était rehaussé de bleu ; dans les seconds , de bleu, de blanc, de vert, de jaune ou de noir, selon les corps. Le Royal-Italien portait le gris-brun , à parements rouges.

L'uniforme des régiments de cavalerie était plus varié. La moitié seulement d'entre eux, trente sur soixante , étaient vêtus de gris blanc à parements

1 Les soldats des compagnies franches, les volontaires royaux eurent un uniforme bleu. En 1747, celui des volontaires royaux se compose de drap de Lodève, bleu de roi et rouge garance, de panne forte écarlate, de tricot rouge et blanc. (Arch. de la guerre, adm. mil., 3.J39.)

ï)S CHAPITRE IV.

rouges, sauf le régiment Commissaire-général qui en avait de noirs. Quinze régiments avaient des habits bleus, à parements rouges; cinq des habits rouges. Colonel-général rehaussait ses habits rouges de panne noire. Le gris-argentin , également relevé de panne noire , distinguait Mestre de-Camp-général ; Conti était gris de fer cendré1 . Les régiments allemands de hussards étaient bleus et rouges, le régiment irlandais de Fitz-James était rouge. Le rouge prévalait aussi dans les régiments de dragons; onze sur quinze le portaient; les autres avaient l'uniforme bleu, à parements rouges 2.

Ce qui dominait, en somme dans l'armée, c'était le blanc pour une large part, puis le rouge et le bleu. Ces trois couleurs étaient celles du roi et devaient être un jour celles de la France; couleurs éclatantes, harmonieuses et gaies, qui donnaient aux régiments assemblés quelque chose de brillant et de clair, qui était bien dans l'esprit de la nation et du temps.

Les uniformes des compagnies de la maison du roi étaient plus riches et plus variés; mais comme ces compagnies étaient pour la plupart composées de gentilshommes, qui avaient rang d'officiers, ou d'étrangers, comme les Suisses, nous n'avons pas à nous

1 Sous Louis XVI, les régiments de cavalerie du roi et des enfants de France étaient biens; ceux des princes étaient gris. (Encielopédie méthodique , Art. milit., t. III, p. 46o.)

2 Lemau delà Jaisse, Sixième abrégé militaire, y. 173.

en occuper ici , où nous parlons spécialement des sol clats.

Il y eut , clans le courant du dix-huitième siècle , de fréquentes modifications dans les détails du costume; les galons, la couleur des paremenls, les ornements des chapeaux furent plus d'une fois modifiés par les ordonnances générales ou par la fantaisie de certains colonels l ; la coupe des vêtements varia selon les modes; le vert remplaça le rouge et le bleu pour les dragons et les chasseurs; le bleu se généralisa dans les régiments de cavalerie 2 ; mais le fond du costume resta le même, et se composa toujours du pourpoint, du justaucorps et du haut-dechausses, au dix-septième siècle; de l'habit, de la veste et des culottes, au dix-huitième3.

Dans l'immense majorité des régiments, le chapeau était analogue à celui que l'on portait dans la vie civile: bas, à larges bords, sous Louis XIV4, plus petit et à trois cornes , sous Louis XV. Il était garni d'un ruban argenté ou doré, en rapport avec les

1 Voir les Régiments sous Louis XV, par Lucien Mouillard. ouvrage qui contient des suites de gravures coloriées où sont représentés tous les uniformes de l'armée de 1737 à 1762 et de 1763 à 1775. — ft'os pères, par le mis de Bellcvai, p. 202 à 218.

2 Ord. du 25 avril 1766.

3 Quicherat, Hist. du costume en France, p. 482 à 487, 539 à 549, 606 à 609.

4 En 1647, les villes doivent fournir aux troupes des bonnets de drap résistant ou « lapabors ». Lettre du 12 octobre. (Recueil Cangé, t. XXVI.)

boutons, qui étaient de cuivre ou d'étain; depuis 1710, il fut souvent décoré d'une cocarde. Cette cocarde, noire ou multicolore selon les régiments, devint uniformément de basin blanc pour les soldats en 17671. Lorsqu'au commencement du siècle, l'Espagne fut alliée à la France , les troupes des deux armées prirent la même cocarde blanche et rouge. Quelques corps se distinguaient par des coiffures spéciales, tels que les bonnets rouges, rehaussés de panne cramoisie et de blanc, des dragons de Gondé, en 1739 ; les bonnets de peaux d'ours des grenadiers à cheval et à pied ; les bonnets et les shakos des hussards et des Polonais. Le casque, si usité jusqu'au milieu du dix-septième siècle, tomba en désuétude sous Louis XIV; il fut repris , cent ans plus tard , pour les dragons , qui le portaient fourré de chien marin, entouré de peau de tigre et décoré d'un masque à figure humaine 2. On attachait sous Louis XVI une importance ex-

1 En 1745 la cocarde était en ruban et même en papier. (Dicf. militaire, t. I, p. 264.)

2 Général Pajol, les Guerres sous Louis XV, t. I, p. 339. — Le joli recueil de planches in- 12° publiées par le s1' de Montigny en 1772, sous le titre d'Uniformes militaires, nous montre les soldats d'infanterie avec des sortes de bonnets ou de casques qui ne sont pas conformes aux légendes écrites sous plusieurs d'entre eux et qui indiquent un chapeau garni d'un galon blanc. On retrouve le chapeau pour l'infanterie dans VÉtat général des uniformes de toutes les troupes de France représenté par un homme de chaque régiment, dans le costume du nouveau règlement arrêté par le roi le 21 février 1779. par P. F. d'Isnard. (Strasbourg, 1779, in-4°.)

trême à la coiffure. Un officier, qui adresse au ministre de la guerre un « exposé de moyens simples et naturels pour mettre nos troupes sur le meilleur pied de celles de toutes les puissances du monde , » ne trouve rien de mieux que de faire porter aux gardes françaises « les plus beaux et les plus hauts de tous les bonnets qui soient actuellement en usage dans les troupes ». « Quoi de plus propre, disait-il, à répandre la terreur et l'effroi dans l'esprit des étrangers et des nationaux,' à faire exalter la gloire du roi jusqu'aux nues et à le faire admirer jusqu'aux extrémités de la terre M » Des chefs de corps, moins extravagants, se contentent de déterminer la manière dont le chapeau doit être placé : « la corne d'aplomb sur le sourcil gauche, qui doit être découvert à deux pouces 2 » . Un autre veut que la corne de devant soit enfoncée sur l'œil gauche , et surtout que le chapeau ne culbute pas en arrière, « ce qui ôte l'air militaire à un homme qui est fait pour l'avoir. » Un autre se lamente de ce que « la façon de mettre le chapeau sur la tête est fort négligée... Une troupe uniformément coiffée , c'est-à-dire qui a le chapeau bien enfoncé sur les yeux, la pointe se jetant un peu

1 Arch. de la guerre, adm. milit. — Les grenadiers qui, dans quelques régiments, portaient en 1747 un bonnet conique de drap entouré de peau d'ourson, avaient tous en 1767 le bonnet de peau d'ours à plaque de cuivre aux armes de France. (L. Mouillard, p. 38, 42.)

2 Instructions du marquis de L. à son régiment, 1783. Instruction pour lerég. D. (vers 1780). Arch. de la guerre, cart. pol. et dise.

102 CHAPITRE JV.

à gauche, abonne grâce et l'air de gueiTe '. » Mais parfois à force de lui donner bonne grâce, on tombait dans le ridicule, et Ton méritait le reproche qu'un officier général adressait à un régiment où « tous les hommes ont le chapeau pendant sur le bas de l'oreille droite, laissant toute la moitié gauche du crâne à découvert, tel qu'un mauvais peintre peint des bergères. 2 »

S'il était relativement facile de bien poser son chapeau sur la tète , c'était une tout autre affaire que d'arranger ses cheveux. Le soldat ne les portait pas, sous Louis XIV, aussi longs que les gens de cour; mais on se gardait bien de les couper ras, à une époque où les « pelés et les tondus » étaient regardés comme des gens de peu. Si quelques recrues les portaient courts en entrant au régiment , si quelques-uns les avaient « crespés , » les cheveux de la plupart étaient longs, tantôt « tendus » ou plats, tantôt frisés entièrement ou par le bout. 3 L'uniformité s'établit réellement , quand l'usage de la poudre et de la queue devint à la mode ; aussi se répandit-il dans l'armée. La coiffure devint un art dans les régiments comme ailleurs. On poudrait les cheveux des soldats » à la colle ou à l'eau ». Pour les poudrer à la colle,

1 Delà Porterie, Institutions militaires, p. 17. La façon d'ôler son chapeau, dit l'auteur, n'est pas mieux observée.

2 1788. Arch.de la guerre.

État de signalement des soldats déserteurs... 1705. Recueil Cangé.

on démêlait du blanc de Paris dans de l'eau, on en passait avec un pinceau sur les cheveux , puis on poudrait « là-dessus » à blanc. « Lorsque c'est sec, disait-on, cela forme un enduit qu'on ne détruit qu'à force de peine et au détriment des cheveux. » Pour poudrer à l'eau, il faut « tremper une vergette dans l'eau , et allant à rebrousse-poil , faire pleuvoir sur la tête du soldat une rosée. Quand elle est bien imbibée , on poudre à blanc. Ce qui forme une sorte de mastic moins corrosif et moins difficile à détruire que le premier. L'avantage de ces méthodes , ajoutait-on, est qu'un régiment, faisant des exercices pénibles , par un temps chaud, est moins délabré dans sa frisure que s'il était poudré tout uniment l. »

Il y avait une grande variété dans la manière d'arranger les cheveux. Non seulement elle différait selon les régiments ; mais dans la même troupe , on rencontrait des boucles, des tresses, ou des queues attachées très bas ou très haut 2. Les ordonnances prenaient soin de fixer les détails de la coiffure. En 17G7, on déterminait la confection des cadenettes, en prescrivant de rouler les « faces » sur une lame de plomb ou sur un carton. En 177G, on enjoignait de lier les cheveux et de les enfermer dans un petit

1 Note sur différents objets concernant les troupes. Mém. de 1788. Arch. de la guerre, Pol. et dise, 1770-90.

2 De la Porterie, Institutions militaires, 175i, p. 21.

sac appelé crapaud1. Dans certains régiments d'infanterie, les cheveux étaient tirés en l'air avec une telle force que la peau en était ridée. Ils étaient attachés en boucles avec des épingles, empâtés de suif et de pommade et rassemblés par derrière dans un gros catogan enveloppé d'une corde noire. Dans la cavalerie, la coiffure était plus naturelle; mais la cpieue était parfois démesurée ; on l'allongeait par de faux cheveux et même par une peau d'anguille pleine de son 2. On appliquait aussi au moyen de poix, sur les joues, entre la tempe et le bas de l'oreille , des bouquets de cheveux crêpés et de crin qu'on appelait des anglaises 3.

Aussi que de temps le soldat passait à se peigner et à peigner les autres ! On ne pouvait faire sa queue soi-même. « On s'appelait, on se mettait sept ou huit l'un devant l'autre, et Ton opérait. 4 » Opération d'un aspect assez réjouissant , mais qu'il fallait faire sérieusement. Lisez ce qu'on exige du cavalier : « Sa queue ne doit être ni trop haut, ni trop bas attachée. La rosette doit être au milieu et fixée par une épingle,, en outre du cordon qui la serre à la queue. Les cheveux doivent être terminés par une boucle plate, qui

1 Encyclopédie méthodique, Art mil., t. I, 683 à 683.

2 Cte de Vaublanc, Mémoires, p. 70, 71. — L'article 14 de l'ordonnance du 2 septembre 1775 fixe la longueur de la queue à 12 et 14 pouces. (L. Mouillard, p. 40.)

3 Note sur différents objets. Arch. de la guerre. 1 Cte de Neuilly, Souvenirs, p. 120.

LU-MFORME. 105

lui dégage la face en lui découvrant le bout de l'oreille. Cette boucle doit être poudrée, quand il est de service et qu'il monte à cheval... » On a vu quel art il fallait pour poudrer à la colle ou à l'eau. Le dragon devait avoir clans sa besace un sac à poudre, une houppe et des peignes l , sans compter les fers à friser. Les instructions d'un colonel portent que les cavaliers doivent aller aux écuries en sarreau et en bonnet, leurs cheveux en papillotes 2.

On criait bien contre un pareil assujettissement; on disait que ces mélanges de colle, de suif et de blanc étaient aussi sales que malsains; qu'au moindre brouillard, les cheveux s'aplatissaient, entraient dans la bouche, dans les yeux, incommodant et défigurant les hommes ; que la saison pluvieuse une fois arrivée , la tête ne séchait plus 3 ; le ministre de la guerre Monteynard défendait l'usage de la colle comme destructif, dangereux à la santé, incompatible avec l'attention que le soldat doit avoir de se peigner 4. Mais les usages étaient plus forts que le sens commun et les habitudes des chefs. Le marquis de Boufflers essaya bien de faire porter à ses soldats les cheveux ras en se coupant les siens. Tout le monde

1 De la Porterie, p. 288.

3 Instruction pour la tenue et discipline du régiment D. Arch. de la guerre.

3 Examen critique du militaire, t. I. p. 94. — De la Porterie, Institutions militaires, p. 22. — Mal de Saxe, mes Rêveries, t. I, p. 12.

4 Lettre du 9 nov. 1772. Arch. de la guerre.

se moqua de lui, et nul depuis n'osa parler de couper les cheveux l.

La moustache exigeait moins de soins. Bien que Louis XIII ait tenté de la supprimer, bien qu'au dixhuitième siècle elle eût cessé d'être de mode , elle n'en persista pas moins dans beaucoup de régiments. « Elle donne l'air martial et terrible à l'homme de guerre, » dit un écrivain militaire 2. Mais tout le monde n'était pas doué de cet ornement martial ; il fallait y suppléer par l'art. « Pour peu qu'on ait un peu de poil follet, on le fait paraître au moyen de la cire à moustaches, » écrit un officier ; « mais ceux qui n'en ont pas sont obligés à en porter de postiches faites avec du drap noir et du crin, et on se sert pour les faire tenir d'un ingrédient où il entre de la poix avec quelques caustiques ; ce qui occasionne des gales et des abcès qu'il faut ouvrir pour les guérir :!. » Dans certains régiments, on voulait même que les moustaches des hommes fussent toutes de la même nuance, et comme les teintures fines eussent été chères, on les noircissait « avec des cirages destinés aux bottes4 ».

1 Examen critique du militaire français, 1781,1. J, p. 07.

2 Examen critique du militaire français, t. I, p. 94. — « J'ai bonne opinion, disait l'auteur des Éléments de V éducation, publiés en 1040, d'un jeune gentilhomme curieux d'avoir une belle moustache... plus il l'a regardée, plus son esprit doit s'être entretenu et nourri d'idées mâles et courageuses. (Cité par Saint-Foix, Essais sur Paris.)

3 Note sur différents objets, Arch. de la guerre, pol. et dise, 1770-90

4 Examen critique, t. I, p. 95.

Cet excès d'uniformité pro venait de l'importance que certains colonels attachaient à l'apparence, à la beauté extérieure de leur régiment. Si l'on tenait aux soldats de bonne mine, on ne tenait pas moins à leur costume. « Votre régiment prend une tournure hussard, écrit-on à un colonel, et le sera tout à fait quand il sera bien vêtu l.y> Si plusieurs chefs de corps s'écartaient des règles pour ajouter ou retrancher arbitrairement aux habits et équipements d'uniforme2, d'autres veillaient minutieusement à ce qu'on s'y conformât. En 1716, les sergents devaient faire arrêter les soldats qu'ils rencontreraient dans les rues « sans leurs cheveux rattachés et leur chapeaux retapés ;j ». Lorsque les victoires de Frédéric II eurent mis en vogue les usages militaires prussiens, l'uniforme devint plus étroit, plus étriqué, plus serré. Le cou est emprisonné dans des cols garnis de carton, qu'on attache derrière le cou avec d'énormes plaques de cuivre '. « Dans les rues, un soldat doit être habillé en tout point, dit un colonel ; le crochet de son habit attaché , sa veste boutonnée , son habit retroussé 5. » En 1788, le soldat est vêtu d'habits qui lui tombent à mi-cuisse et ne peuvent se

1 Rég. de Saxe-hussards. Arch. de l'Aube, 17 E. 83.

2 Instructions du roi au comte du Muy. 1771. Arch. de la guerre, adm. mil. reg. 3671.

:J Recueil Cangé, t. XLI.

4 Note sur différents objets... Arch.de la guerre, Pol.etdisc, 1770-90

5 Instructions du marquis de L., 1783. Ibid.

boutonner ; les manches sont si serrées qu'on est obligé de faire ôter les manches des vestes qui sont lacées, pour qu'il puisse faire F exercice ; enfin le chapeau est si petit qu'il ne couvre pas la moitié de la tête et qu'il tomberait à chaque mouvement, s'il n'était attaché aux cheveux *. »

Dans certains régiments, la parade est la seule préoccupation ; on passe son temps à blanchir ses habits et son linge 2, à astiquer ses armes et ses boucles; dans l'infanterie, chaque soldat en a 27 ;î. La propreté devient un abus. Les prisons des quartiers sont presque toujours remplies de soldats qui ont commis quelques fautes contre elle K Leur sac contient presque une trousse de toilette. « Dans l'un des côtés, on met les chemises, les guêtres blanches, les bas , les cols, le sac de toile et la culotte de toile ; de l'autre, la culotte de tricot retournée, le sac à poudre, le bonnet de nuit, les peignes dans leurs étuis avec les guêtres noires ; clans la poche de la couverture du sac, on met les souliers, les brosses, la cire et autres choses de cette espèce qui ont rapport à la tenue. La troisième brosse se met dans la poche de l'habit5. »

1 Mémoire de 1788. Arch. de la guerre.

2 Traité de la discipline militaire, par Joly de Saint- Valier, Arch. de la guerre, Pol. et dise.

3 Encyclopédie méthodique. Art mil., t. IV, p. 87.

4 Mém. concernant les devoirs de chaque grade. Arch. de la guerre, Pol. et dise.

5 Instructions du marquis de L. 1773. Arch. de la guerre.

Jusqu'en 174.7 *., ce furent les capitaines qui étaient chargés d'habiller les soldats. Le costume de ceux-ci se ressentait de la vanité ou de la parcimonie des chefs. La qualité du drap était stipulée par les ordonnances. En 1753, l'équipement et le costume d'un fusilier étaient estimés à 79 1. 10 s., y compris l'habit, la veste et la culotte de 43 1. et le fusil-baïonnette de 15 2.

Malheureusement pour le soldat, la vanité du chef était trop souvent d'accord avec sa parcimonie pour le porter à ménager outre mesure le vêtement qu'il lui fournit. Ce vêtement devait durer trois ans; mais pour qu'il fît meilleure figure dans les revues, on défendait de le porter pendant les deux tiers de l'année. Il en résultait que les soldats, réduits à une veste râpée, contractaient l'hiver des refroidissements qui les menaient à l'hôpital :i. « Huit ou dix jours avant la revue, dit un autre écrivain militaire, on rajuste les habits et les buffleteries ; le reste de l'année, tout est dans le délabrement 4. » On prétend que dans certains régiments d'infanterie les habits auraient duré sept ans. On accuse certains officiers de piller le soldat pour satisfaire à leurs dépenses frivoles; et Ton dit que lesins-

1 Dussieux, l'Armée en France, t. II, p. 331.

2 Lesautres articles sont : chapeau, 41; bas, 2l; souliers, 3 ', cravates, chemises, 51 10 s; cartouches de pistolet, 21; pistolets de poche, 41. — Arch. de la guerre, adm. mil., reg. 2709.

3 De l'Esprit militaire, p. 76.

4 Nouvelles Constitutions militaires, 1. 1, p. '.).

pecteurs se taisent, parce que le colonel est leur ami ou qu'ils craignent de s'en faire un ennemi *. Les inspecteurs savent pourtant dire la vérité. « J'ai vu des régiments presque nus, écrit le comte de Melfort au duc de Choiseul ; quoique les ordres du ministre soient donnés pour que tous ceux que j'ai inspectés soient habillés, il n'en résulte pas moins que ceux qui, depuis un an, portent des habits couverts de pièces, n'en soient très affectés et humiliés au dernier point. Des soldats et dragons ont refusé des congés de semestre par la raison qu'ils auraient rougi , disaientils, de paraître dans leur pays comme des gueux 2. »

Un autre officier recommandait de donner de vieux habits aux recrues, parce qu'ils les usaient plus en trois mois que les soldats en un an. 11 voulait aussi que les soldats servant de domestiques aux officiers ne fussent jamais habillés de neuf, parce qu'ils se trouvaient rarement sous les armes 3,

On ne saurait croire jusqu'à quel point certains officiers poussaient le désir de ménager les effets de leurs hommes. On est obligé, sous Louis. XIV, d'envoyer à toutes les gardes montantes un commissaire « pour empêcher que les officiers n'ostent les souliers à leurs soldats ». Sous Louis XV, ils ne leur laissent

1 Lettres françaises et germaniques, 1741 (par Mauvillon), p. 21.

2 Arch. de la guerre, Doc. généraux, I.

:{ Instruction du baron de Birsch, 20 oct. 1780. Archives de la guerre adni.mil., reg. 371 G.

porter ni habit ni chapeau, quand ils sont de garde *. En 1714, les soldats de la garnison de Port-Louis se plaignaient de ne point être entretenus , à tel point qu'ils étaient sans habits, culottes, bas et souliers dans la rigueur de la saison 2. Le maréchal de Saxe déplore, sous Louis XV, que les bas, les souliers et les pieds pourrissent ensemble, parce que le soldat n'a point de quoi changer. Il dit aussi qu'avec un habillement très coûteux, le soldat n'est ni vêtu, ni couvert. « L'amour du coup d'œil l'emporte sur les égards qu'on doit à sa santé :!. »

C'était surtout en campagne qu'il ressentait les inconvénients de ce système. « J'ai vu des Provençaux, Languedociens et Gascons, dit un officier, faire la guerre, au fort de l'hiver, sur les bords de l'Elbe et de l'Aller, et n'être pas mieux vêtus que dans les garnisons de Toulon, Marseille et Perpignan. » En 1758, il est vrai, le roi leur fit faire un certain nombre de gilets et d'espèces de bonnets, qui se rabattaient sur les épaules, avec des couvertures de laine ; mais elles ne furent pas distribuées, et dans la retraite de Hanovre, en février 1758, elles furent abandonnées au pillage , déduction faite de ce que les employés avaient soustrait ou vendu à leur profit 4. On dit

1 Lettre du 30 mai 1682. Lettre anonyme de 1733 écrite par des cavaliers. Arch. de la guerre.

2 Lettredul7 décembre 1774. Recueil Cangé, t. LX. :î Mes Rêveries, t. 1, p. 12.

4 Réilexionssurlescausesdela désertion. Arch. delà guerre, Pol. et dise.

aussi que des soldats en campagne étaient morts de froid en Bavière et en Bohême1.

Ce n'est pas que l'État ne s'appliquât pas à fournir de bons vêtements aux soldats. Il obligeait les provinces et les villes à faire la dépense de capotes en drap pour les sentinelles2. D'après ce qui précède, on voit qu'il se préoccupait d'envoyer des gilets et des couvertures aux troupes en campagne. Mais il fallait compter avec la négligence et l'infidélité des intermédiaires, avec la mauvaise foi des fournisseurs. Les marchands, quelquefois mal payés, donnaient de mauvais drap, qui durait deux ans au lieu de trois :!. En 1788, l'État, qui avait enlevé aux capitaines le soin de l'habillement, en avait adjugé l'entreprise à un ancien valet de chambre du duc de Choiseul, le sieur Corby ; cette entreprise donnait lieu à des plaintes et faisait « craindre des friponneries en temps de guerre 4 » . Et cependant , l'on disait de toutes parts sous Louis XVI : « Jamais le soldat français n'a été mieux entretenu qu'il ne l'est aujourd'hui 5.

12 livres étaient allouées par an au soldat pour son

1 Mém. sur l'habillement de l'infanterie. Arch. de la guerre, adm.

2 On les fait en drap de Languedoc et drap de Riols et on les paie de 12 à 181. (Jnv. arch. Hérault, C. 643.)

3 Nouvelles Constitutions militaires, 1. 1, p. 9. — Le drap usité dans l'infanterie et pour une partie de l'équipement était du drap de Lodève. La compagnie des Indes fut chargée de le fournir en 1720. (Recueil Cangé, t. LXIII.)

1 Mémoire de 1788, Arch. de la guerre. 5 Arch. de la guerre. Folice et discipline.

entretien de guêtres blanches, de chemises, de cols, de cocardes, de boucles, de rubans, de blanc pour buffleterie, de buffleterie, de poudre et de pommade. N'est-ce pas un prodige, dit-on, qu'il parvienne à s'entretenir pour une somme aussi minime, d'autant plus que le renouvellement des chaussures est encore à ses frais '. Les guêtres blanches, qui ne sont bonnes que pour les revues, le ruinent en blanchissage2. En 1768, le blanchissage d'une chemise lui coûte (> liards, et il met une chemise par semaine :!. Et cependant, on trouvait encore moyen, dans certains cas et à titre exceptionnel, de prélever sur la solde du cavalier une somme de 10 livres pour faire faire une paire de culottes du même drap que l'habit. « Le dragon, écrivait-on, est ici pour 4 sous par jour, et quoique cela soit contraire à l'ordonnance, on peut bien lui faire faire cette dépense4. » A d'autres dragons, on veut retenir un sou par jour sur leur solde pour leur fournir des bas blancs 5.

Peut-être se prêtaient-ils aux sacrifices qu'on exigeait d'eux par la pensée qu'ils auraient meilleur air

1 Encyclopédie méthodique. Art mil., t. II, p. 179. — Arch. de la guerre, adm. mil., 1798-92. — L'ord. de 1860 dit : Les cavaliers s'entretiendront de bottes sur les 3S 6d qui leur sont alloués pour leur nourriture. (Recueil Cangé, t. XXXII.)

- Mal de Saxe, mes Rêveries, i. I, p. 12.

:* Arch. de la guerre, adm. mil., 3671.

1 Lettre de 1730. Arch.de la guerre, adm. mil., reg. 2600.

■"' Lettre de 1729. lbid., reg. 2660.

11 i CHAPITRE IV.

sous l'uniforme ! Avoir bon air, c'était l'ambition commune des officiers et des soldats. On a vu combien ceux-ci étaient humiliés d'être mal vêtus. Ils se moquaient des miliciens, ils les méprisaient, parce que ceux-ci étaient mal costumés, aux frais de leurs paroisses1. Les militaires moroses avaient beau gémir de la vanité du costume2. « Ne pourrait-on, disaientils, se défaire de ce qu'on appelle le bon air dans un habit de soldat3? » On le recherchait même en campagne, comme le signe le plus apparent du bon état de l'armée. Le régiment de Champagne, que commandait le comte de Gisors, était tenu les jours de route comme les autres : la queue faite de frais, une boucle de chaque côté, l'habit bien recousu et les chapeaux non dégraffés 4. Lorsqu'elles durent entrer à Boston en 1782, les troupes françaises firent en plein champ une si belle toilette que jamais dans une revue de parade, on ne vit troupes mieux tenues, plus propres et plus brillantes. Aussi furent-elles accueillies par de vifs applaudissements :>. Sans doute , il y avait à cette recherche des inconvénients. On préférait trop dans les soldats « la taille mince et la jolie figure à fair martial et à la tour-

1 Observations sur les milices, 1733. Recueil Cangé, t. XL VII.

2 Feuquières, Mémoires, t. I, p. 140.

'■'j Mémoires sur la guerre, Amsterdam, 1731, p. 73. 1 C. Rousset, le Comle de Gisors, p. 203. 5 Cte de Ségur, Mémoires, 1. 1, p. 2S3.

nure mâle [ » ; on faisait peu de cas des soldats de quarante ans, « l'âge où l'on est plus propre à la guerre », parce que ceux de vingt avaient plus de souplesse et de dextérité; on ne disait plus comme un éloge : « Ce régiment a une excellente espèce d'hommes , mais ce régiment a de jolis soldats. » C'était le défaut du siècle, où le joli prévaut sur le beau, dans l'art comme dans la société ; défaut véniel, après tout, et qui était bien conforme au caractère français tel qu'il existait alors ; défaut qui, à tout prendre, était une qualité, et qui n'empêchait pas les soldats français de se comporter vaillamment sur les champs de bataille. Ces militaires coquets, en uniformes riants, avec leurs couleurs claires, rehaussées de bleu, de rouge, d'argent et d'or, charmaient nos ancêtres, séduisaient les jeunes gens, qui s'engageaient parfois pour l'amour du costume, et frappaient d'admiration les étrangers. Le Français d'alors ne se contentait pas d'être fort; il ne lui suffisait pas de vaincre, il avait aussi l'ambition déplaire.

1 Traité de Joly de Saint-Valier. Arcli. delà guerre. — Examen critique, 1. 1, |>. 120.

-ocooyo-

Le soldat est logé par l'État ou chez l'habitant ; il est habillé par son capitaine ou par le roi. Qui subviendra à sa nourriture et comment se nourrira-t-il? De quelles ressources dispose-t-il, et quelle est l'importance de sa solde ?

La solde des fantassins n'a guère varié pendant les deux derniers siècles. Elle a plutôt diminué depuis Henri IV jusqu'à Louis XIV. En 1610, elle se serait élevée à 8 sous par jour ' ; sous Louis XIII, elle était de 5 ou 6 sous; l'ordonnance de 1629 la doubla2, ^mais il est peu probable qu'elle ait été strictement exécutée. Elle fut maintenue à 5 sous pendant le règne de Louis XIV3. En 1718, on l'augmenta de 6 deniers. Plus tard elle fut portée à 6 sous k deniers, et ne dépassa pas ce chiffre, qui subit encore quelques

1 Poirson, Histoire de Henri IV, l. 111, p. 625.

2 Art. 226. — En 1646, il y eut une augmentation momentanée de sous par jour.

3 Ord. de 1670, 1679, 1699, 1705, etc. On trouve même 4S 8d.

fluctuations, avant la révolution [. Les cavaliers et les dragons étaient mieux partagés , et depuis Louis XIV, touchaient 7 sous et 6 sous 6 deniers par jour-.

Cette solde n'était pas consacrée uniquement à l'acquisition de la nourriture. Il fallait qu'elle pourvût à certaines dépenses d'entretien et de toilette, auxquels, comme nous lavons vu, on attachait tant d'importance. Sur ses 6 sous 4 deniers le soldat devait prélever :

Pour linge et chaussures 8 A

Pour le blanchissage et le frater qui le rase 4 A

Pour tabac, poudre, suif, graisse, noir ou cirage,

peigne et brosses 1 <*

Presque partout pour un chapeau 2 A

Il lui restait 4 sous 2 deniers , sur lesquels 2 sous étaient destinés à l'acquisition du pain 3.

On avait bien allégé les charges que la loi , l'usage ou l'abus lui imposaient. Mais si la solde du cavalier était plus élevée que celle du fantassin, il payait k deniers par jour en 17i8 pour le ferrage

1 On indique 6S G'1 et 6S 4'1 avant 17(58, 5* 8'1 de 1758 à 1788, Gs 2<l ■en 1788. [Recherches sur la force de l'armée, 1806. Tableau n° 2.)

J Certains corps spéciaux étaient payés davantage. Les miquelets, levés dans le Roussillon en 1684, touchaient 10s par jour. (Arch. de la guerre.) En 1725, les fusilier du roi pour la garde de Chambord reçoivent 15s; en 1745, les fusiliers guides 6S bd. (Recueil Cangé, t. XXVII «tLV.)

3 Examen critique du militaire français, 1781, t. I. p. 65.

de son cheval et le chirurgien-major ; il s'entretenait à ses frais de gilet et de culottes de peau ; il était chargé de l'entretien de ses « gants, cols, cocardes, plastrons de toile, cordons et fourreaux de toile 1. » Tous ces faux frais étaient acquittés soit directement, soit au moyen de retenues sur la solde. Cet usage du reste n'était pas nouveau; en 1697, un soldat de la garnison de Dinan se plaignait de ce que la retenue de deux sous qu'on faisait depuis deux ans à ses camarades causait de fréquentes désertions 2.

L'ensemble de ces retenues, auxquelles s'ajoutèrent des allocations de l'État 3, constituait pour les régiments un fonds qu'on appelait la masse. Elle pouvait s'élever assez haut, et baisser assez vite, selon les besoins et les circonstances. Les vieux corps en avaient de considérables en 1750 : Picardie et Champagne possédaient i0,358et '+5,632 livres; Navarre, 61,529; Piémont allait jusqu'à 70,601 ; mais toutes ces réserves s'étaient presque fondues en 175i, et si Na-

1 Mém. de 1772. Arcb. de la guerre, adm. mil. — La solde du cavalier fut augmentée en 1772.

- Lettre anonyme du 31 juillet 1G97. Ibid.

3 En 1768, l'État accorde une première mise de 301 pour l'habillement; il y ajoute 18l en 1774. (L. Mouillard, p. 36). Il accorde aussi 10 deniers par homme. La masse s'augmentait aussi du produit des rachats ou congés de grâce ainsi que des sommes pro venant des non complets des compagnies et des demi-soldes des semestriers. {Réflexions impartiales sur les gardes françaises, 1790, p. 9.) Le ministre d'Argenson fit surveiller particulièrement l'emploi des masses. (Audou'm, t. III, p. 55.)

varre avait encore 23,699 \ Champagne n'en avait pins que 4,630 et Piémont, 1579. Partout une diminution analogue était signalée. On fut obligé, en 1763, de supprimer les faux frais qui étaient à la charge des régiments , tels que ceux de cheval de ronde, de fauteuil, d'abonnement de café, de secrétaires, d'écrivains de place, de balayeurs de quartier et de poêles de corps de garde l.

Après le prélèvement qu'on faisait pour la masse , les officiers remettaient au bas-officier, caporal ou brigadier, ce qu'on appelait le prêt, c'est-à-dire la solde pour cinq jours. En 1727, une chambrée de 7 personnes, y compris le caporal qui avait 7 sous par jour et l'anspessade qui en recevait 6, devait toucher 2 liv. 1 sou de solde. 17 sous 6 deniers en étaient retranchés pour le pain, le linge et les chaussures. 24 sous étaient disponibles pour la cuisine. Le compte en était établi de la sorte :

Une demi-livre de viande par homme 10 v 6 *

Une demi-livre de pain pour la soupe, outre le

pain de munition 3 s 6 A

Légumes et sel :; ç

11 restait 7 sous pour la boisson et le tabac des sept hommes pendant cinq jours.

1 Arch. de la guerre, adm. mil. — En 1783, les masses du régiment d'infanterie de Foi* montent à 57.9001 13s 9'1 dont 43,28(>l en caisse; le régiment d'Agénois n'en a que 7,940 dont 3,460 en caisse. (Arch. de la guerre, adm. mil.)

Voici un autre compte , pour la nourriture de 15 soldats, en 1768, à Lille. Le prêt de chacun se monte à 3 sous. Il y a donc 45 sous à dépenser par jour. La dépense se divise ainsi :

Quatre livres de pain pour la soupe 14 s

Viande 13 s 9A

Légumes 8 s

Sel 1 s

Graisse 1 s

Herbes 1 *

Bois... 1 *

Chandelle 1 s

2 liv. 2 *

Il restait k sous par jour pour les 15 soldats, sur lesquels ils devaient payer le frater qui les rasait et le blanchissage, et cette dépense absorbait les k sous. Il ne restait rien pour payer les balais et le remplacement des pots de terre et des gamelles, qui étaient à leur charge '.Et si le soldat recevait une lettre, où trouvait-il l'argent nécessaire pour en payer le port, qui s'élevait parfois à 20 sous, sans compter le supplément d'un sou pour le facteur du régiment2?

Le soldat de 1727 était mieux partagé que celui de 1768 ; le premier ne payait le pain bis blanc qu'un sou la livre, tandis qu'il coûtait 3 sous 6 deniers au second. La progression était moindre pour la

1 Archives de la guerre, adm. mil., Reg. 3G71 et 2630.

2 Ouvrage sur l'État militaire, par le sr Vial, ancien soldat du régiment de Monsieur, 1771. (Arch. de la guerre.)

viande, mais elle était réelle; en 1727, celle-ci valait 3 sous; elle valait 3 sous 6 deniers en 1768. Il en résultait qu'on se restreignait sur le pain de la soupe ; on n'en prenait qu'un quart de livre par homme au lieu d'une demie. Ces diminutions de quantité furent fréquentes au dix-huitième siècle, où le prix des grains subit de singulières fluctuations 1. Dans les années de disette, le prix du pain s'élève à h ou 5 sous la livre ; aussi n'est-il pas surprenant que dans ces années les soldats ne puissent s'en tirer. En 1789, les dragons de Noailles, qui reçoivent k sous 2 deniers de prêt, dépensent 1 livre 4 sous de plus que leur solde dans une chambrée de 12 hommes. Leur colonel est obligé de leur accorder un supplément de solde de 2 sous par homme, afin qu'ils puissent équilibrer leur modeste budget 2.

Le pain était la principale nourriture du soldat , comme du paysan et de l'ouvrier. 11 le mangeait sec ou dans la soupe. L'État se chargeait de le fournir, et les munitionnaires s'engageaient à en distribuer trois livres pour 2 jours à chaque homme. 11 entrait 2 tiers de farine et un tiers de seigle clans le pain de mu-

1 De 1715 à 1718, le grain vaut l1 18s les (50 livres de froment; 41 2S en 1720, 21 65 en 1722, 51 en 1725, 2' 12 s en 1728 , 41 12s en 1730, 31 en 1732. (Arch. de la guerre, adm. mil., 2687.)

2 Voici le détail des dépenses de la chambrée : viande, 6' 15"; pain 31 10s; légumes, 3l 10s; graisse et poivre, l'4s; sel, 5S; blanchissage, l1 4S; chauffage, l1 7S ; chandelles 3S ; registre du chef de chambr<\ 58; ballets (lisez balais), l1 i\ (Février, 1789. Arch. de la guerre, adm. mil.)

nition1. C'eût été une proportion convenable si elle eût toujours été observée ; mais trop souvent, le soldat avait à souffrir des malversations ou de la négligence des fournisseurs qui fabriquaient du « pain infecté » ou du mauvais pain que le besoin le contraignait à consommer 2. Les cbefs militaires devaient intervenir; ils condamnaient en 1691 un commis, coupable d'avoir livré de mauvais pain , à en donner quatre cents rations à ses dépens. « Depuis ce tempslà, dit un officier, on ne peut pas avoir de meilleur pain que celui que mange le soldat qui est icy. » Le maréchal du Bourg se faisait envoyer en 1729 un échantillon du pain de munition qu'on donnait à la garnison de Phalsbourg. Il en fut indigné. — « Vous ne voudriez pas, écrivit-il, laisser donner aux chien (sic) le pain que j'ay veu. » Et il ajoutait : « Si c'est la faute du munitionnaire, il faut le mettre en prison3».

1 1682, Arch. de la guerre, adm. mil., reg. 792. A Givetce qui domine dans les approvisionnements en 1691, c'est la farine de méteil; le froment, puis le seigle, viennent ensuite. (Arch. guerre, adm., 1113 )

2 De l'Esprit militaire,]). 7kkl6. — Le Soldat citoyen, p. 123. — Voir unmonitoire de 1664, où l'on énumère toutes les friponneries que peuvent commettre les munitionnaires sur la fourniture du pain de munition, (Recueil Cangé, t. XXX). — Voir dans le même recueil (t.LXl) des détails sur la fabrication, et le procès fait contre le fournisseur Fargues en 1655.

3 Archives de la guerre, adm. mil., reg. 1113 et 2630. En 1682, Louvois autorise un boulanger à s'établir dans la citadelle de Pignerol, mais en laissant aux soldats la liberté d'aller prendre leur pain en ville. Au camp de Dinant, en 1683, on donna au soldat le choix enlre du pain et un sou.

En 1745, au siège de Frîbourg", 42 compagnies de grenadiers refusent leur pain, à cause de sa mauvaise qualité, et il faut toute l'énergie d'un brigadier pour les forcer à l'accepter1.

11 ne faut pas conclure des exemples que je cite que le pain était toujours de mauvaise qualité; on n'écrit guère que pour se plaindre, et lorsque tout est en règle, que les fournitures sont satisfaisantes ou seulement passables, il n'en reste aucune trace dans les archives, parce que Ton ne signale pas ce qui se passe tous les jours. On se plaignait peut-être plus du défaut de quantité que de la mauvaise qualité du pain. « Vingt-quatre onces de pain de munition, disait-on, ne suffisent pas par jour pour la nourriture de l'homme qui boit ou est censé boire de l'eau, ne mange de la viande qu'une fois par jour en petite quantité et quelquefois trois fois par semaine seulement. 2 »

Ces plaintes étaient exagérées, puisque de nos jouis la ration de pain n'a pas augmenté. Et cependant, sous Louis XVI, les soldats disaient : « Le pain du roi ne nous suffit pas, » et le besoin les poussait au vol ;i. En campagne surtout, il aurait fallu en augmenter la quantité. « L'expérience, dit un officier général, n'a que trop fait connaître que la plupart des jeunes

' Prince de Montbarey, Mémoires, t. I, p. H>.

2 Mémoire de Barbançois, 1748. Voir aussi Mémoire «le 1757 et autres. Archives de la guerre. Doc. gén., 1. :î Encyclopédie méthodique. Art militaire, t. I, p. 772.

soldats ne périssent que d'inanition *. » Quelquefois ils paraissent « si pâles et si défaits », que leurs chefs leur accordent un supplément d'un sou par jour pour augmenter leur nourriture 2. Il y a aussi des privations qu'imposent les hasards de la guerre et les retards dans les paiements de la solde, qui en sont la conséquence. Panem quotidianum da nolris hodie, s'écrient les soldats [de Villars un jour qu'il parcourt leurs rangs et que le pain fait défaut 3. En 1693, les officiers du régiment d'Aligny ont dû avancer 13,000 livres pour la subsistance de leurs soldats. Ceux-ci en sont réduits au pain, et presque tous sont sans souliers. Il en est de môme du régiment de Thiérasche 4.

L'intérêt autant que l'humanité porte les officiers à agir de la sorte. Le soldat, qui ne reçoit pas sa solde, le soldat mal nourri, non seulement ne supporte pas les fatigues de la guerre : il se dédommage par la maraude et le pillage 5; il déserte à la première occasion6. On disait en 1741 : « Il faut nécessairement procurer du bien-être aux troupes en campagne pour y maintenir la règle, » et l'on croyait y parvenir en faisant doubler la ration de viande,

1 Feuquières, Mémoires, t. J, p. 155.

2 A Landau, en 1714. Archives de la guerre, adm. mil. 2468.

3 Mémoires de Villars, coll. Petitot, t. XXXIX, p 175.

4 Lettre de Catinat, du 24 nov. 1693, Arch. de la guerre, adm. 1237. — De Letouf, Mémoires, t. I, p, 334.

•'• Caillet, t. II, p. 36. — De la désertion, p. 9. ,! Caron, Leteliier, p. 288.

par manière de gratification *. Le commissariat des guerres, et surtout le service des subsistances, lurent si bien améliorés par les soins de Paris Duvernet dans le cours du dix-huitième siècle, qu'ils servirent de modèle à toutes les puissances militaires de l'Europe 2. Un Anglais disait que, grâce à son organisation excellente, les troupes françaises pendant la guerre de Sept-Ans avaient toujours été très bien nourries, bien vêtues et fournies de tout ce qui était nécessaire, surtout dans les corps des maréchaux d'Estrées et de Broglie 3.

La ration de viande était fixée par plusieurs ordonnances à deux livres et à une livre et demie pour les cavaliers et les dragons, à une livre pour les fantassins 4. Mais les ordonnances étaient-elles toujours strictement suivies? Ne promettaient-elles pas au soldat, afin de provoquer les enrôlements, une alimentation supérieure à celle que son prêt lui permettait de se procurer? Dans la réalité , la ration de viande des fantassins depuis 1690 ne dépassait guère une demi-livre; elle devait être distribuée tous les jours, excepté le vendredi :>. Cepen-

1 Arch. de la guerre, ad m., mil. 2925.

2 Prince de Montbarey, Mémoires, t. I. p. 03.

a Lelters concerning i lie présent state of tlw French nation, 17G9, 1>. 127.

4Ord. de 1636, 1727 et 1737.

5 Arch. de la guerre, adm. mil., 2766. — Dans la demi-livre, les os étaient compris, d'après l'auteur des Mémoires sur la guerre, 1731, p. 90.

dant, dans toutes les garnisons, la délivrance de la viande ne pouvait avoir lieu quotidiennement; le soldat était obligé « plusieurs fois la semaine d'y suppléer par de méchant beurre, de l'huile ou d'autres drogues dont la qualité était toujours mauvaise, parce que la bonne était au-dessus de ses moyens l. » Mais cette pénurie n'était que l'exception. Les bouchers, les réquisitions, les marchands de bestiaux, les juifs, surtout sur la frontière d'Allemagne, procuraient généralement autant de viande que le comportaient les règlements.

Au dix-huitième siècle, ce qui manquait le plus au soldat, c'était le vin que, dans bien des cas, il ne pouvait se procureravec sa solde. Les ordonnances avaient beau en prescrire une pinte, près d'un litre actuel par fantassin-; trop souvent il devait s'en passer. « 11 se console par de la soupe, dit un officier, et quelques coups de vin ou de bière ; et lorsqu'il ne peut manger cette soupe qu'une fois par jour, revenant le soir de l'exercice, s'il n'a qu'un morceau de pain tout sec, que pas même une fois la semaine il ne peut

qui réclamait contre cet abus. — On demandait en 1760 qu'on ajoutât à l'alimentation du soldat, pour la rendre suffisante, une once de riz et un quarteron de viande. (L' Antilégionnaire, p. 120.)

1 Mém. du chevor de Chabo, 1764. Arch. de la guerre, Doc. gén., I. — En 1683, on compte qu'il faut par semaine 12 vaches par bataillon d'infanterie et 2 par escadron de cavalerie. On devait en fournir 462 par semaine à l'armée commandée par le maréchal de Humières en Picardie. (Ibid., adm. mil., 792.)

-Ord. de 1636 et de 1727.

boire un coup de bière ni de vin, le désespoir s'empare de sa tète vide, et il finit par déserter {. » Vauban aurait voulu qu'on lui donnât une chopine de vin trois fois par semaine ou le double de bière, plus deux petites mesures d'eau-de-vie, de celle que les brancleviniers vendent ordinairement un sou la mesure; mais le vœu de Vauban, plusieurs fois réitéré 2, ne fut pas réalisé ; il ne l'est pas encore.

On distribuait cependant du vin, à de certaines époques et dans des circonstances extraordinaires , ainsi qu'aux troupes en marche et en campagne. Comme on vivait alors aux dépens des municipalités et des habitants, on s'en donnait largement. Les rations exigées clans les étapes étaient surtout considérables sous Louis XIII. L'ordonnance de 1629 assignait à chaque soldat 2 livres de pain de 12 onces, 1 livre de viande et 1 pinte de vin ; mais ces chiffres étaient dépassés dans la pratique. Les cavaliers avaient droit même à 3 livres de viande, moitié bœuf et moitié mouton 3. Sous Louis XIV, je trouve

1 Arch. de la guerre. — Le pot de vin de 2 pintes est, taxé à 11s au camp de Compiègnede 1G98. — La petite bière vaut 2 sous la bouteille, en 1727 au camp d'Aymeries-sur-Sambre, le vin de Laon, 8S. Le vin vaut aussi 8S en 1789; mais dans les pays vignobles, il descend à 2 ou 3 sous.

2 Lettre du 25 février 1734. Archives de la guerre. — Encyclopédie méthodique. Art militât. I, p. 86.

:; luv. arch. Lozère, C. 178G. — Caron, Le Tellier, p. 20. — Ord. de 1638 et autres. Recueil Camjé.

encore la même quantité, et le nombre des pintes de vin est porté à trois '. En 167i, il est défendu aux fantassins d'exiger de leurs hôtes plus d'une livre et demie de viande de boucherie et de deux pintes de vin 2. En 1702, une ordonnance générale ramena les rations au taux de 1629, à la différence du pain, dont il ne fut plus délivré qu'une livre et demie. La pinte de vin pouvait être remplacée par un pot de bière ou de cidre :!. Les mêmes quantités furent maintenues pendant tout le siècle. Une ordonnance de l'intendant de Bourgogne, en 1781, les assigne aux fantassins, aux dragons et aux chasseurs à cheval. Les chevau-légers et les hussards avaient droit à des rations plus considérables, qui étaient encore dépassées pour les cavaliers des compagnies de la maison du roi 4.

Voici le menu qu'un officier offre chaque jour, sous Louis XV à des recrues en marche. A 6 heures du matin, du pain et de Teau-de-vie; à 10 heures,

1 Conduite de Mars, 1685, p. 274. — Cependant voici la copie d'un billet de logement en avril 1G93 : Cavalerie légère. Vous logerez un cavalier du régiment de Noailles pour deux nuits, et sera fourni par letapier à chaque cavalier 36 onces de pain entre bis et blanc, une pinte et demie de vin, deux livres de viande, et pour cheval, 20 livres de loin et un boisseau d'avoine... (Comm. de M. P. Le Blanc.)

2 La Ville sous l'ancien régime, t. II, p. 86.

3 L'École de Mars, t. I, p. 657.

4 Pour les hussards, etc. : 2 îiv. 1/4 de pain, 1 pinte 1/2 de vin, 2 liv. de viande; pour les gardes du corps : 2 liv. de pain, 2 pintes de vin, 2 liv. et 1/2 de viande. (Ord. de 1781, in-4° de 20 p.)

le dîner, soupe, viande, pain à discrétion, une bouteille de vin pour trois; à 2 heures, le goûter, pain et eau-de-vie; à 6 heures, la soupe, le gigot, une salade et une demi-bouteille f. Ailleurs, on stipulait que l'habitant nourrirait son cavalier pour 1p sols par jour; moyennant quoi, le cavalier devait (( vivre sagement avec son hôte, à son pot et ordinaire, et selon ses facultés 2. »

Grâce à l'organisation des étapes, établies depuis 1636, il était pourvu régulièrement à l'alimentation des troupes en marche :] . Il pouvait même arriver que les soldats bien traités étaient plus gaillards et plus dispos que les officiers , dont les ressources s'épuisaient dans les longues guerres et qui auraient été exposés à mourir de faim 4. Puis, il y avait pour les soldats des aubaines, telle que la distribution d'un muids de vin par la municipalité de la ville où ils passaient r>, le coup de l'étrier offert par l'habi-

1 Misde Valfons, Souvenirs, p. 32.

- Ea 1693, à Brioude. (Communication de M. Paul Le Blanc.) Eu 1709, la viande qu'on achetait dans ce pays pour les soldats valait r 6d la livre. En 1638, la ration de chair peut être convertie en une indemnité de 3\ — En 1637, il est payé pour la nourriture, par jour, à chaque fantassin, 8S ; à chaque gendarme, 31 ; à chaque carabin, 35s. (Recueil Cangé.) — En 1749, la ration de fantassin est évaluée à lls 6d pour les étapes, celle de cavalier à 19S 9d. {Inv. Arck. Calvados, C. 1972.

3 Caillet, ]>. 139, 140. — On trouvera à la Biliothèque nationale, anc. fonds fr., vol. 4565 et 4567. de nombreux comptes de fournitures d'étapes en 1691.

4 Rousset, Comte de Gisors, p. 294.

5 R. de Magnienville, le Maréchal de Humières, p. 70.

tant généreux. En 1674, les bourgeois de Dijon les enivrèrent si bien, « qu'ils tombaient dans le chemin comme des bestes 1 ». Il y avait, en guerre, des gratifications pour les actions d'éclat; au siège de Namur, les grenadiers d'un régiment montent à l'assaut avec une telle ardeur, que le roi fait remettre un louis d'or à chacun d'eux. Un grenadier même reçoit pour son courage extraordinaire une récompense de 20 louis, dont il envoie 10 à sa femme. En 1691, 125 livres sont octroyées à plusieurs soldats mineurs pour avoir fait sauter deux arches du pont de Montméiian 2. 11 y avait aussi les suppléments illicites que procurait la maraude, souvent tolérée, parfois réprimée, mais qui persista pendant presque tout le dix-septième siècle et ne disparut pas entièrement au siècle suivant.

En campagne, les soldats devaient porter des vivres pour quatre jours, avec leurs marmites et leurs bidons 3. A la caserne, comme au dehors, ils mangeaient, au moyen de cuillers de fer, dans une gamelle de terre ou de bois qui servait pour sept ou cinq d'entre eux. A une époque où l'on partageait le lit d'un camarade, il devait paraître naturel de manger dans la même écuelle. Les paysans et les artisans ne faisaient-ils pas de même, et le soldat devait-il

1 Mémoires historiques de la vie d'un fantassin, 1711, p. 169.

2 G. Michel, Hist.de Vauban, p. 291. — Arch.cle laguerre,adm., 1113. :) Encyclopédie méthodique., art. milit., t. II, p. 337.

répugner à un usage auquel il était d'ordinaire accoutumé dès son enfance !?

Sans doute, il y avait loin de la réalité de la gamelle aux levrauts et aux dindons que promettaient les racoleurs; mais, sauf en guerre et par exception, le soldat a toujours eu le nécessaire, comme le laboureur et le compagnon artisan. Sa nourriture , à tout prendre/ était préférable à celle du paysan2, puisqu'il consommait plus de viande et quïl en mangeait plus fréquemment que lui. Le recrutement d'ailleurs était libre, et si la chère qu'on faisait au régiment avait été aussi mauvaise et aussi exiguë que l'ont prétendu quelques-uns, qui donc, à moins d'être poussé par la misère ou par le désespoir, se serait enrôlé ?

Les capitaines, surtout, lorsqu'ils recrutaient euxmêmes leur compagnie, avaient intérêt à ce qu'elle fût bien nourrie, et cet intérêt les portait à refuser les vivres de mauvaise qualité que les munitionnaires auraient voulu fournir. N'avaient-ils pas d'ailleurs des sentiments de défiance et même d'hostilité instinctive contre les entrepreneurs et leurs commis, qui s'enrichissaient le plus souvent au détriment des

1 Dans la marine, les volontaires et les bas officiers qui avaient commis des fautes contre le savoir étaient envoyés vivre pour quelques jours à la gamelle. (Dict. militaire, 1745, t. IL p. 513.)

2 Méditation militaire, par le C'e de la Rochelainbert. Archive^ de \\ guerre, doc. gén., I.

soldats? D'un autre côté, un assez grand nombre de ceux-ci avaient une haute paie; les cavaliers étaient mieux traités que les fantassins, et lorsqu'ils étaient en quartier dans les villages, non seulement leur paie leur suffisait pour se nourrir très bien, mais ils pouvaient même en épargner une partie 1 . Dans l'infanterie, les anciens soldats, les rengagés, avaient une solde supérieure. Les brigadiers, les caporaux et les anspessades faisaient cuisine commune avec les hommes, et l'appoint de leur solde ajoutait au total de la bourse commune. Quelques soldats même auraient été « très riches en revenus personnels » et leur aisance pouvait rejaillir sur leurs camarades 2. Pendant longtemps, ils purent aussi suppléer à l'insuffisance de leur solde en se créant quelques ressources par le travail. Lorsqu'ils travaillaient comme maçons ou charpentiers clans les ouvrages de fortifications, ils recevaient, sous Louis XIV, dix-huit sous par jour :i. Quand ils sont employés aux travaux de la rivière de l'Eure, ils « gagnent de grossesjournées, et l'on autorise les officiers h leur retenir un sou par jour pour l'usure de leurs habits. » Le roi permet aussi aux gardes françaises de travailler sur les ports,

1 Mémoire de 1771. Arch. delà guerre, adm. mil.

2 Ouvrage sur l'état militaire, par le sr Vial, ancien soldat. Archives de la guerre, Doc. gén., I.

3Chotard, Lettres inédites de Louvois, travaux de l'Académie des sciences moralesi t. CXXIX, p. 225.

les halles el marchés. « Nous sommes bien aises, ditil en 1692, de les voir s'occuper à quelque mestier, parce qu'ils évitent ainsi la débauche et le libertinage, gagnent de quoy subsister et faire subsister plus commodément leur famille, et s'entretiennent dans une habitude de travail qui les rend plus propres à nous servir quand nous les faisons marcher en campagne ]. » Le duc de Choiseul écrivait en 1765 : « Dans la plupart des garnisons, il est d'usage de permettre aux soldats de travailler chez le bourgeois où ils sont ordinairement nourris, ce qui rend la fourniture de leur pain de munition en quelque façon inutile. » Le roi autorise le régisseur des vivres « à le racheter sur le pied de 18 deniers la ration. » Mais lorsqu'une discipline plus stricte fut établie, il fut interdit de travailler au dehors, au grand détriment du bien-être des soldats.

Quelques-uns d'entre eux rédigèrent à ce sujet une supplique qu'ils adressèrent au roi, « notre bon et très honoré père, » disaient-ils. Ils réclamaient lapermission de travailler ou l'augmentation de leur solde, en faisant observer qu'ils ne touchaient pas celle du 31 du mois. « Autrefois, disaient-ils, ce jour n'était rien, parce qu'on pouvait gagner de l'argent par son travail et payer celui qui faisait son service. Dans ce temps, on ne forçait pas le soldat à venir manger sa

* Ord. de 1686 et 1692. Recueil Cangé, t. XXXIII.

soupe comme on le fait aujourd'hui ; il allait dîner et souper chez son ami, chez sa maîtresse, etc., et pourvu qu'il se rendit à l'appel du soir, le principal de son devoir était rempli; de manière que dans une chambrée de neuf ou de onze, il manquait à tous les repas trois ou quatre hommes, la portion desquels était répartie entre les présents. Ils avaient même de quoi nourrir les pauvres. Aujourd'hui, en sortant de nos repas, nous avons encore de l'appétit pour deux semblables » l.

Ainsi dans les derniers temps de la monarchie, tandis que l'aisance générale augmentait, la condition matérielle du soldat devenait plus précaire. « Le soldat, disait un écrivain militaire en 1766, est payé à peu près comme il Tétait sous le règne de Henri IV, quoiqu'il y ait au moins dix-huit fois plus d'argent dans le royaume qu'il y en avait alors ~. » Le laboureur vendait plus cher ses denrées, l'artisan voyait augmenter son salaire; de 1760 à 1789, le marc d'argent avait presque doublé de valeur; le prix du blé et de la viande avaient suivi une progression analogue; la solde, calculée primitivement d'après le prix des denrées, avait à peine varié.

! Archives de la guerre, adm. mil., reg. 3034 et 3688.

J De la Désertion, 1760, p. 5. — On peut consulter à ce sujet une dissertation de l'abbé de Saint-Pierre, qui cite l'opinion de Vauban, affirmant en 1698 que la solde était trop faible d'un tiers. (Les Rêves (l'un homme de bien, p. 120 à 143.)

Cependant, malgré des plaintes particulières, accidentelles et locales, on ne peut dire qu'elle était insuffisante. La condition matérielle du soldat de l'ancien régime était certainement supportable, puisque sa nourriture était, sinon supérieure, au moins égale en quantité à celle du soldat d'aujourd'hui l.

1 La ration française en 1885 est de un kilo de pain de munition et de soupe, 300 grammes de viande non désossée, 130 grammes de légumes Irais et secs. Des écrivains contemporains, en comparant ces quantités qu'ils regardent comme insuffisantes à celles des rations de 1727, en ont conclu que le soldat était moins bien traité aujourd'hui qu'alors, quoique toutes les classes de la société aient considérablement amélioré leur régime depuis 150 ans. (Kirn, l'Alimentation du soldat, 1885. ]». 23 à 37. — Portallier, Essai sur V alimentation du soldat, 1878.) Nous croyons qu'on ne saurait prendre au pied de la lettre l'ordonnance de 1727, et que le soldat d'infanterie avant la révolution a eu rarement une livre de viande et une pinte de vin de 931 centilitres, le cavalier, 21 de viande et 1 pinte 1;2 de vin, outre 2l 1/2 de pain; mais on peut affirmer qu'il était relativement mieux nourri que celui de nos jours, puisque l'alimentation des classes laborieuses, d'où il sortait, était inférieure sous beaucoup de rapports à ce qu'elle est aujourd'hui.

Le nouveau soldat est incorporé ; son logement lui est assigné; on lui a donné de vieux habits d'uniforme; en même temps qu'il dépouille le costume civil, il va perdre le nom sous lequel il était connu. Il reçoit un nom de guerre, auquel il répondra désormais. Ainsi le valet qui entre en condition reçoit de son maître un nouveau nom en endossant sa livrée. Le soldat lui aussi entre au service ; mais c'est au service du roi, au service de son pays.

Qui donc le débaptisait et choisissait le sobriquet qui allait devenir son nom officiel? Étaient-ce ses camarades ou ses chefs? Dans le roman du Soldat parvenu, le héros nommé Grinedal s'enrôle dans l'artillerie. — Tu t'appelleras Belle-Rose, lui dit son capitaine en le voyant pour la première fois, car tu as un visage frais et coloré comme une rose {. — Dans un autre roman militaire, le héros prend lui-même

1 Le Soldat parvenu, 1761, L I, p. 27.

le nom de Parisien, auquel il a droit par sa naissance {. Plusieurs sont ainsi baptisés du nom de leur province : Provençal, Breton, Flamand, Bourguignon, Berry, Champagne. En 1687, on donne à des volontaires aux gardes françaises le nom des villes où ils sont nés : Langres, Valenciennes, Abbeville. Les qualités morales servent à désigner quelques-uns : Francœur, la Volonté, la Concorde, la Franchise, la Douceur, la Bonté, la Tendresse. Celui qu'on désigne ainsi s'appelait réellement Le Tendre ; mais l'usage ne lui a pas permis de conserver son nom sans modification ~. Généralement les noms n'ont rien de guerrier. 11 y a bien quelques La Victoire, la Terreur, Sans-Quartier, Frappe-d'abord, Pied-ferme, Sans-Peur, Tranche - Montagne, la Guerre, la Tour, la Courtine, la France; plusieurs portent des noms de héros de l'histoire ou du roman : Pollux, Achille, Saint-Louis, Samson, Àrgaute; mais d'ordinaire les appellations ont quelque chose de riant, de pastoral et de flatteur, qui forme contraste avec la condition de celui qui les porte. Les noms de fleurs abondent : Belle-Fleur, la Fleur, la Bose, la Violette, la Tulipe (qu'on se rappelle Fanfan la Tulipe) Jasmin, la Jonquille, la Grenade. Le général Doppet, quand il était garde française, s'appe-

1 L' Académie militaire ou les Héros su bal [crues, t. I, p. 18.

2 II n'y a pourtant pas de règle sans exception. Mais l'usage est si invétéré, que si le soldat est appelé par son nom, on le désigne ainsi sur les rôles : Marin dit Marin ; Thibaut dit Thibaut (Rol/e de 1G87.)

lait Pervenche l. La Rose et la Violette peuvent-être des gaillards qui ne rappellent en rien ces fleurs. Il y a des Beauvisage, des Belhomme, des Belamy, des la Grandeur, des Joli-Cœur, des la Jeunesse, qui doivent sans nul doute leurs qualificatifs à leurs qualités extérieures. D'autres le doivent sans doute à leur caractère, à leurs penchants, à leurs défauts. Prêt-à-boire, Pot-de-Vin, Vide-Bouteille, La Guinguette fréquentent sans nul cloute les cabarets; Vive-F Amour, Brin-d'Amour et Fille-d' Amour ne peuvent manquer de se poser en séducteurs; la Fortune, Argencourt ont-ils la bourse plus ou moins bien garnie? Mais ce qu'on rencontre peut-ê-tre le plus, ce sont des surnoms qui annoncent l'entrain et la bonne humeur, comme la Joie, la Réjouissance, l'Allégresse, la Gaîté, Joyeuse, Bon-Vivant, Belle-Humeur, Va-de-bon-Cœur, Sans- Chagrin, Sans-Souci, Sans-Regret 2. Malgré les ennuis et quelquefois les rigueurs de sa profession, la gaieté était-elle réellement l'apanage du soldat, et se disaitil sans regret, pour dissimuler celui qu'il pouvait

1 Iung, Dubois Crancé, t. II, p. 27. — Il y a des noms de fruits du Midi, l'Olive, l'Orange ; peu de noms de bêtes ; j'ai trouvé Canard ; des noms tirés de la topographie : la Vallée, la Montagne, la Rivière, la Roche, ia Ville; d'autres tirés de plantes : la Ronce, la Vigne, la Verdure, la Ramée. Quelques noms rappellent l'ancienne profession du soldat : un chirurgien s'appellera Lespatule, un cordonnier La Forme.

2 Archives de la guerre, adm. mil. — Arch. de l'Aube, C. 1067, 1078. — Examen critique, t. I, p. 15G. — Ve d'Avenel, t. III, p. 22. — Communication de M. Paul Le Rlanc. — Bollc de signal des soldais qui ont déserte pendant tonte l'année; 1687, in-folio de 89 p. (Recueil Thoisy.j

éprouver? Était-ce son chef qui lui avait donné ces vocables joyeux, qui étaient peut-être portés antérieurement par le camarade libéré dont il prenait la place, ou ne plaisaient-ils pas naturellement au soldat, qui conservait l'entrain et la gaieté inhérente à la jeunesse et au caractère français d'autrefois?

L'usage de ces noms de guerre était général, sauf dans les régiments suisses ou allemands *, et dura depuis le seizième siècle jusqu'à la Révolution. Ils sont pour ainsi dire traditionnels, et l'on retrouve les mêmes dans tous les temps et dans tous les corps. Il y a toujours eu des Belle- Rose et des Sans-Regret dans les régiments. On en rencontre en Savoie en 1672, 2 comme dans le régiment corse en 1780. Seulement, dans celui-ci les noms sont italianisés : Bella-Rosa, la Gioja, l'Allegrezza, la Terrore, Bel-Sole 3. Ce dernier est la traduction de Beau-Soleil, qui, comme on sait , fut porté par Victor, le futur maréchal de l'Empire, qui fut duc de Bellune. Sous Louis XVI, on commence à trouver quelques soldats désignés dans les rôles de leur compagnie sous leur véri-

1 Pour les noms des soldats, dit un médecin militaire, il est important de prendre le nom de guerre aux Français et celuy de famille aux étrangers, et jamais celuy de baptême que les Suisses, Allemands et autres vous présentent toujours, (Bresseau, Méthode pour bien régler les hôpitaux, 1706, p. 4.)

2 F. Mugnier, Un Capitaine recruteur, p. 22.

3 Citons aussi Nerone, Pompeo, Adrasto, Sansone, Augusto, Sans-Souci, Contento, la Liberta, la Verdure, etc. — Archives de la guerre, adm. mil., reg. 3716.

140 CHAPITRE Vf/

table nom; mais c'est l'exception. Le déserteur, en revanche, n'est plus connu sous son nom de guerre; il n'est plus digne de le porter, du moment qu'il n'appartient plus à l'armée.

Depuis Louis XIII, le surnom du soldat est inscrit exactement sur les rôles et les contrôles des capitaines et des commissaires des guerres. Son signalement y est aussi consigné ; il comprend le lieu de naissance, J'âge, la taille, la couleur du poil, les marques particulières ' . C'est une garantie contre les désertions, et l'on espère retenir ainsi le soldat par la crainte d'être reconnu s'il quitte le régiment; mais les désignations sont parfois assez vagues; à la fin du dix-septième siècle, au lieu de préciser le nombre de pieds et de pouces qui constituent la hauteur des hommes, on se contente de dire qu'ils sont de taille moyenne, de bonne taille menue, de bonne taille carrée, de bonne grosse taille, de belle taille et de fort bonne taille 2.

Qu'elle soit baptisée du nom de La Fleur ou de Sans- Souci, qu'elle soit de taille menue ou grosse, il est d'usage que la nouvelle recrue arrose son baptême ; elle doit payer sa bienvenue à ses nouveaux camarades. N'a-t-elle pas reçu tout ou partie du prix de son engagement, et dans ce prix ne figure-t-il pas un

1 Or<1. de 1G19, 1638, 1640, etc. Recueil Cangé, t. LXf.

2 Rolle de signalement... 1687.

pourboire? Lazare Hoche, qui s'est enrôlé dans le régiment des gardes françaises, dépense en cette circonstance les 125 fr. qu'il a reçus du recruteur l. D'autres étaient moins généreux; mais il fallait toujours offrir à boire, chez le vivandier, surtout lorsqu'on arrivait au corps isolément. C'était un moyen de se concilier la bienveillance de ses caporaux et de s'épargner les vexations des anciens soldats. Sous Louis XIII, ceux-ci traitaient « si injurieusement les recrues de paroles et de faits », qu'ils les forçaient parfois à déserter 2. Plus tard, il était plus facile d'échapper à leurs mauvais procédés, mais non aux risques d'un duel.

i< C'est une coutume assez générale dans les troupes françaises, écrit-on en 1761, que les nouveaux soldats sont obligés de faire preuve de courage contre leurs camarades ; cette coutume est sévèrement défendue , mais les soldats n'en sont pas moins curieux de savoir si celui qui devient leur camarade est digne de ce titre ou nonr et à la première occasion, quelqu'un lui fait querelle et l'oblige à se battre ; ils appellent cela « tàter le pouls au nouveau venu ». Cela se faisait déjà du temps de d'Artagnan. L'auteur du Soldat parvenu en donne un exemple plus récent, qui parait tracé d'après nature. Belle- Rose, qui vient de s'engager

1 Rousselîn de Saint-Albin, Vie de Lazare Hoche, Doc. sur la révolution, j). 22.

2 Lettre du roi, 1C38. Recueil Cangé, t. XXIV.

clans un régiment d'artillerie, est heurté dans l'escalier par un vieux soldat qui s'est chargé de lui tâter le pouls. Il en exige des excuses ; celui-ci lui rit au nez et le traite de niguedouille. Belle-Rose lui répond par un violent coup de poing ; une rencontre à l'épée devient nécessaire. On se rend derrière un cimetière, dans un lieu solitaire. Deux soldats leur servent de témoins. Le combat a lieu. Belle-Rose, en rompant, rencontre une pierre et tombe à la renverse ; son adversaire s'apprête à le percer. Les deux témoins interviennent, en criant : « En honnête homme, camarade, en honnête homme. » Le combat reprend; après plusieurs passes, Belle-Rose blesse dangereusement son adversaire ; celui-ci chancelle; il tombe. Belle-Rose lui tend la main, tandis que l'un des témoins, qui est frater, sonde et panse la plaie du blessé. Le vainqueur est exposé à toute la sévérité des lois militaires. Il va trouver son caporal, qui justifie son nom de La Douceur; il lui conte son affaire, et lui demande conseil. « Le meilleur conseil que je puisse vous donner, répond La Douceur, c'est de ne parler de cette affaire à personne, de faire semblant de l'ignorer. Vous pouvez compter sur la discrétion des deux soldats qui ont été spectateurs; jamais soldat n'en trahit un autre pour des affaires semblables. Le blessé, soit qu'il meure ou qu'il en réchappe, ne vous nommera pas non plus. Il est l'agresseur, il a trouvé ce qu'il cherchait; et si vous n'avez pas

eu d'autres témoins de votre combat, vous pouvez compter qu'il ne sera pas plus parlé de vous que si vous n'y aviez point eu de part. »

C'est ce qui arriva. On fit courir le bruit que le blessé avait la fièvre. Il guérit de sa blessure ; s'il en était mort, on aurait dit qu'il était mort de la fièvre. « Les officiers consentent assez facilement à ces sortes d'expédients, dans la vue de sauver un brave soldat, qui se trouve dans la fâcheuse alternative ou de se battre ou d'être déshonoré1. »

Du temps des soudards et des reîtres , on se battait pour une parole : « Ça, viens, disait l'un, il faut que tu te battes avec moi, défends ta peau. — Hé ! le premier, le meilleur, qui en veut? criait l'autre, échauffé par le vin. Courage, tire l'épée, donne dessus, tant que ta tête soit en deux pièces et à travers des cotes 2... » — Il fut toujours difficile de réprimer le duel parmi les soldats; au dix-septième siècle, ils ne faisaient que suivre les exemples de leurs officiers, qui bravaient les édits en mettant flamberge au vent à la moindre occasion. Plus tard , c'était surtout dans leurs rangs que « l'épidémie du duel sévissait » . Un caporal brutal opprimait-il ses hommes? L'un d'eux, comme Hoche, se dévouait pour le provoquer 3. Les

' Le Soldat parvenu (par Mauvillon), 1761, t. I, p. 35 à 39. 8 V .\rt militaire pour l'infanterie, parJ. J. de Walhausen, Franeker, 1G1Ô, p. 8, 9.

'■'' Rousselin de Saint-Albin, p. 23.

querelles de cabaret se terminaient souvent l'épée à la main. Elles avaient lieu, non seulement entre camarades, mais entre soldats de corps différents. En 1G%, le régiment irlandais et les fusiliers de montagne, en garnison à Collioure, se prirent de querelle. 11 y eut des blessés. Mais lorsqu'il fut question d'instruire l'affaire, les fusiliers « s'absentèrent ». On essaya de les faire revenir pour les punir1. En pareil cas, c'était à qui ne parlerait pas. On avait eu beau promettre, sous Louis XIV, un congé définitif et 150 livres à celui qui révélerait les noms des duellistes- ; tous les soldats se faisaient un point d'honneur de se taire. Comme il était souvent impossible de découvrir les coupables et par conséquent de réprimer ce genre de délit, un colonel s'avisa de condamnera huit jours de gardes consécutives les compagnies où un duel avait été signalé. De tous les moyens employés pour prévenir le renouvellement des combats singuliers, celui-là fut, parait-il, le plus efficace 3.

Tandis que les camarades formaient le caractère, les chefs s'occupaient de l'instruction militaire. Un caporal ou un sergent étaient chargés d'en inculquer les premiers principes. Us devaient s'acquitter de cette tâche sans brutalité. Les officiers menaçaient de punir très rigoureusement les instructeurs assez imprudents

1 Arch. de la guerre.

B Ord. du 6 avril 1686.

3 Encyclopédie méthodique, Art militaire, t. II, p. 222.

pour frapper les recrues et les accabler de sarcasmes *. » Leurs menaces étaient-elles toujours efficaces? L'apprentissage militaire commençait souvent par l'effort qu'il fallait faire sur soi-même pour ne pas répliquer à l'injure ou à l'emportement d'un chef. Je ne puis m'étendre ici sur les détails et les modifications de l'exercice et des manœuvres. Que les théories changent, c'est toujours à peu près la même chose pour le soldat ; comme Candide chez les Bulgares, « il doit tourner à droite, à gauche, pousser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas2 ». La tenue, la marche et le maniement des armes faisaient le fonds de l'instruction militaire. Cependant, dans le dépôt de recrues du régiment des gardes françaises 3, des caporaux choisis leur enseignaient, outre l'exercice, la lecture, l'écriture, l'arithmétique et même l'allemand. Quant à ceux qui ne donnaient pas « d'espérance de

1 Le Patriote, par Richard. Arch. de la guerre, cart. Police et discipline.

2 Voltaire, Candide, chap. II.

3 Ces recrues, au nombre de 90 en 1764, se levaient à 5 heures l'été . à G l'hiver. Après la prière, travail jusqu'à 11 h. ; l'après-midi, de 1 h 1/2 à 7 ou 8 heures suivant la saison. La prière précédait le coucher. Dans le nombre se trouvaient quelques enfantsde troupe ou hlsde soldats, et pou r eux l'on faisait usage de la férule. (Arch. de la guerre, adm. mil., 1728- 1792.) Ce dépôt, sorte d'école militaire subalterne, avait été créé en 1764 par le colonel des gardes, le maiéchal de Biron. En 1787, il avait son entrée sur le boulevard, au-dessus de la rue de la Chaussée-d'Anlin. (Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers à Paris, t. I, p. 143.)

grandir », on leur faisait apprendre à jouer d'un instrument, afin qu'ils pussent entrer dans la musique du régiment. D'ordinaire, ce n'était que par occasion qu'un soldat désireux d'avancer pouvait acquérir les connaissancesnecessaires.il fallait qu'il rencontrât un caporal assez instruit pour lui enseigner quelques notions de mathématiques. Il trouvait plus facilement des maîtres de danse et d'escrime, « exercices, dit-on, où beaucoup de Français excellent l ».

Après la guerre de sept ans, la discipline fut plus stricte et plus sévère, les exercices multipliés à l'excès. Dans certains régiments, on fit jusqu'à six appels par jour 2. On ne recula devant rien pour enseigner des mouvements automatiques et minutieux. « On met, dit un officier, des Français à la muraille, comme des hommes de paille, pour leur apprendre à se tenir droits ; on leur dit des injures qu'on ne donne qu'aux lâches, on les roue* de coups; on leur brise les os des jambes à coups de canne, parce qu'ils ne peuvent apprendre à faire des pas de 12, de 16 et de 24 pouces; ce qui est arrivé au régiment de *** en garnison à Stras-

1 Le Soldat parvenu, 1. 1, p. 29, 32, 33.

2 1° A la pointe du jour, 2° un quart d'heure après la soupe, 3° à midi et demi pour recevoir l'ordre, 4° à l'heure de la soupe du soir. 5° après la retraite, 6° au roulement qui doit faite coucher tout le monde. Le premier et le dernier appel étaient faits par les chefs de chambrée; les cuisiniers et les hommes de corvée devaient s'y trouver en sarrau ou veste retournée. (Instructions de M. le marquis de L..., 1783, Arch. de la guerre.)

bourg '. » J'aime à croire qu'il en était rarement ainsi, bien qu'on exigeât des soldats beaucoup plus qu'auparavant. Vers 1750, un soldat sous les armes se mouchait, tirait sa tabatière, prenait du tabac, en offrait à ses voisins, ramassait ce qu'il voyait à ses pieds 2. Désormais, il faut qu'il observe une immobilité absolue, comme le singe de Florian, qui,

Le corps droit, fixe, d'aplomb, ... fait tout au long L'exercice à la prussienne 8.

Certains colonels, cependant, restent fidèles à la vivacité française ; ils en exagèrent même les défauts que des inspecteurs qualifient d'innovations choquantes. L'un d'eux signale un régiment de deux bataillons, où au commandement de : haut les armes! les hommes font sauter leur fusil en l'air comme une balle 4. Ailleurs, leur marche a l'élasticité de la danse, lorsque la musique joue des pas redoublés ou des airs de ballet5. Mais tous n'ont pas cette désinvolture. Il y a des recrues réfraetaires à toute instruction, et qu'on est même obligé de renvoyer à cause de leur excès de

1 Réflexions sur les causes de la désertion. Arch. de la guerre, Pol. et dise.

2 Encyclopédie méthodique. Art. mil., t. III, p. 81.

3 Le singe qui montre la lanterne magique. 1 Archives de la guerre.

5 H. Storch , Skizzen, Szenen und Bemerhungen auf eine Heise durcïi Franlireich, 1787, p. 18, 19.

stupidité l. On en cite qui ne connaissaient ni leur droite, ni leur gauche, et ne savaient faire aucun mouvement. Pour quelques-uns, c'est un peu la faute des officiers qui commandent mal 2. Reconnaissons cependant que de pareilles plaintes ne se produisent que rarement, et qu'on fait plus souvent l'éloge que la critique des exercices et des manœuvres.

Dans la cavalerie, on accordait avec raison beaucoup de temps à l'équitation. Les traités spéciaux, comme les Institutions militaires du major de la Porterie, décrivent minutieusement tous les détails de l'instruction des cavaliers de recrue. Avant même qu'on eût établi des manèges couverts, beaucoup de régiments étaient très bien instruits. Les écuyers, chargés de former les nouveaux soldats, passaient pour meilleurs en France que dans les autres pays de l'Europe 3. Cependant, lorsque les escadrons étaient en quartier dans les villages, dans ce qu'on appelait le plat pays, le cavalier en prenait à son aise; il n'y avait pour lui ni service, ni appel, ni retraite 4.

La quantité et là nature des exercices dépendait beaucoup des temps et des garnisons. Les gardes,

1 Archives de la guerre.

2 Mém. de Puiguyon. Archives de la guerre, doc. gén. (1709-1715).

3 Observations du comte de Melfort, Arch. de la guerre, Doc. gén. 1. — Les chevaux étaient marqués du numéro du régiment en 1785 : ils avaient leurs noms, tels que l'Ardent, l'Adonis, l'Aga. En 1727, leschevaux valaient de 350 à 260.

4 Nouvelles Constitutions militaires, 1760, t. I, p. 164.

où les soldats devaient rester six heures en faction, étaient plus ou moins fréquentes, suivant les besoins du service. Le relèvement des postes était chaque jour précédé d'une parade plus ou moins prolongée '. À Neuf-Brisach, où il y avait 5,000 hommes de garnison en 1675, c'était un prodigieux tintamarre de tambours, lorsque chaque jour, à une heure de l'aprèsmidi, les compagnies se rassemblaient pour prendre et quitter les gardes 2. A la fin du règne de Louis XV, on abusa des parades; on excéda le soldat pour qu'il y figurât avec honneur; on tirait vanité des revues, qu'on faisait passer aux princes, qu'on donnait en spectacle aux dames pour les distraire ; sur le Champ de Mars de Paris, des soldats, cheveux poudrés, le roi de carreau pommadé formant une boucle de face, manœuvraient pour elles :i ; en même temps l'on cessait à peu près Fécole du tir et l'on négligeait les promenades militaires, si importantes, selon le maréchal de Saxe, qui disait que tout le secret de l'exercice et des manœuvres est dans les jambes et non dans les bras 4.

En dehors des exercices quotidiens , il y en avait

1 Encyclopédie méthodique, Art mil., t. II, p. 531. — Du Fossé, Mémoires, t. III, p. 180, 181. — Un ordre de 1637 prescrit au tiers de la garnison démonter chaque nuit la garde. (Recueil Cangé, t. XXIV.)

3 Mémoire de deux voyages en Alsace, p. 51.

3 Mercier, t. VI, p. 321.

• De V Esprit militaire, p. 144.

5 Archives delà guerre, doc. gén., III.

150 CHAPITRE Vï.

d'extraordinaires. Il y avait des marches en temps de guerre , et pour les changements de garnison , qui n'étaient que trop fréquents. Aussi les soldats s'en plaignaient-ils. Quelques-uns se réunirent pour faire entendre à ce sujet leurs doléances au roi. ?< Quel bien, écrivaient-ils, ne nous feriez- vous pas, si vous aviez la bonté de nous laisser deux ou trois ans dans nos garnisons et de ne pas nous faire aller d'un bout à l'autre du royaume , comme vient de le faire le régiment de Médoc, qui est à Yalenciennes arrivant de Briançon. Nos camarades de régiment ont usé deux ou trois paires de souliers dans leur route, des guêtres, bas, chemises, etc. de manière qu'ils sont ruinés depuis longtemps l. »

Ils se plaignaient plus de l'usure des effets qu'il fallait remplacer que de la fatigue. Les officiers, en effet, savaient ménager les forces de leurs hommes. L'été, ils les faisaient partir à 3 heures du matin; les malingres allaient en avant de manière à ne pas rester en arrière; à un quart de lieue du quartier, les hommes mettaient leur mousquet en écharpe, et marchaient à leur aise, sans se contraindre-. Les étapes étaient d'ordinaire de cinq à six lieues ; Bassompierre en faisait faire de huit à neuf lieues ; au bout de cinq lieues on s'arrêtait sur le bord d'un ruisseau;

1 Réel, de 1775. Archives de la guerre, Adni. mil. — Nous avons vu que ces effets étaient souvent à la charge du soldat.

2 Mémoires de deux voyages et séjours en Alsace, p. 27, 28.

un chariot de vin et de pain y était arrivé d'avance. On se reposait trois ou quatre heures, pendant « le grand chaud ». Le soir, on trouvait la viande toute prête à distribuer dans le village où Ton devait passer la nuit1. V École de Mars recommandait de prescrire de temps en temps de petites haltes pour permettre aux soldats de reprendre haleine et aux arriérés de rejoindre leur corps-. Un officier, suivant ces préceptes et l'exemple de Bassompierre , menait si bien son régiment qu'il lui faisait faire un voyage de 188 lieues sans le fatiguer3. Ces marches se font, du reste , avec une certaine liberté. Les fantassins portent leurs armes à leur volonté; des mulets chargés, des chariots couverts les suivent; ils sont escortés de femmes portant des enfants , de chiens. Les officiers sont à cheval; les femmes parfois à âne. Quand on s'arrête, à l'ombre et près d'un cours d'eau, on déballe la marmite; on la met sur un feu improvisé; une des femmes vient la soigner. Les soldats s'étendent sur l'herbe ou se groupent pour jouer aux cartes ; le tambour décroché est par terre. Des enfants jouent alentour. C'est le moment du repas, que Watteau a choisi pour en faire une de ses agréables compositions. Au-dessous sont

1 Bassompierre, Mémoires, t. 11, |>. 168.

2 De Guignard, l'École de Mars, t. I, p. 655.

3 Mém. militaires de Pierre Q narré, comte d'AHgny. Mcm. de lo Soc. d'hist. de Beaune, 1885, p. 195.

écrits ces vers, que Ton met clans la bouche des soldats :

Si nous reprenons quelque haleine Après les plus rudes travaux, Ce court plaisir nous fait sans peine Oublier l'excès de nos maux *.

Le séjour dans les camps, que Ton établit à diverses reprises à partir de Louis XIV, était souvent plus agréable pour les soldats que la garnison. Au camp de Montlouis, ils logeaient six par six dans de bonnes huttes, couvertes de planches de sapin et garnies de claies maçonnées avec de la terre. Ils pouvaient s'y tenir debout et y faire cuire leur pot2. Le camp de Marly, en 1699, était disposé avec beaucoup de symétrie. Au milieu se dressait une chapelle octogone, surmontée dune horloge, qui réglait le temps des exercices spirituels et militaires. Tout autour, dans des baraques égales, se voyaient gens de métier de toutes sortes, marchands, traiteurs, cabaretiers ; ailleurs, écoles, jeux publics, rafraîchissements; « cela joint au marché qui se tient tous les jours dans le camp, dit-on, fait qu'on y a sans peine ce qui regarde le besoin et même le plaisir3 ». Le camp

1 Détachement faisant halte, gravé par Cochin d'après Watteau. Voyez aussi du même les estampes intitulées Alte, Defillé, Escorte d'équipages, les Fatigues de la guerre, gravées par Moyreau, Cars et Scotin.

2 C. Rousset, Hisl. de Louvois, t. III, p. 519.

3 Description du camp royal de Marly ordonné par Sa Majesté.

Je Soissons, en 1762, avait l'air d'une ville. « Les rues qui divisaient les tentes étaient toutes grevées et palissadées des deux côtés par des faisceaux, portant les fusils, armes et drapeaux, aux armoiries des commandants des bataillons. » Les exercices duraient tout le jour. « Il est innombrable, dit un annaliste local, combien de milliers de poudre y furent consommés. C'était un feu continuel et si violent, qu'on l'entendait de six lieues de distance. On fut pendant plus de deux mois sans voir d'oiseaux sur les arbres et de gibier dans la plaine. » Les troupes étaient satisfaites ; elles étaient bien payées et consommaient beaucoup. De toutes parts, on venait les voir, et l'animation était extrême. Au moment de quitter le camp, on donnait aux soldats un souper général, qu'on servait sur des tables formées en creusant de petits fossés dont les bords servaient de siège. Elles étaient uniformément arrangées, et des lampions multipliés les éclairaient J .

Malgré les marches, les manœuvres des camps, il restait, en temps de paix, de nombreux loisirs au sol-

in-4°. On donnait aux gardes, matin et soir, des leçons de mathématiques dans les écoles.

1 A. Michaux, les Milices et les régiments du Soissonnais, 1884, p. 109, 110. — Au camp de Compiègne, en 1739, on compte 320 tentes, dont 80 par bataillon, soutenues chacune par deux perches de 6 p. 1/2 de haut et 2 traverses de 9 pieds, 78 piquets pour faisceaux d'armes, 2040 botles de paille pour coucher les hommes à raison d'une par homme. (Recueil Cangé, t. L1X.)

15 j CHAPITRE VI.

dat. L'État les utilisait souvent eu l'employant aux travaux publics. On sait comment Louis XIV le fit travailler aux aqueducs de Versailles. Ces corvées étaient d'ordinaire facultatives et rémunérées. En 1731 , on fit creuser aux troupes le canal de la Somme à l'Oise, et réparer les fortifications de Thionville et d'autres places fortes1. En 1783, les volontaires du régiment d'Orléanais desséchèrent les marais des environs de Rochefort, à raison de 12 sous par jour. Ces travaux avaient lieu d'ordinaire en hiver2. Les soldats pouvaient aussi se créer quelques ressources, en travaillant chez l'habitant, comme nous l'avons vu, en obtenant des permissions pour aller faire lu moisson ou les vendanges.

Mais les travaux publics étaient exceptionnels; le soldat n'y était pas astreint, et le reste du temps, une fois son service terminé, que pouvait-il faire, surtout lorsqu'on lui eut interdit de travailler chez les particuliers? Il n'était évidemment point surchargé de besogne, même lorsqu'on voulut le rompre à l'exercice à la prussienne, et l'oisiveté où il se trouvait fréquemment était un appât pour le vagabond ou le paresseux qui avait des velléités de s'enrôler; sous Louis XVI, on calculait qu'il donnait sept heures au

1 Général Pajol, t. I, p. 151. — Voir plus haut, p. 132.

2 Arch. de la guerre, Adm. mil. 3727. — On y employa aussi des régiments suisses, qui fournissaient 200 h. tous les quinze jours. (Folletête. Hist. du régiment de l'évëque de Bâle,\). 31. 32.)

sommeil, deux au repos, une aux repas, et quatre aux exercices. Il lui restait donc dix heures sans occupation. « Dix heures d'ennui î dit-on. Ni le bourgeois, ni le marchand honnête ne le reçoivent; à peine l'artisan l'accueille-t-il? Il ira dans les tavernes et les mauvais lieux1. » « Il a les trois quarts de l'année à lui, dit un ancien soldat, et à quoi occupet-il ce temps? A se promener, à jouer, boire et satisfaire ses vices quand il a de l'argent 2. » 11 est vrai qu'il est forcé de rentrer à la caserne à la nuit tombante, à h> h. 1/2 en hiver; et l'on se demande quelle distraction il peut trouver jusqu'au moment du coucher dans une chambre mal éclairée par une « petite méchante lampe1. »

Dix heures de loisir ! Les trois quarts de l'année à lui, dit-on sous Louis XVI. Certes, le soldat ne peut se plaindre d'être accablé de besogne. Il pourrait être content de son sort, si l'inactivité ne pesait pas plus que le travail sur ceux qui ne peuvent ou ne savent pas en tirer profit.

1 Encyclopédie méthodique, Art mil., t. III, p. 240. — On signale ailleurs les maux que produit l'oisiveté du soldai dans les garnisons. {Mémoires concernant les écoles nationales militaires, 4e méin., p. 5.)

2 Ouvrage sur l'état militaire par le sr Vial, de Bar-sur-Seine, ancien soldat au rég. de Monsieur. Arch. de la guerre, doc. gén, I.

:! Mém. de Vietinghoff, 1783. Arch. de la guerre. Pol. et dise.

Quelque grands que soient ses loisirs, le soldat n'est pas libre. Le joug de la discipline pèse sur lui. C'est elle qui doit le façonner, le former, le maintenir. Il est bien peu d'hommes, dit -on, qu'une exacte discipline ne rende bon soldat , et quand les ennemis ont des succès, on les attribue à la supériorité de leur discipline [. Celle-ci se relâche ou se resserre, selon les temps, selon les circonstances. Elle est plus rigoureuse dans l'infanterie que dans la cavalerie. Un officier expliquera cette différence, en disant : ce L'infanterie, qui est composée de deux tiers vagabonds, déserteurs et coquins, doit nécessairement être conduite comme des forçats; la cavalerie, qui est mieux composée, est traitée avec beaucoup plus de ménagement. Les hussards, qui sont des troupes de confiance, sont conduits avec douceur2. » Sans doute cette appréciation était exagérée ; les

1 Nouvelles constitutions militaires, t. I, p. 6. — C. Rousset, Correspondance du duc de Nouilles, 1. 1, p. 118\

2 Mém. sur la constitution militaire. Arch. de la guerre, doc. gén.

fantassins n'étaient pas tons des brigands, comme le disait Dubois-Crancé à l'assemblée nationale, avec cet excès dans les mots qui devait bientôt passer dans les actes ; ils n'étaient pas traités comme des forçats ; mais moins bien recrutés que les cavaliers qui formaient une sorte d'aristocratie dans l'armée, ils étaient commandés avec moins d'égards et plus de sévérité.

Qu'on se rappelle les soudards de la Renaissance. Ce sont gens de sac et de corde pour la plupart, qui ne s'engagent que pour la guerre et le pillage, et que la crainte du châtiment peut seule maintenir dans Tordre. Dans leur camp, dans leurs quartiers, on est obligé d'élever des potences, « pouf les engagera se comporter gracieusement ». Plus tard en 1739, au camp de Compiègne, se dressent encore quatre poteaux de justice de 9 à 10 pieds de haut l. La nécessité, qui crée la guerre et les armées, oblige de recourir trop souvent à la peine de mort. En guerre, elle peut être ordonnée sommairement ; en temps de paix, elle est prononcée par un conseil de guerre, composé de sept officiers, « qui doivent être en hausse-col, à jeun et avoir entendu la messe ». La sentence une fois rendue est exécutée le jour même.- S'il y a plusieurs condamnés pour un crime collectif, ils sont

1 Mobilier du camp de Compiègne. Recueil Cangé, t. LIX.

2 Modèle de l'instruction du procès contre un soldat. Ibid., t. LVIII.

obligés de tirer au sort, qui en désigne un sur trois pour la mort 3. Pour que nul ne l'ignore, on lit plusieurs fois par jour aux assemblées la liste des peines et délits militaires. Tout soldat doit obéir sous peine de la vie , est un des premiers préceptes. Tirer l'épée contre un officier, frapper un sergent, quitter son poste devant l'ennemi, insulter une sentinelle, voler, piller, s'éloigner du camp sans permission, à certaines époques déserter ou piper aux dés, autant de cas qui exposent à être pendu ou passé par les armes *. Pour des délits si divers, la peine capitale n'est pas toujours appliquée ; mais elle est toujours suspendue sur la tête du soldat, comme une menace et un avertissement.

11 est vrai qu'à la guerre la menace et même la réalité du châtiment n'exercent plus l'effet qu'on en attend. La mort est souvent peu de chose pour des hommes qui la bravent tous les jours par métier et par point d'honneur. Les galères, la prison même peuvent les effrayer davantage. Être attaché à la chaîne pour aller ramer sur les vaisseaux du roi, c'est une pénalité qui peut arrêter ceux qui seraient tentés de frapper un caporal ou de tirer l'épée dans un camp. La prison, infligée pour des manquements graves à la discipline , était souvent pénible pour un homme accoutumé à l'activité , quoiqu'il n'y fut

• Ord. de 1649 et 1727. (Recueil Cangé.)

pas toujours traité avec la dernière rigueur l ; mais elle privait sa compagnie de son service et le faisait retomber sur ses camarades. Aussi sous LouisXlV,semble-t-il préférable de le faire souffrir et de l'humilier par des châtiments de moins longue durée. Pour la moindre peccadille, on le fait monter sur le chevalet, sorte de poutre taillée en biseau, cheval de bois sans queue ni tête, où le soldat armé de toutes pièces, doit s'asseoir jambe de ci, jambe de là, parfois avec des boulets aux pieds pour que le tranchant du biseau lui soit plus douloureux2. Et il faut qu'il soit tête nue, car « on ne doit lui souffrir le chapeau, qui est le bouclier de la honte. » Voici les ceps et le carcan, où l'on enserre les pieds et les mains du condamné pour l'exposer aux regards du peuple ; les sonnettes, sorte de poutre de fer ou de bois, après laquelle on attache les délinquants devant le corps de garde, par le col , par les pieds ou par les mains , selon leurs méfaits; la cage, haute de six pieds, où Ton enferme les blasphémateurs et les ivrognes, sur la place d'armes, de telle sorte que chacun puisse les regarder comme des bêtes curieuses; la cage,

1 Dans certaines prisons militaires, les prisonniers faisaient payer la bienvenue aux nouveaux arrivants, soit en boissons, soit autrement. (Règlement du gouverneur de Lille, 1732. Recueil Cangé, t. XLVIII.)

2 Voir l'estampe de N. Guérard intitulée : Soldais en arrest et sur le cheval de bois. Sur une plaee publique, sur un chevalet, terminé par une petite tête de cheval, un soldat, les boulets aux pieds, et une femme. Au fond, des soldats manœuvrent.

160 CHAPITRE Vil.

qu'en certains cas, on trempe avec eux dans l'eau, aux huées de la populace. Plus fréquent est le piquet, pieu aiguisé par le haut, au-dessus duquel le patient, pendu par les poignets, ou simplement debout, en faction, doit poser un pied débotté. Faut-il énumérer encore « l'étendard », le « morion l », la double potence, le fer chaud appliqué sur la langue, l'ablation du nez ou des oreilles, et d'autres supplices inventés par l'esprit trop ingénieux en ce sens des chefs. L'un des plus terribles était l'estrapade, qui consistait à laisser tomber de très haut un soldat attaché à une corde, de manière à lui disloquer les membres au point qu'il en pouvait mourir '. Sous Louis XIII, et même sous Louis XIV, on fouettait les soldats, comme on fouettait les enfants, les pages et les laquais 3. Longtemps on conserva les courroies et les baguettes. Ce supplice consistait à faire passer la victime entre deux rangs de cinquante ou de cent soldats qui lui donnaient chacun un coup de lanière ou de gaule; nu jusqu'à la ceinture, il pouvait être condamné à passer plusieurs fois sous les coups de ses camarades. Beaucoup en réchap-

1 Le morion consiste en coups de crosse de mousquet ou de hampe de hallebarde qu'on donne aux jeunes soldats sur les fesses, dans le corps de garde. (Dictionnaire de Furetière.)

2 Laurens de Ville, la Justice militaire de V infanterie, 1072, in- 12. — Faits des causes célèbres, 1757, p. LXXI et suiv. — Estampes de Callot et de Guérard.

s Vted'Avenel, t.I, p. 319.

paient ; plusieurs en mouraient. C'était un châtiment réservé pour les fautes graves, pour la désertion, par exemple ; il était appliqué également aux valets d'armée et aux filles surprises dans les quartiers, qu'un officier philanthrope s'indigne de voir fouettées « par les mains de gens à qui elles sont encore chères et qui rougissent du vil employ fait de leurs bras, naguère victorieux l. »

Les courroies et les verges étaient abandonnées dès 1730 dans les régiments de cavalerie. « On a pensé avec raison, écrit-on à cette époque, qu'il serait triste à nombre de cavaliers qui ont des sentiments, plusieurs de la naissance, de faire une telle exécution 2. » En principe, il était défendu à l'officier de frapper le soldat de la canne ou d'autre façon ; mais dans la réalité, on n'observe pas toujours le principe. Je trouve bien dans un règlement édicté en 1700 à Barcelone cette remarquable prescription : « Si un soldat ou un officier vient à être injurié par son supérieur d'une grande injure de fait, comme de coups de bâton, soufflets ou autre chose sur la face, dans cette première impétuosité on lui pardonnera, sil le tue, l'honneur s'estimant autant et plus que la vie. » Mais le même règlement permet à l'officier

1 Mémoire de 1767. Archives delà guerre.

2 Devoirs d'un maréchal des logis, par Du Chiloy. Recueil Cangé, t. LVI1I. — L'ordonnance de 1710^ conserve les baguettes pour l'infanterie.

et au bas officier de châtier le soldat « avec le bâton qu'il porte pour son caractère. » Une ordonnance de 1724 défend aux officiers de maltraiter à coups de canne et de bâton les soldats des compagnies détachées de l'hôtel des invalides l. Mais en 1732, un officier déplore que cette prescription ne soit pas étendue à toutes les troupes, parce que, selon lui, elle préviendrait bien des désertions. 11 est vrai qu'il était interdit à cette époque, non par les lois, mais par l'usage, de châtier les cavaliers autrement qu'avec le sabre. « Cet usage, disait-on, est des mieux établis en ce que cette correction n'a rien d'infamant 2. »

Les châtiments n'avaient pas en France le caractère de rigueur excessive qu'ils avaient en Allemagne. Un témoin oculaire raconte en 1741 que des soldats prussiens avaient été passés seize fois par les verges pour avoir fait un faux mouvement dans une manœuvre et qu'ils avaient été forcés ensuite, le dos tout ensanglanté, de continuer l'exercice. « Cet excès, dit ce témoin, est aussi dangereux que l'impunité qui règne dans les troupes de France 3. » L'impunité, c'était beaucoup dire; mais la répression n'avait pas le caractère de cruauté méthodique et froide qu'elle avait ailleurs. Si l'on frappait , c'était plutôt par im-

1 Règlement militaire de mars 1706, p. 22. Ord. du 7 ocl. 1724, Art. 21. Recueil Cangé, t. XXXVI, XLIV.

2 Mémoire de 1732. Recueil Cangé, t. LVIII.

;î Lettres françoises et germaniques (par Mauvillon).

patience, par emportement que par calcul; on se servait de la canne, et non du bâton. Vivacités toujours regrettables, et que déploraient certains chefs. « C'est avilir le métier militaire, écrit-on en 1727, que de frapper de la canne ceux qui s'y trouvent engagés1. » Des colonels veulent s'y opposer, au grand scandale d'un officier rigoriste, qui s'écrie : « On porte le scrupule jusqu'à n'oser frapper le soldat, on va môme dans certains cas jusqu'à le défendre 2! »

Malheureusement la défense n'est pas générale, et le scrupule n'est pas toujours appliqué. « On reproche aux Allemands la bastonnade, écrit le maréchal de Saxe... En France, on ne fait pas difficulté de souffleter les soldats, de leur donner des coups de bâton ;!. » On prétend, dit un autre auteur, que les Français ne supporteraient pas la bastonnade comme les Allemands; mais je suis convaincu qu'ils la supporteraient plus aisément que les coups de pied, les coups de canne, les coups d'esponton que leur donnent parfois des officiers éfourdis i... Et cependant que de clameurs, lorsque le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre, supprimant des supplices odieux ou ridicules, s'avisa de prescrire l'emploi des

1 Mémoire militaire de 1727. Recueil Cangé, t. IX.

'À Réflexions sur les qualités d'un major, 1771. Archives de la guerre.

3 Mes Rêveries, 1. 1, p. 114.

4 De la Désertion, p. 8, 9. — Loisirs d'un soldat, 17G7, p. 62.

coups cle plats de sabre pour toutes les troupes , comme il existait déjà pour la cavalerie, réalisant à peu près ainsi l'idée émise par un écrivain militaire, de faire châtier les soldats au moyen d'une épée spéciale, qui servirait non à bâtonner, mais à épéeler ]. 11 semblait que cette innovation mit en péril l'honneur militaire lui-même. « J'ai vu, dit le comte de Ségur, des grenadiers, forcés de donner des coups de plat de sabre, répandre au pied de leurs drapeaux des larmes de rage et le duc de la Vauguyon, leur colonel, mêler ses larmes aux leurs 2. » Chacun entend son honneur à sa façon et met son amour-propre où il l'entend. L'armée, qui avait toléré longtemps les baguettes, ne voulait pas entendre parler du plat de sabre. Dans les régiments allemands au service de France, chez les hussards, la bastonnade avait toujours été d'usage. Par exemple, dans le régiment cle Hesse-Darmstadt, qui était bien discipliné, on donnait journellement une quantité prodigieuse de coups de bâton. A Cadix, où il était en quartier, on ne trouva pas de bois propre à faire des cannes; le colonel, M. de Pirch, imagina d'y substituer du nerf de bœuf. Les soldats faillirent se révolter. S'écriant« que le bâton était fait pour l'homme et le nerf de bœuf pour les animaux, ils déclarèrent

1 Nouvelles Constitutions militaires, p. 13.

2 Mémoires, t. I, p. 87.

qu'il était déshonorant d'être battu avec un pareil instrument », et Ion dut en revenir au bâton l. Un major du régiment de Nassau, arrivé par les rangs, fut interrogé par le ministre Choiseul sur l'application de cette peine. Il lui répondit gravement : « Monsieur le duc, j'en ai beaucoup reçu, j'en ai beaucoup donné, et je ne m'en suis jamais mal trouvé 2. » On se passionna autant dans les salons 3 et les cafés

' Mém. sur la Constitution militaire, Arch. de la guerre, Doc. gén., 1.

2 Prince de Montbarey, Mémoires, t. I, p. 311.

:1 Voici un spécimen curieux de la polémique que souleva l'ordonnance du comte de Saint-Germain. C'est un factum in-8° de 4 pages que nous reproduisons en entier.

Extrait d'une lettre de Madame de*** à Monsieur de ***.

On a lu hier dans noire société l'article de l'ordonnance concernant les coups de plat de sabre : je ne saurais vous exprimer la sensation qu'il a faite.

La petite marquise s'est trouvée mal ; elle a été longtemps évanouie ; quand elle a reprisses sens, elle a déclamé, avec les yeux hagards et à demi échevelée :

Ne les voyez-vous pas, ces soldats tailladés? De grâce, de l'eau vulnéraire !

Hélas! s'est écriée la comtesse, voilà l'honneur fiançais perdu !

Vous avez raison, a répliqué le commandant, il n'y en aura bientôt plus dans nos troupes; on pensait bien différemment sous Charles IX ; on punissait les soldats en leur donnant de la hallebarde sur les fesses.

Le marquis pour appuyer ce raisonnement a prouvé avec beaucoup d'érudition que les bras étant les instruments de la gloire, on devait surtout ménager les épaules.

Oh! rassurez-vous, a dit le bourgeois bel esprit : celte ordonnance sera mise kl' index. Les donneurs de coups de plat de sabre seront excommuniés ispo facto : n'y a-t-il pas dans l'Évangile :

De ton coutelas Homicide point ne seras.

que dans l'armée sur la question des coups de plats de sabre. Les admirateurs de la discipline prussienne déclaraient que grâce à eux, nos troupes vaudraient celles du grand Frédéric; les autres n'y voyaient qu'une humiliation incompatible avec l'hon-

Enlin d'une voix unanime, il a élé prononcé que l'article des coups de plat de sabre devait être biffé comme attentatoire au caractère français.

Vous pensez bien que je n'ai eu garde de parler du mécontentement que vous m'avez témoigné quelquefois sur ce qu'à propos de bottes et quand les soldats n'avaient pas la moustache cirée les officiers leur coupaient le visage avec leurs épées.

Je vous conseille même, pour ne pas vous compromettre avec M. le comte de Saint-Germain qui, à ce qu'on dit, ne badine pas là-dessus, d'empêcher vos officiers majors d'assommer vos soldats à coups de canne.

Rappelez-vous, lorsque vous tîntes pendant trois heures les soldats de votre régiment sous les armes pour me faire admirer l'élégance de leurs coiffures, les couleurs dont vous les avez bigarrés, l'emboîtement de leurs habits, et tant d'autres objets intéressants que vous avez étudiés dans les commentaires de César, la bastonnade me mit de mauvaise humeur.

Avouez, de bonne foi, mais soit dit entre nous, qu'il vaut encore mieux donner des coups de plat de sabre.

Savez-vous qu'il y a des gens assez caustiques pour préférer cette dernière punition à celle de mettre un soldat au cachot où il est cont'onJu avec des scélérats destinés, pour la plupart, à mourir sur l'échafaud et où il contracte des maladies mortelles?

On prétend aussi que la prison ne corrige point les mauvais sujets ; qu'ils y trouvent au contraire un moyen de fainéantise, et que cette punition tombe sur leurs camarades, par l'obligation où ils sont de faire leur service.

Ces observations me paraîtraient fondées, si elles pouvaient se concilier avec cet esprit national que vous m'assurez qu'il faut toujours consulter et que je vous prie de me définir.

Je suis, en attendant, votre très humble servante et amie.

neur français. Ne disait-on pas : « La crainte du bâton fait marcher le Prussien, tandis que l'honneur fait marcher le Français à la charge *. » D'autres, plus calmes, disaient : le bâton serait humiliant; le sabre est l'arme de l'honneur; il n'a rien de déshonorant ; n'est-il pas préférable à la prison et à la salle de discipline, qui nuisent aux mœurs et à la santé 2. »

Quelques-uns s'efforcent de faire regarder ce châtiment comme n'ayant rien de dégradant. « On doit uniquement le considérer comme une peine physique, dit un colonel ; c'est pourquoi elle ne sera jamais administrée faiblement, mais de la manière la plus forte. Le récipiendaire sera couché sur une planche, et les coups ne porteront jamais que sur les fesses'... » Quoiqu'ils fussent donnés avec un sabre exprès, et que le soldat fût épéelé et non bâtonné , on conçoit qu'il éprouvât une véritable humiliation à être châtié dans une pareille posture. On conçoit qu'un grenadier ait répliqué à un officier, qui faisait l'apologie de cette pénalité militaire : « Mon

1 Examen critique du militaire français, t. I, p. 176, 203 et suiv.

2 Cte de Ségur, Mémoires, t. I, p. 89 à 91 . — Réflexions sur les qualités d'un major. Arch. de la guerre. « Les Français, dit ce mémoire, ne peuvent souffrir d'être battus. Comment font-ils dans les cours d'Allemagne et chez le roi de Prusse où ils servent en grand nombre... Ce n'est pas Mue je veuille qu'on traite les Français aussi durement que les Allemands, qui sont presque tous serfs. »

3 Instruction de M. de L. à son régiment, 17S3. Archives de la guerre.

capitaine, je ne connais de militaire dans le sabre que la pointe et le tranchant ] . »

Les châtiments militaires étaient infamants et afflictifs, ou simplement l'un ou l'autre. La potence était déshonorante ; la fusillade ne l'était point. Les baguettes étant regardées comme infamantes; on avait soin de faire passer sous le drapeau le soldat, qu'on voulait garder, comme pour effacer la tache que ce mode de punition lui avait infligée. L'honneur, qui était, selon Montesquieu, l'essence de la monarchie française, était l'âme même de son armée. C'est lui qui relevait la condition subalterne du soldat et parait son humilité du prestige qu'il jetait sur lui. C'était un honneur que de servir le roi; c'était une honte irrémédiable que d'en être jugé indigne. Aussi la dégradation était-elle la plus grande pénalité morale qu'on pût infliger au soldat. Devant toutes les troupes assemblées, le condamné, entièrement équipé, mais les fers aux pieds, était amené. Le sergent-major lui enlevait d'abord de la tète son chapeau, qu'il foulait aux pieds; puis, la fourchette, la bandoulière et le mousquet. « Je te lève le mousquet, disait le sergent à haute voix, le mousquet qui donne la naissance aux charges, et que les plus grands capitaines ont voulu porter, comme étant un bâton tout â fait glorieux, et comme en étant indigne, je te

1 Audouin, Hist. de l'administration de l'armée, t. IV, p. 307.

l'ôte. » 11 terminait par l'épée, qu'il brisait. «Je romps l'épée en pièces, disait-il, qu'on avait mise à ton côté pour la sacrifier avec ta vie aux pieds du temple de l'honneur, et remets en sa place cette pelle en main, pour t'ensevelir, s'il te reste tant soit peu de courage, en compagnie de l'infamie, de la honte et de la lâcheté ! » Là-dessus, il lui donnait quelques coups de bâton ou de pelle sur le bas du dos, et la cérémonie, qui laissait une impression de tristesse morne dans l'esprit des assistants, était terminée *. Le patient, selon la gravité de sa faute ou de son crime, était banni de la garnison ou livré au bourreau qui devait le pendre ou le rouer.

La honte, au besoin le ridicule, étaient les meilleurs moyens pour contenir le soldat dans les bornes de la discipline; on y recourait même pour réprimer les fautes commises aux exercices. Les châtiments alors usités étaient les piquets, les arrêts à la chambrée, le peloton d'instruction, la consigne. Le soldat consigné ne pouvait sortir de son quartier ; il devait faire toutes les corvées en sus de son service, en bonnet de police, avec deux bas de couleur différente, ou bien un bas d'un pied et une guêtre, de l'autre \ Dans le régiment de Rochambeau, le seul châtiment consistait à obliger les hommes punis à porter leur bonnet toute

1 Laurens de Ville, la Justice militaire, 1672, p. 220 à 227. — La Conduite de Mars, p. 73.

- Examen critique du militaire français, t. I, p. 215.

la journée. En s'adressant à un point d'honneur qui s'alimentait dans leurs sentiments de coquetterie, on en avait fait le régiment le mieux tenu et le plus sage de l'armée l.

Le maréchal de Richelieu avait fait appel à des sentiments plus nobles , lorsqu'à Mahon il avait fait dire à l'ordre que tout soldat pris de vin serait privé de monter à l'assaut. Depuis ce moment, il n'y eut plus un seul ivrogne dans ses troupes 2.

La gravité des punitions variait suivant les corps et suivant l'humeur des chefs. Dans le régiment de Salm-Salm, en 1789, les caporaux et les sergents sont suspendus, cassés ou mis en prison pour s'être enivrés ou pour avoir manqué à leur service. Pour les soldats, il y a une sorte d'échelle dans la distribution des coups de plats de sabre, échelle qui peut donner une idée du plus ou du moins de gravité qu'on attribue aux délits militaires. Ainsi tenir de mauvais propos contre un caporal vaut 12 coups, contre un sergent 45. Être venu trop tard à l'appel, 15 coups; avoir tenu une fille clans sa chambre, 20 ou 25; s'être « soulé », 25; avoir vendu une culotte, 60 coups! C'est en effet une sorte de vol, mais le vol est moins grave que la mutinerie. Pour ce fait, un soldat reçoit cent coups et on le chasse 3.

1 De la Désertion, p. 30.

2 Examen critique, t. 1, p. 215.

3 Archives de la guerre, Adm. mil., 1757-89.

Les conseils de guerre appréciaient parfois avec indulgence les voies de fait envers un supérieur. En 172i, le soldat Sans-Chagrin se prend de querelle dans un cabaret avec son sergent, lui prend sa hallebarde, lui donne des coups de poing et un soufflet. 11 est condamné à quatre mois de prison l. J'ignore ce que l'on fit à un soldat qui, en 1693, avait donné des coups de bâton à un lieutenant. On ordonna de faire des perquisitions pour le découvrir... « Sa Majesté, disait assez naïvement le ministre, ne veut pas acoustumer les soldats à frapper leurs officiers ~. » En 1732, un maréchal des logis donne un coup d'épée à un lieutenant, qui l'avait souffleté ; il est condamné à la potence. Quoique conforme à l'ordonnance de 1668, le jugement est trouvé rigoureux, parce que le maréchal des logis aurait été forcé de sortir du régiment, s'il n'avait pas repoussé sur-lechamp l'outrage qu'il avait essuyé 3. En pareil cas, le roi pouvait faire grâce, comme en 1655, où il décharge de toute peine le soldat La Bonté, qui, menacé par son sergent, avait tiré l'épée contre lui 4. La désobéissance était sévèrement réprimée. En 1718, un soldat, qui a résisté à un aide major, est passé parles verges et chassé. L'exemple est jugé nécessaire pour

1 Archives delà guerre, Pol. et Disc.

2 Archives de la guerre., Adm. mil.

:} Mémoire de 1732, Recueil Cangé, t. LVIII.

4 Manuscrit de la Bibl. nationale, anc. fonds français, n° 5 2 24 .

faire cesser l'esprit de mutinerie. On recommande môme de « condamner à mort le premier qui ferait ou tiendrait discours tendant à sédition l » .

La mutinerie pouvait être provoquée par la dureté de certains chefs. Le roi avait montré dans plusieurs cas par des exemples éclatants le respect qu'il voulait qu'on eût pour ses soldats. Le maréchal de Marillac avait battu une sentinelle ; Louis XIII suspendit de ses fonctions lé maréchal pendant six jours, et fit dégrader le soldat pour n'avoir pas tué le maréchal. On ne dit pas cependant ce qui lui serait arrivé s'il Lavait tué 2. Un autre soldat, maltraité injustement par ses chefs, fait appel à la justice de Louis XIV. Celui-ci, après avoir fait une enquête, casse le colonel, envoie aux galères le maréchal des logis qui avait coupé une oreille au soldat, et lui fait donner par le capitaine 0,000 fr. de dommages intérêts 3. Plus tard, un colonel inflige sept mois d'arrêts à un major qui a maltraité ses soldats 4. Mais pour quelques injustices réparées, combien d'autres restaient ignorées! Combien de victimes n'osaient ou ne pouvaient se plaindre ! Combien sont menacés de coups de bâton et de cachot, s'ils dénoncent les malversations de leur chef, comme celles d'un lieutenant, qui retient à son

1 Archives de la guerre, Doc. généraux, III.

2 Puységur, Mémoires, 1. 1, p. 23, 24.

3 La Conduite de Mars, p. 89 à 93.

* Vial, Doléances, p. 7.

profit clu foin et de l'avoine à ses chevaux et leur donne trois rations pour cinq '. On dit qu'on suspend l'officier, qui maltraite ses soldats de manière à les mettre hors de service 2. En effet, il est doublement coupable, puisqu'il agit avec inhumanité et qu'il prive son régiment d'un homme qu'il faudra remplacer à prix d'argent. Les chefs cruels sont rares, il est vrai ; plus fréquents sont ceux qui ne parlent à leurs hommes qu'avec humeur, hauteur, colère, indifférence ou mépris 3, qui les maltraitent du geste et de la parole. Pour ceux-là, le seul châtiment efficace vient de leurs soldats; il est quelquefois lent, car il faut attendre la guerre pour l'exercer; la guerre venue, il est terrible. Le soldat tue l'officier par derrière et l'abandonne aux coups de l'ennemi J. « Vous tracassez le soldat en temps de paix, dit-on aux officiers, il se venge en temps de guerre. »

Les tracasseries ne lui font pas défaut; elles viennent s'accumuler sur lui de tout le poids de la hiérarchie. Pour une question de propreté, le colonel s'en prend aux capitaines, ceux-ci aux lieutenants ; rendus de mauvaise humeur, les lieutenants rendent en double les reproches qu'ils ont reçus aux sergents, qui outrés

1 Plaintes anonymes au ministre, 1733. Archives de la guerre.

2 Laurens de Ville, p. 174.

3 Examen critique, t. I, 211. — Mémoire de Vielinghoff, 1783. Mémoire de 1788. Archives de la guerre.

4 La Conduite de Mars, p. 28.

17i CHAPITRE VIL

de la façon dont on les traite, font supporter le torrent de leur mauvaise humeur au pauvre soldat. De là la prison, pour 8 ou 15 jours suivant le délit, double garde, cachot même, s'il a l'imprudence de faire valoir quelque excuse, sans compter les coups de plats de sabre ! 1 ... Le soldat endosse tout et paie pour les autres.

Mais, s'il était des officiers détestés de leurs hommes, combien d'autres savaient s'en faire aimer et méritaient l'attachement qu'ils leur inspiraient! Combien mettaient en pratique ces éloquents préceptes de Montluc : « Mes capitaines, mes compagnons, que si vous scavez gagner le soldat avec un mot, vous ferez plus qu'avec des bastonnades. » Et se donnant pour exemple, Montluc leur disait : « Combien et combien de fois en voyant les soldats las et recrus , aije mis pied à terre pour leur faire faire quelque grande traicte... Combien de fois ai-je bu de l'eau avec eux afin de leur montrer exemple pour pastir ! Croyez , mes compagnons , que tout dépend de vous et que vos soldats se conformeront à votre humeur comme vous voyez ordinairement 2! » Est-il besoin de citer Catinat se mêlant aux jeux de ses soldats; le comte de Gisors leur inspirant, chaque soir à l'ordre, par des discours particuliers les senti-

1 Mémoire du sieur Gigot. Archives de la guerre. - Biaise de Montluc, Commentaires, t. I, liv. II.

ments qu'ils doivent avoir; le capitaine de Valfons racontant des histoires à ses recrues « pour tromper le chemin? 1 » Ce n'est pas l'officier allemand, dit-on en 1766, « qui saurait s'humaniser comme le nôtre avec ses soldats , ni se prêter à cette douce familiarité que l'officier français sait joindre au commandement sans l'affaiblir. Dans des marches pénibles, dans les occasions difficiles qui se présentent à la guerre, il n'y a peut-être que lui qui ait le secret de ranimer un soldat épuisé de fatigue en le traitant de camarade 2. »

En effet , jusqu'aux derniers temps de la monarchie où la distance s'élargit entre l'officier et le^soldat, il existait entre eux une sorte de familiarité et d'égalité relatives, qui avait des inconvénients pour la discipline, mais qui était très agréable au soldat, en ce qu'elle le « dédommageait de sa mauvaise paye et de son méchant habit! :i » De jeunes officiers étaient pairs et compagnons avec lui, « polissonnaient même de moitié , » toléraient les chansons et les railleries qu'il se permettait sur ses supérieurs4. La communauté de périls et d'exercices diminuait les inégalités du rang et du grade. Un

1 De VEsprit militaire, p. 271. — Rousset, le Comte de Cisors, p. 203. — Valfons, Souvenirs, p. 33.

- Observ. sur le rétablissement de la discipline militaire. Archives de la guerre, Pol. et dise.. 1677-1792.

3 De la Désertion, p. 32, 33. — Archives de la guerre.

4 Lettres françoises et germaniques, 1741, p. 42.

176 CHAPITRE Vil.

prince appelait une sentinelle : mon camarade '. Un colonel disait à ses soldats : mes enfants! mes amis 2. Mes enfants , était un terme courant , qui faisait dire au caporal poète Messageot , en parlant de ses chefs :

Ils nous appellent leurs enfants,

Et nous les aimons comme un père *.

Dans certains régiments de cavalerie, où les cavaliers avaient été autrefois gentilshommes , où ils étaient qualifiés de maîtres, on les traitait de messieurs, et les officiers leurs écrivaient Monsieur mon compagnon4. 11 est vrai que c'était surtout en guerre, dans les moments difficiles, que les chefs, pour mieux animer leurs hommes , leur donnaient les noms flatteurs de camarades et d'amis , et qu'ils les leur prodiguaient moins en temps de paix 5.

Tant que les capitaines furent chargés du recrutement et de l'entretien de leur compagnie, le sort de leurs hommes était relativement assez doux. Le métier de cavalier n'était pas pénible, surtout lorsqu'il était en quartier dans un village. Il y vivait à peu près comme les habitants , n'ayant aucun service à

1 Mémoires de Ponlis, t. 1, p. 194. — Encyclopédie méih.. Art mil., t. IV, p. 103.

2 Archives de la guerre.

:î Galimathias poétique, 1770, p. 13.

'■ P. Daniel, Ilist. de la milice française, t. II, p. 209.

'•> Mémoire du sieur Gigot. Archives de la guerre, 1790.

faire, ni aucune peine à prendre pour sa tenue. Les capitaines agissaient envers lui comme des propriétaires qui ménagent leur bien ; ils étaient peu disposés à entrer de bonne heure en campagne ; ils usaient de tous les moyens possibles pour épargner leurs hommes et leurs chevaux. Ne fallait-il pas remplacer ceux qui venaient à périr? et s'ils touchaient du roi des indemnités , le remplacement des uns et des autres n'était pas toujours facile. Même en temps de paix , ils les exerçaient rarement , pour ne pas abîmer l'équipement , pour ne pas rebuter les cavaliers par des exercices trop fréquents, qui les auraient portés à déserter ou les auraient empêchés de se rengager *.

Le capitaine s'intéressait davantage à l'homme qu'il avait recruté lui-même et qui parfois était de sa province. Il le faisait soigner, quand il était malade ou convalescent; il l'écoutait, quand il avait encouru une punition ; il lui faisait une mercuriale , « comme un père à son fils , et le menaçait de la prison , s'il récidivait 2. » L'officier était alors attaché au soldat et le soldat était attaché au service. » Quand Choiseul enleva la propriété des compagnies aux capitaines3, le soldat n'eut plus personne « à qui

1 Mémoire du victe de Saufield, 1771. Archives de la guerre, Adm., mil.

2 Mémoire du sieur Gigot, 1790. Ibid.

:i Ordonnance des 10 et 21 décembre 1762.

178 CHAriTRE VIL

il pût avoir recours dans ses petits besoins. S'il s'adresse à un officier, celui-ci le renvoie à l'étatmajor ; « et l'état-major, dit-on, qui n'a que des devoirs à prescrire et des châtiments à ordonner, est bien moins un objet de consolation et de ressource pour lui que le sujet de sa haine K » On a beau s'efforcer de faire entendre aux soldats que s'ils ont perdu un père dans leur capitaine, ils en retrouvent un dans la personne sacrée de Sa Majesté 2. C'était un père bien éloigné et près duquel il n'était pas aisé d'avoir accès.

La réforme qui eut lieu à la fin du règne de Louis XV fut favorable à l'armée et nuisible à la condition du soldat. Auparavant, officiers et soldats étaient trop souvent ignorants et mal exercés. « On ne pouvait mettre en bataille une ligne de cavalerie, qu'au bout de quelques heures, et encore cet alignement était-il toujours pris de travers. Aucun général n'osait mettre en mouvement à la fois un grand nombre d'escadrons... » Après la réforme, on signale une discipline plus exacte, une tenue parfaitement belle et un tel abus des exercices que les chevaux en étaient fatigués et ruinés3. En même temps, le commandement était plus rude e4 plus sévère, et

1 Observations politiquesetniilitairesducapitainedeSaint-Aulat, 1768. Arch. de la guerre, Police et dise.

2 Mémoire du cte de Melfort. Archives de la guerre, doc. gén., I. :] Mémoire du vicomte de Saufield, 1771. Arch. de la guerre.

nulle voie de recours n'était laissée aux soldais contre leurs supérieurs. Quelques régiments même étaient conduits avec une dureté extraordinaire; les punitions et les insultes étaient prodiguées aux soldats, dans les dragons d'Artois, dont le colonel revenait de Prusse et en était engoué. Aussi les rengagements étaient-ils à peu près nuls dans ce corps l. La dureté extrême avec laquelle le duc du Châtelet traita le beau régiment des gardes françaises , dont il était colonel , contribua sans nul cloute à la conduite que tint ce régiment au début de la révolution 2.

Cependant dans les régiments où la rigidité prussienne n'avait pas pénétré, les recrues affluaient; les vieux soldats et les anciens officiers étaient nombreux ; « le roi y est bien servi , disait-on , les chefs sont adorés, et tout le monde est content 3. » Cette bonne entente entre les officiers et les soldats était telle qu'elle frappait les étrangers, qui avaient vu de tout autres spectacles chez les peuples voisins. « J'avoue, écrit le Dr Moore, que je fus enchanté de l'air aisé, de la familiarité , de l'apparence de bonne humeur avec lesquels les officiers français en général parlent aux simples soldats. Cela ne diminue pas le respect et l'obéissance que ceux-ci doivent à leurs supé-

1 Mémoire sur divers abus des troupes, 1783. Arch. de la guerre. *J Réflexions impartiales sur le régiment des gardes françaises, par un soldat citoyen, p. 2.

3 Mémoire de 1788. Arch. de la guerre.

rieurs, ni ce degré exact de subordination qu'exige la discipline militaire. Au contraire, on nous assure qu'outre ces qualités que les Français possèdent au même point que d'autres soldats, ils montrent pour leurs chefs une sorte d'attachement reconnaissant et affectueux *. » Cet attachement était-il toujours réel? Existait-il dans tous les régiments au même degré? Cela est douteux ; c'est l'officier qui donne de la confiance au soldat, dit un écrivain militaire-, et Ton peut dire, tels officiers, tels soldats. Les rapports entre eux , restés excellents dans certains corps , s'étaient évidemment tendus aux approches de la révolution , et jamais il n'y avait eu moins de confiance et de familiarité entre les chefs et leurs subordonnés qu'au moment même où les doctrines d'égalité pénétraient de toutes parts dans les esprits.

1 A View, of Society and mannersin France, London, 1780, 1. 1, ]>. 339. .ViO. — Voir sur l'ai tacheinpnl d'un régiment pour son chef les Mémoires au prince de Mfontbarey, I. 1, p. 273.

- Ôbserv, du cap. de S. Aulul. Arch. de la guerre.

Un des caractères qui distinguent l'armée d'autrefois de la nôtre, c'est la diversité de l'âge et du temps de service des soldats qui la composent. Ceux-ci ne sont pas tous des jeunes g'ens de 20 à 25 ans; les recrues elles-mêmes ont de 17 à 35 ans ; mais il y a dans les compagnies clés hommes qui se sont rengagés une ou plusieurs fois, et qui, ayant de i0à50 ans, servent quelquefois depuis 20 ou 30. Le nombre des rengagements dépendait des régiments et des avantages qu'on faisait à ceux qui voulaient continuer à servir. Peu considérable dans certains corps où la discipline était sévère, il diminua partout à l'époque où celle-ci devint plus stricte dans toute l'armée. En 1778, dans le régiment Mestre-de-camp général, 8 hommes seulement sur 591 avaient de 18 à 32 ans de service; cinq étaient âgés de V3 à 55 ans; mais on en comptait encore 71 qui avaient fait la guerre de Sept ans, terminée quinze ans auparavant.1 On n'en

1 Arch. de la guerre, Adm. mil., 3707.

comptait que treize dans le régiment de Lorraine, à la même époque *.

Lorsque la durée de l'engagement était de sept ans, nous avons vu qu'on ne se faisait pas faute de retenir le soldat sous les drapeaux jusqu'à ce qu'on eût trouvé à le remplacer. Plus tard et d'ordinaire , on payait une prime2 et l'on promettait une haute paie à ceux qui contractaient un nouvel engagement. Il fallait] six ans pour former un soldat, de l'avis du comte de Saint-Germain :!, et la haute paie qu'on lui donnait pour le retenir sous les drapeaux était de l'argent bien placé 4. L'ordonnance de 1762 assurait moitié de la solde, après seize ans de service, et le double après vingt-quatre"'. Les rengagements étaient de quatre ans; mais quand on avait servi vingt ans, on pouvait ne s'engager que pour une année. Dans les derniers temps, le vétéran était en outre retenu sous les drapeaux par l'espoir d'une retraite, par le droit de porter des marques honorifiques, par des gratifications. Au bout de huit ans de service, il avait droit à un chevron; au bout de seize

1 Ardi. de l'Aube, C. 273.

- Elle était de 30 fr. au dix-huitième siècle. Réclamation au roi. Archives de la guerre.

3 Mémoires,]). 130.

4 Celte haute paie fut supprimée, puis rétablie. (De V Esprit militaire, p. 27, 28.)

5 Lettre du prince de Monbarey au prince Xavier de Saxe, 1778. Arch. de l'Aube, 17 E. 87.

ans, à deux. Atteignait-il vingt-quatre ans de présence? il était décoré d'un médaillon, au milieu duquel deux épées étaient brodées sur du drap écarlate. Dans le régiment du roi, en 1735, le roi accordait sur sa cassette 1,100 fr. de pension aux soldats que le colonel jugeait les plus dignes d'y participer l.

Selon les uns, à partir de l'âge de trente-six ans, l'ancien soldat avait plus de défauts que de qualités " : selon d'autres, il est précieux pour servir d'exemple et de stimulant aux plus jeunes. Quelle influence n'exerce-t-il pas sur ses camarades, lorsqu'il possède une longue expérience et la pratique ancienne du service ! « Un vieux soldat, dit un officier, appelé père par les autres, leur fait faire tout ce qu'il veut. Dans le combat, il les mène , les rassure et les retient, et ces vieux sont si attachés d'inclination à la réputation de leur régiment, qu'il n'y a rien qu'ils ne fassent pour la conserver1'. »

Ils ne songeaient pas à le quitter; ils en avaient l'amour-propre, presque le culte. Depuis si longtemps ils en faisaient partie que leur congé définitif inspirait des regrets à tous. « Autrefois, disaient des soldats, nous nous trouvions au milieu de beaucoup de nos

1 Encyclopédie méthodique, art mil., t. IV, p. 130. — De l'Esprit militaire, p. 203. — N. Gontard, le Régiment de Champagne, 1868. — Recueil Gange, t. V.

2 Examen critique du militaire, 1. 1. p. 292.

:; Mémoire de M. de Puiguyou. Archives de la guerre, Doc. gén., I.

18 i CHAPITRE VIII.

vieux camarades de trente, de trente-quatre, de trentesix ans de service ; aujourd'hui, en ont-ils vingt-quatre, ils veulent nous quitter. Les vétérans se retirent dès qu'ils ont droit à leur retraite1. » Un officier voyait aussi avec regret les cavaliers au service depuis vingt ans prendre leur congé, parce qu'assujettis à tous les exercices du manège , ils n'étaient pas traités avec plus d'égards que les recrues2.

On stimulait le zèle et l'on récompensait le mérite de ceux qui n'avaient ni les aptitudes ni l'instruction nécessaires pour obtenir des grades, en les admettant dans les compagnies d'élite des grenadiers et des carabiniers. Les uns et les autres avaient droit à une haute paie d'un sol environ. Pendant un certain temps, les premiers se recrutaient eux-mêmes 3. Ils choisissaient pour camarades les soldats les plus grands , les plus forts et les plus vigoureux de leur régiment; ils les chassaient, quand ils se conduisaient mal. Aussi, « le préjugé en faveur du nom de grenadier était si puissant, qu'on avait vu des hommes préférer le simple droit de porter des moustaches à celui de commander en qualité de sergent dans des compagnies de fusiliers 4. » L'ancienneté entrait

1 Réclamation au roi. Arch. de la guerre, Adm. 3688.

- Mémoire du chevalier de Chabo, 1764. Arch. de la guerre. Doc. gén., I.

3 P. Daniel, Histoire de la milice française, t. II, p. 434. — Examen critique, 1. 1, p. 121, 122. — Ecole de Mars, t. II, p. 673.

1 Le Patriote, par Richard, 1784. Arch. de la guerre.

aussi eu ligne de compte pour leur choix. Plus tard, on se plaignait de ce que « l'espèce des grenadiers se détériorait, » parce qu'on s'attachait uniquement à la taille et à la figure. « Il n'y a rien de si commun, disaiton, que de voir tirer des grenadiers des recrues de l'année. Est-ce là remplir l'institut de cette troupe? » Les vieux soldats s'en irritaient et quittaient le ser-

vice

Il n'était pas donné à tous d'arriver aux grades de caporal ou de brigadier. — Il y a cinq ans que j'aurais eu la brigade, dit Montauciel dans le Déserteur, si j'avais su lire. — L'ignorance n'était cependant pas un obstacle absolu à l'avancement, car je trouve en 169i un sergent, accusé d'avoir écrit en cour pour se plaindre de ses chefs, se disculpant en prétendant qu'il savait à peiue écrire-. On récompensa à certaines époques l'ancienneté des services en donnant au soldat le grade d'anspessade ou d'appointé, qui lui assurait un supplément de solde. L'anspessade enseignait l'exercice et remplaçait le caporal3. Mais l'ancienneté seule, appliquée également à la nomination des caporaux, donna de si mauvais résultats, qu'où fut obligé de revenir au choix 4.

Comme la durée du service était de dix ou douze

1 Archives de la guerre, Adm. mil., 1728-91. 3 Archives de la guerre, Adm.

3 P. Daniel, liv. IX, ch. x.

4 Encyclopédie méthodique, Art mil., 1. 11, p. 81.

186 CHAPITRE Mil.

ans en moyenne, et que les soldats parvenus aux galons de bas-officiers se faisaient d'ordinaire une carrière du service militaire, il était difficile de devenir caporal ou sergent avant plusieurs années. Une ordonnance de 1684 exigeait même six ans de service pour la nomination des brigadiers, dix pour celle des maréchaux des logis l . On trouve des caporaux âgés de 30 ans et des sergents de 53 ans2. Voici un dragon, qui entre au régiment en 1763; il n'est nommé brigadier qu'en 1769, maréchal des logis chef qu'en 1778 :i. Les fils de bourgeois, quelque peu protégés, arrivaient plus rapidement ; ils ne faisaient que traverser ces grades pour devenir officiers. Quant aux volontaires d'origine noble, ils les franchissaient plus rapidement encore. Vers 1773, les nobles, qui remplissaient dans la cavalerie les fonctions de bas-officiers, portaient au collet de leur habit un galon d'or ou d'argent, de six lignes de largeur4.

Nous ne parlerons pas en détail des fonctions des caporaux et des brigadiers , des sergents et des maréchaux des logis ; elles présentent la plus grande analogie avec celles qu'ils remplissent de nos

1 Détails militaires, t. III, p. 88. L'ord. de 1729, exige un second engagement de six ans pour devenir anspessade ou caporal.

2 Rég. de Languedoc. Archives de la guerre, Adm., 1757-89. :>> Archives nationales, M. 255.

4 Mémoire de 1773. Archives de la guerre. Adm., 3G83.

jours. Le sergent ne portait plus le mousquet, mais la hallebarde1. Il avait droit à une certaine considération. Dans le régiment des gardes françaises, douze sergents formaient une espèce de chambre de justice qui examinait la vie et les mœurs de ceux qu'on proposait pour les hallebardes.2 Outre leur solde3, ils recevaient des gratifications. Une pension annuelle de V000 1. était inscrite sur le trésor royal en faveur des sergents des gardes Suisses les plus méritants. Il était aussi d'usage, en 1789, de donner tous les ans des gratifications de 300 1. par régiment de cavalerie, aux sous-maitres et aux basofficiers.4 Sous Louis XV, ceux-ci pouvaient aussi, en se retirant, se créer quelques ressources. En 1729, un maréchal des logis, qui voulait prendre sa retraite , aurait facilement trouvé dans son régiment des sujets qui lui auraient donné 5001. pour qu'il se retirât et pour prendre sa place; malheureusement, des ordres nouveaux lui interdisaient ce genre de marché5, qui n'avait rien d'anormal, puisqu'il se pratiquait tous les jours pour les grades d'officiers.

Le maréchal de logis ou le sergent était regardé

1 Sous Louis XI11, la lianle de la hallebarde était de 10 pieds de long. {L'alphabet du soldat, p. 24.)

- Ene.méth., art militaire, t. II, p. 515.

3 La solde du sergent était de 11 sous, celle du caporal de 7' 6(1 (Oui. (lu 20 avril 1722.)

1 Archives de la guerre, Adm., 1757-89.

f* Lettre du marquis de Plœuc. Archives de la guerre, Adm., 2660.

comme un homme précieux; tandis que les officiers changeaient , « qu'ils ne servaient que par air et par décence », le bas officier vivait nuit et jour avec les soldats [ ; il restait attaché à sa compagnie ; on pouvait dire de lui qu'il en était « véritablement l'âme. » Avant la réforme de Choiseul, les maréchaux-deslogis qualifiés de bas-officiers étaient réputés officiers ; longtemps ils en avaient reçu le brevet2, et ils pré tendaient être en droit « de demander satisfaction aux officiers qui ne leur portaient pas assez de respect » :î. Leur nomination, en les faisant sortir des rangs, leur rendait la liberté ; ils n'étaient plus engagés; s'ils désertaient, ils étaient simplement punis d'un an de prison, et cassés ; leur grade, qui les élevait au-dessus du cavalier, leur « donnait une existence honorable et une subsistance suffisante. » Lorsqu'ils furent obligés de se rengager, queleur solde fut réduite de 4-51. par mois à 19 1. 10 s., les meilleurs préférèrent se retirer plutôt que d'accepter une situation amoindrie. Leurs remplaçants, choisis parce qu'ils savaient mieux monter à cheval et mieux écrire que leurs camarades, les firent regretter. « Les maréchaux des logis d'aujourd'hui, dit un officier,

1 Mémoire de Vielinghoff, 1785. Archives de la guerre.

- Lettre de 1711, de Du Bourg. Recueil Cangé, t. LVI1I. Le terme de bas-officier, n'implique pas comme celui de sous-officier, que celui qui le porte n'est pas officier.

;{ Lettres françoises et germaniques, p. 38.

ne valent pas mieux que les brigadiers d'autrefois.1 »

On se plaignait aussi dans les derniers temps de la condition du sergent, qui était devenue précaire, depuis que l'espérance de l'avancement s'était amoindrie pour lui. « Si de mille soldats, un devient officier, ce n'est pas un exemple à citer, » écrit Puységur en 1788 2. C'était peut-être beaucoup dire ; avant 1781, dans beaucoup de régiments, un ou deux bas officiers passaient officiers cbaque année ;!. Il est certain toutefois que depuis le malencontreux arrêté du maréchal de Ségur, la distance qui séparait le bas-officier de l'officier était devenue de plus en plus difficile à franchir. Le sergent vivait trop avec le soldat pour conserver auprès de lui son prestige ; il n'était « pas mieux logé, pas mieux couché, guère mieux vêtu, guère plus considéré que lui. » Les galons n'étaient ambitionnés ni par le gentilhomme, ni par le fils de bourgeois, qui ayant bien peu d'espoir d'arriver à une sous-lieutenance, n'aspirait qu'après sa libération. Aussi un officier dit-il en 1783 que les troisquarts des sergents sont des hommes sans nulle éducation, sans mœurs, sans principes, sans ambi-

1 Mémoire, Archives de la guerre. Doe. gén., II. Voir aussi des mémoires du CtedeMelfoit, du C<rde Chabo, unanimes dans leurs plaintes.

3 Mém. sur la nécessité et la forme dune nouvelle constitution militaire. 1788. Arcli. delà guerre, Doc. gén.

:! Je trouve en 1779 un adjudant et un maréchal des logis chefs, qui ont de très bonnes notes, proposés pour être sous-lieutenants. IbiJ.)

tion et sans probité, qui n'ont pour tout mérite qu'une belle figure et bien des pouces !„ Déjà, à la fin du règne de Louis XV, leurs jolies figures, leurs belles mains, leurs protections auraient été les principales causes de leur nomination 2. Pourtant une ordonnance de Choiseul avait entouré cette nomination de garan- • ties sérieuses ; les bas-officiers dressaient eux-mêmes une liste de candidats, que les officiers supérieurs réduisaient et présentaient ainsi réduite au colonel, qui choisissait3. En 1788, un examen passé devant le major était nécessaire pour la promotion aux grades de caporal et de sergent4.

Souvent brutaux, mécontents de leur sort, bien des sergents et caporaux, vrais tyrans subalternes, chagrinent et vexent leurs hommes. On voudrait leur interdire de les mettre à la salle de discipline sans en référer aux officiers. On les engage à leur parler honnêtement, à les châtier sans humeur, à punir les ivrognes, mais sans les frapper et en évitant de provoquer chez eux la révolte :\ Plus d'un joue et boit avec le soldat, et c'est celui-ci qui paie. L'on signale des caporaux qui le mettent en prison, sous prétexte de défaut de propreté, mais « parce qu'il a

1 Mémoire de Vietinghoff. Archives de la guerre.

2 L'antilcgionnaire, p. 56.

{ Lucien Mouillard, les Régiments sous Louis XV, p. 20. '' Règlement du 1er juillet 1788. A. Duruy, p. 128. •"> Devoirs d'un maréchal des logis par Du Chiloy, 1736. Recueil Cangé, t. LV1II. — Boussanelle, le Bon militaire, p. 255.

de l'argeDt et qu'il ne le dépense pas avec eux1. » Les bas-officiers ont souvent les mœurs des soldats, des rangs desquels ils sortent ; ils en ont les vices et les défauts; ils s'enivrent trop souvent avec eux, et quand ils sont pris de vin , ils leur font sentir l'abus de leur autorité. Leurs vices sont plus en relief que ceux des autres, et frappent davantage. Leur ignorance parait plus choquante , parce qu'elle s'étale volontiers et qu'elle forme contraste avec leur rang. Fiers de leurs galons, ils sont facilement vantards et beaux parleurs ; hardis et entreprenants, ils se font admirer et écouter dans les guinguettes; mais, sous l'éclat et l'élégance de leur uniforme, la trivialité de leur éducation finit toujours par percer.

Malgré leurs vices, leurs ridicules même, ils ont pourtant des qualités sérieuses. Ils aiment le régiment auquel ils sont attachés depuis longtemps, comme on aime sa famille et sa patrie. Leur drapeau est tout pour eux. Un vieux sergent, allant rejoindre son régiment, apprend que celui-ci a été réformé ; il est pris d'un tel désespoir qu'il tire son épée pour se tuer, disant qu'il ne veut pas survivre à la honte de son régiment; un officier se jette à bas de son cheval pour l'en empêcher 2. Au siège de

1 Le Palriote, par Richard, capitaine de grenadiers, 1784; Mém. concernant les devoirs de chaque grade militaire, etc. Archives de la guerre, Pol. et dise.

2 Mémoire de M. dePuiguyon. Archives de la guerre.

Maëstricht , où les traits d'héroïsme abondent, un sergent grièvement blessé, s'écrie : « Ce n'est rien; le régiment s'est bien montré '. »

Les vieux sergents , qui ont souvent l'expérience des campagnes antérieures, stimulent et contiennent à merveille les soldats en temps de guerre. C'est à eux que les chefs confient les missions périlleuses; c'est sur eux qu'ils se reposent du soin d'interpréter leurs ordres. Au siège de Prague, Chevert demande « un brave à trois poils » pour l'assaut. Le sergent Pascal se présente. « Camarade, lui dit-il, tu monteras le premier. Le factionnaire te criera : Wer da? Ne réponds rien. Il lâchera son coup et te manquera. Tu tireras et tu le tueras. » Le sergent obéit, et tout ce que son chef lui avait dit fut exécuté.

Chevert semble avoir été heureux en sergents. En 17 '+6, il avait abandonné dans une bicoque du Piémont, à Monte-Calvi, deux cents malades et convalescents. Un sergent des grenadiers du régiment de Tournaisis, surnommé Va-de-bon-Cœur , était parmi eux. Il leur persuada qu'ils ne pouvaient se rendre à l'ennemi, sans avoir soutenu pour deux Uards de siège. A sa voix, ils se barricadent, et quand un détachement piémontais se présente, il est accueilli par un qui vive? énergique,

1 G. Michel, Histoire de Xauhan, p. 87.

bientôt suivi d'une décharge de mousquets et d'un mauvais canon de fer qu'on avait cherché dans un coin du château. On parlemente. Va-de-bon- Cœur répond qu'il ne capitulera que si on lui envoie plusieurs volées de canon et si on ouvre une tranchée, « n'en ouvrit-on que de la longueur de sa pipe. » On acquiesça à son désir, et la garnison d'éclopés consentit à cesser le feu et à déposer les armes, à condition qu'elle obtiendrait les honneurs de la guerre. Son arrivée au quartier général des Français, à Novi, fut un triomphe. En avant, marchait un tambour, un bras en écharpe, une béquille sous l'autre, puis venait Va-de-bon-Cœur, saluant de la hallebarde à droite et à gauche , suivi d'une escadron de bourriques chargées de malades portant leurs fusils par la crosse le plus haut qu'ils pouvaient; la marche était fermée par les plus valides, marchant en ordre sur trois de front, et par une charrette couronnée de lauriers, de thym et de romarin, sur laquelle étaient entassés tous les ustensiles de l'hôpital.

La prouesse de Va-de-bon-Cœur fut signalée à la cour. Par le retour du courrier, le roi lui envoya un brevet de chevalier de Saint-Louis, sa nomination à une place d'aide-major et V00 livres de pension. Le maréchal de Maillebois lui donna lecture du brevet. Comme il débutait par l'éloge de sa valeur, Va-de-bon-Cœur, enchanté, l'interrompit,

194 CHAPITRE VIH.

en disant : « Pour Dieu! Monsieur le maréchal, relisez-moi voire un peu cela. » Le maréchal recommença; à cette seconde lecture, le sergent, ivre de joie, frappa sur l'épaule du maréchal, en s'écriant : (( Le diahle m'emporte, Monsieur le maréchal, l'enfant dit vrai l ! »

Cette anecdote, tout en peignant le caractère intrépide, franc, naïf et bon enfant du sergent de l'ancien temps, montre qu'on savait rendre justice à sa bravoure 2. L'intelligence, le zèle, le savoir étaient aussi des titres à l'avancement. Celuici était reconnu comme un droit, dès le règne de Louis XIII, et l'on disait plus tard qu'un bon soldat pouvait devenir maréchal de France 3. D'ordinaire, les places d'aides-majors, de garde-magasins, de contrôleurs dans les hôpitaux militaires, étaient réservées aux bas-officiers comme aux officiers « médiocres » et hors d'état de servir dans les régiments4; elles leur permettaient de finir leur carrière

* Mémoires sur les campagnes d'Italie de 1745 à 1746 (par Grosley). Amsterdam, 1777, p. 79 à 83.

2 En 1674, le sergent La Fleur, qui s'est distingué au siège de Graves, est nommé lieutenant et reçoit 500 livres de gratification. On pourrait citer d'autres exemples.

3 Ord. de 1629, art. 229. — L'Académie militaire, 1745, t. J, p. 18.

4 Lettre de M. de Castries, 1778. Sur 5 aides-majors de la place de Douai, 4 ont été soldats; un l'a été 12 ans; l'autre a été sergent au bout de 5 ans , aide-major au bout de 22 ; le troisième, sergent au bout de 10 ans, aide-major au bout de 47 ans ; il a en tout 57 ans de services ; le quatrième, sergent au bout de 10 ans, a été officier sous-aide et aide-garde

dans une petite ville de guerre, en exerçant sans bruit des fonctions modestes. Ils pouvaient obtenir également le grade honorifique de porte-étendard, pour lequel une instruction spéciale n'était pas nécessaire [. C'était aussi parmi les maréchaux des logis, comme parmi les « cavaliers de distinction », qu'à de certaines époques on alla chercher des gardes du corps. On exigeait seulement qu'ils eussent cinq pieds cinq pouces , qu'ils fussent de bonnes mœurs et sans vices, et que, n'ayant jamais été valets, ils « eussent quelque bien chez eux pour pouvoir se soutenir dans le corps 2. » Il ne fut jamais interdit aux bas officiers, jusqu'à l'ordonnance de 1781, de devenir sous-lieutenants, lieutenants et même capitaines 3; dans l'artillerie, un quart des emplois de sous-lieutenants leur étaient réservés, s'ils étaient capables de passer un examen devant une commission composée de plusieurs officiers de leur régi

pi-

magasins 10 ans après et aide-major au bout de 29 ans. (Archives de la guerre, Adm., 3683.)

1 Sur seize maréchaux de logis dans un régiment, quatre deviennent porte-étendards et un quartier-maître. (Archives de la guerre, Doc. gén., II). Voir aussi mémoire pour rendre à la noblesse les drapeaux des corps. (Ibid., adm., 1728-1792.)

2 Lettre du 16 novembre 1735. Recueil Cangé, t. L.

'En 1743, un maréchal de logis; qui sert depuis 15 ans et a 9 ans et deux mois de grade, sollicite une seconde lieutenance. (Arch. de la guerre.) — Houchard, engagé à 17 ans, devient sous-lieutenant au bout de 5 ans. (Mémoires de l'Académie de Stanislas, t. CXXXVI, p. 65.)

ment ]. Dans les autres corps, quelques bas-officiers arrivaient même aux grades supérieurs de major ou de lieutenant-colonel; d'autres s'élevèrent plus haut, comme le prouvent les exemples de Fabert, de Rose et de Chevert; mais, la plupart du temps, ils vieillissaient dans leur emploi, jusqu'à ce que l'âge ou la fatigue les eût portés à demander leur congé ou leur entrée aux Invalides '.

1 Général Suzane, Hist. de l'artillerie, p. 218. — Voir aussi le Soldai parvenu, t. I, p. 22.

2 En 1730, un sergent, quia servi 21 ans, devient paralytique. H reçoit « une route pour s'acheminer à l'hôtel des Invalides, et se faire fournir une beste de monture gratis pour le porter d'un giste à l'autre. » (Arch. de la guerre. Adm.)

Au commencement du dix-septième siècle, le soldat répugnait à certaines œuvres serviles. Comme au moyen âge, il voulait bien se battre, mais il ne voulait rien faire d'autre; il avait des auxiliaires, des valets et des goujats. Il regardait comme audessous de lui de remuer la terre ; s'il le faisait par hasard, il craignait, comme du temps de Montluc, d'être traité de pionnier et de gastadour '. Pour le contraindre à faire des tranchées, à s'acquitter de certaines corvées, il fallut que des volontaires, des princes du sang, lui donnassent l'exemple. Jusqu'aux derniers temps même, la plupart des travaux du génie étaient exécutés par des compagnies d'ouvriers; les attelages des canons et des caissons de l'artillerie n'étaient pas conduits par des soldats, mais par des charretiers, qu'on traitait assez volontiers de poltrons, et qui justifièrent plus d'une fois ce nom, en dételant aux approches du champ de

1 P. Daniel, Histoire de la milice, t. I, p. 570.

bataille, et en laissant aux atrilleurs le soin de traîner avec des bricoles leurs pièces à l'endroit où ils devaient les pointer '.

Au dix-septième siècle encore, le soldat, surtout le cavalier, qui d'ordinaire est qualifié de maître , se faisait aider par des valets. Dans les levées de Tarrière-ban, il y a plus de valets que de maîtres, et cela se comprend, puisque les maîtres sont des gentilshommes. Au temps de la Fronde, on compte 10,000 valets à la suite d'une armée de 20,000 hommes 2. En 1678, les dragons ont des valets 3. Les gendarmes, les chevau-légers et les gardes du corps en ont un, entre deux ou trois 4. Tous les officiers en ont, et souvent en grand nombre. Le prince de Soubise exige en 1761 que les domestiques des officiers généraux aient une épaulette aux couleurs de la livrée de leur maître 5. Lorsque les bureaux de la guerre se mirent à suivre les armées, ils étaient transportés en carrosse; en 17kk, trente commis et sept chefs sont ainsi conduits de Metz à Lille; 115 chevaux et 62 domestiques sont affectés à leur service 6.

1 Bassompierre, Mémoires, t. Il, p. 203. — Général Suzane, Hist. de Vartillerie, p. 205.

2 Oudard Coquault, Mémoires, p. 132.

:! Lettre de 1678. Archives de la guerre. '' Le Patriote, par Richard, Ibid.

s Ordonnance du 2 mai 1761. Ibid.

,; Archives de la guerre, Adin., 3069.

Une série de gravures populaires du temps de Louis XIV, représentant les différents grades de l'armée, se termine par le goujat, qui porte les sacs et les fusils des soldats l , et fait pour leur compte mille travaux périlleux et pénibles que ceux-ci ne veulent pas accepter 2. Il peut être attaché à la compagnie ou à la personne du soldat3; mais il reste toujours dans une situation subalterne, et s'il devient soldat, il lui est interdit d'aspirer au rang de grenadier ainsi qu'au grade de caporal4.

Les officiers s'en servent parfois pour combler, le jour d'une revue, les vides qui existent dans leurs compagnies ; il risque dans ce cas d'être poursuivi et puni comme passe-volant, et le délit est regardé comme si contraire aux intérêts du roi que le dénonciateur reçoit une prime de 100 livres et son congé absolu. Les officiers d'infanterie, en 1694, ne peuvent faire habiller leurs valets comme des soldats, de même qu'il leur était interdit de faire faire aux soldats le métier de valet. Plus tard, s'ils prennent un domestique clans les rangs, celui-ci, lorsqu'il quitte le

1 France, costumes et mœurs, t. XV. (Estampes de la Bibliothèque nationale.) Un règlement de 1622 avait pourtant détendu aux gens de pied d'avoir des goujats.

2 Vte d'Avenel, t. III, p. 23.

:; Mathieu de la Simonne, Y Alphabet du soldat, p. 9. « Que le soldat se garde, dit-il, de desbaucher ou de recevoir le valet de son compagnon. »

4 Ord. de déc. 1743. Recueil Cangé, t. LVIIT.

service de son maître, rentre comme dernier soldat dans sa compagnie1.

Au commencement du dix-septième siècle, les armées traînaient à leur suite, non seulement des valets et des goujats, mais une quantité considérable de vivandiers et de femmes de toute espèce. En

1653, les vivandiers, parmi lesquels on comptait les gargotiers, les vendeurs d'eau-de-vie et de tabac, sont enrôlés et réduits à quatre par régiment 2. Vers la même époque, l'armée d'Erlach est accompagnée de 900 valets et de 1,500 femmes. Parmi les nombreux objets dont Turenne ravitaille le Quesnoy en

1654, Loret cite des « empeseuses, des lavandières, des goujats et des chambrières 3 ». Sous Louis XIII, on tolère encore, à la suite des armées, une certaine quantité de femmes de mauvaise vie, « comme de quatre pour cent, bien qu'il se trouve de vieilles ordonnances qui portent de huit pour cent. » « C'est pour le bien des habitants, dit- on, à cause que leurs femmes, filles et sœurs seront plus en sûreté. » Les chefs leur « font bailler logemens comme à soldats, mais en quartier destourné, » et elles sont soumises à l'ins-

1 Ord. de 1712 à 1713. Instructions au marquis d'Huxelles, 1G94. Ord. de 1743. Recueil Cangé.

2 Discours pour la réforme des troupes, 1641. Ord. du 28 avril 1C53. Recueil Cangé, t. VI, XXVIII.

3 Loret, la Muse historique, t. I, p. 559. — Pour le XVIIIe siècle, voir C. Rousset, le comte Gisors, p. 183.

pection d'un chirurgien'. Si elles devenaient embarrassantes, on usait à leur égard, au seizième siècle, de procédés sommaires et barbares; Brantôme raconte que Strozzi, ne pouvant réussir à les chasser, en fit jeter plus de 800 du haut du Pont-de-Cé, et quelles furent toutes noyées2. En 16il, on se contente de leur infliger le fouet et le bannissement. A partir de Louis XIV, la discipline fut plus rigoureuse, les mœurs officielles plus sévères, et des ordonnances successives s'efforcèrent de les éloigner des casernes, et même des abords des camps. Le carcan, le cheval de bois et les baguettes ayant été jugés insuffisants pour y parvenir, on ne trouva rien de plus efficace, en 1685 et en 1087, que de leur faire couper le nez et les oreilles :!.

Les armées sont aussi suivies de femmes mariées à des soldats. En 1637, on attribue la peste qui éclate dans l'armée à la multitude de femmes et d'enfants qui s'y trouvent 4. Quand on envoie des soldats étrangers, on recommande d'avoir soin de faire venir leurs femmes , « afin qu'ils ne désertent point pour aller les retrouver 5. » Au dix-huitième siècle, on rencontre aussi fréquemment des femmes

1 Mathieu de la Simonne, l'Alphabet du soldat, 1623, p. 230. a Brantôme, Couronnels françois, Œuvres, éd. Lalanne, t. VI, p. :; Ord. de 16il, 1685, 1687, 1720, 1739. Recueil Cangé. 1 A. de Campion, Mémoires, p. 75.

Fabert, Mémoires, cité parle vicomte d'Avenel, t. III, p. 21.

dans l1 armée. Une compagnie franche de VO hommes, sans compter les femmes et les enfants, dit-on, ne peut être logée dans un village de 30 feux, où elle occupe tous les lits des cabaretiers '. Le héros d'un roman de Smollett, Roderick Kandom, est tiré de la rêverie où l'a jeté un vol dont il a été victime, en entendant le son d'un violon; il aperçoit une bande de soldats français dansant avec leurs femmes et leurs enfants, pour se délasser des fatigues d'un voyage. Il se joint à eux, et prend part à leur frugal repas, consistant en gros pain, en quelques oignons et en petit vin, que les femmes apprêtent sur leurs manteaux étendus sur le sol 2. Partout, en effet, dans les estampes de Watteau qui représentent des marches, des haltes, des retours de campagnes, nous trouvons des femmes; les unes à âne, les autres à pied , portant un enfant sur le bras, sur le dos, ou l'allaitant; puis, lorsque l'on s'arrête, on en voit toujours au premier et au second plan, soignant une marmite, étendues ou assises sur l'herbe, avec des enfants, tantôt à la mamelle, tantôt couchés dans un berceau, tantôt âgés de sept à dix ans 3. Il en est de même dans un tableau de Parrocel de 1739 représentant des gardes françaises qui se reposent

1 Lettre de 1737. Archives de la guerre.

2 Adventures of Roderick Random, ch. xliii.

3 Alte. — Camp volant.— Défillé. — Retour de campagne. — Les fatigues de la guerre. — Escortes d'équipages, etc.

près d'une tente, à l'entrée de laquelle est assise une femme allaitant son enfant. Regardez dans le tableau de Vernet, le Port d'Anlibes, qui est de 1755, le régiment Royal-Comtois en marche; on y voit aussi une femme portant un petit enfant sur le dos et suivie d'un garçon de douze ans1.

Il était naturel que les soldats, qui faisaient du service militaire une carrière, se mariassent, quand ils en trouvaient l'occasion ; lorsqu'ils s'étaient rengagés une ou deux fois, qu'ils avaient trente-cinq et quarante ans, ils s'assuraient ainsi une existence plus tranquille. Ils avaient désormais , dans un coin de la caserne , leur chambre où ils élevaient leurs famille. Le nombre de soldats mariés était très variable dans les régiments ; généralement, les maîtres selliers, bottiers, armuriers, et même les brigadiers trompettes, avaient « un ménage monté ». Certaines compagnies, disait-on en 1718, étaient chargées de quarante ou cinquante hommes mariés et d'étrangers, tandis que d'autres n'en avaient point-.

En général, les officiers et même les soldats voyaient d'un assez mauvais œil les soldats mariés. « Que le capitaine fasse ce qu'il se pourra, écriton sous Louis XIII, pour n'avoir des soldats mariez... pour les grands empeschemens qu'ils apportent tant

1 Les estampes de ces tableaux ont été reproduites dans les Régiments sous Louis XV, de Lucien Mouillard.

2 Lettres de 1788 et de 1718. Arch. de la guerre.

20 i CHAPITRE IX.

à la compagnie qu'à la garnison 1. » Des chefs de corps préfèrent garder de mauvais soldats et réformer de « beaux soldats de choix », parce que ceux-ci sont mariés 2. « Cette mauvaise engeance se multiplie beaucoup , lisons-nous dans une supplique ; au roi Louis XV. Messieurs les commandants des, corps se laissent aller aux prières de Pierre et de Jacques, et permettent à une quantité de soldats de prendre des filles de mauvaise vie pour femmes3. Il est d'ailleurs prouvé par les exemples que nous voyons tous les jours, que d'un bon soldat on en fait un bien mauvais en le laissant marier4... » Même dans les derniers temps de la monarchie, où le nombre des mariages militaires a diminué, on en signale les inconvénients. « Les femmes des soldats, écrit un officier minutieux, roussissent les draps de lits en s'en servant pour repasser leur linge. » — « Les quinze ou vingt femmes, qui sont à la suite de chaque corps , dit-on plus sérieusement , donnent plus de peine qu'un nombre quadruple de soldats 5. »

1 Mathieu de la Simonne, Y Alphabet du soldat, p. 53.

2 En 1714. Recueil Cangé.

3 Cependant l'on dit : Les soldats sont des chenapans... qui maraudent les filles comme les jardins des paysans ; mais la femme d'un de leurs camarades, c'est un dépôt aussi sacré qu'une consigne. {Viciorine, par Gorgy, t. I, p. 118.)

4 Archives de la guerre, Adm., n° 3688.

5 Lettre du 30 janvier 1772. Archives de la guerre. — Encyclopédie méthodique, Art militaire, t. IV, p. 765.

Aussi l'État s'était-il efforcé de mettre des obstacles à ces unions. Il défend aux aumôniers de célébrer aucun mariage entre les soldats de leurs régiments et les filles ou femmes domiciliées dans l'intérieur ou les environs de la ville où ils sont en garnison ; il ôte aux mariés leur rang d'ancienneté , qui ne date désormais pour eux que du jour où ils ont cessé d'être célibataires. Certains chefs refusent à des soldats « de se lier à une femme qui augmente leurs besoins sans augmenter leurs ressources. » D'autres capitaines accordent plus facilement des permissions de mariage. L'État leur ôte la faculté d'en donner, pour la réserver aux colonels , puis aux inspecteurs généraux l. Sous Louis XVI , il ne faut rien moins que l'autorisation du ministre de la guerre pour permettre à un cavalier ou à un fantassin de se marier. L'autorisation est ainsi libellée en 1780 : Nous Alexandre- Marie-Eléonor, Prince de Sainl-Mauris Montbarrey , etc., certifions à tous ceux quil appartiendra avoir permis au nommé Jean Renould, chasseur au 4e régiment, de se marier avec la nommée Geneviève Echard, native de Nauphle le Château '.

Cependant, quelques philanthropes trouvaient bien rigoureuses les répugnances que l'administration et les chefs témoignaient pour les mariages. L'un d'eux

1 Ord. de 1685, 1686, 1691. Rec. Cangé, t. XXXIH. - Archives de la guerre, Adin. mil., 3716.

aurait voulu qu'on mît plus facilement « le soldat en état de mériter doublement de la patrie, en lui permettant de donner légitimement l'être à des citoyens1. » Un écrivain militaire, tout en reconnaissant que les femmes de soldats étaient un mal nécessaire , veut bien en tolérer une ou deux au plus par compagnie, « à condition, disait-il, qu'elles se comportent sagement et qu'elles contribuent à la propreté et à la subsistance du soldat, en blanchissant leur linge et en leur fournissant certaines choses nécessaires au plus juste prix. » — « Trois ou quatre soldats mariés, disent d'autres, seraient plus que suffisants par régiment; encore ne faudrait-il leur accorder cette permission que sous la condition que leur femme ferait le métier de blanchisseuse. Un plus grand nombre serait à charge, parce qu'il faut des fournitures et des chambres pour toutes ces femmes et leurs enfants 2. »

Si elles ont souvent des détracteurs, elles trouvent cependant un partisan convaincu. C'est le baron de Maes, commandant du fort de Pierre, à Strasbourg Celui-là voudrait qu'il y eût huit femmes par compagnie qui feraient la cuisine des soldats et qui en auraient la solde. « Il y en a toujours eu dans l'armée, dit-il, et n'ayant ni pain , ni solde , elles vivent

1 Le Patriote, par Richard. Archives de Ja guerre..

2 De Guignard, École de Mars, t. I, p. 68i. — Archives de la guerre, Adm., 3688.

aux dépens du soldat. » Il désirerait qu'elles fussent employées à porter de l'eau, à la faire rafraîchir avec du réglisse et du vinaigre, à servir d'infirmières dans les hôpitaux. Son projet de réglementation est loin d'être une utopie, et il en cite un exemple : « J'en ai vu, raconte-t-il, un grand nombre dans un régiment, marchant par rang, un bas officier à leur tête, avec le plus grand ordre et la plus grande exactitude, et elles ont rendu à cet égard les plus grands services ' . »

L'autorité militaire, si mal disposée qu'elle fût pour les femmes de soldats, leur reconnaissait toutefois certains droits; un règlement de 1706 leur attribue, ainsi qu'à leurs enfants et aux valets, les privilèges militaires et les place sous la même juridiction que les soldats. Une ordonnance de 1667 assure pour la durée de la guerre, aux femmes des gardes françaises, les logements qu'elles occupent à Paris. Cent ans plus tard, les femmes des soldats itaJiens et irlandais au service de la France, reçoivent un sol par jour et une ration de pain, tant que leurs maris sont en campagne et qu'elles demeurent elles-mêmes au quartier d'assemblée du régi-

1 Projet présenté au prince de iMontbarey. Arcb. de la guerre, adm. 3707, pièce 87. — En Allemagne, il y avait un grand nombre de femmes à la suite des armées. (Hist. des campagnes du maréchal de Maillebois, t. I, p. 107.)

2 Recueil Cangé, t. XXXVI et XXX.

ment1. Les fils de soldats, au dix-huitième siècle, sont reçus comme enfants de troupe à l'âge de six ans, avec demi-paie de fusilier; à seize ans, ils sont libres de s'engager ou de se retirer, mais dans ce cas, en remboursant 100 livres à la masse. Ils étaient assez nombreux, car en 1788 ils furent réduits à seize par régiment 2. Des gentilshommes généreux créèrent même pour les enfants de soldats des écoles qui étaient en même temps des asiles. Telle était Yécole des enfants de l'armée établie en 1786 à Liancourt par le duc de Liancourt, qui y recevait cent fils d'invalides, dès qu'ils avaient atteint l'âge de sept ans 3 ; telle était Yécole des orphelins militaires, fondée en 1773, par le comte de Pawlet , qui faisait élever gratuitement dans la rue de Sèvres , à Paris , cent quatre-vingt-douze fils de vétérans officiers ou soldats. Si les fils de gentilshommes y recevaient une éducation conforme à leur naissance, les fils de soldats y apprenaient des sciences ou des métiers, selon leur intelligence; ceux qui avaient le moins de dispositions, étaient chargés des soins et des travaux domestiques. La réunion des nobles et des fils de soldats produisait une émulation qui profitait à tous , et le goût des arts , cultivés par

1 Ord. du 21 déc. 17G2, art. 25. — Le dispositif porte que S. M. veut traiter favorablement les étrangers mariés. - Audouin, Hist. de l'administration de la guerre, t. IV, p. 247. 3 A. Duruy, p. 136.

la plupart de ces derniers, y était plus répandu que dans les autres établissements d'éducation '.

Malgré les efforts des chefs de corps, malgré les inconvénients que causait leur présence , il y eut toujours des femmes de soldats dans les casernes. Pas assez nombreuses et pas assez considérées pour y exercer une influence morale sérieuse, elles y rendaient sans nul doute quelques services, soit pour la cuisine , soit pour le blanchissage. Avec les enfants dont elles étaient entourées, elles y apportaient un peu de diversité et de mouvement.

Peut-on dire, sans faire de rapprochement malséant, qu'il en était de même des chiens? Ils n'étaient pas proscrits dans les régiments ; on en trouve dans les estampes de Watteau, suivant les soldats en marche et s'arrêtant avec eux. Dans le tableau de Vernet, dont nous avons parlé , un chien portant un sac de toile, marche à côté du tambour; un autre chien vient ensuite. Souvent il leur était donné abri dans les chambrées. Une lettre officielle se plaint de ce que les soldats s'étendent sur leurs lits avec leurs souliers, guêtres, bottes et éperons malpropres , et qu'ils y font coucher leurs chiens \

1 Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, 1787, t. II, p. 554 à 559.

2 Lettre du 30 janvier 1772. Arch. de la guerre, Adm.

Ce n'est pas tout que de recruter, de loger, de vêtir et d'exercer le soldat; il faut l'entretenir en bonne santé. Comme il coûte cher à son capitaine ou à l'État, il ne faut pas qu'il devienne une non-valeur ou qu'il périsse, car il serait nécessaire de le remplacer à prix d'argent. Bien qu'il soit jeune et dans la force de l'âge, il est plus exposé que les paysans et les artisans aux risques de la maladie. Sans parler des dangers qu'il court à la guerre, des ravages que font dans ses rangs le fer et le feu de l'ennemi, il subit toutes les conséquences d'une existence souvent fatigante où les règles de l'hygiène ne sont aucunement observées. Dans les marches, il est parfois mal vêtu, en butte à toutes les intempéries l ; à la caserne, il couche dans une chambrée dont l'air est vicié ; il la quitte au moment où elle est le plus échauffée, pour aller faire de grand matin l'exercice par la rosée, en veste

1 M,s de Valfons, Souvenirs, p. 328, 329. — Encyclopédie méthodique. Art militaire, t. II. p. 342.

souvent râpée. Les conditions de propreté laissent aussi à désirer pour lui... « La vermine désespère nos soldats, » écrit-on en 1678. Les maladies fondent aussi, sans qu'on sache pourquoi , sur des régiments bien nourris, nullement fatigués1; dans les troupes de milice en campagne, le dégoût, l'ennui, plus encore que les marches et la guerre, enlèvent la moitié des hommes 2. Par moments, les épidémies font des ravages terribles dans les régiments. On écrit de Dunkerque, en 1G78 : « La maladie augmente tous les jours. Il y a présentement plus de 700 soldats malades dans cette garnison... chez moi, c'est un hôpital. » A Vie, en 1728, une épidémie règne dans la ville ; les soldats, qui sont logés par quatre ou par six chez les bourgeois, gagnent leurs maladies, et l'on est forcé de les faire partir. En 1734- et en 1735, telle est la mortalité dans les hôpitaux extraordinaires du département de Metz, qu'on est obligé en dix mois de fournir 3,583 draps pour ensevelir les soldats morts. 11 est vrai qu'on s'étonne de ce chiffre, qu'on croit qu'il est le résultat de la friponnerie et qu'on prescrit une enquête3; il est vrai qu'on est en guerre; mais en pleine paix, en 1780, le régiment suisse d'Eptingen, dont l'effectif est de 1,000 hommes, en a 097 à l'hôpital de Rochefort; quand il quitte cette ville,

1 Archives de la guerre, Adm., 013.

- De Vesprit militaire, j>. 34. 35.

:J Archives de la guerre, Adm., 613, 2GG0, 2850.

il n'a que 92 hommes valides, laissant derrière lui des convalescents et 405 morts, dont 7 officiers1. A toutes les causes de mortalité qui menaçaient le soldat, pouvait s'ajouter l'air malsain et vicié des hôpitaux où il était soigné2.

Les hôpitaux militaires n'existaient pas lorsque les armées permanentes étaient en petit nombre. Quand le soldat tombait malade en route, il demandait un congé à son capitaine « pour s'aller faire panser; » muni de ce congé, il se présentait aux magistrats de la ville la plus proche, qui étaient tenus de le faire soigneusement traiter jusqu'à complète guérison3. Ce fut seulement en 1629 qu'on prescrivit en termes généraux d'avoir dans tout régiment un hôpital, des chirurgiens et des aumôniers. Les hôpitaux de l'armée d'Italie furent placés à cette époque sous la surintendance de Sourdis, archevêque de Bordeaux, desservis par des religieux de la Mort et de la Charité, et munis de trois médecins du roi, de cinq chirurgiens et de douze apothicaires4. Richelieu décida également qu'il y aurait, dans chaque armée, des jésuites et des cuisiniers qui donneraient des bouillons à tous les malades qui ne voudraient pas aller aux hôpi-

1 Foîletête, Histoire du régiment du prince évéque de Belle, p. 28,

2 M" de Valfons, Souvenirs, p. 26.

3 Règlement pour V infanterie, 1622. Recueil Cangé.

4 Les religieux reçoivent 30 l par mois, les médecins, 150, les chirurgiens et les apothicaires, 100. (Recueil Cangé, t. XXIf.)

taux1. En 1638, la grande armée était suivie dans ce but d'un cuisinier et de cinq aides, à qui on allouait deux charrettes et cinq moutons par jour pour faire le bouillon. Dès cette époque, on constate l'existence d'hôpitaux ambulants, à la suite des troupes en campagne, pour soigner les malades et panser les blessés, et d'hôpitaux militaires, établis dans les villes fortes, où l'on renvoyait les soldats transportables ou convalescents2.

On peut ajouter qu'on eut toujours un soin particulier des blessés; au dix- huitième siècle, on mettait des charrettes en réquisition pour leur transport, et pour achever leur guérison on les envoyait aux eaux de Bourbonne, de Balaruc et des Pyrénées3,

Les capitaines, tant qu'ils furent propriétaires de leurs compagnies et responsables de leurs hommes, les faisaient souvent traiter en particulier et à leurs dépens'1. Ils leur distribuaient du bouillon, comme le comte d'Assailly, qui était adoré de ses cavaliers '.

1 Caillet, t. II, i>. 145. — On donnait 8 bouillons dans les 24 heures au soldat qui faisait la diète. (Ord. de 1734. Recueil Cangé, l. LVII.)

2 De Chennevières, Détails militaires, t. Il, p. 139, 140. — Sur les hôpitaux à la suite des armées, voir les Mémoires de Feuquières, chap. XLI. On lit au bas d'une estampe de J.-R. Bonnart :

Voyez ce qu'est la guerre et combien de hasards Persécutent sans lin les entants du dieu Mars.

3 Ordre de 1755. Archives de la guerre. — Inv. Arch.Cote-d'Or,C. 365... Hérault, C. 732. — Voir le règlement de 1730 sur l'hôpital créé parle roi à Bourbonne pour les soldats.

4 Le Soldat citoyen, p. 134.

5 Thomas du Fossé, Mémoires, t. Ilf, p. 290.

21 i CHAPITRE X.

Quand le soldat n'était que légèrement malade ou qu'il revenait de l'hôpital, plus d'un capitaine « le prenait à son ordinaire, le nourrissait mieux, lui donnait du vin, le faisait monter les jours de marche sur le cheval de son valet, et en peu de temps il se rétablissait1. » Il avait pour sa convalescence des soins qu'on n'avait pas à l'hôpital, où l'on s'empressait parfois de renvoyer le soldat aussitôt qu'il était, à peu près sur pied, parce que, dès qu'il allait mieux, il fallait lui donner la portion entière de nourriture, au détriment des bénéfices des entrepreneurs-.

Dans les villes de l'intérieur, les soldats étaient reçus dans les hôpitaux civils, moyennant une indemnité déterminée. Souvent une salle particulière leur était réservée, comme au Puy, où le roi avait accordé à l'hôpital une gratification pour l'établissement d'une salle de ce genre3. Il en était de même dans quelques villes des frontières, à Valenciennes, au Quesnoy, à Landrecies. On payait aux religieuses de l'Hôtel-Dieu de Valenciennes llrs 6d par journée de malade, et 6S par convalescent, à la condition qu'elles rendraient aux capitaines les habits des soldatsdécédés4. Sous Louis XIV, on était peut-être mieux

1 Mém. de 1788. Archives de la guerre.

2 1693. Archives de la guerre, adm. — Valfons, p. 327.

3 Inv. Arch. Hérault, C. 734. La gratification est de 4,000^ — Inv . Arçlb. Côle-d'Or, C. 228 à 239.

4 Lettres et mém. de 1691 à 1728. Arch. de la guerre, adm.,reg. 1113 et 2660.

soigné dans ces Hôtels-Dieu que clans les hôpitaux militaires. Parfois installés clans des bâtiments trop exigus et malsains1, ceux-ci étaient confiés à des entrepreneurs, qui, prenant en adjudication au rabais la nourriture et les soins à donner aux malades, devaient naturellement chercher à tirer profit de ces sortes de marchés2.

La nourriture, qu'ils devaient fournir aux malades, aurait été suffisante et variée si l'on s'était conformé aX\ texte des ordonnances : une livre de viande, vingtquatre onces de pain entre bis et blanc, une chopine de vin blanc ou rouge; et, selon l'ordre du médecin, des œufs, de la tisane, de la bouillie, du lait, du riz ou des pruneaux3. La livraison et le pesage des aliments étaient entourés de beaucoup de précautions; le contrôle ne faisait pas défaut, et cependant il était souvent inutile. On ne pouvait empêcher les entrepreneurs de substituer au bœuf de la vache, dont la viande trop peu faite causait des dysenteries. L'administration ordonnait des enquêtes, envoyait ses inspecteurs; les uns faisaient des rapports, signalaient des abus de la part des entrepreneurs, in-

1 Lettres du 2 janv. 1687. Archives de la guerre.

2 Le Soldat citoyen, p. 128. — Enc. méfh., Art mil., t. II, p. 179.

:! Lettre de M. Helvétius, 1730. Arch.de la guerre. — Règlement général de 1 747. — De Chennevières, t. II, p. 180. — Il y avait trois repas par jour, le déjeuner entre G 1/2 et 7 h., le dîner entre 9 1/2 et 10 h., le souper tantôt à 4, tantôt à 5 heures, selon la saison. (Règlement de 1707 Recueil Cangé, t. LVII.)

cliquaient de nouveaux moyens de surveillance ; les autres visitaient les médicaments , les déclaraient « faibles et puants, » prescrivaient de les jeter; ils faisaient priver des lieutenants-colonels de leur gratification annuelle, parce que l'hôpital de leur régiment était mal tenu1 ; et puis, l'année suivante dans une autre province, les mêmes plaintes se produisaient, suivies des mêmes rapports et souvent de la même impuissance. Des colonels modèles, comme le comte de Gisors, s'en vont dans les cuisines goûter euxmêmes le bouillon; le jour où il s'avise de le faire, il trouve que ce n'est que de l'eau avec du sel et de la graisse; le contrôleur était présent ; on l'envoie en prison pour lui apprendre à faire mieux son métier. Heureusement que le pain était bon et le vin passable2. Les hôpitaux en campagne étaient souvent mal surveillés et mal tenus. « J'ai servi dans les trois dernières guerres, écrivait en 1781 un officier; j'ai vu des régiments à la fin de chaque campagne être réduits à un tiers sans que dans les combats qu'ils avaient livrés ils eussent perdu la vingtième partie de leurs soldats; cette étonnante consommation d'hommes venait en partie de la mauvaise manutention des

1 Lettres de Le Blanc sur les hôpitaux, 1727. — Lettre de 1732. Archives de la guerre, Adm., reg. 2630, 2687.

2 C. Rousset, le Comte de Gisors, p. 430. — L'ord. de 1716 voulait que les commissaires s'assurassent au moins une fois par semaine de la qualité des aliments.

hôpitaux, surtout des ambulances, de l'avidité des entrepreneurs et du manque d'infirmiers. Un infirmier, pour vingt malades, qui est nourri et reçoit 9 livres par mois, ne peut suffire aux soins à donner1. » On faisait en revanche l'éloge des sœurs grises, qui étaient chargées de quelques hôpitaux militaires.

Ce qui contribuait à rendre la mortalité plus grande dans les hôpitaux en temps de guerre, c'était l'impéritie des chirurgiens. On sait que ces derniers, dans la vie civile, maniaient également le rasoir et la lancette, et que jusqu'au milieu du dix-huitième siècle ils exerçaient en même temps que la chirurgie la profession de barbier. Pour être admis dans l'armée, on n'exigeait d'eux aucune préparation spéciale. Aussi disait-on en 1774 : « Si l'on excepte le chirurgien-major, le consultant, lorsqu'il a lieu, et cinq ou six aides-majors tirés des chirurgiens de Paris, tous ceux qui se rendent à une grande armée sont de la plus effrayante ineptie... Ils opèrent sans expérience personnelle, sans conseils, sans guides2...» Cependant,

1 Mémoire sur les hôpitaux militaires par les1* Joliy. Archives de la guerre, Adm. mil., n° 3724. Le même registre contient un mémoire sur le même sujet par de Salverte. — En général, on perd dans les guerres un peu prolongées plus d'hommes par les maladies que par le feu de l'ennemi. C'est ainsi que les épidémies de choléra et de dysenterie firent les plus grands ravages dans notre armée, pendant la guerre de Crimée. (Baudens, Une Mission médicale eu Crimée.)

- Mém. sur les chirurgiens militaires. Arch. de la guerre, Adm., 1682.

depuis 1759, ils étaient payés par l'État au lieu de l'être par les entrepreneurs des hôpitaux1; de nombreuses friponneries avaient été ainsi évitées. Ils étaient peu disciplinés et quittaient leur poste; le jour où le comte de Gisors visita son hôpital , les cinq chirurgiens de garde étaient absents; il les fit mettre en prison. Dans certains cas, ils gagnaient les maladies qu'ils soignaient, et les chefs de corps, tout mécontents qu'ils fussent de leurs services, ne savaient comment les remplacer2.

Il ne faut pas cependant juger l'état des hôpitaux uniquement parles critiques que l'on en fait. Que Servan n'ait pu les visiter qu'avec « horreur et compassion, » qu'il y signale l'entassement des malades dans les mêmes lits, des abus, des malversations; que# d'autres s'associent à ses plaintes, et que ces tableaux, où l'ombre est fortement accentuée, soient tracés avec sincérité d'après nature3, c'est ce que l'on ne peut contester. « La partie des hôpitaux est celle où le relâchement s'introduit le plus aisément, » écrit un ministre de la guerre 4. Des soldats refusent d'y entrer, parce qu'ils y sont trop mal traités, et préfèrent dépenser à se faire soigner au dehors le peu d'argent

1 Mémoires du duc de Choiseul, t. I, p. 99.

2 Archives de la guerre, Adm., 613.

3 Le Soldat citoyen, p. 130. — Valfons, p. 326 à 329. — Martin, Voyages en France, t. II, p. 247.

1 Lettre du cte d'Angervilliers, du 2 juin 1728. Archives de la guerre.

qu'ils peuvent avoir. Tout cela est vrai; mais ce qui est également vrai, c'est que sur certains points les efforts de raclministration et la surveillance des chefs n'avaient pas été stériles. En 1667, les Espagnols « ne peuvent se lasser d'admirer la puissance du roi de France dans la dépense qu'il fait pour les soldats malades ». On fait l'éloge des hôpitaux de Pignerol et de Casai, en 1682. « Celui de la Charité, à Paris, dit un officier, n'est pas plus propre. Les malades sont mieux nourris et traités de tout ce qui leur est nécessaire, tant pour le corps que pour l'âme. » Sous Louis XV, Broglie prend des. mesures pour que les cinq cents malades que renferme l'hôpital de Landau soient bien médicamentés et bien alimentés; il fait mettre des sentinelles jusqu'à la marmite et ordonne à un officier d'aller tous les jours voir peser la viande et en faire les parts. Les hôpitaux de l'armée française, où les décès sont rares et les secours bien donnés, font même l'envie des Bavarois en 17 VI ; ils demandent à y être admis ; on le ieur refuse, mais on se donne la satisfaction légitime de les faire visiter à un de leurs commissaires, afin qu'il puisse les prendre pour modèles1. Les Français faits prisonniers regrettent aussi vivement leurs hôpitaux que les prisonniers étrangers les apprécient-.

1 Archives de la guerre, Adm., reg. 667, 792, 2468, 2925, 292»;.

2 Audouin, Hist. de l'administration de la (/verre, t. IV, p. 243.

Les progrès réalisés étaient dus en partie aux ministres, qui ne cessaient d'édicter des règlements minutieux, qui ordonnaient de donner deux chemises par semaine aux malades, de laver trois fois la viande avant de la distribuer1, et qui poussaient la sollicitude jusqu'à prescrire la longueur des draps, en recommandant de leur donner un pouce de plus, « pour suppléer à la diminution que l'eau fait sur la toile dans les premiers blanchissages2 ».

La plupart du temps, le contrôle était sérieux, les soins donnés avec conscience. Chaque mois, le commissaire, le major, l'aumônier, le médecin, le chirurgien et le contrôleur se réunissaient pour proposer tout ce qu'ils croyaient propre au soulagement des malades et au bien du service. La discipline intérieure était assez sévère ; les soldats, qui contrevenaient au règlement, notamment en jouant aux cartes et aux dés, étaient punis d'amendes. Le médecin faisait chaque matin sa visite, escorté de l'apothicaire, d'un garçon chirurgien et de deux infirmiers. Les infirmiers, qui passaient les nuits à tour de rôle, étaient aidés

1 Règlements de 1707, 1718, 1728 et de 1734. Recueil Cangé, t. LVIf. C'était l'entrepreneur des hôpitaux qui fournissait chemises, bonnets, coiffes de bonnet et robes pour les malades. En 1725, on se plaint à Strasbourg de ce que la malpropreté recommence, faute d'un nombre suffisant de chemises (Ibicl., t. XL1V.) Il devait y avoir une robe par deux malades, 4 chemises et 4 coiffes de bonnet pour chaque malade. (Lamairie d'Olainville, Mém. sur la guerre, p. 178.)

2 Lettre du 30 janvier 1772. Archives de la guerre.

par des « galopins, » surtout pour les soins de propreté. Le médecin goûtait les aliments et vérifiait les médicaments, « pour empêcher qu'on ne donnât de l'écorce de chêne pour du quinquina, des feuilles de saule pour du séné1. » Certains hôpitaux étaient vastes et aérés, comme celui du Gros-Caillou, que les gardes françaises avaient fait construire, au moyen d'une retenue sur leur solde2. Aussi M. Coste, le premier médecin des armées, établissait-il avec une réelle satisfaction que, s'il mourait un malade sur trois à l'Hôtel-Dieu de Paris, il n'en mourait qu'un sur quarante dans les hôpitaux militaires. Si l'on pouvait objecter que les soldats sont tous dans la force de rage et que, sauf en cas d'épidémie, leurs maladies sont surtout des accidents, on démontrait à l'Académie des sciences la supériorité incontestable de nos hôpitaux militaires sur ceux d'Edimbourg, où, de 1783 à 1787, il était mort un soldat sur vingt-cinq, mortalité à peu près double de la nôtre3.

Le pauvre soldat, malade à l'hôpital, ne recevait pas seulement les soins du corps; on s'occupait aussi de son salut; on l'empêchait de jurer et de blasphémer; dans un délai de trois jours, il devait être

1 Règlements de 1718, ord. de 1728. — Police des hôpitaux. Recueil Cangé, t. LV1I. — Le médecin et le chirurgien-major recevaient l,200l d'appointements en 1728 et en 175G, les aides-majors, 600. (Archives de la guerre.)

2 Pétition des gardes-françaises subsistant, 1831.

:! Audouin, Hist. de l'administration de la guerre, t. IV, p. 248.

confessé; était-il en danger de mort, son capitaine veillait à ce qu'il fit son testament1. Il l'avertissait qu'il pouvait disposer de tous ses biens, excepté des effets qu'il avait en charge. Sous ce rapport, tout a été réglé d'avance sous Louis XIV. Le pourpoint et les chausses sont destinés au tambour et au joueur de fifre, le chapeau et ses plumes au caporal, l'épée au sergent, les autres armes au capitaine. L'argent, s'il en a, servira pour l'ensevelir, et faire prier Dieu pour son âme. Sous Louis XV, l'uniforme du soldat retourne à la compagnie, qui en dispose selon ses besoins.

S'il vient à mourir, toute la compagnie assiste à ses obsèques, qui se font avec plus de pompe que sa condition modeste ne le ferait supposer. Mais il est juste de rendre quelque honneur au soldat qui est mort au service du roi, ou, ce qui est la même chose, de son pays. Le cortège funèbre s'avance ; le lieutenant marche le premier, sa pique traînante, la pointe derrière ; les mousquetaires ou les piquiers, selon que le défunt appartient à l'un ou à l'autre de ces corps, marchent par rang de deux, de trois ou de quatre, leur arme abaissée; le tambour, au troisième rang, battant de temps en temps; l'enseigne et les sergents, la hallebarde renversée, précèdent les prêtres et la bière portée

1 C'était l'aumônier qui le recevait d'ordinaire; mais si le soldat lui laissait de l'argent pour faire prier Dieu, il fallait que le commissaire ou le directeur de l'hôpital fût présent comme témoin. (Lettre de Barbézieux, du 15 octobre 1690. Recueil Cangé. t. LYII.)

par quatre soldats, et sur laquelle est déposée l'épée nue du mort. La marche est fermée par le curé, le capitaine « et le reste. »

Au cimetière, le soldat, après avoir été montré à ses camarades, était descendu dans la fosse. Lorsqu'elle était remplie, le hoyau et la pelle étaient mis en croix, les mousquetaires faisaient une décharge, le tambour battait aux champs, pendant que les officiers et les soldats portaient arme « à l'accoutumée » .

La cérémonie était à peu près la même pour l'appointé, l'anspessade, le caporal et le sergent, avec cette différence qu'un soldat de même grade suivait en portant les armes du mort, et qu'il était accompagné d'un ou de plusieurs porteurs de flambeaux. Pour l'appointé, c'était le caporal des appointés; pour le sergent, tous les sergents du régiment l'escortaient, le flambeau à la main1.

Le prêtre, qui l'avait assisté dans ses derniers moments, l'accompagnait jusqu'au cimetière. Depuis Richelieu, l'État, prenant de plus en plus la responsabilité de l'organisation militaire, s'était préoccupé des secours spirituels à donner aux soldats. On a vu

1 Des sépultures et des funérailles militaires... ensemble des testamens privilégiés des gens de guerre... à la suite de la Justice militaire de l'infanterie, par Laurens de Ville, 1672. Cliap. i à vi. — Le déserteur fusillé était déposé dans un cercueil ordinaire; un vase d'eau bénite et un goupillon étaient posés près de lui. avec une sébile où les bonnes âmes mettaient quelque monnaie pour faire dire une messe. (Sacbeverell Stevens, Miscellaneous Remarks... trough France, p. 19.)

({lie le cardinal- ministre avait confié primitivement ce soin à des jésuites; il fit faire à quelques-uns d'entre eux des « missions militaires1; » plus tard, l'État s'adressa aux capucins, et surtout aux récollets. « Depuis un temps, dit Feuquières, les hôpitaux de l'armée sont suivis d'un nombre de récollets pour l'administration du spirituel aux malades et aux blessés ; ils sont voitures et montés aux dépens du roi, et ont des charrettes pour porter les ornements de leur chapelle et leurs bagages. Ces religieux ont un supérieur, comme dans un couvent fermé 2. » Toutes les fois qu'il y avait un grand rassemblement de troupes, on en faisait venir; au camp de Metz, en 1727, on en appelle quatre ; le ministre leur accorde une gratification. « Ces bons pères, lui écrit un officier général, ont l'honneur de vous remercier de votre charité; mais vous ne m'avez pas envoyé de chapelle; je tâcherai d'y remédier. » Après la guerre et les exercices des camps, on « congédiait » les bons pères, qui retournaient dans leur couvent3.

C'était aussi parmi les récollets qu'on allait le plus fréquemment chercher des aumôniers de régiment. En 1756, le duc de Richelieu, sachant que le régi-

1 1640. Recueil Cangé, t. XXV.

2 Feuquières, Mémoires, 1. 1, p. 164.

:J Archives de la guerre, Adm., 2630, 1482. Au camp de la Meuse, 1733, ou paie pour la subsistance de six pères récollets, un frère et deux valets, à raison de 20 s par jour pour chacun et de 20 s pour chacun des neuf chevaux, 6071 10\ (Ibid., Adm., 2709.)

ment de la Marche n'a pas d'aumônier, en choisit un parmi eux. La même année, l'évêque de Toulon, qui manque de prêtres dans son diocèse, se plaint de ce qu'on lui a enlevé deux récollets et un trinitaire pour les engager comme aumôniers1. La tendance générale des évêques avait toujours été de refuser des prêtres de leur diocèse aux chefs de corps qui en demandaient. Il en résultait que l'on ne trouvait que des libertins pour remplir ces fonctions2, et qu'elles étaient avilies par la manière dont elles étaient exercées. Mal recrutés, souvent peu instruits, peu considérés, ils n'avaient pas, surtout au dix-huitième siècle, l'autorité et l'ascendant que leur caractère sacré méritait. « Ça vous disait la messe en un tour de main, disait-on de l'un d'eux; ça confessait un bataillon entier dans une matinée ; ça vous donnait l'absolution comme le bonjour. » Un mariage était pour eux l'affaire « de deux paroles et de quatre bredouilles3. » Le peu d'attention qu'on donnait au choix de pareils aumôniers, causait, disait-on, des désordres déshonorants pour la religion, et l'on demandait pour assurer leur meilleur recrutement que leur traitement fût augmenté, au moyen de prélèvements sur les biens d'Église4.

1 Archives de la guerre.

- Mém. dePuyguion, 1709-1715. Àrch. de la guerre, doc. gén., III.

3 Victorine, par Gorgy, 1789. t. I. p. 117.

4 Mémoire de Puyguioii, Pol. et dise. 1723- 1715. Archives de la guerre.

Leur tâche, il faut l'avouer, était délicate et difficile; s'ils étaient trop sévères, ils n'étaient point écoutés; s'ils étaient trop indulgents, on les taxait de faiblesse. Un jésuite qui dirigeait la garnison d'Arras, disait : « 11 faut avoir un peu de condescendance pour des dragons. On ne peut exiger de ces gens-là une si grande régularité de mœurs, ce serait être ridicule1. » Ce jésuite connaissait les soldats et savait faire la part du feu.

Certes, on pouvait citer parmi les aumôniers des hommes instruits et respectés. Tel était le jésuite Lot, qui en passant à Strasbourg, après la dispersion de son ordre, avait été invité à accepter le poste d'aumônier dans le régiment de Picardie. Admis à la table des officiers, il institua pour les plus jeunes d'entre eux une école gratuite, où il leur enseignait l'allemand, la géométrie, les mathématiques, les fortifications. Il est vrai de dire que cet aumônier modèle parut si méritant aux yeux du colonel, le comte de Lévis, qu'il l'enleva au régiment pour en faire le précepteur de son fils2.

La difficulté de trouver de bons aumôniers, jointe aux progrès de l'irréligion, fit renoncer quelques chefs de corps à en chercher. Après les guerres en 1716 et en 1737, ils furent supprimés dans tous les régi-

1 Lettres françaises et germaniques, p. 54.

2 Dugast de Bois-Saint-Just, Paris, Versailles et les provinces au dix- huitième siècle, t. III, p. 291 à 296.

ments de cavalerie, sauf dans quelques régiments étrangers, où Ton ne parlait pas français *. Plusieurs colonels même, pendant la guerre de Sept Ans, racontaient « agréablement qu'ayant demandé à leurs officiers lequel ils préféraient d'un aumônier ou d'un bon cuisinier, tous avaient opiné pour le cuisinier \ » On n'en faisait pas moins dire des messes par des prêtres de la résidence où l'on se trouvait, et le prix de ces messes était remboursé par l'État. C'est ainsi qu'en 1788 le régiment de cavalerie de la Reine en avait fait dire pour 180 livres en dix mois, et le régiment d'Artois pour 461 livres en deux ans3.

Au moment des batailles, les aumôniers donnaient la bénédiction aux soldats et prononçaient des harangues, qu'on trouvait généralement trop longues. A Raucoux, un lieutenant-colonel coupa la parole au prédicateur, en disant: « Soldats! M. l'abbé vous dit qu'il n'y a pas de salut pour les lâches. Vive le roi4! » On cite les mots qui furent adressés par un autre aumônier aux grenadiers de France, comme un modèle du genre : « Enfants de la guerre, s'écrie- t-il, malgré l'audace qui est dans vos âmes, humiliezvous devant le Seigneur; lui seul donne la victoire5 ! » On n'avait pas besoin de stimuler leur ardeur; en

* Ord. du 28 avril 1716 ctdu 8 juillet 1737. Recueil Cangé.

2 Mém. anonyme. Arch. delà guerre, pol. et discipline, 1770-1790.

:; Arch. de la guerre.

1 Précis sur le régiment d'Auvergne, p. 38.

5 Valfons, Souvenirs, p. 284.

1745, tandis que les Espagnols, leurs alliés, remplissaient, la veille d'un combat, les églises et les confessionnaux, les Français, comme en carnaval, des fenêtres des cabarets et autres lieux insultaient aux mines allongées des Espagnols1. 11 y avait longtemps que les soldats libertins disaient que la dévotion ne pouvait s'accommoder avec les gens de guerre, parce qu'elle les rendait craintifs et les repaissait de choses molles, capables « d'atiédir leurs courages2. » Aussi répétait-on ces vieux dictons sous Louis XIII :

11 n'y a foy, ni piété sur terre Es hommes qui vont suivant la guerre;

ou bien :

Soldat pieux, rare oiseau et bien digne Qu'accomparé il soit à un noir cygne :{.

Les princes voulaient cependant les astreindre à l'observation des lois religieuses; depuis le seizième siècle, les blasphémateurs étaient menacés du carcan ou du percement de la langue par un fer rouge4. Des exemples avaient été faits; mais ils étaient sans efficacité. Le langage de la caserne resta toujours émaillé de jurons. Si l'on avait appliqué la loi rigoureusement, il est peu de soldats qui n'auraient eu la langue brûlée.

1 Mémoires sur la campagne de 1745 et 1740, par Grosley, p. 27.

2 La Noue, Commentaires, p. 501.

:! J.-J. de Walhausen, l'Art militaire pour l'infanterie, p. 3. ' Ord.de 1534, 1685, 1098, 1720,1727, 1739.

Bien des pratiques religieuses semblaient en oubli au dix-huitième siècle, si l'on en juge par les désirs d'un officier pieux, qui demandait : 1° un christ dans chaque chambre ; 2° la prière tous les soirs ; 3° un certificat de confession chaque année ; k° des messes militaires aux grandes fêtes; 5° dix jours de prison au pain et à l'eau pour qui jurerait le nom de Dieu 4. » Mais la majorité des officiers se souciait peu de préceptes auxquels ils ne croyaient plus guère. « Depuis le ministère de Choiseul, disait un prêtre zélé, les ouvriers de casernes travaillent le dimanche ; le soldat que l'on ne conduit pas à la messe n'y va plus. La discipline porte toute entière sur la tenue extérieure et sur la régularité des mouvements; une tache sur un habit est encore un crime, mais cent crimes honteux ne sont plus une tache. 2 »

Quelque exagérée que paraisse cette assertion, il était des officiers qui pouvaient la justifier. Un soldat s'était avisé, pour gagner quelque argent, de revêtir un habit ecclésiastique et d'aller dire la messe dans plusieurs églises. Ce sacrilège ayant été découvert, le soldat fut jeté dans un cachot. Son capitaine, le comte d'Auterroche, alla le voir pour lui adresser une sévère réprimande. « Malheureux! lui dit-il, ne savais-tu pas qu'il t'était défendu de quitter ton uni-

' Archives de la guerre.

2 Abbé Proyart, Louis XVI détrôné avant d'être roi, p. 282, 283.

orme? — Mon capitaine, j'ai toujours eu sous ma soutane ma veste d'uniforme. — Ah ! cela est différent, » répliqua le capitaine, qui s'en alla de bonne foi solliciter la liberté du soldat1.

On avait toujours pourtant le respect extérieur de l'autorité religieuse. On demandait les dispenses du jeûne et du maigre. Le pape Pie VI, en 1775, autorisait le grand aumônier à exempter les troupes de l'observance du maigre en temps de guerre et en marche2. On mettait des sentinelles à la porte d'un évêque et l'on ordonnait aux soldats de prendre les armes s'il se montrait devant un corps de garde3. Des archevêques les passaient en revue et ne manquaient pas, à la fin de la revue, de leur donner leur bénédiction. A l'entrée des prélats dans leur résidence, l'infanterie faisait la haie et des salves d'artillerie étaient tirées'1. Officiers et soldats escortaient les processions et mettaient genou en terre au passage du saint sacrement. Des grenadiers rencontrent une procession dans un village; ils s'agenouillent, reçoivent la bénédiction du curé et se relèvent pour marcher à l'ennemi.

1 Dugast de Bois-Saint- Just, raris, Versailles et les provinces, t. 1, ]). 2, 3.

2 On s'en dispensait parfois sans permission dans la pratique sous Louis XIV. — Mém. de deux voyages en Alsace, p. 115.

3 Archives de la guerre, Adm., 3682, 3671.

'' Mém. hist. de la vie d'un fantassin de vingt-cinq ans de service, 1711. p. 68. — Décision du ministre, 1721. Recueil Cangé. I. XL1IJ.

Dans la guerre d'Italie, en 1735, un franciscain, accusé d'avoir favorisé l'évasion d'un déserteur, se voit cerné par des soldats du maréchal de Broglie, pendant qu'il disait la messe dans une église. 11 ne se troubla point et, prenant le ciboire en main, il sortit majestueusement sous un dais porté par les fidèles, donnant la bénédiction aux soldats chargés de l'arrêter, et qui, mettant genou enterre et lui présentant les armes, le laissèrent rentrer paisiblement dans son couvent, qui, d'après les capitulations, était pour lui un lieu d'asile1.

Comme l'armée se recrutait dans les différentes classes de la société, quelques-uns y apportaient les sentiments qu'ils avaient puisés dans le milieu où ils avaient vécu antérieurement. Il pouvait au dix-huitième siècle s'y rencontrer des athées et des esprits forts. En 1773, deux dragons se suicidèrent, en laissant un testament dont les termes ont frappé les annalistes contemporains qui les ont recueillis. « Si tous les malheureux, disaient-ils, osaient être sans préjugés et regarder leur destruction en face, ils verraient qu'il est aussi facile de renoncer à l'existence que de quitter un habit dont la couleur nous déplaît. Nous avons éprouvé toutes les jouissances, même celle d'obliger nos semblables; nous pouvons nous les procurer encore; mais tous les plaisirs ont un terme,

1 Villars, Mémoires, édit. Petitot, t. XXXIX. p. 224. — Du^ast de liois-Saint-Just, t. I. p. 304. 305.

et ce terme est le poison; » et l'un d'eux achevait ainsi une lettre adressée à son officier : « Jadis élève de pédant, puis de Cujas, puis aide de chicane, puis dragon, puis rien'. »

Ce clerc de procureur athée était à coup sûr une exception, même à cette époque. Malgré les progrès de l'esprit philosophique, le cœur du soldat avait conservé des instincts religieux ; s'ils ne se manifestaient pas par l'observation assidue des commandements de l'Église, ils se ravivaient à l'heure du danger par le souvenir des enseignements de son enfance. Dans les garnisons éloignées, quand il pensait à sa famille, ces instincts et ces souvenirs se réveillaient en lui, et il écrivait, comme ces deux frères, en garnison à Saint-Martin de Ré en 1756 :

« Ma très chère merre, nous avons loneur de vous écrire cest ligne pour nous informer de l'état de vostre santé, ensuite celle de notre oncle François et toute la famille. Nous prion toujour le Seigneur et la sainte Vierge qu'il vous concerve en joie et santé. Nous vous prions bien de nous donner de vos nouvelles, parce que nous serons charmez dans recevoir. Nous nous recommandons à vos prierre, ci vous le voulez bien 2... »

1 F. -A. Gauthier, Journal manuscrit, fol. 23. — Hardy, Mes Loisirs, !.. II, p. 263, man.de la Bibliothèque nationale, fonds fiançais, 11681 et

2 Archives jud. de l'Aube, n° 1071.

Le fils d'un avocat, qui s'est engagé par libertinage, et qui est malade, écrit aussi à son père : « Faites, s^l vous plaît, dire une messe pour moy à Nostre-Dame pour qu'elle me conserve *. » On cite aussi des soldats mourant sur le champ de bataille dans les sentiments les plus édifiants. Quant à ceux qui jeûnent le vendredi et portent un cilice, comme le carabinier Saint-.luiien, dont parle le père Bérenger 2, ils sont dans tous les temps des exceptions et ne sauraient infirmer la règle.

1 Lettre de 1740. (Comm. de M. Paul Le Blanc.)

2 Le reuple instruit par ses propres vertus, 1787, I. I, p. 2i8, 164; II, p. 194.

-CsGOZsVO-

La profession militaire transforme en l'anoblissant celui qui l'embrasse et l'exerce. Elle le sort d'ordinaire des derniers rangs du peuple pour le revêtir de la livrée du roi, de l'uniforme qui est l'insigne des guerriers. On dit que les deux tiers de l'armée se recrutent dans le peuple le plus grossier, le troisième tiers parmi les jeunes gens libertins 1. En s'engageant,les premiers croyaient apparemment s'élever au-dessus de leur condition. Pour tous, c'est un état qui n'a rien que d'honorable : c'est une noble tâche que de porter le mousquet. « Combien de princes ne l'ont-ils pas porté ! dit le maréchal de Saxe; combien d'officiers n'ai-je pas vu le reprendre, plutôt qu'une condition vile 2! » Le paysan, qui craindrait de mettre le feu à une fusée, quand il a l'uniforme, « court au feu comme à la noce; » le mauvais sujet, vrai gibier de Bicêtre, en prenant la

1 Réflexions sur les qualités d'un major. Archives de la guerre.

2 Mes Rêveries, 1. 1, p. 10.

cocarde, se trouve avoir de l'honneur l. L'air militaire débrouille et dégrossit. Un vieux paysan dit à un jeune soldat : « Les troupes font bien un homme. Tu as servi le roi, tu as servi la patrie, tu n'es plus un paysan. » — « La belle chose que le service pour faire un homme! » s'écrie un autre 2. Au moyen âge, le droit de porter certaines armes semblait être l'apanage des nobles, et l'on se croyait quelque peu noble, au dix-septième et au dix-huitième siècle, en devenant soldat.

Devenir par force milicien, cela révolte à la fois les instincts de liberté et de fierté ; à la bonne heure , s'engager. En 17i5, des ouvriers de Paris s'enrôlent, parce qu'ils préfèrent la qualité de soldat à celle de milicien. Le soldat d'ailleurs n'accepte pas toutes les besognes. Sous Louis XIY, on veut employer des dragons au recouvrement des impôts ; ils répondent tout d'une voix : « Nous nous sommes engagés pour dragons, et non pour sergents et porteurs de contraintes. » Un officier donne des coups de canne à un valet, parce que celui-ci est « assez hardi pour faire le métier des soldats !. »

Le métier a son prestige. « Pourquoi trouve-t-on

1 Victorine, par Gorjy, 1. I, p. 120.

2 L'Académie militaire, t. I, p. 194 , 195. — Le Déserteur, acte II.

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