SC. IX
3 Rarbier, Journal, t. III, p. 429. — A. de Roislisle, Corr. des contrôleurs généraux, t. I. n" 1580. — VtL d'Avenel, t. III, p. 23.
tant d'hommes, dit un historien, qui se font tuer pour cinq sous par jour, tandis qu'il en faut donner vingt à l'homme qui pioche la terre et va coucher tranquillement chez lui? C'est que l'un s'appelle soldat, et l'autre journalier.1 » Le métier n'a rien de vulgaire, puisqu'il met en jeu le sang et la vie de celui qui l'exerce. Ce sang, le soldat le donnera pour son roi, plus peut-être que pour sa patrie. La patrie, il en a sans doute la fierté au dix-huitième siècle, comme celui qui répond au maréchal de Saxe, l'interrogeant sur le pays où il est : « J'ai l'honneur d'être Français; 2 » mais il a surtout l'amour de son roi. Montauciel, dans le Déserteur, se désole parce qu'il a manqué l'occasion de voir le roi. — Un autre soldat de comédie fait l'éloge du « pain d'amonition; » il lui semble comme des perdrix, pourquoi? « parce qu'ça vient du roi; c'prince-là, c'est le bien-aimé du cœur 3. » Un autre montre un écu blanc qu'il a reçu du roi, et déclare qu'il aimerait mieux mourir de faim que de le dépenser 4. Roderick Random se plaint à un camarade des fatigues du service : « Prends courage, mon enfant, lui dit celui-ci, et prie Dieu de te rendre aussi heureux
1 Mis de Pezay, Hist. des campagnes de M. de Maillebois, Discours préliminaire, t. J, p. xxiv.
2 Le Soldat citoyen, t. I, p. 423.
:î Vatlé, les Racoleurs, scène xvi.
5 Lettres françoises et germaniques, p. 296.
que moi, qui ai eu l'honneur de servir Louis le Grand et de recevoir de nombreuses blessures en contribuant à accroître sa gloire. » En sa qualité d'Anglais, Ranclom s'indigne et traite le vétéran d'esclave; celui-ci crie qu'on insulte son roi, met l'épée à la main, et, tout décrépit et borgne qu'il est, blesse celui qui l'a offensé dans l'objet de son culte l. Si un certain idéal ne venait élever son âme, si le sentiment de l'honneur et du dévouement ne rehaussait pas son métier, celui-ci serait-il supportable? « Des milliers d'hommes, dit un observateur, dont aucun ne semble né pour être soldat, vivent ensemble dans la plus dure et la plus austère des disciplines; ils sont tous les jours exposés à se faire tuer pour un morceau de mauvais pain, seul bien qu'ils possèdent; ils vont à deux cents lieues de leur pays chercher un ennemi qui a fait plus de chemin pour les rencontrer. Enfin, avec le courage et l'intrépidité d'un père de famille qui défend son bien, ils combattent pour une gloire qui ne leur survit pas d'un instant 2. » Sans doute, le besoin, le désespoir, la contagion de l'exemple, l'ennui ont porté la plupart d'entre eux à entrer dans cette carrière ingrate; mais pour en supporter les épreuves, pour en risquer les dangers, il faut quelque chose de plus que la résignation personnelle, que la crainte du
1 Smollett, Adventures of Rodcrick Random, cl) xliii.
2 Mem. su?' les campagnes d'Italie de 1743 ctl~'i6, yarGrosley. p. 2.
châtiment et l'espoir hypothétique des récompenses , il faut être soulevé par ce courant d'idées qui se produit toutes les fois que les hommes sont réunis dans un but commun, courant d'autant plus fort que ce but est désintéressé, courant qui se manifeste dans les cloîtres comme dans les armées. Le sentiment religieux produit les mêmes effets que le sentiment patriotique. Tous deux exigent l'abnégation, la renonciation à la volonté, les privations, le sacrifice; tous deux arrivent à de grands résultats en courbant les corps et les volontés pour leur donner plus de ressort, comme l'arc que l'on tend afin qu'il ait plus de force. De même que la foi religieuse s'affermit par l'exemple des saints et des martyrs, le sentiment patriotique s'exalte par les traditions d'honneur et de courage que les plus anciens soldats transmettent aux nouveaux, et qui sont le patrimoine de l'armée et du régiment dont ils font partie. Un régiment a souvent tout un passé de sacrifices et de gloire. C'est un honneur que de servir sous son drapeau, troué sur maints champs de bataille; c'est une fierté que de pouvoir dire comme ce colonel : « Je suis du régiment de Champagne, qui ne s'est jamais rendu '. » En augmentant l'intensité de leurs aspirations généreuses, l'esprit de corps les
1 Au dix-huitième siècle, où l'on rit de tout, cette expression : « Je suis du régiment de Champagne, » fut prise en dérision à la suite d'une aventure de cour.
élève pour ainsi dire au-dessus d'eux-mêmes. « Un légionnaire, dit un écrivain du dix-huitième siècle, pense en homme; une légion pense en héros l. »
En temps de guerre, cet esprit de corps se manifeste dans les régiments par une noble émulation qui les porte à rivaliser d'ardeur et de courage; en temps de paix, par la recherche de la tenue et par l'application aux exercices, de manière à surpasser les régiments voisins et rivaux; il se manifeste aussi par des querelles entre les soldats des différents corps. Il y a toujours eu des rixes et des duels entre fantassins et cavaliers, entre dragons et Suisses. L'homme de cheval a toujours eu un certain mépris pour l'homme de pied; du haut de sa monture, comme d'un piédestal, il domine et dédaigne le fantassin. A chaque instant, il faut mettre l'épée à la main pour soutenir l'honneur du corps. Le régiment suisse de Reinach a des querelles dans la plupart des garnisons qu'il traverse, et parfois ces duels ont le caractère de combat. Sur les glacis de Maubeuge, cinquante Suisses, habits bas, se battent à l'épée, dans les règles, avec cinquante chasseurs du Gévaudan. Quand on les sépare, on relève deux morts et trente-sept blessés 2.
Comme le soldat doit être brave, on tolère qu'il
1 Boussanelle, le Bon Militaire, p. 27.
3 Loret, Muze historique, II, 92. — Folletêle, Hist. du régiment du prince évêque de Baie, p. 26, 52.
soit violent. Le duel est pour lui l'apprentissage de la guerre; il lui enseigne le sang- froid dans le combat, le dédain du danger, le mépris de la mort. Mais la violence n'est pas toujours le courage, surtout lorsqu'elle s'exerce sur des personnes sans défense. Dans ses rapports avec la population civile, le soldat se rappelle trop souvent la supériorité que lui donnent ses armes; il a vu ses officiers, presque tous nobles, traiter avec insolence les paysans, les bourgeois et même les officiers municipaux. Depuis qu'il porte le mousquet et l'épée, il se croit bien au-dessus du commun peuple dont il sort ; il se moque du bourgeois qui peut avoir peur de ses airs de matamore, de sa moustache retroussée et du cliquetis de son sabre. Son billet de logement à la main, il entre dans les maisons, et, parfois légèrement pris de vin, il s'impose et parle en maître. Qu'on se rappelle la jolie scène du Barbier de Séville, où le comte Almaviva, déguisé en soldat, s'introduit chez Bartolo, crie, fait tapage et finit par dégainer contre son hôte. Voyez aussi le Soldat magicien, mis en musique par Philidor, où il s'agit aussi d'un soldat qui vient loger chez l'habitant. Celui-ci invoque-t-il ses privilèges pour ne pas le recevoir? on ira jusqu'à faire briser sa porte. Résiste-t-il ? on lui enverra trente homme qu'il devra loger à discrétion1. Quel-
1 Palaprat, le Grondeur, act. III, se. ix.
quefois les bourgeois se défendent ; ils font respecter l'inviolabilité de leur domicile; ils repoussent par la force les attaques dont ils sont l'objet. Dans une de ces rixes, un camarade de Hoche est tué. Hoche jure de le venger ; il assiège avec plusieurs gardes-françaises la maison où le meurtre a eu lieu ; il l'envahit, brise les meubles, « fait un sac complet. » On se plaint; Hoche est condamné à trois mois de cachot, qu'il fait en s'indignant et en trouvant que l'espèce humaine vaut bien peu de chose1.
Souvent c'est un soldat ivre, qui tempête et menace, fait carillon, comme on dit, et ameute la population. En 1756, le maire d'une petite ville est tiré de sa quiétude par trois filles d'une cabaretière. qui viennent lui dire en toute hâte qu'un soldat du régiment d'Henrichemont tient depuis un quart d'heure, l'épée sous la gorge, leur mère accouchée depuis quatre jours. Que fait le magistrat municipal? Il ne se dérange pas, parce qu'il est « dénué de main-forte et qu'il ne veut pas se compromettre avec un homme dont la raison est submergée. » « Je restay tranquille, dit-il dans son procèsverbal, pensant que, cet homme n'ayant qu'une femme accouchée à subjuguer, la querelle serait bientôt terminée! » Heureusement que tout le monde ne
1 Rousselin de Saint-Albin, Histoire de Hoche. Documents sur la Révolution, |). 22.
pense pas comme cet étonnant magistrat. Les voisins interviennent, jettent à la porte et désarment le soldat, qui envahit la maison d'un marchand, obligé, pour parer ses coups, de se servir du rôle des contributions comme d'un bouclier, et finit par aller crier, devant la maison du maire, qui se risque à se montrer sur sa porte, des injures en style soldatesque que celui-ci mérite bien un peu !.
Les querelles entre les soldats et les officiers municipaux n'étaient pas rares; elles étaient soulevées d'ordinaire par des questions de logement, d'étape et de recrutement. Un échevin de Troyes veut empêcher un sergent recruteur de battre la caisse pendant la nuit; le sergent l'insulte. L'échevin se plaint, et le subdélégué, qui transmet sa plainte au ministre, fait cette réflexion aussi juste que naïve : « Il est fort désagréable àdeséchevins d'être maltraités de paroles et menacés devant un peuple qui accourt lorsque de pareils démêlés arrivent 2. » On pourrait multiplier les exemples de conflits entre les autorités militaires et civiles, auxquels prennent part les soldats 3; ils sont aussi trop disposés à se disputer avec les bourgeois. Au carnaval de 1750, des grenadiers veulent péné-
1 Archives de l'Aube, C. I06î.
2 Lettre de 1733. Archives de l'Aube, C. 1079.
:; Voir la Ville sous l'ancien r^M»e,liv.V,chap. îv. — Certaines villes (ont fermer les portes aux soldats, comme Chàlons, où l'évêque en donna l'ordre. (Vie de Vialart de Herse, |>. 252.)
trer de force chez un épicier où l'on se réjouit ; comme on s'oppose à leur entrée, ils tirent leur sabre, le sang* coule; les bourgeois ripostent à coups de bâton, et Tordre a peine à se rétablir *.
Dans les campagnes, c'est bien pis, parce que le soldat échappe à la surveillance des généraux, que le paysan a moins de chances que le bourgeois de faire entendre ses plaintes, et qu'il est plus facilement exploité. Dans les marches, des goujats vont demander aux gens de la campagne des « oranges, citrons, grenades, poivre vert, vinaigre de fleurs de palmes, huiles de fossiles et mille autres subtilités dont ils n'ont jamais entendu parler; » et comme ils ne peuvent en fournir, ils sont obligés de donner de l'argent aux goujats. C'est peccadille, en comparaison des gens de guerre qui en 16V6 investissent les villages, « y entrent les armes à la main, frappent et tuent hommes, femmes, enfants et bestiaux, et pillent tout comme s'ils étaient en pays ennemi. » Parfois les manants se révoltent , en blessent et en tuent quelques-uns. En 1660, le roi fait grâce aux uns et aux autres : aux soldats parce qu'ils n'avaient pas été payés régulièrement, aux manants parce qu'ils n'avaient agi que pour conserver leurs bestiaux 2.
1 Archives de l'Aube, C. 1080.
J Mémoire du s1' de Mahé. Ordon. du 20 octobre 1646. Lettre d'abolition de 1660. Recueil Cangé, t. VII, XXVII. XXX.
C'est pourtant à Louis XIV que revint l'honneur de mettre un terme aux exactions des troupes dans les villages l. « Dans les quartiers, dit ce prince dans ses mémoires, où les soldats étaient les plus forts, ils prenaient avec insolence ce qui leur était dû, et dans ceux où les habitants étaient en plus grand nombre et de mauvaise humeur, ils ne voulaient souvent pas fournir ce qui était raisonnable 2. » C'était à qui vivrait aux dépens de son prochain. « Si le capitaine vole le soldat, disait D'Assoucy, cela s'appelle le tour du bâton; le soldat volé par le capitaine vole le paysan, et ce vol s'appelle vivre sur le bonhomme. Le paysan volé par le soldat prend tout ce qui se rencontre dans son désespoir, et ce vol s'appelle droit de représailles 3. » A tous ces désordres il faut ajouter ceux que commettent des soldats isolés. Un voyageur, en 1685, rencontre clans un bois quelques cavaliers, « de qui nous nous attendions d'être volé, dit-il, étant seul et sans défense. » Il paraît que ce n'était pas une rencontre très sûre que celle d'un régiment de dragons « en certains lieux. » Cependant le même voyageur est obligé de rendre hommage à ceux qu'il trouve sur son chemin en allant à Bourbon ; ils étaient si bien disciplinés qu'ils empêchèrent d'être volé un jeune garçon qui amenait un cheval
1 Voir le Village soiis V ancien régime, 3e éd., p. 283.
2 Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 247.
3 D'Assoucy, Voyages, éd. Colombey, p. 48.
de prix à Paris K Une gravure du même temps nous montre encore un coche arrêté et dévalisé par des soldats2. On signale aussi, sous Louis XIV, des gardesfrançaises se travestissant, détroussant les marchands et les villageois aux abords de Fontainebleau, volant et tuant même les passants aux environs de Paris 3. Le nom de brigand, porté officiellement au moyen âge par des fantassins, pouvait s'appliquer justement à ceux qui se conduisaient de la sorte.
Ce qui était moins grave et plus fréquent, c'était la maraude. Le soldat ramassait dans les fermes et clans les villages tout ce qui lui tombait sous la main. Gare aux volailles qu'il peut tuer sans les faire crier! En 1674, un officier de finances attaché aux troupes est dans l'admiration parce que, dans un bourg, il voit les poules se promener autour des soldats, « sans que pas un en escroquât aucune. » « On peut juger par là, dit-il, de l'exacte discipline des troupes de France. » Mais il rabat de sa satisfaction quand il arrive en Alsace. « À Witersdorf, les soldats se jetèrent sur les poules avec tant de furie qu'ils en emportèrent plus d'un cent. A Tagsdorf, ils n'en firent pas moins. J'avais beau les crier, les prier, et les officiers aussi, cela ne servit à rien 4. » Quand les
1 Thomas du Fossé, Mémoires, t. III, p. 236; t. IV, p. 239.
2 Estampe chez S. Bonnard.
:; Ord. et arrêts du parlement, 1646, 1651, 1654/1692. Recueil Cangé, t. XXVII et XXXIII.
'' Mémoire de deux uoyayes en Alsace (par de l'Hermine), p. 20 et 109.
soldats isolés se livraient à clés dépréciations de ce genre, ils risquaient d'être malmenés par les paysans K Un fusilier, nommé Sans-Quartier, ayant tué des poules, fut assailli par les habitants du pays ; il tira son fusil en l'air et blessa un des assaillants de sa baïonnette. Mais on était en 1764 , et non plus cent ans auparavant ; Sans-Quartier fut condamné à quinze mois de prison, et le blessé reçue une indemnité de 60 livres \
A maintes reprises, l'État avait essayé de réprimer ces excès. Si, par une politique des plus blâmables, Louvois avait recommandé aux soldats , lors des dragonnades, de faire le plus de désordre possible :l, des ordonnances multipliées, des arrêts du parlement, comme celui du 19 décembre 1648, avaient défendu, sous les peines les plus sévères, même sous celle de la vie, de commettre aucune exaction et violence. Les intendants furent les protecteurs de la population civile, et leur juridiction s'étendit jusque sur les soldats. En 1639, un intendant fait pendre sur la place publique de Saint-Quentin un carabin qui avait
1 Comme le dit la légende d'une estampe du dix-septième siècle :
lisse vengent ainsi, contre ces malheureux,
Des pertes de leurs biens qui ne viennent que d'eux.
{Marodeurs tuez par les paysans, chez Bonnart.)
2 Archives de l'Aube, C. 1080.
:; Duc d'Aumale, Institutions militaires, p. 44. — Le maréchal de Bellegarde écrit en 1G92 qu'il a fait passer un régiment en marche par les lieux où il y a le plus d'huguenots. (Arch. de la guerre.)
volé ]. Les subdélégués font arrêter des cavaliers et des soldats en congé, pour avoir maltraité des bourgeois et des commis; ils signalent leur conduite au ministre; ils les font reconduire à leur régiment, où ils seront mis au cachot. Des habitants d'un bourg se plaignent d'avoir été sabrés et blessés par des cavaliers ; ils réclament des dommages-intérêts, et les cavaliers sont arrêtés. Des recruteurs le sont également pour avoir insulté la domestique d'un bourgeois 2. On sévit aussi sur les officiers qui laissent leurs soldats piller dans leurs quartiers d'hiver ; on leur retient une partie de leur solde, ils sont mis à l'amende ; d'autres sont cassés, arrêtés et conduits à Paris pour rendre compte de leur conduite :î; mais, au fond, cela ne nuit pas toujours à leur avancement 4. Les ministres accordent aussi des indemnités aux particuliers dont les propriétés ont été abîmées par les troupes; en 1788, ils donnent 830 livres à des paysans des environs de Metz dont les récoltes et les bâtiments avaient souffert des manœuvres du camp établi près de Metz. 11 y a même une sorte d'abus dans ces réclamations ; des officiers municipaux demandent au ministre 2i sous pour un carreau de vitre cassé par
1 Puységur, Mémoires, 1. 1, p. 206.— En 1G36, Laffemas fait exécuter deux officiers qui ont laissé leurs soldats piller. (Rec. Cangé, t. XXXVIII.)
2 Archives de l'Aube, C. 272, 1079.
:; 1692. Archives de la guerre. — Caillet. t. II, p. 149. 1 C,e de Gobineau, Histoire tVOttar Iarl, p. 422. — En 1727. Recueil Causé, t. XLV.
un maréchal des logis allant en remonte. Le ministre trouve, il est vrai, l'affaire trop modique et n'y fait pas donner suite ' .
En général, les officiers, qui tiennent à leurs privilèges, n'aiment pas voir l'autorité civile réprimer les excès et les crimes de leurs hommes; ils n'admettent pas que pour un délit de droit commun on les livre à la juridiction ordinaire ; ils se réservent le droit de les juger, de les condamner et de les punir. Les soldats, de leur côté, savent que leurs officiers sont indulgents pour les fautes qui n'ont pas rapport au service, et qu'ils regardent comme une peccadille de malmener le « bonhomme » et le bourgeois. Un officier, rencontrant un de ses hommes en maraude, le fait monter en croupe derrière lui pour le faire échapper au prévôt qui va l'arrêter 2. Un autre, ayant appris qu'un de ses soldats avait été condamné à être fouetté, se rend au palais, « met ses deux pistolets au nez du prévôt, qui conduisait avec 2i archers le condamné au supplice, et le fait suspendre 3. » Quant aux soldats, souvent disposés à laisser évader un camarade dont ils ont la garde '*, ils sont
1 1788, 1789. Archives de la guerre. — Sous Louis XIII, on donne 1 1 5 l d'indemnité à un paysan dont la maison a été brûlée par des soldats. (Caillot, t. Il, p. 149.)
2 Victorine, par Gorjy, 1789, 1. 11, p. 118.
3 Boutiot, Hist. de Troyes, t. IV, p. 158.
' Mémoire historique de la vie d'un fantassin de vingt-cinq ans de service (par J.-N. Severat), 1711, p. 73, 70.
encore plus empressés à l'arracher aux mains des gens de justice. En 1700, un soldat, condamné au pilori pour avoir exercé des violences sur des bourgeois, est délivré par cent hommes de son régiment qui mettent en déroute les vingt huissiers qui le conduisent au lieu de l'exécution '. A Lille, en 1754, une sentinelle tue par imprudence un passant; les chefs refusent de le livrer à la justice ordinaire, et se contentent de le punir de quelques mois de prison, « pour apprendre à être plus attentif sur la manière de porter les armes 2. » En 1735, deux grenadiers du régiment de la Marine, Joli-Cœur et Belle-Rose, qui ont forcé des boutiques et menacé des habitants paisibles de leurs sabres, sont renvoyés à leur corps et mis en prison. Leur capitaine intercède pour eux ; il en fait l'éloge, et il demande à l'autorité supérieure, dans un style dont nous respectons l'orthographe , qu'on soit favorable à « de valeureux grenadiers dont lespesse est toujours bonne à concerver, en tout tant 3. » On voit même des chefs dérober, par d'étranges manœuvres, leurs soldats au châtiment qui les attend. Sous Louis XIV, un soldat est condamné à la potence pour avoir tué d'un coup de pistolet une femme qui ne
1 Archives de la guerre, Pol. et dise., 1723, 1765.
2 En 1692, un soldat est condamné à mort, l'autre aux galères pour avoir laissé évader deux de leurs camarades inculpés de viol. ( Archives de la guerre.)
:; Archives de l'Aube, C. 1079.
voulait pas le laisser monter sur son âne. On dit de lui que « c'est un bon homme, » et il en est quitte pour changer de régiment1. En 1739, le dragon Bellecour tue une femme ; son colonel juge qu'il ne l'a pas fait volontairement ; « ses camarades, qui ont un fonds d'honneur, dit-il, auraient été les premiers à parler contre lui s'il avait été réellement coupable. » 11 s'agit donc de le soustraire à la justice, qui pourrait penser autrement, et de le conserver dans le régiment, d'autant plus que c'est « un très beau dragon, à qui l'on n'a rien à reprocher dans le service. » Que fera donc le colonel? 11 le fait inscrire comme mort dans les états de changement de son personnel qu'il envoie chaque mois à la cour, et l'emploie comme homme de recrue sous un autre signalement. Pendant ce temps, les juges civils le font pendre en effigie, et si plus tard on vient réclamer Bellecour, on répondra en montrant sur les états du régiment qu'il est mort le 5 mai 1729 2.
Les officiers avaient aussi au dix-septième siècle des idées très larges en ce qui concernait la contrebande. Ils la laissaient faire sans scrupule à leurs soldats. Pontis
1 Mémoire historique de la vie d'un fantassin, p. 66, 67.
2 Lettre du major de Cherval, 1731. Archives de la guerre, Adm. mil., 2675. — En 1713, trois soldats, qui ont dénoncé des passe-volants, sont assassinés. Comme il ne sera pas possible de savoir les auteurs et les complices de ces crimes, le roi réforme le régiment en entier et en fait incorporer les hommes dans trois autres régiments. (Recueil Cangé, t. XXXIX.)
avoue qu'il n'y voyait pas grand mal, surtout quand il n'avait pas d'argent pour payer son régiment ; il y trouvait même l'intérêt du roi, puisque ses troupes parvenaient ainsi à subsister sans coûter rien à l'État. Louis XIII, à qui Pontis en parla, lui dit : « Écoute, je ne les empêcherai pas d'être faux-sauniers, mais s'ils sont pris par la justice, je ne les empêcherai pas d'être pendus1. » Plus tard les officiers continuent à fermer les yeux sur la contrebande ; ils la favorisent même. En 1749, les officiers du régiment de Talaru refusent de livrer aux fermiers généraux un soldat inculpé de contrebande, en prétendant qu'il est à l'hôpital, où en réalité on ne le trouve point2. Les sergents chargés de garder les postes acceptent volontiers les pistoles que leur offrent les contrebandiers. Au besoin, les soldats et les dragons escortent les faux-sauniers, les défendent contre les gardes des gabelles 3, ou les délivrent des mains des archers 4. En vain l'on veut mettre un terme à ces abus ; en vain Ton multiplie les ordonnances pour les faire cesser5. En 1755, des soldais, qui transportent du tabac en fraude , sont tués par les
1 Mémoires de Pontis, t. Il, p. 258, 259;
2 Arch. de la guerre, pol. et dise., 1691-1784.
3 Arrêt du conseil de 1631. Recueil Cangé, t. XXII.— Corresp. des contrôleurs généraux, t. 1. aos 1164, 1498. 1482.
7> Mém. delà vie d'un fantassin, 1711, p. 81.
5 Ordonnances de 1688, 1691, 1693, 169'i. 1698, 1701, 1704. 1707> 1709, 1711, 1719. 1720. 173i. 1744. etc.
commis; d'autres sont condamnés à la potence, aux galères à temps ou à perpétuité, malgré les réclamations d'un des chefs, qui dit de l'un d'eux : « C'est un fort honnête homme, et l'on n'a point d'autre reproche à lai faire. » En 1769, le régiment de Viennois, en garnison à Mayenne, fait la contrebande sur une grande échelle, par bande de 500 ou de 200, maltraitant et blessant les commis, dévastant des terres. Le roi fait un exemple sévère : le commandant du régiment est mis en prison pour trois mois; les officiers aux arrêts , privés de semestre pour Tannée suivante et d'un mois d'appointements ; les bas officiers cassés , les soldats condamnés à servir une année de plus. Mais rien n'y fait; en semestre comme au régiment, les soldats bravent les commis, qu'ils traitent de rats de cave et de fripons, les battent à coups de plat de sabre, les menacent de mort, les blessent , les tuent même parfois ; et s'ils sont forcés de céder au nombre, ils ne le font qu'après une longue résistance. Gomme eux, la population civile est d'ailleurs favorable à la contrebande. A Givet, elle en vit et trouve des complices zélés dans la garnison1. On dit bien que les officiers ne s'entendent plus avec leurs soldats pour faire la fraude2; mais l'empê-
1 Archives de la guerre, Pol. et dise. 1723-1765; 1691-1789, admin. mil., 1757-1789. — On fait en même temps l'éloge des régiments qui se sont tenus en dehors de pareils actes d'indiscipline.
2 Encyclopédie mé(h.,Ai't militaire, t. I, p. 92.
chent-ils? 50 soldats du régiment d'Angoumois font à Laval le transport illicite du sel; les commis les attaquent et leur font quatre prisonniers. Le régiment se soulève, les délivre, tue les commis et pille leurs maisons. Les bourgeois font une souscription, non pour la famille des commis, mais pour les quatre soldats 1 .
La contrebande, comme la maraude, c'est une espèce de petite guerre; c'est une soupape aux instincts violents; c'est une sorte d'apprentissage pour la vie en campagne. Si Ton ne peut réprimer la fraude, on cherche à la rendre inutile. Sous Louis XIV, la pipe et le tabac deviennent un besoin pour le soldat. En 1659, on défendait expressément à « tous hostes, cabaretiers et vendeurs de bière de Paris, de vendre tabac en pipes et fumée 2. » Bientôt on accordait aux troupes du tabac à prix réduit, et même à prix coûtant. En 1686, on en donnait 25 livres par compagnie à 12 sous la livre15; en 1732, on la livrait à 6S, à 8% à 98 6 deniers, selon les qualités 4. En 1789, il coûtait 12 sous, et les soldats qui ne fumaient pas le revendaient 35 ou U). On va jusqu'à tolérer deux livres de faux tabac par
1 Forneron, Histoire des émigrés, t. II, p. 92.
2 Or cl. du Parlement du 13 août 1G59.
;î A. de Boislisle, Correspond, descontr. gén., 1. 1, n°b 208. 925, 1357.
4 Archives de la guerre. Ad m. mil., 2687. Les tabacs communs sont vendus 6S, façon de Canasse et palatin. 986d, hachés, frisés, façon d'Hollande, 8 s la livre.
homme clans les garnisons des frontières [. Le tabac à fumer, proscrit dans la bonne société, où l'on se barbouillait le nez de tabac à priser, était en honneur dans les casernes, les camps et les corps de garde; sa fumée trompait les longues heures de la garde et de la chambrée ; elle procurait ce léger engourdissement qui fait quelquefois oublier les ennuis du métier et de l'existence.
Cet oubli, le soldat ne le demandait-il pas aussi trop souvent à l'ivresse, à l'ivrognerie? « L'ivrognerie est un vice bien commun, dit l'un, et bien difficile à déraciner. » « L'amour du vin , dit sentencieusement un autre, est pour le soldat la mère de tous les désordres. » « On boit avec F un, on boit avec l'autre , » raconte Montauciel 2 , et on finit par ne plus être maître de soi. Que d'infractions à la discipline, que d'excès provoqués par le vin et que le soldat de sang-froid n'aurait pas commis! Trop souvent les cabarets sont le théâtre de désordres et de tapage ; les rues, de rixes et de querelles entre soldats avinés 3. Et cependant l'ivrognerie est moins commune qu'on ne pourrait le penser dans l'armée; elle s'étale moins sur la voie publique que dans d'autres pays. « Je ne me rappelle pas avoir vu en France
1 Encyclopédie méthodique , Art militaire, t. II, p. 92. — Ord. de 1734. Recueil Cangé, t. LV11I.
- Le Déserteur, 1769, act. III, se. iv. :î Guislain-Lemale, le Havre, \). 249.
un soldat ivre, » dit un Anglais ', qui en a certainement vu en Angleterre.
Le jeu est un écueil moins dangereux pour le soldat, car il n'a point d'ordinaire assez d'argent pour s'y livrer. Il faut pourtant à maintes reprises prendre des mesures 2 contre cette passion, qui endette, si elle ne peut parvenir à ruiner celui qui n'a jamais rien eu. Les dettes sont un danger plus sérieux pour le soldat; on a beau défendre à tous les fournisseurs de lui faire crédit, « à peine d'être privés de leur dû, » on n'y réussit point, et quand le régiment change de garnison, les règlements de compte ne se font pas aisément 3.
Le jeu engendre aussi des discussions et des querelles dont les suites peuvent être sérieuses. Pour acquitter ses pertes, le soldat se dérange et vend ses nippes 4. S'il est piqué du jeu, dit-on sous Louis XIII, il jouerait avec les démons, à plus forte raison avec gens de peu. » Ces gens de peu, ce sont les valets et les goujats, dont les injures et les démentis n'offensent pas le soldat, qui se regarde comme trop audessus d'eux 5. Il est interdit à diverses reprises à
1 Observations in a journeyto Parts, 1777, 1. 1, p. 49. - Même menacer de la peine de mort ceux qui tiennent des tables de jeu dans des camps. (Archives de la guerre, Pol. et dise, 1677-1692.)
3 0rd. du 27 juillet 1730 Encycl.mélh.,Art mil., t. II, p. 157, 158.
4 Devoirs d'un maréchal des logis par Du Chiloy. Rec. Cangé, t. LVUI. • Mathieu de la Simonne, V Alphabet du soldat, chap. \\\i. Des
querelles.
celui-ci de s'attrouper avec ses camarades pour jouer sur les places publiques, d'aller dans les jeux de paume et de billard. Quelques-uns y trichent, y commettent des désordres et des violences regrettables l. On essaie d'empêcher les combats singuliers en appliquant la peine du talion pour les injures et les soufflets. L'injure était renvoyée publiquement à son auteur. Le soufflet devait être rendu en présence du colonel à celui qui l'avait donné par celui qui l'avait reçu 2. Mais il est peu probable que cette prescription ait été souvent et longtemps observée, et les duels, malgré les pénalités rigoureuses qui frappaient le survivant, malgré la claie et la voirie qui attendaient la victime 3, furent toujours nombreux et, comme nous l'avons vu, souvent impunis. Une vie mêlée de fatigue et de surexcitation en temps de guerre, d'exercices monotones et d'oisiveté en temps de paix, n'est point favorable à la régularité des mœurs qui résulte d'un juste équilibre des facultés du corps et de l'esprit. L'existence de la caserne et de la guerre est en dehors des conditions ordinaires; elle développe certains côtés de la nature au détriment des autres ; en même temps qu'à la violence des actes , elle pousse à celle des paroles.
1 Ordonnances de 1731 et 1737. Recueil Cangé, t. XLV1I et LI.
2 Règles de statuts militaires de 1636. Ord. du 14 janvier 1649.
:5 En 1677. un soldat trouvé mort sur le pré est traîné sur une claie, pendu par les pieds et jeté à la voirie. (Recueil Cang?, t. IX.)
Au seizième siècle, on dit que « le soldat doit viser à la proye et à la joye, et fuir toute mélancholie. » « Son langage, dit- on aussi, est entrecoupé et plein de gaudisserie. Les blasphèmes n'y font pas faute '. » « Renier Dieu et dire des sottises à pleine bouche, ce sont là leurs propos ordinaires, » dit un fonctionnaire sous Louis XIV, en parlant des soldats 2. Leurs paroles ont toujours été fortement assaisonnées de ces termes accentués et malsonnants que retint trop facilement Vertvert. Les propos de corps de garde ont été rarement édifiants; aussi ne peut-on s'empêcher de sourire en lisant dans des statuts militaires du temps de Louis XIII un article ainsi conçu : <( Tout bourgeois ou soldat doit vénérer le corps de garde et le tenir comme un lieu saint, où il ne doit point se proférer de paroles dissolues ny prophanes , au contraire se tenir dans la discrétion, comme dans la chambre et en présence du roi 3. »
Les vices et les défauts que nous avons signalés chez les soldats n'étaient-ils pas compensés par des vertus qui leur étaient propres? Un certain nombre d'entre eux ne font-ils pas honneur à l'habit qu'ils
1 La Noue, Commentaires.
2 Belation de deux voyages d'Alsace, p; 109.
5 On recommande aussi d'éviter d'être indiscret en se laissant aller à des incongruités, et de ne pas se déchausser, même d'un pied, sans congé de son caporal. (Règles générales de statuts militaires qui doivent entre observées par les bourgeois de Paris et autres villes de France, à la garde des portes... 163G. Recueil Cangé, t. XXIll.)
portent par leur désintéressement et leur générosité? Des gardes-françaises refusent la bourse d'un prince étranger, à qui ils avaient rendu service dans une fête publique; d'autres trouvent des valises et des portefeuilles renfermant des sommes de 10,000 et de 100,000 fr., et les remettent fidèlement à leurs propriétaires. Un autre retire dune fosse d'aisances des hommes à demi asphyxiés, et lorsque le corps municipal lui remet 100 écus de gratification, il les abandonne aux familles de deux personnes qui avaient péri dans la même circonstance et qu'il n'avait pu sauver. Ailleurs, le dévouement comme la générosité sont les mêmes. Des soldats du régiment d'Agénois, des cavaliers de Royal-Navarre éteignent des incendies avec le plus grand zèle , et distribuent aux victimes de ces incendies l'argent qu'ils reçoivent des municipalités ; le régiment de Normandie fait mieux : il abandonne une journée de sa solde, s'élevant à 300 1., aux victimes. Comme ceux qui vivent au jour le jour, beaucoup ne tiennent pas à l'argent ; ils ont l'esprit de camaraderie ; les artilleurs du régiment de Strasbourg ne veulent pas profiter de la demi-solde qu'on retient aux semestriers ; des coupables se dénoncent pour éviter un châtiment injuste à un camarade, comme ce grenadier qui, condamné à être pendu pour avoir maraudé, s'évade, et vient se livrer lorsqu'il apprend que le prévôt va être exécuté à sa place. 11 y a des soldats bienfaisants. Un d'entre eux,
malade à l'hôpital, donne 18 1., sur 21 qu'il possède, à un voyageur dont la situation le touche. Quelquesuns sont capables d'actes de dévouement qu'on ne saurait trop admirer. Un jeune homme s'engage pour sauver de la ruine un traiteur qui l'avait élevé; un dragon, nommé Bonneserre, se rengage pour huit ans, afin de préserver un chevalier de Saint-Louis de la prison pour dettes. Un garde-française demande à son lieutenant-colonel dix louis pour se rengager à vie; il avoue que c'est pour assurer le sort de sa mère, qui est chargée de quatre enfants en bas âge. La vertu est quelquefois récompensée. Le lieutenant-colonel, M. de Caraman, donna vingt louis au garde-française, qui devint bientôt sergent, et plus tard officier *.
Ces sentiments généreux tiennent sans doute à la nature des individus ; ils dérivent aussi de l'esprit militaire, qui met en jeu le dévouement, le dédain de l'argent, l'oubli de soi-même. Peut-on dire aussi qu'ils ont été inspirés par l'éducation que les soldats ont reçue dans leur enfance? Pour la plupart, cette éducation est celle des enfants du peuple. Ils connaissent pourtant les règles de la civilité; ils sont plus polis, plus attentifs, plus courtois que les soldats des autres nations. Un Allemand est frappé de voir l'un d'eux, après avoir obtenu la permission d'un offi-
1 Bérengei\ le Pevple instruit par ses propres vertus, 1787. t. I, p. 49, 104, 146, 190, 309; t. II, p. 46, 136, 259, 272. 327.
cier, offrir son bras à une jeune fille effrayée par les cabrioles d'un cheval. Dans une revue passée devant le duc de Toscane, à Strasbourg, un soldat français s'adresse à un étranger de l'air le plus aimable, en lui disant : « Monsieur, ôtez votre chapeau, s'il vous plaît ! » tandis qu'un soldat allemand, au service de France, lui crie : « k bas le chapeau l ! » Quant à l'instruction des soldats, elle est limitée. On ne croit pas, sous Louis XVI, que plus d'un tiers sût lire, écrire et compter 2. Quelques-uns avaient même reçu une éducation libérale; mais la plupart parlaient comme les paysans ou les artisans au milieu desquels ils avaient été élevés. Un des soldats que Vadé met en scène dit : « J'avons été... » Un autre objecte qu'il faut dire : «J'onsété... » Il sdiscutent, lorsque survient un troisième qu'on prend pour arbitre et qui soutient qu'on doit dire : « Nous ont été quelque part :j. » Si quelques-uns essaient de s'instruire, d'apprendre les éléments des mathématiques, la plupart, craignant la peine et le travail , se délassent de leurs exercices par le repos. S'il y a dans une ville des marionnettes, des joueurs de gobelets, ou d'autres spectacles à leur usage, ils s'y portent avec empressement 4. Ils aiment surtout les contes et les chansons ;
1 II. Storch, SJdzzen, Szenen... p. 16.
2 Le Patriote, par Richard. Archives de la guerre. :; Vadé, les Racoleurs, scènes x et xi.
i De la Désertion, p. 28.
ils rient des grosses plaisanteries que leur racontent certains de leurs camarades , à qui Ton donne le nom de lustigs ou de loustics; dans les corps de garde, on les voit, à la clarté d'une petite chandelle, entassés autour de la table , avançant la tête , gardant le silence , écouter avec avidité le récit d'une histoire merveilleuse , d'un conte scandaleux , ou la lecture d'un roman aussi dangereux qu'insipide 1. La littérature à leur usage n'est pas d'un ordre relevé, leurs productions sont médiocres2; s'il se rencontre par hasard parmi eux un écrivain , comme Desrivières, l'auteur des Loisirs d'un soldat, un poète comme Messageot, caporal au régiment de Touraine, auteur du Galimathias poétique 3 , c'est à coup sûr
1 Encyclopédie mcth., Art milit.,t. II, p. 134. - On attribue, en 1699, à un soldat des gardes le mauvais impromptu suivant sur une revue des gardes, au camp de Marly :
Si ce grand corps vous plaist sous ses drapeaux, Si de le voir on se fait une lêle, C'est moins peut-être que ses membres sout beaux Que parce que Louis eu est la lête.
{Description du camp royal de Marly, p. 4.)
:: Ou recueil de plusieurs petites pièces de vers ou de chansons
sur des airs connus. A Paphos, chez Narcisse Monloisir. 1770. petit
in-12. — Ce petit livre de 120 pages n'est pas sans intérêt. Si les petits
vers galants, les bouquets, les pièces pastorales et mythologiques y
dominent, il a aussila note militaire. Messageot dit au public :
Moi, mon Parnasse est une plaine, Et mon fusil, mon Apollon.
Si Favart veut badiner, rire, Il peut imiter le pinson; Et moi si je monte ma lyre, C'est au ronflement d'un canon.
11 est singulier combien ce ronflement le rend d'ordinaire sentimental 1 1
qu'ils ont fait leurs classes antérieurement et qu'ils n'étaient pas nés pour rester dans les rangs. Leurs chansons sont plus tapageuses que spirituelles, et les refrains qui les terminent sont surtout remarquables par les onomatopées dont ils se composent. Il est à remarquer que l'armée n'a point de chant national. Il n'y a pas d'air qui exalte tous les cœurs à l'unisson, et leur rappelle qu'une même cause, une même foi, un même sentiment les anime. Le temps n'est plus où Taillefer, qui « molt bien cantait, » venait dire sur le champ de bataille , devant les guerriers bardés de fer, les vers entraînants de l'épopée de
tendre. L'Esquisse du camp de Berberie, racontée par un soldat, est cependant un récit fait d'après nature et qui ne manque pas de cet attrait que produit la sincérité d'un tableau. La Description d'une surprise de nuit et d'un orage est un exercice de rhétorique où les antithèses abondent. Les Amours de La Ramée sont un vaudeville, qui n'est pas dépourvu d'entrain, dans le style peu correct des soldats de Vadé. Messageot dédie son recueil de vers à sa colonelle, la princesse de Montmorency, que Dieu, selon lui, ht pour le bonheur des soldats de son mari. Lorsqu'elle quitte le régiment, il lui adresse cette chanson allégorique :
Quoi, vous nous quittez, chère Ismène?
Vous emportez tous nos plaisirs.
Qui va soulager notre peine?
Vous remplissiez tous nos désirs.
Auprès de vous, la brcbietle Ne connaissait que le bonheur.
Celle qui tiendra la houlette Aura-t-elle votre douceur?
11 y a deux autres couplets du même genre, sur l'air : Tendre fruit des pleurs de l'Aurore. Ne pourrait-on dire, pour me servir d'un style parfois usité sous la Restauration, que le guerrier a toujours été quelque peu troubadour?
Lt: CARACTERE. 263
Roland; le temps n'est plus même où l'on récite l'extraordinaire chant de guerre que Clément Jannequin composa sur la bataille deMarignan, où l'on croit entendre le galop des chevaux, Paripatoc , von, von; la charge des tambours et des clairons , fan, fan , fan, fan, feyne fan; le choc des épées, palipatac, patipaîac , tout le tapage endiablé d'un combat où les coups frappent et résonnent sur les cuirasses et les boucliers. Sous Louis XIV, on criait : Vive le roi ! On ne chantait rien en son honneur; on laissait aux demoiselles de Saint-Cyr le soin de moduler sur un bel air de Lulli les paroles sacrées : « Seigneur, sauvez le roi. » Le soldat chante partout , mais ce sont des chansons à boire ou des gaudrioles. Ce n'est pas la gloire, ni la victoire qu'il exalte; ce sont des manons de tout genre : Manon Giroux, Manon la Ravaudeuse, et surtout Manon de Nivelle, qui revêtit l'uniforme dans le régiment de Provence pour suivre son infidèle, nommé Sans-Quartier l.
Si, par hasard, la chanson a une allure militaire, elle se termine par une plaisanterie à l'adresse de l'ennemi. Le couplet suivant, du temps de Louis XIV, débute comme le refrain de la Marseillaise et finit comme une turlupinade :
Aux armes, soldats français!
Notre grand roy le commande!
' Georges Kaslner. les Chants de V armée française précédés d'un Essai historique sur les chants militaires des Français, 1855, p. 41,43.
Il prétend à cette fois Faire la guerre en Hollande.
Dites donc votre in manus, Pauvres marchands de fromages; Dites donc votre in manus, De vins français n'aurez plus ' !
Le soldat aime aussi à chansonner ses chefs ; il se plait à redire des refrains railleurs dans le genre de celui-ci, où le maréchal de Villeroy, trop souvent battu, est mis en scène :
Villeroy, Villeroy
A fort bien servi le roi
Guillaume, Guillaume2.
Et sur Praslin , qui fut mis à la Bastille pour sa conduite au siège de Thionville en 1639, n'avait-on pas chanté?
Praslin, avec ses tymballes
Dont il faisait fort grand cas,
S'escria : Sauvez mes malles
Et n'oubliez pas mes plats,
Oui sont d'argent {bis) et Ion lan là!
Et tous mes gens (bis) et Ion lan là3.
Les chansons qu'il dit, le soldat les a souvent composées lui-même, comme on le voit dans le couplet
1 II y a cinq couplets de ce ton. La Réjouissance des soldats français su?' la déclaration de guerre contre la Hollande. Estampes. Biblioth. nationale.
2 Souvenirs de deux anciens militaires, p. 7.
3 Recueil Cangé, t. XXIV.
suivant, qui a le mérite d'être simple et d'être légèrement attendri à la fin :
Celui qui a fait la chanson Est un soudard, je vous assure, Étant à Metz en garnison , Nuit et jour couché sur la dure, Endurant aux pieds grand froidure ; Voyant les ennemis si près, Lui souvenant de son amie, Pensant ne la revoir jamais.
Le texte des couplets militaires , tels qu'ils ont été improvisés à la caserne , est, en général, d'une insignifiance complète ; il n'est relevé que par la gaieté de l'air et l'entrain du refrain. Quelquefois c'est une histoire à dormir debout , mais qui flatte l'amourpropre du cavalier, comme celle de Joli- Dragon , revenant de la guerre , ran pala pata plan. Il voit la fille du roi à sa fenêtre; il la demande en mariage. Le roi refuse : « Tu n'es pas assez riche, dit-il. — J'ai trois vaisseaux, répond Joli-Dragon. — Joli-Dragon! je te donne ma fille, » s'écrie ce monarque de conte de fées. Mais le dragon est fier, il est patriote; il pense à ses payses; il ne veut plus de la fille du roi. « Dans mon pays y en a de plus jolies {. » Ce cavalier, qui demande et refuse les princesses , est bien français, à la fois hardi, vainqueur, insouciant, et mettant son pays par-dessus tout.
1 Champfleury. Chansons populaires des provinces de France, p. xiri et 2lJ.
D'ordinaire les plus jolies chansons militaires sont faites par des gens qui n'ont jamais tenu l'épée , par des gens de lettres. Les officiers qui font des vers, et ils sont nombreux, riment pour les boudoirs plutôt que pour les casernes. Fanfan la Tulipe, Dans les gardes françaises seraient de Vaclé, et la chanson suivante, par laquelle Favart termine une de ses pièces, eut une grande vogue en 1758 :
Un général, fùt-il un prince,
Des grenadiers se met au rang
Et r'ii, et r'Jan!
Fond sur l's ennemis et vous les rince Ke lan tan plan, tambour battant M
Ces gais vaudevilles, après avoir été entendus sur les théâtres des boulevards, étaient répétés dans les casernes et dans les camps; ils distrayaient le soldat et trompaient les fatigues des longues marches 2; mais ils n'avaient pas pour lui de signification guerrière, comme les batteries et les sonneries des tambours et des trompettes , comme les accents de la musique dont la plupart des régiments étaient pourvus au dix-huitième siècle.
Sous Louis XIII, les sonneries de cavalerie avaient un sens déterminé; c'était le cavalquet, air d'allé-
1 Georges Kastner, p. 40. Voir aussi Chants et chansons militaires de la France, par le major de Sarrepont.
- « Tous ont chanté le long de la route, » écrit le cte de Gisors. (C. Rousset, p. 323.)
gresse et d'espérance ; le boute-selle, la charge, et celles qui appelaient à monter « à cheval » ou à se rallier « à l'étendard. » Les véritables instruments guerriers étaient le tambour et la trompette ; le premier faisait tapage; le second s'entendait de loin. A coup sûr, ce n'était pas l'instinct musical qui en avait déterminé le choix, mais l'instinct militaire et les nécessités du commandement. 11 y avait cependant un instrument plus discordant et plus bruyant ; c'était la conque des tritons , le cor marin dont se servaient les miquelets et les compagnies de montagnes du Roussillon. « Lorsque ces compagnies, qui étaient au nombre de cent, dit-on, marchaient ensemble , cela formait un bruit champêtre étonnant, et cependant martial *. »
La cavalerie voulut aussi avoir ses tambours2; elle eut ses timbales sous Louis Xlll. Ce fut un honneur pour les régiments que d'en avoir, car on ne les permit d'abord qu'à ceux qui s'en étaient emparés sur l'ennemi :î. Aussi choisissait-on pour timbalier un homme
1 Guignard, l'École de Mars, t. 1, ]>. 722. — Trobat, Mém. sur les
miquelets, 1684. Arch. de la guerre.
2 La compagnie des grenadiers à cheval du roi avait quatre tambours. iOrd. du 10 oct. 1725.) Les gardes du corps avaient 4 hautbois et 6 tambours. (Recueil Cangé, t. XL1V.)
•î Le roi écrit 16,23 août 1654 à M. de Bougy : « Ayant su que, lors de la prise de Stenay, il est tombé des timballes entre les mains des officiers de votre régiment de cavalerie... et étant bien aise de laissera vostredit régiment des marques des services qu'il m'a rendus audit siège, j'ay bien voulu vous taire celte lettre pour vous dire que je
de cœur, qui se serait fait tuer plutôt que de se laisser enlever ses timbales. On eut aussi des cymbales, mais sans attachera leur prise et à leur perte la même signification de gloire et de honte.
C'est aux régiments allemands, à qui l'on prit les unes et les autres, qu'on emprunta les instruments qui firent entrer la mélodie dans la musique militaire. Le rythme de la marche , marqué par les tambours , fut accompagné dans certains corps par les hautbois. La compagnie du lieutenant-colonel des gardes françaises eut cinq hautbois.' Plus tard on augmenta le nombre des musiciens et des instruments. Quoique une ordonnance eût limité le nombre des premiers à quatre par bataillon , il y en eut souvent dix ou douze l. En 1763, la compagnie des gardes suisses avait seize musiciens qui recevaient chacun 900 francs d'appointements par an; mais il s'agissait d'une troupe de la maison du roi 2. Dans le cours du dix-huitième siècle , la petite flûte fut substituée au fifre , qui avait été introduit en France par les Suisses du temps de François Ier 3; le
trouve bon et désire que vous vous servies desd. timballes dans votre régiment. >» (Recueil Cangé, t. XX VIII.)
1 Arch. de la guerre, Adm. 792, 3688. — On veut réduire à 12 par régiment le nombre des musiciens. {L Antilégionnaire, p. 6.)
2 Ord. de 1763. Recueil Cangé, t. V.
3 II n'y a plus que les Suisses qui aient des fifres, lit-on au bas d'une estampe du règne de Louis XIV. — En 1683. il fut défendu d'avoir plus d'un fifre par régiment. (Recueil Cangé, t. LXL)
basson , la clarinette , le cor de chasse, et même le serpent furent admis dans les musiques *. Nous ne croyons pas que le violon y ait figuré , comme dans les cortèges municipaux , bien que le prince de Gondé ait fait ouvrir la tranchée devant Lérida, en 16i7 , au son des vingt-quatre violons attachés à sa maison.
Malgré les dépenses que faisaient les chefs de corps, les musiques militaires laissaient beaucoup à désirer. (( C'est une chose à remarquer, dit Jean-Jacques Rousseau, que dans tout le royaume de France il n'y ait pas un seul trompette qui sonne juste , et la nation la plus guerrière de l'Europe a les instruments militaires les plus discordants; ce qui n'est pas sans inconvénient. Durant les dernières guerres, les paysans de Bohême, d'Autriche, de Bavière, tous musiciens nés, ne pouvant croire que des troupes réglées eussent des musiques aussi détestables, prirent tous ces vieux corps pour de nouvelles levées qu'ils commencèrent à mépriser, et l'on ne saurait dire à combien de braves gens des tons faux ont coûté la vie2. » Il y avait pourtant quelques marches où la mélodie s'accordait bien avec le rythme et formait des effets d'une harmonie quelque peu naïve, mais
1 Georges Kastner, Manuel gênerai de musique militaire, 1848, ]). 105 à 119.
2 J.-J. Rousseau, Dictionnaire de musique, au mot Fanfare. Voir aussi au mot Marche.
frappante et pénétrante, comme celles des mousquetaires du roi et des gardes françaises. Sous Louis XVI, la musique de ce beau régiment était renommée ; l'été , elle donnait des sérénades sur les boulevards ; la foule accourait , les équipages se pressaient pour l'entendre, et tout le monde se retirait très satisfait1. Des écoles de tambours et de trompettes avaient été créées dans le courant du siècle à l'hôtel des Invalides et à Strasbourg ; d'autres instruments, tels que la clarinette et le basson, y étaient aussi enseignés-. Mais, il faut le reconnaître , ce qui porte les chefs à doter leur régiment de musiciens, ce n'est pas l'amour de l'art musical, c'est le désir de ne pas rester en arrière de ce que font les autres colonels, détaler, en tête de leurs soldats , une bande d'instrumentistes vêtus avec une sorte de magnificence et revêtus de leur livrée. Les tambours et les trompettes portent depuis longtemps les couleurs du colonel ou des capitaines ; gens déliés et souples , ils leur servent de domestiques en temps de paix, ils remplissent en guerre le rôle de parlementaires. Leur costume pourtant est simple à côté des timbaliers. Ceux-ci, comme les autres musiciens de cavalerie , sont habillés avec un luxe qui va toujours croissant : les armes du roi et du colonel sont bro-
1 Mercier, Tableau de Paris, t. IX, chap. lxx.
2 Ord. de 1731. Recueil Cangé, t. XLI. — Audouin, t. IV, p. 134.
dées sur la housse de leurs timbales. Sous Louis XY, on veut même frapper la vue et l'imagination du peuple par la couleur de leur visage. Le suprême du genre est d'avoir un timbalier noir. « Vous désireriez d'avoir un nègre, écrit le ministre à un colonel, de ceux qui proviennent de la réforme des hulans , pour vous servir de timbalier au régiment Commissaire-général. Gomme j'ai remis à M. de Brézé le soin et la distribution de ces nègres... vous n'aurez qu'à vous adresser à lui pour qu'il vous fasse fournir un des meilleurs qui pourra se trouver1. »
Ainsi , dans le choix du musicien , c'est la vue peut-être plus encore que l'oreille qu'on veut frapper et flatter. Se faire voir a toujours été un faible chez le militaire ; c'est pourquoi les chefs tiennent tant à la taille , à la tournure, à la figure, à la tenue , à la parure de leurs hommes ; c'est pourquoi le soldat, souvent fier de son uniforme, se cambre volontiers, le chapeau sur l'oreille, le poing sur la hanche, la moustache relevée et frisante. Quand son service est terminé , quand il est libre de la surveillance de ses officiers, il aime à parader sur les promenades et dans les courtilles; il a appris à envisager hardi-
1 Lettre de d'Argenson, du 17 juin 1751. Arch. de la guerre. — H paraît que l'usage de confier à des nègres les timbales provenait de ce que primitivement ces instruments étaient employés par les Sarrasins, à qui les Allemands les auraient enlevés. On les retira par économie aux hussards en 1762. puis aux autres régiments, i Audouin. Histoire de Vadm. de l'armée, t. IV. p. 134.)
ment ceux devant lesquels il passe l ; s'il roule des yeux , il croit que les manants le craignent ; s'il les adoucit, il pense que les femmes s'éprennent de lui. Revient-il clans son village? Il sait qu'on le regarde, il sent qu'on l'admire 2. N'est-il pas au service du plus grand roi du monde? N'appartient-il pas à une armée à laquelle longtemps aucune autre n'a pu résister? Les jeunes gens, à le voir d'allure si fière, envient son sort et sont tentés de le partager; quant à lui , il en oublie pour un instant les ennuis, les dangers, les rigueurs, en songeant à la part de prestige que lui donnent l'uniforme et le renom de son régiment.
1 On enseignera aux recrues à ne jamais fixer les yeux à terre, mais à envisager hardiment ceux devant lesquels ils passent. (Ordonnance du 25 mars 1764 pour régler Vexercïcede l infanterie.)
2 L'admiration qu'inspire le militaire revenu parmi les siens est bien exprimée par ces vers de Messageot. Francœur revient en congé dans son village :
Chacun disait : Voyez donc comme Il est grand, comme il est beau !
Le bel habit!... Le beau chapeau!
Morbleu, qu'un soldat est bel homme !...
Aux défauts et aux qualités inhérentes à la nature de l'homme, le soldat ajoute ou substitue ceux qui tiennent à sa profession. Le mot de vertu n'a pas to,ut à fait le même sens pour lui que pour les bourgeois ; il n'entend pas l'honneur et la probité absolument de la même façon. L'atmosphère morale dans laquelle il vit est différente de celle où respire la majeure partie de la société. Comme les chevaux de race qu'on destine à la course, ii subit une sorte d'entraînement spécial pour la tâche qu'on attend de lui ; on lui durcit les muscles et l'âme, on lui assouplit le corps et la volonté, pour qu'au signal donné il s'élance dans la carrière et lutte avec succès ; on l'instruit, on l'exerce, on le dresse pour la guerre.
Cet apprentissage varie suivant les temps, comme la manière de faire la guerre. Au fonds, la guerre est toujours Fart de réduire son adversaire à l'impuissance, par le meurtre et la dévastation. Les seuls progrès que l'humanité ait obtenus depuis l'antiquité
ont été de limiter ces meurtres et ces pillages. Dans les temps primitifs, le vaincu est à la merci du vainqueur; s'il n'est pas massacré, il devient esclave; ses biens, sa famille même lui sont ravis. La population civile suit le sort des combattants; elle subit comme lui toutes les conséquences de la défaite. A la fin du moyen âge, il n'en est plus ainsi; mais si la guerre n'atteint plus toute la population vaincue, elle pèse cruellement sur la population des contrées qui lui servent de théâtre. Le pays tout entier n'en est pas atteint outre mesure, parce que les soldats qui s'y livrent et qui succombent se sont engagés volontairement, qu'ils ne sont ni chefs, ni soutiens de famille, qu'ils sont surtout propres au métier militaire, qu'ils en ont rarement quitté d'autres pour le prendre. De 1630 à 1780, en 150 ans, la France a supporté environ 80 années de guerre, avec des alternatives de victoires et de revers; elle n'en a pas souffert profondément, parce qu'elle a toujours eu l'heureuse fortune de pouvoir porter les hostilités sur le territoire de ses ennemis. Jamais, depuis la Fronde jusqu'à la Révolution, l'intérieur du royaume n'a été foulé sous les pieds des belligérants; la Provence, la Bretagne et la Flandre seules ont été momentanément le théâtre de leurs incursions et de leurs combats.
Ajoutez à cela que la guerre a ses entr'actes, ses suspensions et ses reprises comme un tournoi. La mauvaise saison arrivée, les troupes des deux partis
prennent leur quartier d'hiver ; elles vont refaire leurs forces 'dans quelque ville fortifiée, quelquefois dans une ville récemment conquise ; elles réparent leurs pertes par de nouvelles recrues ; elles se préparent à de nouveaux combats. Les haines nationales existent à peine ; on chansonne ses adversaires, on s'en moque, plutôt qu'on ne les déteste. On ne hait point l'ennemi qu'on a vaincu ; on lui sait même quelque gré de la gloire qu'il a procurée. Dans les suspensions d'armes, les soldats, comme les officiers des deux partis, s'entretiennent et boivent amicalement. Aune certaine époque, on n'hésite pas à engager dans ses rangs des prisonniers qu'on a faits à l'ennemi, les déserteurs qui quittent ses armées, et jusqu'à la révolution, des régiments recrutés à l'étranger combattent côte à côte avec les nôtres.
Mais si le soldat n'a pas de haine pour l'ennemi, parce qu'il est allemand, anglais ou espagnol, il n'en est pas moins disposé à se battre contre n'importe quel adversaire. Sous Henri IV, la guerre est pour lui un métier, dont il s'acquitte en conscience. La devise du soldat français, comme du soldat espagnol, semble renfermée dans ce quatrain :
La guerre est ma patrie, Mon harnois, ma maison, Et en toute saison Combattre, c'est ma vie. 1
1 Frontispice du soldat François^, 1604, in-12.
Ajoutez que la France est toujours disposée à la lutte. Une foule de nobles sans ressources, de cadets de famille végètent dans leurs terres et sont tout prêts à courir les aventures des campagnes, pourvu qu'on leur donne un brevet de lieutenant ou de cornette. Il y a dans les villes des libertins, des batteurs de pavé, à court d'argent, qui risquent volontiers leur vie pour les profits qu'ils peuvent retirer du sac des cités et du pillage des villages. 11 existe enfin des jeunes gens que l'ardeur militaire, que le désir de se distinguer attire, et qui se rendent avec entrain sous les drapeaux de leurs capitaines.
Quant au soldat, qui s'ennuie souvent dans sa garnison, entre des exercices fastidieux et des loisirs stériles, il salue souvent avec une sorte de gaieté mâle l'ordre qu'on lui donne de partir en campagne. Il sait que dans les marches et les camps la discipline est moins sévère, et que s'il y a des risques à courir, il est aussi des aubaines à prévoir. Qu'il se grise d'une exaltation factice et peut-être de vin, il n'en est pas moins animé de la résolution de faire son devoir jusqu'au bout. Comme les Gaulois, ses ancêtres, il ne semble avoir aucun souci de la mort; la fatigue pourra l'abattre, mais au moindre repos, le ressort de son esprit rendra leur énergie à ses muscles. Le premier bruit du canon de l'ennemi l'émeut peutêtre, mais il ne le laisse pas voir; au contraire, il témoignera sa joie d'en venir aux mains; il plai-
santera sur le peu de mal que font les boulets. L'annonce d'un combat l'exalte. Le matin de la bataille des Dunes, « on entrevoyait sur tous les visages une gaieté de bon présage pour le succès de la journée1 ». « J'ai dit à toutes les troupes, écrit le maréchal de Coigny, que votre Majesté m'ordonnait de battre les ennemis; elles ont jeté leurs chapeaux en l'air... et en vérité, j'ai été prêt à jeter le mien aussi, tant leur satisfaction m'a touché2. » Au matin de la bataille de Raucoux, les soldats jouent à coupe-tête sur le front de bandière, et dansent avec des laitières qui se rendent au marché de Liège3. Dix ans plus tard, un colonel dit, à la veille d'un combat : « La gaieté qui régnait dans le soldat, les propos qu'il tenait et la vivacité avec laquelle les anciens se disputaient l'honneur du premier rang m'ont ému jusqu'aux larmes. » Mais le combat n'a pas lieu; il faut rentrer au camp, et le colonel déclare « que cet ordre a été un coup de poignard pour lui et pour tout le monde'1 ». Et pourtant, à cette époque, l'ardeur guerrière était moins grande que sous Louis XIIÏ, où l'on était obligé en Italie de tuer des soldats et de menacer les officiers pour les empêcher de courir spontanément à l'ennemi; où la témérité des Français était telle que
1 Bourrelly, Deux campagnes de Turenne, p. 190.
2 Général Pajol, t. I, p. 43.
3 Prince de Montbaiev, Mémoires, t. I, p. 33. 'l C. Rousset, le comte de Gisors, p. 213, 214.
278 CHAP1TRK XII.
les Italiens disaient qu'ils allaient à la mort comme s'ils devaient ressusciter le lendemain 1 .
Mais si l'on a peine à comprimer leur exubérance belliqueuse avant le combat, il est plus difficile encore de réprimer leur fureur après la lutte. D'après un ancien usage, qu'on est surpris de voir encore en vigueur au dix-huitième siècle, les villes prises d'assaut étaient abandonnées à la merci des vainqueurs. Tout leur était livré : la vie des habitants, leurs biens, l'honneur même des femmes. En 1022, A la prise de Négrepelisse, Louis XÏII ordonne de ne faire quartier à aucun homme. Les soldats, qu'il n'est pas besoin d'exciter à la violence, pillent toutes les maisons et s'emparent de toutes les femmes. Un capitaine, qui veut en sauver une, est obligé de la cacher sous des bardes qui pendent dans sa hutte. Le premier valet de chambre du roi, ému de compassion, rachète aux soldats quarante femmes qu'ils emmènent, moyennant une, deux ou trois pistoles chacune 2. Sous Louis XIV, les assiégés qui signent une capitulation sont obligés d'y faire insérer que « l'honneur des femmes et des filles sera conservé :J. » La ville de Caours , près de Pignerol, ayant été prise d'assaut en 1690 par Catinat. ses soldats,
1 Vte d'Avenel, 1. 1, p. 308, d'après Richelieu et Arnauld.
2 Mémoires de Pontis, 1. 1, p. 348, 354.
:! Vayssière, Le dernier siège de Dole. M cm. de la Société du Jura, 1885, p. 415.
non seulement pillèrent et brûlèrent les maisons, mais firent « un grand carnage d'hommes, de femmes et d'enfants ». Catinat put avec peine sauver 80 femmes des mains des soldats l. Sous Louis XV encore, lorsque la ville de Berg-op-Zoom fut prise d'assaut, les soldats « se portèrent à tout ce que la licence peut produire de plus fort, unissant quelquefois, malheureusement, l'atrocité à cette gaieté folle qui caractérise la nation française \ »
Le pillage des villes, qui ajoutait le vol au meurtre, était un véritable brigandage. « Beaucoup, disait Richelieu, cherchent plutôt du profit dans la guerre que du péril. » Une campagne était pour eux une expédition d'où l'on revenait les mains et les poches pleines, brisant ce qu'on ne pouvait emporter, vendant ce que l'on ne voulait pas garder. Quelle scène de vandalisme qu'un pillage comme celui du palais du duc de Mantoue en 1G17; les merveilles de cristal de roche qu'il renferme sont mises en pièces ; dans certaines chambres, elles jonchent le parquet à la hauteur d'un pied. Un soldat trouve pour sa part, dans ce palais, 80,000 ducats d'or ; il les joue, il les perd ; on l'arrête , on le pend , non pas parce qu'il les a pris, mais parce qu'il a mal usé de sa bonne fortune. Un autre s'empare d'une pièce d'or-
1 Mémoires ei corresp. de Calmai, 1836, I. 1. \). 89.
2 Prince de Montbarey, Mémoires, l. I. p. 5î.
:>80 CHAPITRE Xll.
fèvrerie rare , qu'il vend à son capitaine moyennant 17 clucatons; celui-ci l'offre à son colonel, qui lui en donne 2,000, lorsqu'il sait qu'elle en vaut 20,000 [. En 1622, en Italie, les soldats font un si grand butin qu'ils désertent en grand nombre pour aller le mettre en sûreté chez eux. Au début d'une campagne, l'espoir du gain stimulait leur ardeur, leur faisait oublier la fatigue. Comme le disait Régnier : le soldat « se plaist aux trésors qu'il cuide ravager. » Quelquefois, c'étaient les chefs eux-mêmes qui présidaient au partage des bénéfices; ils faisaient vendre, au son du tambour ou de la trompette, les objets enlevés à l'ennemi, et le prix en était réparti à chacun, selon son grade. Dans les corps de hussards, on vendait les chevaux pris qui ne pouvaient leur convenir, et la valeur en était distribuée entre les hussards, d'après des règles déterminées 2.
S'emparer des bijoux d'un adversaire mort, se revêtir de son costume, c'est un acte digne d'un barbare. Que dirait-on d'un duelliste, qui après avoir tué son adversaire, lui prendrait sa montre et son habit? Cela se faisait pourtant en guerre. Un colonel dit à ses soldats, dont les vêtements sont en mauvais état,
1 Baron de Sirot, Mémoires, t. J, p. 169, 175.
2 La Colonie, Mémoires, 1. 1, p. 283, 287. — Régnier, Sat. IX. — 1744. Arch. de la guerre, Adm. — Règlement du 15 mai 1638, art. 45. — Un règlement de 1648 attribue deux tiers du butin à la cavalerie, un tiers à l'infanterie. — Voir aussi un règlement de 1694, dicté par le dauphin. Recueil Cangé, t. XXIV, XXVII, XXXIV.
en leur montrant des ennemis bien vêtus : « Mes amis, allez vous habiller. » Un soldat raconte qu'il a pris à Fontenoy trois montres anglaises et dix bagues d'or. 11 ne lui est pas malaisé de les vendre à des fripiers, qui suivent l'armée pour« s'accommoder de tout ce qui peut embarrasser le soldat, à un prix raisonnable l. » Au siège de Berg-op-Zoom, un régiment a pour sa part 50,000 écus; des grenadiers ont pour eux seuls lk ou 15,000 livres, et tous les effets pillés sont vendus à des Juifs toujours prêts à traiter avec les vainqueurs2.
Rien n'est sacré pour le soldat. On comprend à la rigueur que, poussé par la nécessité, il maraude et mendie , lorsque la solde est en retard et que la nourriture lui manque5; mais conçoit-on que sous Louis XIV, on laisse encore piller jusqu'aux églises. J'ai eu sous les yeux un état de vingt-huit églises du Lampourda que les troupes du roi très chrétien ont dépouillées de leurs ornements. Elles leur ont pris 51 calices, 27 ciboires, 19 soleils, 17 croix pour processions, 84- chandeliers, le tout en argent; elles ont volé jusqu'aux dalmatiques, aux missels, aux nappes d'autel; elles ont emporté jusqu'à des pierres sacrées 4. 11 est inconcevable que sous un régime qui
1 L'Académie militaire, t. Il, p. 407.
J Barbier, Journal, t. IV, p. 260,
3 C. Rousset, Hist. de Louvois, t. I, p. 109. — G*1 Pajol, t. I, p. 273.
4 On estime la valeur des objets enlevés à 32.000 fi\ 1G94. Archives de la guerre, Adm.
n'admettait (Vautre culte que le culte catholique, on lait ainsi laissé atteindre par des vols qui étaient en même temps des sacrilèges.
Les lois et les exigences de la guerre pouvaient excuser certains excès. Que des chefs aient fermé les yeux, lorsque des soldats mourant de froid brûlaient des solives et des chevrons, cela n'a rien de surprenant. Mais trop souvent, ils laissaient commettre de véritables brigandages ; ils en ordonnaient même. En 1637, les Français brûlent tous les villages de Franche-Comté ; ils étaient si accoutumés à les incendier, qu'il était impossible de trouver le couvert nulle part1. L'incendie est un moyen trop souvent employé pour dépeupler le pays, effrayer Vennemi, lui ôter tout abri. On connaît l'incendie du Palatinat. dont l'histoire rend Louvois responsable. On a recours aussi à ce moyen pour punir les paysans qui sont en retard pour les contributions dont on les a frappés. Un chef de corps écrit froidement en 1678 : « M. de Ruhe est revenu du pays de Juliers où il a brûlé dix villages. M. de Gourtebonne en a brûlé sept et M. de Gardaillac trois. J'enverray un homme dans le pays pour voir ce qu'il y a encore à brûler 2. » Et notez que la paix vient d'être signée à Nimègue, lorsqu'on se livre de sang- froid à ces exécutions sans pitié.
1 A. de Cainpion, Mémoires, p. 74.
2 Lettre de Maastricht, 22 sept. 1678. Archives de la guerre, Adm. mil., G13.
Aussi quel spectacle, la guerre terminée, lorsqu'on parcourt les lieux qu'elle a désolés ! En 1675, un employé des Finances traverse en Alsace des villes et des villages incendiés pendant la dernière campagne ; il n'y rencontre pas une seule âme ; un silence affreux règne partout ; çà et là, des débris de meubles dont on a fait du feu au milieu des rues, des chevaux morts et pourrissants, des carcasses de vaches toutes noires du feu qui a consumé leur étable; aucun être vivant, si ce n'est des bandes de chats sortant en miaulant des maisons abandonnées *. Cent ans après l'incendie duPalatinat, la plupart des petites villes sur les bords du Rhin étaient encore en ruines 2.
Les petites villes, où les troupes s'établissent en quartier d'hiver, ont aussi leur part de souffrances. Dueren, petite ville composée de 615 maisons, reçoit en 1678 une garnison de huit régiments. Plus des deux tiers des habitants ont quitté la ville, et les soldats, entassés dans des maisons abandonnées, n'y trouvent ni lits, ni bois, ni chandelles'. A Altkïrch, les soldats s'installent en maîtres chez les habitants ; c'est peu de chose, s'ils ne font qu'ouvrir les fenêtres, au grand désespoir des bourgeois accoutumés à la chaleur de leurs poêles ; mais ils brûlent les portes et les fenêtres pour faire du feu dans les rues ; ils brûlent
1 Mèm. de deux voyages d'Alsace, p. 49.
2 Grosley, Voyage, en Hollande, p. 99.
3 Lettre du 20 ocl. 1078. Archives delà guerre, Adin.
les maisons par imprudence ou malice. Les moins dangereux montent à l'orgue de l'église, faussent les tuyaux en jouant de travers, les brisent et en font des balles. Au milieu de leurs maisons désolées et envahies, les habitants errent décharnés, hâves, accablés de misère , n'ayant que de la paille pourrie pour se coucher '.
Les villes fortifiées peuvent encore se défendre contre les maraudeurs et les corps isolés ; les campagnes ne le peuvent point. C'est sur elles que tombe tout le poids de la guerre. « Le plat pays ne doit pas être ménagé, » dit un écrivain militaire. « On doit y prendre toutes les récoltes qu'on peut emporter, détruire même par le feu les grains et les fourrnges qu'on ne peut mettre en lieu sûr'2. » C'est sur le « bonhomme » que frappent les réquisitions de tout genre ; il doit fournir ses chevaux, ses mulets et ses chariots pour transporter les bagages; en Lorraine, on exige, sous Louis XV, 4,667 chariots pour le service de l'armée :' ; il doit aller travailler aux fortifications et aux tranchées; en 1677, cinq cents paysans sont occupés aux fortifications de Verdun; au siège de Namur, 18,000 paysans sont requis de participer aux travaux du siège 4. Dans certains cas, on indemnise
1 Mémoires de deux voyages d'Alsace, p. 120 à 123.
2 Feuquières, Mémoires, t. II, p. 3.
3 Archives de la guerre, Adm., 2505.
'' Colbert, Corresp., t. V, p. 199.— G. Michel, Hist. deVauban,^. 289.
ceux dont l'ennemi enlève les chevaux, on donne le pain et cinq sous par jour à ceux qui s'acquittent de ces corvées 1 ; mais les intentions équitables de l'administration militaire sont-elles toujours réalisées ? C'est aussi le paysan qu'atteignent surtout les expropriations pour les fortifications, les contributions plus ou moins arbitraires. Et s'il échappe à des exigences qui ont un caractère légal, se dérobe-t-il à celles qui sont inspirées par la cupidité, le caprice ou la violence individuels? Certaines troupes inspirent une telle terreur qu'à leur approche, les habitants courent « comme la foudre »se cacher dans leurs maisons2. D'autres vont se réfugier dans les villes, comme à Paris, où, selon Loret, le nombre des villageois aurait dépassé en 1652 le nombre des bourgeois1. Et leurs terreurs ne sont pas toujours mal fondées. Quel tremblement n'inspire pas au pauvre laboureur le soldat à grande moustache, armé de toutes pièces, qui s'installe en maître chez lui, lui jette à la tête la nourriture qui ne lui semble pas de bonne qualité, et au lieu de salaire, cherche à lui extorquer son argent par la menace et la ruse, va même jusqu'à le pendre parles pieds auprès d'un grand feu pour lui faire révéler les lieux où il cache ses récoltes et son trésor4.
1 Archives de la guerre.
2 Mme de la Guette, Mémoires, p. 78.
3 Muze historique, t. 1. p. 21 1.
4 Mémoire de deux voyages d'Alsace, p. 112, 113. — Estampes de Callot et de J.-B. Bonnart.
Souvent le bonhomme reconnaît que toute résistance est vaine, et pour se racheter du pillage, dénoue en soupirant le coin de son mouchoir, pour verser ses grosses pièces dans le chapeau que le soldat lui tend avec une politesse à laquelle il serait imprudent de ne pas répondre 1-.
Les sentiments d'honneur et d'humanité qui existent chez les princes et les chefs se révoltent à la vue et au récit des excès commis par leurs troupes. Ils édictent des peines sévères contre les soldats coupables de violences et de vol. Sur les côtés et en arrière de l'armée, le grand prévôt va et vient, accompagné d'un confesseur et d'un bourreau ; le soldat isolé, qui s'est écarté de son corps sans congé, est arrêté, jugé séance tenante, confessé et pendu. Voyez l'estampe où Callot nous montre sous Louis XIII les arbres chargés de grappes de pendus. Sous Louis XIV, les gibets sont garnis de corps morts, et le voyageur qui passe sous les arbres a le visage effleuré par les pieds des pendus qu'ils supportent 2. Quand les coupables sont trop nombreux, ils doivent tirer au sort pour savoir sur lequel d'entre eux le châtiment tombera. Les dés sont employés à désigner les malheureux destinés à la mort 3. En 1693, beaucoup de
1 V Académie militaire, t. 1, p. 55; t. II, p. 397, 398.
2 Mémoires de deux voyages iï Alsace, p. 138. — Voir une estampe intitulée : Soldats arrêtés par le grand prévost.
3 Maraudeurs justiciés. Estampe de Bonnart. Autre estampe de Leclerc (dix-septième siècle). Bibl. nat.
soldats ivres périssent clans les incendies qu'ils allument on dans les caves qu'ils ont forcées; on en fait pendre jusqu'à vingt par jour sans modérer la fureur des autres l. S'il est des officiers qui font relâcher leurs soldats arrêtés pour faits de maraude* il en est d'autres qui sont d'une impitoyable sévérité. Le maréchal de Schomberg fait pendre un dragon, qui a volé un mouton ; le comte de Chamilly, un soldat qui a pris un pain de deux sous à un paysan '. En 1694, on recommande de faire pendre, pour l'exemple, des soldats qui ont tué des poules et tiré sur des paysans qui Voulaient les en empêcher. L'inconvénient de cette législation draconienne, c'est qu'on hésite parfois à l'appliquer et que les coupables trouvent dans leurs camarades des complices pour dissimuler leurs crimes, pour les aider à se dérober au châtiment qui les menace. On établit des peines plus équitables et par conséquent plus efficaces, en punissant les maraudeurs des baguettes ou du piquet ; mais on les condamnait encore aux galères, lorsqu'ils tiraient des pigeons sur les maisons 3 , et dans le cas de récidive et de persistance dans la maraude, la peine de mort leur fut toujours appliquée '.
A partir du règne de Louis XIV, les violences,
1 Mëm. de Villars, coll. Petitot, t. XLV1II. p. 418.
2 Lettre de d'Herbigny, 1682, Àrch. de la guerre (dix-septième siècle).
3 La conduite de Mars, p. 95, 97.
4 Rousset, Ctede Gisors,]). 341. — Encyclopédie méth.,art militaire,
288 CHAPITRE Xlf.
mieux réprimées, furent plus rares. Elles n'avaient jamais atteint le degré de barbarie qui rendit trop fameux les reitres, les lansquenets, les croates et les pandours, et d'autres troupes d'origine allemande 1 ; jamais les Français n'ont pillé une ville avec la férocité dont les bandes de TilJy firent preuve à Magdebourg. Quelques généraux réussissaient à inspirer momentanément à leurs troupes le respect de l'habitant et de ses biens; si Condé n'y est pas toujours parvenu, il y serait arrivé en Allemagne en 1644 '. Louis XIV se flatte dans ses Mémoires d'avoir fait régner une grande discipline dans âes armées à l'étranger 3. On cite un détachement, qui traverse deux cents lieues en Espagne sans susciter une seule plainte 4 ; mais les citations de ce genre prouvent plus souvent la rareté que la généralité du fait. Sous Louis XV, l'opinion se préoccupe davantage des droits de l'humanité et de la justice. Le roi ordonne en 1734 de faire punir avec la dernière rigueur les soldats en contravention et de faire mettre en prison jusqu'à la fin de la campagne les capitaines qui auront toléré leurs désordres 5. En 1741 ,
1 L'auteur des Sentiments d'un zélé Français sur les souffrances de Vannée et des peuples, par suite du manque de discipline (1646), attribue ces souffrances « au meschant exemple des troupes allemandes ». (Recueil Cangé, t. IX.)
2 Duc d'Aumale, Hist. des Princes de Condé, t. IV, p. 388. 389, 400.
3 Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 244, 245.
'' Examen critique du militaire français, I, 216, 217.
5 Lettre de 1734 au maréchal de Berwick. Recueil Cangé, t. XL1X.
le ministre se félicitait de l'exacte discipline observée par les troupes dans leurs marches. « Cela m'est revenu de toutes parts, » écrit-il. Le maréchal de Saxe se loue en effet de Tordre qu'observe son corps d'armée. « Le pays, dit-il, en est surpris, et les Français eux-mêmes en sont étonnés. » En Saxe, il n'y eut pas le moindre pillage. « Il est vrai, ajoute-t-il, que ma cavalerie avait ordre de sabrer tous les cavaliers et dragons qui mettraient pied à terre et tous les soldats qu'on trouverait épars. » Mais si ceux-ci ne prennent rien, le comte de Saxe accepte pour sa part un diamant de VO, 000 écus que les magistrats de Prague lui offrent en reconnaissance de la discipline qu'il a maintenue dans ses troupes l.
Il y eut encore bien des infractions à cette discipline dans les troupes françaises ; mais si l'on peut en signaler des exemples pendant la guerre de Sept Ans , ils ne sauraient être comparés aux excès et aux violences des guerres de Trente Ans et de la Fronde. Le soldat était devenu moins rude, moins cruel, plus soumis à la règle; il était mené par des chefs à qui l'on reprochait plutôt leurs goûts efféminés que leur insensibilité ou leur ardeur sanguinaire. Ce n'est pas eux qui auraient fait massacrer, comme sous Louis XI lï, huit cents prisonniers, qui en auraient fait pen-
1 Général Pajol, les Guerres sous Louis XV, t. II, |>. 73. 123.
dre deux cents, comme le marquis de Sourdis, uniquement parce qu'ils embarrassaient l'armée '. Sous Louis XV, l'opinion publique se serait soulevée contre de pareilles atrocités, que les exigences de la guerre ne sauraient excuser. Déjà en 1703, Yillars repousse avec indignation la proposition que lui fait un général de massacrer 7,000 prisonniers pour s'épargner la peine de les garder et l'embarras de les nourrir 2,
Les soldats étaient disposés d'ordinaire à laisser la vie sauve aux ennemis qui se rendaient, surtout lorsqu'ils espéraient en tirer une rançon. Au moyen âge, certaines troupes faisaient des incursions autour de leur forteresse, et ramenaient les voyageurs dépourvus de sauvegarde pour en tirer une rançon proportionnelle à leur fortune présumée :î. A la guerre, ail dix-septième siècle, c'était une bonne aubaine pour un soldat que de faire un prisonnier de marque K
1 V^c d'Avenel, t. I, p. 31G.
2 Mcm.de Villars, collection Petitot, t. LXVIII, p. 418.
3 Triger, Fresnay-le- Vicomte. Ilevue hist. du Maine, t. XIX.
4 « Celui qui aura fait un prisonnier le jour d'une bataille, lui appartiendra, sauf que le roi... voulut retirer les prisonniers pour 10,000'. » Les prisonniers devaient cependant êlre remis dans les 2 ï heures dans les mains de prévôt général. (Règlement du 15 mai 1638.) — En 1654, le conseiller d'État Talon se l'ait remettre les prisonniers, en payant comptant 400 fr. pour un colonel, 200 fr. pour un capitaine de cavalerie, 100 fr. pour un capitaine d'infanterie. On voulait « remédier ainsi aux abus de ceux qui en disposaient pour leur utilité particulière, tirant rançon en so*us-main. » (Rec. Cangé, t. XXVIII.)
Aussi se le disputait-on parfois comme on se dispute un trésor. Le marquis de Crussol fut victime de l'avidité de dragons prussiens, qui se l'arrachaient, et qui le tuèrent dans l'emportement de leur querelle *. Les rançons montaient quelquefois assez haut. Un Allemand, saisi au collet par un sergent de bande, lui promet 2,000 écus pour « sauve-moy » 2. On régularisa plus tard le tarif des rançons, pour établir le compte des échanges. Nous savons ainsi combien on estimait en 1743 un homme de chaque grade ; un sergent français vaut deux cavaliers anglais; un dragon allemand paie 4 florins ; un maréchal des logis, 10 il.; un lieutenant français, 24; un enseigne, 22; un capitaine de cavalerie, 100; d'infanterie, 70; un maréchal de camp, 150. Les gardes du corps, les chevau-légers, les mousquetaires noirs sont cotés 12, 18 et 24 florins. Après un combat, on établit un compte de prisonniers; on ajoute les frais de ceux qu'on a soignés dans les hôpitaux; et l'excédent de compte est remis en espèces à celui qui a fait le plus de prisonniers. Ainsi, après la bataille de Dettingen, on redoit aux alliés 3,893 florins et 42 kreutzers :î.
Le tarif des prisonniers variait selon les temps et
1 Deschamps, Dernières Campagnes de M. de Turenne. Hist. de Turenne, t. III, j>. 377.
2 Loret, Muze historique, t. II, p. 378.
:; Arch. de la guerre, adm. milit., 3017, pièce 102.
les conventions. En 1678, on payait 22 livres par cavalier, 15 par sergent, 7 livres 10 sous par fantassin; de plus, on se faisait rembourser le pain de munition qui leur était donné pour leur nourriture. Ce fut sur ces données qu'on fit payer 748 livres à sept bourgeois d'Amiens qui avaient eu la maladresse de laisser sauver treize prisonniers de guerre qui avaient été faits à Valenciennes. Ils durent acquitter en outre les courses des archers envoyés à la recherche de ces prisonniers1.
Au dix-septième siècle, on ne se donnait pas toujours la peine de garder et d'échanger les prisonniers. Pour peu qu'ils en manifestassent le désir, ou qu'ils n'y témoignassent pas de répugnance, on les enrôlait. La cour envoyait même aux généraux des « instructions pour débaucher les prisonniers de guerre pendant leur marche et les attirer au service du roi. » Cela était d'autant plus facile qu'on avait rarement affaire à des troupes nationales. En 1647, la garnison de Lens, qui était au service du roi d'Espagne, et qui venait de se rendre, était composée d'Allemands, d'Irlandais, d'Espagnols et de Wallons. Pour les Espa-
1 Àreh. de la guerre, adm. milit., G13. — Traité entre la France et les Étals-Généraux pour échange et rançon de prisonniers, du 31 mai 1G75. — La rançon du maréchal de France est évaluée r>0,000 fr.j celle des capitaines, 300 et 150 fr. — En 1742, la rançon du soldat est de 4 florins, celle du cavalier de 7, du sergent de 10, du lieutenant, 24 ot40. (Recueil Cangé.) — En 1757-58, la rançon d'un soldat est de 5 fi.; celle d'un colonel, <le 050. (Arch. de la guerre.)
gnols, on reconnaissait qu'il y avait peu d'apparence de parvenir à les enrôler ; on comptait leur donner des passeports, avec quelques petites gratifications, pour les l'ai reretourner dans leur pays; mais les autres? pourquoi les Allemands et les Irlandais ne se battraient-ils pas pour le roi de France comme ils s'étaient battus pour le roi d'Espagne? Celui-ci n'avait -il pas antérieurement incorporé dans son armée des prisonniers français? Il lut recommandé aux cbefs de faire à chaque nationalité les propositions les plus propres à la séduire. Vers la même époque, la garnison de Balaguer, panachée d'Italiens, d'Allemands, d'Irlandais, de Wallons et de Liégeois, est emmenée dans le Languedoc. Que de belles recrues on pourrait trouver parmi eux! Le roi s'empresse d'écrire : « Envoyez une personne intelligente à leur rencontre, pour tâcher de les engager avec adresse à mon service l. »
C'est de bonne guerre ; prendre des soldats à l'ennemi et les tourner contre lui, c'est double bénéfice. On use du soldat comme d'un canon qu'on a enlevé à son adversaire et dont on se sert contre lui. Ce système se pratique encore au milieu du règne de Louis XIV. « M. Lenfant, écrit-on en 1678, m'a envoyé quatre prisonniers de guerre, faits à Messine, pour
1 Bibliothèque nationale, anc. fonds fiançais, manuscrit. n° 4223, p. 255 et suiv.
mettre dans le régiment de Furstenberg. » En 171i, je trouve un page d'un colonel allemand, qui, après avoir été fait prisonnier, obtient une lieutenance dans un régiment de cavalerie1. Ces virements de front, ces changements de cocarde et de drapeau s'expliquent dans un temps où les démarcations nationales ne sont pas tranchées profondément, où l'on croit qu'un soldat étranger combat aussi bien pour le prince qui l'engage qu'un soldat national, où les questions d'origine et d'état civil n'ont que peu d'importance. Au dix-huitième siècle, les idées se sont modifiées2, et si l'on enrôle encore pendant la guerre des soldats appartenant à l'armée ennemie, ce sont des déserteurs plutôt que des prisonniers :î.
Ceux-ci étaient, en général, aussi bien traités que possible. Tandis qu'en Allemagne on les détenait dans des « cachots infâmes », tandis qu'on les dépouillait de leurs vêtements, à tel point qu'un officier français, pris de pitié, leur paie des habits de treillis, en France on les laissait sortir dans l'intérieur des places fortes et écrire à qui bon leur semblait. On se plai-
1 Arch. de la guerre, adm., n°s 613, 2505.
2 En 1712, on interdit les engagements de prisonniers, parce que ceux-ci n'entraient au service de la France que dans l'espoir de recouvrer leur liberté en désertant à la première occasion. (Recueil Cangé, t. XXXIX.)
:! Cependant, dans la guerrre d'Amérique, 350 Irlandais catholiques faits prisonniers s'engagent dans les régiments, au service de la France, de Dillon et de Walsh. {Observations historiques sur le service des régiments irlandais, p. 48.)
EN ÇUERRE. 295
gnait en 1645 de ce qu'ils abusaient de ces tolérances, qu'un grand nombre s'évadaient, que beaucoup jouaient le rôle d'espions1. Tout en recommandant de les surveiller, on se piquait d'honneur à les traiter généreusement. Les instructions qui sont adressées la même année au sr de la Primauclaye lui recommandent de ne pas user de revanche envers les Espagnols, qui ont mis des prisonniers français dans des cachots comme des criminels. « Qu'on donne tout sujet aux prisonniers espagnols, écrit le ministre, de se louer de la courtoisie française, qu'on leur fasse prester des carrosses, s'il se peut, et des chevaux aux plus qualifiés. En un mot, qu'on leur fasse tout le plaisir qui se pourra, la sécurité gardée 2. »
Les prisonniers recevaient en 16Y8 une solde de \ sous par jour, une ration de pain et de la paille pour se coucher. Les malades étaient transportés sur des charrettes. A l'hôpital de Toulon, ils étaient traités largement ; le diner des officiers était servi avec un certain luxe3. Ailleurs, en 1749, les soldats sont logés chez l'habitant et laissés en liberté sur la demande de leurs officiers, qui s'engagent à payer 50 livres par chacun d'eux qui déserterait. Un des in-
1 Bil)]. nationale, anc. fonds (Y., raan. n° 4171. — Puységur. Mém., t. II,]). 544.
2 Instructions de 1045. Un capitaine, qui a fait exécuter quatre prisonniers espagnols par représailles, est arrêté et poursuivi en 1655. (Recueil Cangé, t. XXVI et XXIX.)
:>- A. Monteil, Traité des matériaux manuscrits, t. I, p. 84.
convénients qui résultaient de l'agglomération des prisonniers de guerre, c'est que, ne recevant point toujours d'argent, ils étaient exposés à faire des dettes. Les officiers d'un régiment hollandais laissent à Angers 10,305 livres de dettes; les soldats 4-08. Que faiton pour en assurer le paiement? 32 soldats restent en otage jusqu'à ce qu'il soit effectué. A Dijon, les officiers d'un autre régiment hollandais sont débiteurs de 17,739 livres, les soldats de 1,162 '. Il est à croire qu'ils n'ont pas l'esprit ingénieux des soldats français, qui , lorsqu'ils sont à l'étranger, savent se créer des ressources par leur travail. Les 12,000 prisonniers français qu'il y avait en Angleterre en 17^7 inondèrent le marché d'articles de fantaisie, en papier durci ou en paille indienne, de pelotes, de boites à ouvrage, de chaînes en cheveux, de joujoux et de cent objets divers de bijouterie, qui leur permirent de rapporter quelque argent chez eux lorsqu'un cartel d'échange les eut rendus à leur pavs \
Il était, recommandé aux capitaines de racheter sans délai leurs soldats, pour abréger la durée d'une captivité pénible et pour les empêcher de « prendre parti avec les ennemis, » lorsqu'ils se voyaient abandonnés; si le rachat n'était pas effectué par eux dans le délai d'un mois, il était loisible aux autres capitai-
' Archives delà guerre, adm., 3339.
2 Alexander Andrews, The eighteenth century or illustration ofthe manners and customs of ou r grand fat fiers, 1856, p. 216, 217.
nés de payer la rançon des prisonniers pour les incorporer dans leur compagnie *.
Si les obstacles rebutent parfois les Français, les mauvais jours ne les abattent point outre mesure. Sans doute on dit que, prompts à l'attaque, ils ne le sont pas moins à la retraite, qu'ils partent comme la foudre et reviennent en fumée 2; dans les marches, lorsque la faim et les intempéries les accablent, ils murmurent, ils donnent tous leurs chefs au diable ; le soleil reparu, l'abondance revenue, ils s'enivrent en buvant à leur santé :!. Ils ont bien des défauts ; mais comme ils les rachètent un jour de combat! Leurs adversaires reconnaissent eux-mêmes qu'il supportent les fatigues d'un camp et d'un siège aussi bien qu'aucune autre armée européenne. Mais pour l'élan, la vigueur, la lutte corps à corps, nul ne les égale. Le type militaire le plus brillant du dix-septième siècle, c'est ce cavalier, l'épée ou le pistolet à la main, sur son cheval à la forte encolure recourbée, à la croupe et aux flancs robustes, qui charge au galop les bataillons ennemis. Voyez comme il s'y précipite, les enfonce, frappe à droite et à gauche, sur son coursier qui se cabre et bondit ; voyez comment son audace, sa bravoure, son adresse culbutent ses adversaires, pa-
1 Ord. du 21 octobre 1673.
2 Sacheverell Stcvens, Travels, p. 85. — Florus disait des Gaulois . Sicut primus impetus eis major quam virorum est, ila sequens minus quam feminarum.
:) Puységur, Mémoires, t. I, p. 34.
rent et repoussent leurs coups. C'est à la vue de pareils cavaliers, exécutant une de ces charges téméraires jusqu'à la folie, que Guillaume d'Orange, dans un élan de dépit et de surprise, s'écrie : « Les insolents ! » C'est un peu l'impression, mêlée de crainte et d'admiration, qu'ils inspirent aux peuples vaincus, lorsque, fiers de leur heureuse fortune, enorgueillis du succès de leurs armes et de la grandeur de leur roi, ils foulent le sol des contrées qu'ils ont conquises, ils font résonner sous les sabots de leurs chevaux les pavés des villes qu'ils ont forcées.
Un autre type, peut-être plus modeste, mais non moins digne d'estime, c'est le fantassin, qui s'élance à l'assaut, court au rempart sous une grêle de balles et un ouragan de boulets, monte à l'échelle, escalade, se précipite aux créneaux, et combat l'ennemi jusqu'à ce que l'un des deux succombe. Lorsque, en 1744, les fantassins du régiment de Poitou vont planter leur drapeau sur des cimes regardées comme inaccessibles, le roi de Sarclaigne ne peut s'empêcher de s'écrier en les voyant : « 11 faut que ce soient des diables ou des Français. » Ce qui les distingue de leurs adversaires, c'est leur intelligence ouverte; ils entendent parler de tout et parlent de tout. Un fantassin donne, à la veille d'une action, un conseil utile àTurenne, qui le fait nommer officier '. « Téméraire à entreprendre
1 DeGaignard, VÊcolc de Mars, t. I. p. 693.
gaiement les choses les plus périlleuses, dit un officier, le soldat exécute quelquefois sans ordre et de son propre mouvement des choses au-dessus de toute espérance et auxquelles on n'avait pas pensé , parce qu'elles étaient contraires aux règles de l'art. » En 174G, au siège de Charleroi, des grenadiers, s'apercevant que les abords de la ville sont mal gardés, escaladent les premiers travaux et pénètrent par une poterne dans la ville, qu'ils prennent. Au siège de Namur, trente hommes gravissent en plein jour un escalier dans le roc, où un seul homme peut monter de front, et s'emparent du fort où il conduit. L'initiative, l'attaque spontanée, le coup d'œil prompt, sont les qualités maîtresses des Français. Qu'importe leur infériorité dans les exercices, s'ils sont supérieurs sur les champs de bataille? « Lorsque j'eus joins l'armée du roi en 1745, dit l'officier que j'ai cité plus haut, je fus fort étonné de voir les soldats français peu disciplinés, ne sachant garder ni file ni rang; pas un officier, sinon le major, capable de commander l'exercice à un bataillon ; et cependant ils battaient le fier Anglais et l'Allemand discipliné; ils surprenaient , escaladaient les villes et les forteresses; ils conquéraient les provinces. Dans les dernières guerres, il n'en a plus été de même; nos soldats étant devenus les singes des Allemands, il était assez simple qu'ils fussent châtiés par leurs maîtres. Sans doute une discipline plus exacte était nécessaire, mais on eut pu se dispenser
des mesures ennuyeuses, vexatoires et misérables qui ont fait quitter les vieux officiers, avili les jeunes et fait déserter les soldats1? »
Les soldats n'ont pas seulement l'initiative, le courage impétueux et hardi. Que de sang-froid ils montrent aussi dans les surprises, dans les embuscades, à la tranchée! Le mot du chevalier d'Assas est célèbre ; mais il est des actes et des mots de soldats aussi beaux que celui qui l'a rendu immortel. « J'ai retenu cinq ou six actions ou paroles de simples grenadiers dignes d'avoir place dans l'histoire, écrit Racine devant Mons, et je vous les dirai quand nous nous re verrons. » S'il ne les a pas écrites, il a raconté du moins l'histoire d'un fusilier qui apporte un gabion à la tranchée devant Namur. Un boulet emporte le gabion; le soldat en prend un second; il est aussi frappé; un troisième est brisé de même. Le fusilier s'arrête. L'officier veut qu'il continue. «J'irai, dit le soldat, mais je serai tué. » Il a le bras fracassé, et se contente de dire à l'officier : « Je vous l'avais bien dit2. » Au siège de Maèstricht, un soldat tend la main droite à un volontaire blessé ; sa main droite est fracassée ; il lui tend l'autre3. Au siège de Lille, on promet cent louis au soldat qui s'acquittera d'une mission périlleuse: cinq se présentent, partent et se font tuer; un
1 Réflexions... Arch. de la guerre, pol. et dise., 1770-1790.
2 Lettre du 3 juin 1692.
3 G. Michel, Hist. de Vauban,\). 87.
sixième tente l'aventure et réussit. Son général lui offre une bourse. « Grand merci, répondit-il, on ne va pas là pour de l'argent l. » Ailleurs, un autre aie bras brisé. « Tant qu'il me restera un bras, dit-il, je l'emploierai au service de ma patrie2. » Ailleurs, dans une escalade de nuit, un jeune caporal de grenadiers est blessé; il tombe en disant : « Montez toujours, soyez sûr que je ne crierai pas pour me plaindre. » Au siège d'Ypres, les blessés, après s'être fait panser, veulent à toute force rentrer dans la tranchée pour aider leurs camarades :i. Dans un combat, un cavalier, voyant son général refuser de mettre sa cuirasse, ote la sienne, en disant : « Nous n'en avons pas plus besoin que vous, nous sommes Français aussi. » Fautil aussi parler des régiments qui se font presque anéantir sur les champs de bataille plutôt que de reculer, ou de ceux, comme le régiment de Créquy à Dunkerque, qui ne battent en retraite que lorsque tous les hommes sont tués ou blessés'1. 11 serait trop long de citer les traits d'héroïsme des simples soldats; il serait inutile d'ailleurs d'y insister, car leur valeur n'a jamais été mise en doute.
Il est plus urgent de donner des exemples de leur désintéressement et de leur humanité, pour ne pas
1 M'- do Pezay. Hist. des campagnes du maréchal de Maillebois, dise, prélim., t. ï. p. xvm.
2 Bérenger. le Peuple instruit par ses propres vertus, t. II. p. 110. :{ M" de Valfons, |>. 173. 99.
■'• Boussanello, le lion Militaire. — Bourrelly. p. 171.
laisser le lecteur sous l'impression des violences et des pillages dont beaucoup d'entre eux, à certaines époques, se sont rendus coupables. Parfois le soldat refuse les gratifications de ses chefs, l'argent de l'ennemi. L'un d'eux, blessé dans une reconnaissance, dit à Vauban qui lui offre dix louis : « Non, Monseigneur, cela gâterait mon action. » Un autre, qui reçoit pour une action d'éclat cent pistoles de son général, les distribue à ses camarades. En 1692, un grenadier à cheval fait prisonnier le fils d'un grand d'Espagne: il refuse les cent pistoles que celui-ci lui offre pour sa rançon et le tue pour venger la mort de son lieutenant. Il renvoie même trente-cinq pistoles qu'il a trouvées sur lui, en disant : « Les grenadiers ne mettent lamain sur les gens que pour les tuer ' . » A Kosbach, un général ennemi, témoin du courage indomptable d'un grenadier, lui offre une bourse, que celuici ne veut point accepter. A Lawfeld, un carabinier refuse la bourse d'or et le diamant que lui propose un général anglais pour sa rançon; il se contente de prendre son cheval, sur lequel il laisse monter son prisonnier lorsque celui-ci se déclare fatigué. Le roi, apprenant que le diamant et la bourse valaient bien 1 20,000 livres, donne au carabinier 50 louis, une pension et une compagnie2.
1 Lettre de Racine. — Bérenger, t. II, p. 38, 106.
2 Boussanelle, le Bon Militaire, p. 22, 23 ; préface, p. ix. — Barbier, Journal, t. IV, p. 250. — Voir aussi trois gravures de 1779, qui mon-
Les traits de dévouement et d'humanité sont peutêtre aussi nombreux que ceux de désintéressement. C'est un cavalier blessé qui donne son cheval à son capitaine démonté, en lui disant qu'il vaut mieux qu'un cavalier soit fait prisonnier qu'un capitaine ; c'est un grenadier voulant qu'on panse avant lui, qui est sur le point de mourir, un jeune officier blessé qu'il a couvert de son corps ; ce sont des dragons qui cèdent leurs chevaux à des convalescents qui sortent d'un hôpital l. lisse prennent même de pitié pour les femmes et les enfants plus que ne le feraient leurs chefs, dominés par les calculs de la stratégie.
Au siège de Namur, les femmes demandent à quitter la ville menacée par la famine. Avant que leurs passeports soient obtenus, elles se présentent aux portes avec leurs enfants. Les soldats, qui les aperçoivent, s'avancent vers elles ; ils prennent les enfants dans leurs bras, ils portent le peu d'effets qu'elles ont pu réunir, ils aident les plus âgées et celles qui sont malades à marcher sur le terrain pierreux qui les sépare des avant-postes. A ce spectacle inaltendu, Louis XIV, qui hésitait à accorder des passeports, se sent ému et fait conduire les femmes de Namur dans une abbaye voisine où elles trouvent un asile '.
Irent le comte d'Estainy faisant officier sur le champ de bataille le grenadier Ouradous qui venait de sauver la vie à M. de Vence. Collection Hennin.)
1 M" de Valfons, p. 123, 339, 340.
- G. Michel, Hist. de Vauban, p. 302.
On aime à s'arrêter sur ce tableau touchant qui nous montre le soldat français sachant allier l'humanité à la bravoure, la bienveillance envers les faibles à l'intrépidité en face des forts, et l'on voudrait n'avoir que de pareils exemples à relater.
Nous avons montré comment le soldat entrait et vivait dans un régiment; nous allons voir comment il en sortait.
Les moyens réguliers de quitter le service étaient pour lui les congés temporaires et définitifs, les réformes, le rachat ou congé de grâce, l'admission aux invalides; en dehors de ces moyens, il ne pouvait recourir qu'à la désertion.
Les congés de semestre, auxquels s'ajoutaient souvent des petits congés de cinquante à soixante jours, étaient nombreux. Les capitaines avaient intérêt à les multiplier lorsqu'ils avaient l'entreprise de leurs compagnies. Plus tard môme, 25 congés par an étaient accordés dans chaque compagnie de grenadiers; 20 dans chaque compagnie de fusiliers1. Ces congés, donnés pendant l'hiver, étaient un allégement
au sort du soldat; mais ils avaient l'inconvénient de
1 Ord. du 18 oct. 1777. — Lord, du 10 déc. 1730 les limitait à trois par compagnie.
le jeter trop souvent dans la vie civile sans qu'il y trouvât les moyens d'y vivre honorablement. Un grand nombre de semestriers ne rentraient pas dans leur famille ou n'y revenaient que pour leur être à charge; (( beaucoup, disait-on, n'ont point d'asile; ils font de vilains métiers, ils font souffrir aux habitants des petites villes des vexations, des troubles et des tapages dont souvent ceux-ci n'osent se plaindre1. » Il en était de même à Lyon, où l'on estimait à 7 ou 800 le nombre des soldats en semestre qui s'y trouvaient; les uns étaient de la ville; les autres y étaient attirés par l'extrême liberté dont ils y jouissaient. Certains y exercent des professions inavouables , « soutenant les mauvais lieux et les coureuses. » Sans uniforme, « ils se répandent, nuit et jour, avec des sabres et des épées de toute longueur, dans les rues, les cabarets, les guinguettes, les endroits écartés et les mauvais lieux, où ils commettent toutes sortes d'excès. » Ils aident les recruteurs, traquant pour eux des hommes, les faisant tomber dans les pièges qu'ils leur tendent, et mangeant ensuite avec eux l'argent qui leur est payé pour leur engagement 2.
Quelques-uns se trouvent si bien de leur liberté qu'ils ne rejoignent pas leur corps lorsque leur congé est expiré. Ils restent tranquillement dans leur vil-
1 Note dediff. objets. Arch. delà guerre, pol. et dise., 1770-71.
2 Mém. sur la nécessité d'établir à Lyon la police militaire de Paris, pour les recrues et soldats en semestre. Archives de la guerre.
lage, sans que personne les réclame, rassurés sur les conséquences de leur conduite « par la sécurité où ils voient vivre des gens qui sont dans les mêmes conditions qu'eux. » Dans un seul régiment, en 1783, il manque cent soldats en congé semestriel qui n'y sont pas rentrés au terme indiqué [ .
Ceux dont les parents ont quelque fortune et un peu d'influence peuvent se racheter à prix d'argent des années de service qu'il leur reste à accomplir. Les gentilshommes avaient généralement le privilège de renoncer librement à la carrière militaire qu'ils avaient embrassée. Le ministre de la guerre le reconnaissait formellement en 1777. 11 n'en avait pas toujours été ainsi; en 1718, un de ses prédécesseurs avait dit : « Lorsqu'un gentilhomme s'engage sur le pied de soldat, il est obligé d'y rester, et s'il quitte sans congé, il est puni comme déserteur-. » En somme , il pouvait toujours se dégager à prix d'argent, comme les autres soldats. Ces rachats, qu'on qualifiait de congés de grâce, se trai" taient de gré à gré avec les chefs de corps, avant d'être tarifés par les règlements. Sous Louis XIV, on payait de 40 à 50 francs par année de service à faire; ainsi 50 francs pour un an, 200 pour cinq, 300 pour sept. Le produit de ces rachats venait grossir
1 Enc. méthodique. Art militaire, t. I, p. 767 à 771.
-Exlrait desreg. du conseil c'e guerre, 1718. Arch. delà guerre.
la caisse du régiment, et comme il y en avait environ 30 par an clans chacun d'eux, ils rapportaient à cette caisse de 8 à 10,000 francs1. Aussi, lorsque les tarifs n'existaient pas, de véritables marchandages avaient lieu entre les officiers, qui demandaient le plus possible, et les soldats, qui voulaient donner le moius. Le vicomte de Ségur réclamait 1,000 francs au fds d'uu négociant, qui désirait reprendre ses affaires; il abaissa ses prétentions à 850 francs, puis à 720, sans que l'autre y consentit. Sur le rapport du général et sur la décision du ministre, le prix est réduit à 600 francs2. D'ordinaire, il faut faire valoir des raisons pour obtenir le congé de grâce; ici, c'est un homme, qu'on regarde comme soutien de famille, qui soulagera son vieux père, qui procurera par son travail à ses frères et sœurs la subsistance dont ils ont besoin ; là, c'est un fds de famille incorrigible, qu'on veut faire sortir du service, parce que l'on craint qu'il ne déserte. Le soldat Bellepointe sera libéré du régiment du Perche sans conditions, parce qu'il est le frère de la noufrice de MSP le dauphin et que la reine le demande. Si le soldat a quelques défauts physiques, s'il a été victime d'un accident, on se montrera moins exigeant ; une veuve espère qu'on lui rendra
1 Enc. méthodique, Art militaire, t. 1, p. 7f>2. — Dans le régiment du Perche, en 1783, ceux qui se rachètent paient de 90 à 3001. (Arch. de la guerre.)
2 Arch. de la guerre, adm. mil., 1757-1789.
plus facilement son fils, parce qu'il est d'une taille peu avantageuse; un très bel homme s'est fracturé la jambe; comme il est désormais « peu propre au service, » on ne lui demande que 100 fr. pour les sept ans qui lui restent à faire. On réformait aussi ceux qui avaient une mauvaise constitution, des affections incurables, comme les écrouelles, une conduite détestable, une incorrigible stupidité. Tels étaient, en 1779, dans Royal-Roussillon , deux Bas-Bretons à qui on n'avait pu faire entendre un mot de français, ni faire faire aucun service, et « qui tenaient en vérité plus de la bête que de l'homme1. »
La qualité d'israélite était aussi une cause de résiliation d'engagement. « Quoiqu'il n'y ait pas d'ordonnance, écrit le ministre en 1780, qui prescrive que le fils d'un juif, lorsqu'il sera reconnu, reste dans les troupes du roi, il a toujours été d'usage, lorsque les hommes de cette religion ont réclamé leur liberté en vertu de leur naissance , de leur procurer cette facilité, pour leur éviter les reproches qu'ils s'attireraient de leurs camarades et qui pourraient tirer à conséquence s'ils restaient au corps. Le nommé Pereyre se trouvant en état d'être congédié comme juif... vous voudrez bien lui expédier un congé absolu, moyennant le prix fixé par l'ordonnance... attendu que la somme de 400 fr., qu'il paraît que le
1 Arch. de la guerre, adra., 3727, 3771, pol. et dise., 1691-1789.
conseil d'administration désire, est au delà des facultés du père de ce soldat ' . »
A la fin des guerres, surtout au dix-septième siècle, on licenciait, ou, pour se servir du langage du temps, on cassait ou réformait un certain nombre de régiments. 11 y eut aussi au dix-huitième siècle des bataillons de volontaires, de chasseurs, de miquelets, etc. , qu'on renvoyait une fois les hostilités terminées. Ces réformes jetaient sur le pavé un grand nombre d'hommes qui n'avaient aucun moyen d'existence et à qui la vie aventureuse de la guerre avait donné le goût de l'oisiveté et de la maraude. Les indemnités d'un mois de solde, les avantages qui leur étaient faits en certaines circonstances ne leur permettent pas de subvenir longtemps à leurs besoins2. Il se produit à plusieurs reprises un redoublement de délits et de crimes, lorsque la paix a fait congédier les soldats en masse \ Sous Louis XIV, ils n'ont parfois aucune ressource pour regagner leurs foyers. On lit sous une estampe :
Que du pauvre soldat déplorable est la chance! Quand la guerre finit, son malheur recommence.
1 Lettre du 23 mars 1780. Arch. de la guerre, adm., n° 3716.
2 Le régiment de 1,235 hommes levé par Fabert est licencié en 1646, et reçoit un mois de solde. — En 1713, les cavaliers congédiés, conservent leur épée et leur habit, et touchent chacun 18l provenant de la vente des chevaux surnuméraires. — En 1714, on les exempte de tailles pendant six ans. (Recueil Cangé, t. XXVII, XXXIX, XL1.)
3 Feillef, La Misère au temps de la Fronde,\). 149. — A. de Boislisle, Corr. des contrôleurs généraux, t. I, n° 1681.
Alors il est contraint de s'en aller gueusant, Et sa mendicité fait rire le paysan, Qui maudit son abord et tient pour une injure De voir l'objet présent des peines qu'il endure l.
Vauban signalait en 1697 les inconvénients de licencier sur les frontières des troupes, en équipage très détaché , qui n'étaient que trop disposées en retournant chez elles à se livrer au vol et à la mendicité, d'autant plus que plusieurs soldats étaient « renvoyés tout nus. » « Il s'y fera, écrivait-il, une infinité de mendiants, et vu la pauvreté du paysan et leur peu de charité pour les soldats, il en périra beaucoup de faim et de froid pendant l'hiver avant que de pouvoir regagner leur pays2. » Aussi demanda-t-on à plusieurs reprises, pour prévenir les excès et l'oisiveté des soldats réformés, de les faire rentrer chez eux sans-armes, ou de les employer aux travaux des routes et à la répression de la contrebande3.
Les soldats, libérés en temps de paix, par ancienneté ou à l'expiration de leur engagement, avaient aussi peine à s'habituer à un travail régulier, lorsqu'ils rentraient dans la vie civile. Les uns vont chercher fortune, même à l'étranger ; quelques-uns deviennent vagabonds ou malfaiteurs ; d'autres cher-
1 Fin des travaux de Mars, estampe de J.-B. Bonnart.
2 Lettre du 18nov. 1G97. Arch. de la guerre.
'■'' Mém. de Puiguyon. — Autre mémoire. — Mém. du marquis de Barbançois pour employer utilement les soldats réformés (1748). Arch. de la guerre.
chent à gagner leur vie par les talents qu'ils peuvent avoir, ou à entrer comme domestiques dans les maisons1. Le métier de postillon, de garde-chasse, leur convient à merveille. Mais l'incertitude de leur avenir ne les empêche pas d'accepter la plupart du temps avec empressement leur congé. Non seulement il était ajourné pour eux, en temps de guerre ; mais en temps de paix, par un véritable déni de justice, dont nous avons déjà parlé, on ne le leur accordait pendant longtemps que bien après l'expiration de leur engagement; car il fut de règle depuis la paix de Nimègue jusqu'aux réformes de Choiseul de ne donner que de deux à quatre congés d'ancienneté chaque année par compagnie2. Une décision du ministre en 1730 porta ce chiffre à un maximum de trois, en défendant de les accorder en hiver. Outre son injustice, ce système avait pour inconvénient de faire partir contre leur gré les vieux soldats qui s'étaient habitués au service, et qui, ne sachant souvent que devenir, allaient se rengager comme recrues dans d'autres régiments, perdant ainsi le fruit de leurs servicesrî. En même temps, il retenait malgré eux sous
1 Mémoire de Rarbançois (1748). Areh. de la guerre.
- Voirord. du 1 5 nov. 1679, fixant à quatre le nombre de congés absolus par an ; s'il se présente un plus grand nombre de soldats qui demandent à être libérés, on préfère les plus anciens. (Recueil Cangé, t. XXXII.)
'■'• Mém. et pièces diverses. Arch. de la guerre. — L'ordonnance du 1er mai 1750 les ramène à deux, si ce n'est pour l'artillerie, les mineur* et les dragons à pied. En 1722, on en accorda 12 par an.
CONGES. — INVALIDES. 313
les drapeaux des hommes que les termes de leur engagement auraient dû rendre libres. Les hautes paies de 1 sol par jour, les gratifications de 10 livres qui leur furent accordées pour trois ans de service forcé *j ne compensaient pas pour eux la contrainte inique à laquelle ils étaient assujettis.
Un jour, un officier général, le comte de Melfort, réunit dans la cour de leur caserne quatre-vingttreize dragons qui étaient en état de demander leur congé, et qui le réclamaient tous. Il leur fait valoir les avantages du rengagement, et, comme ils ne paraissent pas disposés à se laisser séduire, il les engage à parler. Tous gardent le silence, immobiles, les yeux attachés contre terre, le visage empreint de tristesse. Melfort insiste. A la fin, un dragon s'écrie, d'un ton fort brusque et l'air chagrin : « Moi, mon général, je n'ai jamais reçu que dix écus d'engagement, et je sers depuis quatorze ans. » — « Moi, dit un autre, j'ai reçu dix écus, et je sers depuis dixneuf ans. » — Un troisième dit : « Nous sommes quinze dans le régiment dans le même cas; cependant nous ne voyons partir que deux congés de six ans par compagnie; il faudra peut-être que nous attendions notre tour encore trois ans, et si, d'ici là, la guerre vient à se déclarer, nous voilà retenus pour le reste de nos jours. — Mais que ferez-vous, si vous
1 Ord. de 1722 et de 1744.
retournez chez vous? » demande le général. — Les uns répondent qu'il reste à leurs père et mère un coin d'héritage, qu'ils les aideront à cultiver; d'autres, qu'ils ont des métiers; d'autres, que la Providence procure aux mendiants et aux hommes hors d'état de travailler de quoi pourvoir à leur subsistance ; d'autres enfin, qu'ils pourront toujours se rengager. — Le général persiste à vouloir les convaincre ; il leur dit qu'ils vont renoncer aux « douceurs d'un état honorable et à leurs chances de retraite. » Mais ils connaissent trop bien ces douceurs, et Melfort ne peut obtenir d'eux d'autres paroles, sinon « qu'ils verraient comment les choses tourneraient, c'est-àdire que si, au renouvellement d'une guerre, on rendait les compagnies aux capitaines, ils ne disaient pas qu'alors la fantaisie de servir ne leur reprit *. »
D'ordinaire, la majorité des soldats quittait le régiment sans regret, sinon avec joie. La haute paye du rengagement, l'espoir hypothétique de l'avancement ne les tentaient point. Ils s'en allaient en manifestant parfois une gaieté bruyante. « Personne n'a dit au ministre, écrit un officier, avoir vu partir les soldats congédiés après la revue de l'inspecteur, accompagnés de leurs camarades, ayant des violons à
1 Observations sur les différents détails relatifs a la nouvelle formation, parle comte de Melfort. Arch. de la guerre, doc. gén., I.
leur tète, jurant et maugréant contre le service l. » La libération au bout de huit années d'engagement \ en temps de paix, s'appliquant individuellement à des dates différentes, eut au moins pour résultat de mettre fin à des scènes qui scandalisaient les vieux militaires. Dans tous les cas, le soldat qui obtenait son congé définitif emportait un habit et une veste, qui lui avaient servi au moins pendant deux ans3, et le chapeau qu'il avait depuis un an. 11 touchait aussi une indemnité de route pour rejoindre ses foyers. D'après l'ordonnance de 1764, au bout de vingt-quatre ans de service, il avait droit à conserver la solde entière, à porter l'uniforme toute sa vie, à se retirer dans son pays ou à se faire admettre aux Invalides. 11 gardait aussi son ceinturou et son épée 4. Il n'en avait pas besoin pour qu'on le reconnût pour un ancien soldat. Le caractère militaire était devenu chez lui ineffaçable ; il en conservait l'empreinte, le pli pour ainsi dire, jusqu'à sa mort. Son allure, sa démarche, sa tenue témoignaient du métier honorable dont il avait fait sa carrière, et qui lui assurait, à défaut d'autre profit, du pain pour le reste de ses jours.
1 Observations politiques et militaires, par de Saint-Aulat. Arch. de la guerre, pol. et dicipline.
3 Ord. du 26 février 1764.
:! Le capitaine pouvait lui donner 15 IV. au lieu de l'habit. (Décision ministérielle de 1731.)
4 L'École de Mars, t. I, p. 549..
Les soldats que les coups de l'ennemi ou l'âge avaient mis hors d'état de servir, recevaient des pensions ou étaient admis aux Invalides. Avant 176V, il fallait vingt-sept et trente-deux ans de service pour y entrer. En 1719, le soldat La Montagne n'y parvient qu'à l'âge de cinquante-huit ans et après trentecinq ans de présence sous les drapeaux. En 1771 encore, d'autres ont passé 27 ou 32 ans au régiment *. N'avaient-ils point voulu profiter des termes de l'ordonnance de 1764, ou cette ordonnance ne leur avait-elle pas été appliquée ?
Jusqu'à Louis XIV, les soldats hors d'état de servir étaient reçus dans certaines maisons religieuses, où, sous le nom de frères lais, ils balayaient les cloîtres et sonnaient les cloches. C'étaient pour les moines des hôtes dont l'humeur, les mœurs et le langage cadraient rarement avec les leurs; quelques-uns, ne pouvant se plier à aucune règle, préféraient étaler leurs blessures aux yeux des passants pour exciter leur pitié 2. A diverses reprises, le roi fit expulser de Paris ces mendiants, en leur assignant une résidence et des frais de route pour s'y rendre 3. La création
1 Arch. de la guerre. — Arch. de l'Aube, C. 1078. — Ainsi l'un, qui a 49 d'âge et 27 ans de service, aura 54l de pension par an (3 sous par jour) et sera habillé pendant cinq ans; un bas officier, qui a 60 ans et 32 ans de service, recevra 90 l par an.
- Poirson, t. III, p. 627. — Vte d'Avcnel, III, 150, 151. — C. Rousset, IJisl. de Lonvois, 1, 251.
•'• Ord. de 1644, 1645 et 1657. Il fut défendu en 1645 de leur donner l'aumône et de les loger. (Recueil Cangé. t. XXVI et XXIX.)
CONGES. — INVALIDES. 317
de l'hôtel des Invalides, méditée par Richelieu ', fut une des grandes œuvres du règne de Louis XIV. Elle eut pour effet d'attirer beaucoup de recrues, en leur donnant la certitude de n'être plus exposées à la mendicité, lorsqu'elles étaient mutilées et hors d'état de gagner leur vie '. Mais les longues guerres rendirent bientôt, les vastes bâtiments de l'hôtel insuffisants pour contenir tous ceux qui étaient susceptibles d'y être admis. Il fallut incorporer un grand nombre d'entre eux dans des compagnies spéciales, ou les renvoyer chez eux avec la demi-solde. Ainsi, dans une revue du régiment Mestre-de-camp général, onze cavaliers, ayant le temps de service requis, sont marqués pour les invalides : quatre pour l'hôtel, deux pour les compagnies détachées, et cinq sont envoyés chez eux avec la demi-solde :». On les faisait conduire à leur destination dans des voitures à deux ou à quatre chevaux que devaient leur fournir les entrepreneurs d'étapes 4.
1 Richelieu avait voulu instituer une communauté de chevalerie sous le nom de Saint-Louis, pour nourriture et enlretencment de tous les soldats estropiés, qui auraient été reçus dans un établissement spécial construit à Bicêtre. (Édit. de nov. 1633. Recueil Cangé.)
2 A. de Boislisle, Corr. des contrôleurs gén., t. I, n°990.
3 Arch. de laguerre, adm., 3034. — En 1779, dans les cinq régiments d'une inspection, il y a 25 invalides, 193 congés, 11 réformés, 42 morts.
4 On les payait en 1772 à raison de 20s par cheval. Arch. de l'Aube. C. 1072. — En 1773, l'entrepreneur des étapes fournit une voiture à 4 chevaux et un cheval de selle, pour un lieutenant, 4 sergents et 7 soldais, qui se rendent de 1 hôtel des Invalides à Saint-Tropez, où ils de-
Le soldat retrouvait à l'hôtel des Invalides la discipline et la vie de caserne. Il revêtait un habit de drap bleu, avec parements de serge d'Aumale et doublure de revêche rouge l. Logé dans l'hôtel, il ne pouvait découcher sans être sévèrement puni, à moins qu'il ne fût marié 2; dans ce cas, il pouvait s'absenter trois jours par semaine ; mais les chambrées ne contenaient que six lits, et chacun avait son lit. A l'hôtel des soldats estropiés, qui précéda l'hôtel bâti par Louis XIV, il devait assister tous les jours à la messe et aux prières ; il lui était permis de travailler dans l'intérieur « soit à tricoter, faire des guipures, dévider de la soie, » soit à d'autres métiers pour lesquels des outils lui étaient fournis , et le produit de son labeur lui appartenait en entier. Mais « s'il était assez faquin pour aller gueuser dans les rues et autres lieux, » il était chassé sans rémission. Il l'était aussi, s'il allait « s'accoster de filles de joye, de coupeurs de bourses et d'autres canailles, jouer avec eux sur le Pont-Neuf et autour, faire desbauche avec ces sortes de gens infâmes, dans les tabacs et autres lieux de désordre ;j. » Les règlements de l'hôtel des
meureronl. On en mentionne d'autres qui reviennent de Cette à l'hôtel des Invalides.
1 Étals des habits d'invalides en 1732, 1733, 1734. On en compte 9,502 en 1733, 1,828 en 1734. — Arch. de la guerre, adm., 2687.
2 La permission de mariage ne s'accordait pas facilement. (Réflexions du capitaine Monlebour, 1764. Archives de la guerre.)
■' Règlement pour l'hostel des soldats estropiés, 1670. Sans doute celui
CONGES. — INVALIDES. 319
Invalides conservèrent la plupart de ces prescriptions; multipliant les articles de police, ils interdisent de mettre des pots de fleurs sur les fenêtres, de fumer hors des « poêles destinés pour ce sujet, » d'avoir du vin dans sa chambre l. La portion ordinaire et la chopine de vin étaient servies aux pensionnaires dans un des quatre grands réfectoires ornés de fresques qui représentaient des prises de villes par Louis XIV. Tout était vaste et grandiose dans ce palais élevé par la royauté triomphante à la valeur devenue inactive. La cuisine faisait l'admiration des étrangers par ses immenses chaudières, par ses broches nombreuses, comme par la propreté et Tordre qui y régnaient. Elle était dirigée par un chef payé 1,200 francs et qui avait sous ses ordres quatre aides et douze garçons 2.
Les soins étaient largement donnés aux invalides ; les infirmes étaient assistés par des servants qu'on appelait manicros. L'infirmerie était tenue par des sœurs de charité, dont on faisait l'éloge, et visitée par des chirurgiens qui passaient pour bavards, paresseux et négligents, à tel point qu'on se décida en
de la rue de Sèvres. Il y avait aussi un établissement de ce genre rue de la Lune.
1 Règlement pour l'hôtel des Invalides du 9 août 1731.
- Mercier. Tableau de Paris, t. V, chap. x. — Nugent, Grand Tour, 1778, t IV. p. 71. — Encyclopédie méth., Art militaire, t. III. p. 111 à 141. — État ou tableau de la ville de Paris, 2e partie, p. 75.
1766 à mettre leurs places au concours *. Il y avait sans doute des abus dans ce grand établissement : un prévôt aurait puni tous les délits par la privation de vin, parce qu'il profitait de l'économie du vin ; des intendants faisaient bâtir des maisons avec leurs bénéfices, tandis qu'on entassait dans une galerie des greniers jusqu'à 80 invalides; ceux-ci recevaient 2* 6d à 3 sous par jour, tandis que des administrateurs auraient amassé 100,000 livres de rente 2. Abus regrettables, mais qui n'ôtaient rien au mérite de la fondation de Louis XIV et aux services qu'elle rendait.
Le grand nombre des invalides, quoique l'hôtel pût en contenir jusqu'à 7,000, fit, dès 1690, créer descompagnies détachées, qu'on envoya tenir garnison dans les châteaux et les forteresses de l'intérieur. A partir de 1776, il y eut 16 compagnies de bas officiers. 8 de canonniers et 65 de fusiliers. Les détachements de quelques-unes d'entre elles étaient confinés dans des bicoques, au fond des Alpes ou des Pyrénées, où ils se désespéraient de leur isolement et de la rigueur du climat; mais la plupart avaient une vie assez douce clans des résidences relativement agréables 3. Le
1 A. Solard, Histoire de l'hôtel royal des Invalides, t. II, p. 247 à 250.
J Èta[ historique et critique des petits abus, des grandes pensions et des jolies erreurs de MM. les administrateurs de t' ho tel des Invalides, par Ant. Tournon, 1790, p. 15 et suiv.
3 Emplacement des compagnies détachées de l'IiôTel royal des lnva-
CONGES. — INVALIDES 321
comte de Guibert, qui inspecta ces compagnies sous Louis XVI, les trouva généralement en bon état ].
A la suite de la guerre de Sept Ans, où l'on estime à 30,000 le nombre des officiers et des soldats incapables de continuer leur service, on en renvoya un grand nombre dans leur famille, en donnant aux bas officiers une paie de 4 sous par jour et de 3 sous aux soldats 2. Cette paie, qui constituait pour ces derniers 54 livres par an, fut élevée à 80 livres en 1776 pour les fantassins, à 90 pour les cavaliers. L'invalide retiré dans ses foyers jouissait en outre de privilèges et d'exemptions déterminés. Il était payé par le subdélégué et passé en revue de temps en temps par le commissaire des guerres 3. Grâce à sa pension de retraite, il ne mourait pas de faim, et pouvait vivre modestement. J'en trouve un à Saint-Denis, habitant deux chambres ; il possède quelques bijoux d'argent, tels que des paires de boucles et de boutons d'argent, et lorsqu'il meurt, il laisse un petit pécule de 5 louis d'or 4.
La sollicitude que l'État témoignait aux militaires
lides, fév. 1788. Arch. de la guerre, adm.. 3649, pièce 7. — Le comte de Saint-Germain aurait voulu supprimer l'hôtel des Invalides, qu'il qualifiait de « monument de la vanité plutôt que de la bienfaisance de Louis XIV. » [M 6m., p. 53.)
1 Guibert, Voyages en France, p. 1G3, 395, 396, etc.
2 Ord. du 26 février 1764.
3 Inv. Arch. Côte-d'Or, C. 121 à 140.
4 Archives nationales, Z2 4121.
âgés, infirmes ou blessés, était une des conséquences des armées permanentes et de la centralisation. Le soldat ne s'engageait plus envers un chef de bande, avec lequel il courait les risques et les profits de la guerre, mais qui ne lui devait plus rien, une fois la guerre terminée et la compagnie licenciée ; il s'établissait désormais entre lui et le souverain un contrat qui lui assurait l'existence dans la vieillesse en échange de toutes les forces de sa vie qu'il lui donnait. La discipline plus stricte lui enlevait les moyens de s'enrichir à la guerre; des règles plus étroites diminuaient pour lui les chances de l'avancement; mais, tout précaire que fat son avenir, il savait qu'il était assuré, s'il survivait aux dangers de la guerre. Au siège de Namur, un soldat, dont le bras venait d'être emporté, disait à son officier : « Je suis donc hors d'état de travailler; c'est maintenant au roi à me nourrir {. » Cette confiance dans la justice du roi était un des liens les plus solides pour attacher le soldat à ses devoirs et l'empêcher de déserter ses drapeaux. Elle était justifiée, puisque sous Louis XVI plus de trente mille anciens militaires étaient recueillis ou assistés à l'hôtel des Invalides, dans ses succursales et dans les compagnies détachées2. Ce chiffre important, équiva-
1 Lettre de Racine, du 3 juin 1692.
1 En 18/3, le nombre des militaires blessés rémunérés ne dépassait pas 27,000 pour des contingents bien plus considérables. (Cte de Riencourt, les Blessés oubliés, 1882, p. il) Voir aussi du même auteur, les
lant au cinquième de l'armée active sur le pied de paix, montre quelle sollicitude l'État témoignait à ceux qui avaient vieilli ou avaient été blessés sous ses drapeaux.
Militaires blessés et invalides, oiiieur cause est plaidée avec une sollicitude généreuse. (2 vol., 1875.)
Malgré les principes autoritaires qui dominaient en politique, le Français avait une telle indépendance de caractère qu'on n'essayait pas de lui imposer contre son gré le service militaire, et qu'on ne parvenait pas à le retenir sous les drapeaux, une fois que la fantaisie lui prenait de les quitter. Depuis Richelieu jusqu'à la Révolution, le nombre des déserteurs fut toujours très considérable. 11 provenait sans doute de causes multiples. Le soldat, qui avait signé un contrat avec ses chefs, ne se regardait-il pas comme dégagé lorsqu'une des clauses de ce contrat n'était pas exécutée? Il pouvait se croire autorisé à le rompre lorsque sa solde n'était pas payée !, lorsque sa nourriture et ses vêtements étaient insuffisants, lorsqu'on l'avait incorporé dans l'infanterie et non dans la cavalerie comme il y comptait, lorsqu'on le retenait au service au delà du terme fixé par son engagement. Et
1 C. Rousset, Hist. de Louvois, t. II, 327.
si le joug" de la discipline devenait plus pesant pour lui, si les mauvais traitements des officiers et des bas officiers l'exaspéraient *, si le changement d'un chef ou d'autres circonstances amenaient des modifications fâcheuses dans le régime de la caserne, si ses dettes l'avaient amené à vendre une partie de son équipement et à tomber sous le coup des lois militaires 2, il n'avait qu'un moyen de s'y dérober , c'était la fuite, c'était la désertion.
Elle s'effectue d'autant plus facilement que le soldat, la plupart du temps, n'a pas d'état civil. Iln'a pas de biens au soleil, il est éloigné de ses parents, dont le consentement n'a pas été nécessaire à son engagement ; il n'est connu que sous le nom de guerre auquel il répond. S'il disparait, il n'a rien à perdre. On remarquait qu'il n'y avait pas de déserteurs parmi les miliciens :î, parce que ceux-ci étaient tous des fils de laboureurs, dont la famille était connue, et qui avaient intérêt à rentrer un jour chez eux sans reproche pour hériter des biens de leurs pères. Un major, en signalant la disparition de trois cavaliers,
1 Projet pour faire rentier dans le royaume les déserteurs, 1705. — Rapport sur le régiment de Salm, 1784. Arch. de la guerre.
- Mémoire de 1756. Mémoire du comte de Lhospital, 1704. Arch. de la guerre.
3 « Nos soldats de milice ne désertent jamais, » dit M. de Mopenot. (Arch. de la guerre, pol. et dise, 1668, 1770.) — Cette assertion est par trop absolue, et l'on signale des désertions parmi les remplaçants des miliciens (Hennet, p. 83), sans compter les réfractaires, parfois nombreux, que Ion qualifiait de fuyards.
ne compte que sur le retour d'un seul, « parce que, dit-il, c'est un garçon de famille qui a du bien 1. » Un soldat qui a quelque bien chez lui ne désertera pas, écrit le comte de Saint-Germain 2. A défaut de l'honneur militaire, aucun frein ne pouvait retenir le libertin qui s'était engagé par défaut d'argent et qui trouvait sa condition pire encore que l'existence vagabonde à laquelle il se livrait antérieurement 3. Souvent sans principes, sans éducation et sans mœurs, il avait contracté dès son enfance des habitudes de dissipation et d'indépendance qu'il n'était pas parvenu à perdre; le caractère inconstant et léger inhérent à la nation faisait le reste, et il y avait un déserteur de plus.
Il était un certain nombre de soldats qui faisaient de la désertion une spéculation lucrative et malhonnête. Dix mille billardeurs, dit un officier, se font un jeu de voltiger d'un régiment à l'autre, « par l'amorce d'une nouvelle pièce d'argent, » attirés chez les dragons ou dans d'autres corps par l'appât d'une paie plus forte ou par libertinage , par les avantages d'une meilleure garnison. On cite même des billardeurs qui possédaient l'art d'escroquer les officiers au plus haut degré, en parvenant jusqu'à contrac-
1 Lettre de 1731. Arch. de la guerre.
2 Comte de Saint-Germain, Mémoires, p. 154.
s Reneaume de la Tache : De la désertion. Arch. de la guerre, pol. et discipline.
LES DESERTEURS. 327
ter successivement quinze ou vingt engagements1.
Les déserteurs n'étaient pas tous de mauvais soldats et de malhonnêtes gens. « Un sot, un malbâti, un homme âgé désertent peu, écrit un officier... Généralement parlant, les hommes qui désertent sont jeunes, alertes et de la plus belle espèce. » — « Ce sont les plus braves, » dit un autre. Presque jamais, au moment d'un siège, à la veille d'une bataille, il n'y a de désertion ; il y en a lorsque les vivres sont insuffisants, qu'on fatigue les troupes sans raison apparente, que celles-ci sont accablées de dettes 2. Il y a même des déserteurs par bravade. Un soldat de Royal-Corse en garnison à Mont-Dauphin, ayant été taxé de lâcheté par ses camarades, voulut leur montrer qu'il ne méritait pas ce reproche. Un jour de garde, sur la place d'armes, il annonça fièrement à ses officiers qu'il partait, et s'en alla avec armes et bagages, suivi d'un de ses camarades. Des bas officiers les ayant poursuivis, ils se battirent avec eux et leur échappèrent, après en avoir blessé deux3.
Dans certains corps et à certaines époques, il y avait de véritables épidémies de désertion. « Des régiments fondaient de la moitié dans une cam-
1 Traité de la guerre, par de Saint-Hilaire, 1712. Mém. au roi en faveur des déserteurs français, par Flavigny, 1774. Arch. de la guerre. pol. et dise.
2 Mém. de 1765. Archives de la guerre.
sMém. sur la désertion, 1780. Arch. de la guerre, pol. et dise, 1770-
pagne, sans avoir été au combat. » Des chambrées entières disparaissaient avec leurs sergents. Des sergents de vingt ans de service, estimés honnêtes, désertaient sans qu'on sût pourquoi *. On en était réduit à dire que le Français est naturellement déserteur2. Ce qui effraie les officiers, c'est le nombre des déserteurs. Peut-être Flavigny exagère-t-il lorsqu'il écrit, en 1774, que cent mille Français sont dans le cas d'être punis comme tels; un autre avance avec plus de vraisemblance que près de 100,000 déserteurs ont été condamnés par contumace depuis le commencement du siècle3. Les chiffres officiels indiquent qu'il y en a un moins grand nombre pendant la guerre que pendant la paix. L'armée de Catinat en 1697 perd 280 soldats, sur lesquels on compte 99 déserteurs4. En 18 mois, du 2 juillet 1716 au 31 décembre 1717, on en signale 11,499 5. D'Argenson écrit en 1752 que 30,000 hommes ont été condamnés pour désertion depuis la paix de 1748 6. Les efforts que l'on fit pour remédier à cette plaie, la substitution d'une législation équitable à une législation draconienne
1 Méditatiohs militaires, parle chevalier de la Rochelambert, 1760. Archives de la guerre, doc. gén., I.
2 De la désertion, par M. D***, p. 11.
;{ Mém. au roi en faveur des déserteurs de 1760 à 1774. Méin. sur la désertion. Arch. de la guerre.
4 État des pertes de 1 armée de Catinat. Ibid.
5 Extrait du quatrième registre des conseils de guerre, 1718. Ibid. G Marquis d'Argenson, Mémoires, éd. Janet, t. IV, p. 119.
amenèrent sous Louis XVI une diminution très sensible dans leur nombre [. Depuis 1776, il n'y eut plus que 4 à 500 déserteurs par mois; en 1783, on envoyait dans l'année le signalement de 3,104 déserteurs 2. (( Depuis quelque temps, écrit un chef de corps en 1784, la désertion est peu considérable3 ». De juillet 1786 à juillet 1787, elle n'est plus que de 2,351 hommes, dont 478 sont revenus volontairement. Leur nombre varie suivant les corps ; les uns n'en ont presque pas ; d'autres même n'en ont pas4; cela dépendait évidemment du caractère des chefs et de la nature de la discipline.
La désertion ne privait pas seulement l'armée d'un membre utile ; elle lui causait un préjudice pécuniaire sérieux. Le déserteur devait être remplacé, et comme il emportait d'ordinaire son uniforme , et quelquefois son cheval, c'était une double perte pour son capitaine, qui était tenu de combler les vides de sa compagnie. En 1775, un soldat de Royal- Allemand s'enfuit avec son cheval, à la vue du régiment; son capitaine, mieux monté, court après lui, le rejoint, l'attaque et, après une lutte au pistolet et au
1 Cte de Saint-Germain, Mém., p. 154.
2 Lettres de 1873. Mém. de Vietinghoff. Arch. de la guerre, pol. et dise.
3 Dans le régiment de Salm-Salm.lbid., adm.
4 En 1786, Auvergne, Berwick, Bouillon, Bourbonnais, du Roi, Nassau, Salm-Salm, Walsh, Strasbourg, Toul (artillerie), Schomberg. — Archives de la guerre.
sabre, le tue, jette son corps en travers sur son cheval, le ramène, et, pour éviter le soupçon d'avoir couru après le cheval plutôt qu'après l'homme , fait estimer le cheval et en distribue, séance tenante, le prix à ses cavaliers 1 .
De tout temps l'on chercha les moyens les plus propres à prévenir ou à réprimer la désertion. On voulait faire percer l'oreille à tous les soldats, afin qu'on pût les reconnaître lorsqu'ils auraient quitté leur corps2. Les moyens préventifs furent toujours employés. On s'avisa, sous Louis XIV, de faire distribuer dans les casernes des exemplaires d'un petit livre intitulé : Relation curieuse d'un soldat déserteur ]. Le ministre ordonne de les répandre
1 Boussanelle, le Bon Militaire, p. 253, 250.
2 Mém. concernant les déserteurs, par de Villers. Archives de- la guerre.
s Nous avons trouvé ce petit livre à la Bibliothèque nationale. 11 est intitulé : Relation curieuse d'un soldat déserteur, très utile et instructive à tous ceux qui font profession des armes, où toutes les ruses et stratagèmes dont se servent les étrangers, pour induire les soldats des autres nations à déserter, sont naturellement dépeintes avec les peines, les châtiments et les maux que souffrent ceux qui désertent, le peu de fruit qu'ils retirent de leur désertion, l'énormité du crime qu'ils commettent, et ce qu'ils doivent faire pour l'éviter... A Strasbourg, chez Rousselet , MDCCV. Ce livret de 24 pages in- 12, qui paraît une réimpression, renferme l'autobiographie ou la confession d'un jeune homme qui s'enfuit du collège pour s'enrôler dans le régiment des gardes et déserte bientôt pour passer en Hollande. Là, il se laisse enjôler par des racoleurs, et signe un engagement pour aller servir comme soldat dans les Indes. Ses tribulations commencent sur le vaisseau qui le transporte; maltraité, mal nourri, contraint de
LES DESERTEURS. 331
parmi les troupes « sans que l'on s'aperçoive de quelle part ils viennent *. » Le système le plus efficace fut d'établir sur certains points des frontières des cordons ou des chaînes, formés dans les villages de postes de deux à quatre hommes, qui se reliaient entre eux. En 1769, la chaîne s'étendit sur toutes les frontières de l'est et du midi du royaume. L'Alsace, la Franche-Comté et les Pyrénées furent particulièrement surveillées-. On recourut pour former ces chaînes aux bas officiers, puis aux invalides, l'expérience ayant
servir les matelots, il n'est pas plus heureux à Batavia, où il se trouve avec 4,000 déserteurs français, wallons, suisses et allemands. Pour vivre, il reçoit 401 de riz et 50s par mois. Les châtiments sont excessifs; on les enchaîne à des brouettes, on leur fait faire des factions avec cuirasse et pot pesant de 150 à 200 livres, on leur donne des coups de rotin, sans compter les galères, les corvées et les mines. Pris de nostalgie, le déserteur finit par s'évader et gagner Siam, où il trouva deux Français. Brindamour et Tranchemontagne, qui s'étaient trouvés si mal du service de l'Empereur et du Grand Turc, qu'ils s'étaient enfuis jusqu'en Indo-Chine. L'auteur, qui put rentrer en France grâce aune amnistie, termine en faisant l'éloge des hôpitaux et de la nourriture de son pays, et en déclarant « qu'il n'y a que les Français qui traitent bien les déserteurs, parce qu'ils se piquent d'honnêteté envers les étrangers et, qu'il n'est pas permis d'avoir des esclaves en France, tout le monde y étant libre. »
1 Lettre du 29 déc. 1689. Arch. de la guerre. «J'ai reçu cinquante petits livres intitulez Relation curieuse... écrit La Goupillière. Ils n'étoient accompagnés d'aucune lettre, et j'ay cru que c'estoit pour les distribuer dans les garnisons de mon département. Ce que j'ay fait. •» Lemarié écrit le même jour de Trêves qu'il a reçu des ordres pour les répandre .
2 Lettre du duc de Choiseul, 5 juin 1709. État général des postes de la chaîne générale établie contre la désertion, 15 déc. 1769. Arch. de la guerre. — Le baron de Salis, colonel d'un régiment suisse, fut chargé de la formation et de l'inspection de cette chaîne.
appris qu'on ne pouvait compter absolument sur les troupes ordinaires. En 1718, un lieutenant, chargé d'empêcher les déserteurs de passer en Espagne, avait profité de l'occasion pour déserter lui-même avec deux soldats1.
On fit bien à maintes reprises des traités ou des conventions avec les princes dont les États étaient voisins de la France pour la restitution réciproque des déserteurs. Si l'on en trouve avec l'Empire et avec l'Espagne, on en rencontre surtout avec les petits souverains d'Allemagne, qui n'étaient pas assez puissants pour résister à l'influence prépondérante de notre pays-. Les déserteurs arrêtés devaient être conduits aux frontières et remis entre les mains des officiers de maréchaussée, moyennant le paiement d'une somme déterminée. Elle était de 100 liv. pour ceux que livrait l'Empire ; elle consistait dans le remboursement de frais de geôle et de nourriture dans la principauté de Montbéliard. Gomme le comtat Venaissin, cette principauté enclavée en France était un refuge pour les déserteurs ; elle était en plus une
1 Extrait du 4e registre du conseil de guerre, 1718. Archives de la guerre, pol. et dise.
2 Voici quelques indications de ces traités : Savoie, 1689; Hollande, ter nov. 1713; Espagne, 1715; Provinces-Unies, 1718; électeur de Cologne, 1719; Montbéliard, 1724, 1731, 1740, 1752, etc.; Hollande, Empire, électeur palatin, 1736; le roi de Sardaigne, 1735; prince-évêque de Liège, Espagne, duede Wurtemberg, 1765; landgrave de Hesse, 1769; électeur palatin, 1771; Empire, 1776. Arch. de la guerre. —Recueil Cangé.— Arch.nationales,K.1983. —Inv.arch. Hérault, C. 622-623
sorte de marché pour les recruteurs allemands et suisses, qui venaient enlever, au plus offrant, les sujets du prince1. Mais ces cartels d'extradition plus ou moins exactement renouvelés étaient généralement mal exécutés, surtout par les grandes puissances 2 , comme le prouve le grand nombre de déserteurs français qui entraient et restaient à leur service. Une convention passée avec l'Espagne en 1761 ratifia même les désertions en décidant qu'on garderait les hommes et qu'on renverrait seulement les armes, les chevaux et les bagages avec lesquels ils auraient quitté leurs corps'.
Les punitions, quelque rigoureuses qu'elles fussent, ne réussissaient pas mieux que les précautions et les conventions. Du temps de Louvois, on condamnait aux galères les déserteurs, après leur avoir coupé le nez ; mais le roi faisait recommander de ne couper que le bout du nez, car en le coupant de trop près on risquait de rendre les hommes incapables de supporter les fatigues de la mer*. Cette précaution était superflue lorsqu'on pendait le coupable, après lui avoir en outre coupé les oreilles. La
1 Archives nationales, K. 1982, 1983.
2 Arch. de la guerre, adm., 3701. En 17G1, l'Autriche, en vertu du cartel, réclame trois déserteurs; mais comme ils ont servi successivement en Prusse et en Hollande, le régiment d'Alsace, qui les a engagés, refuse de les rendre. (Ibid., pol. et dise, 1723-1763.)
3 Bourgoing, Nouveau Voyage en Espagne.
4 Foucault, Mémoires, p. 151.
peine de mort par la potence on la fusillade fut surtout en vigueur pendant un siècle1. Gomme elle était appliquée dans tous les cas, qu'on n'admettait pas de circonstances atténuantes, elle était souvent excessive et rarement efficace. Condamner « à être passé parles armes, pour avoir la tête cassée, » un malheureux jeune homme qui s'était engagé moyennant six livres, et qui ne quittait son régiment que pour aller aider à vivre son père âgé et infirme, n'était-ce pas hors de proportion avec la faute commise2? On ne pouvait punir plus sévèrement le misérable qui désertait dans un but intéressé , pour aller prendre du service à l'étranger. Aussi qu'arrivait-il? Comme le disait le maréchal de Saxe pour les maraudeurs, personne ne voulait les arrêter, parce qu'on répugnait à envoyer à la mort des gens qui n'étaient souvent coupables que « d'aller chercher de quoi vivre3. » Les officiers fermaient les yeux ou donnaient des congés aux soldats déserteurs 4, lorsqu'ils revenaient de force ou de gré ; les cavaliers de maréchaussée les laissaient échapper ou traitaient avec eux à prix d'argent pour les laisser tranquilles dans leurs villages5. Quant à
1 En cas de désertion à l'intérieur, on pendait un déserteur sur trois. (Ord. du 2 juillet 1716.) — Conduite de Mars, p. 146.
2 Conseil de guerre en 1724, à Thionville. Arch. de la guerre. :; Mes Rêveries, t. I, p. 150.
'' De la désertion, p. 13.
h Mém. sur la désertion. Chevalier de la Rochelambert, Méditations militaires 1760. Arch. de la guerre.
la population, elle prenait d'ordinaire leur parti et favorisait le plus qu'elle pouvait leur évasion.
La majorité de cette population inspirait à ses enfants la crainte et l'horreur du métier de soldat l. Elle comprenait qu'on s'y dérobât et elle était disposée à en faciliter les moyens. Il n'était pas rare de rencontrer, sur les routes et le long des villages, des hommes qui demandaient l'aumône pour de pauvres déserteurs 2. Les habitants leur donnaient asile; bravant les amendes dont ils étaient passibles 3, ils refusaient de les livrer ou d'aider à les poursuivre 4; ils leur achetaient à bon compte leurs chevaux ; ils leur facilitaient les moyens de vendre leurs habits et de s'en procurer d'autres 5. En 1666, des femmes de Péronne s'attroupent et font évader des déserteurs du régiment de la Reine, que l'on conduisait au conseil de guerre; le ministre ordonne de faire fouetter les femmes les plus coupables f); mais l'évasion n'en
1 Mém. de Vietinghoff. Arch. de la guerre.
2 Mém. sur la désertion... lbid., pol. et dise., 1770-1790.
'■'> En 1743, l'intendant de Bourgogne frappe d'une amende de 300 fr. les eommunautés qui n'arrêtent pas les déserteurs (Arch. nationales. K. 1983). — Des amendes de 60 et de 100 fr. sont infligées à des individus qui favorisent leur évasion en 1712 et 1713. (Recueil Cangé.) — Sur la frontière d'Espagne, on promet 150 1. aux habitants qui arrêteraient un déserteur. (Arch. de la guerre.)
'• Mém. du comte de l'Hospital, 1764.
5 Deux habitants de Car-sur-Aube sont condamnés en 1781 à 400 fr. d'amende pour ce fait. (Arch. de l'Aube, C. 272.) — Voir aussi Archives nationales, K. 1983.
,; Recueil Cangé, t. XXX.
avait pas moins eu lieu. Si par hasard un prieur en dénonce un « pour le bon ordre, » il se hâte de demander sa grâce i. En 1766, un soldat quitte le régiment de Salis en garnison à Cambrai. Le canon de la ville avertit aussitôt les paysans de « faire toutes les diligences nécessaires pour l'arrêter; » non seulement ils ne s'y prêtent pas, mais ils refusent tout secours à trois officiers et à plusieurs bas officiers envoyés à sa poursuite 2. Aussi pouvait-on dire qu'il y avait dix à parier contre un que le déserteur ne serait pas arrêté 3. Un officier affirme même que, « sur cent qui désertent, à peine en prend-on un4. » En réalité, en une année , sur 11,499 dénoncés, 360 sont exécutés, ce qui fait environ 3 0/0 5.
La rigueur de la pénalité était la cause véritable de cette impunité. Aussi, sous l'influence des idées philosophiques qui prévalaient, ne cessa- t-on de réclamer l'abolition de la peine de mort pour les déserteurs. Jamais autant de mémoires ne furent rédi-
1 Arch. nationales, K. 1983.
2 On demande que les paysans soient punis de quinze jours de prison ou de 100 fr. d'amende. (Arch. de la guerre, pol. et dise.)
3 Examen critique du militaire français, 1, 224.
4 Mém. pour prévenir les désertions. Arch. de la guerre. Arch. delà guerre. — Les paysans arrêtent seulement ceux qu'ils prennent pour des voleurs. (Méditations, par la Roche-Lambert. Ibid.ï En 1777, 4 déserteurs, dont un caporal qui avait emporté le prêt, furent traqués dans un bois aux environs de Metz et arrêtés. (Lettre du comte de Broglie. Arch. de la guerre.)
5 Reg. des conseils de guerre, 1716-1717.
LIÎS DESERTEURS. 337
gés sur une question militaire *; jamais les faiseurs de projets n'eurent aussi beau jeu pour envoyer leurs plans aux ministres. Montesquieu leur apportait l'appui de son autorité pour démontrer l'inutilité d'un châtiment excessif. « Des hommes habitués à hasarder vingt fois leur vie pour rien, disait-il, n'hésiteront jamais, lorsque le dégoût du service les prendra, à la hasarder une fois pour recouvrer leur liberté. » On a vu plus haut que ce n'étaient pas les plus lâches qui désertaient en temps de paix. En même temps, tandis que les publicistes et les spécialistes s'élevaient contre l'inefficacité de la répression, les auteurs dramatiques en faisaient ressortir l'inhumanité. Coup sur coup, en 1769 et en 1770, Sedaine et Mercier donnèrent, le premier un opéracomique, le second un drame sous le même titre du Déserteur 2; l'opéra-comique de Sedaine, à la renom-
' Mille personnes ont écrit sur la désertion, écrit-on en 1705. (Arch. de la guerre, pol. et dise.) Plusieurs carions de ces archives qui portent ce titre sont remplis de mémoires sur ce sujet.
2 Dans le drame en cinq actes de Mercier, le jeune Durimel, frappé par un colonel brutal, a levé le bras sur lui et, pour se dérober au châtiment qui le menace, a déserté, il est employé depuis sept ans dans une maison de commerce; il est sur le point d'épouser la fille de la maîtresse de la maison, lorsque l'armée française entre dans la petite ville d'Allemagne où il s'est réfugie. Reconnu par un sergent de son régiment, Durimel, arrêté, est condamné à mort, et c'est son père, lieutenant-colonel dans le même régiment, qui est chargé défaire exécuter la sentence. On devine les situations pathétiques que fait naître la situation réciproque du père et du iils. Celui-ci refuse de s'enfuir, pour ne pas compromettre son père, et se laisse conduire à la mort.
mée duquel aida la musique de Monsigny, fit pleurer sur les malheurs d'un déserteur qu'un dépit amoureux avait jeté dans le désespoir, et la cause plaidée par les adversaires de la peine de mort ne tarda pas à être gagnée. Dans F opéra-comique, la grâce royale n'était pas invoquée en vain, et dans la réalité elle était fréquemment accordée, sur les sollicitations des officiers et des personnes influentes l, soit d'une manière individuelle, soit d'une manière générale.
Comme la grande majorité des déserteurs échappait à toute répression, on ne trouvait rien de mieux que de décréter de temps en temps une amnistie générale. On espère ainsi, en leur promettant l'impunité, faire rentrer dans les troupes les hommes qui les ont quittées ; c'est une manière d'en combler les vides sans bourse délier. Mais c'est aussi une prime à la désertion 2, une occasion de spéculation coupable. En 1719, en 172'+, le roi avait déclaré qu'il n'accorderait aucune amnistie générale, même à l'occasion de son sacre et de sa majorité , parce que beaucoup de gens désertaient dans cette prévision ; mais eh 1730, lors de la naissance du dauphin, une nouvelle amnistie fut accordée, sous le prétexte de
1 Comme la dauphine Marie-AntoincUe. (Arch.de la guerre.) — Catinat accorde la grâce d'un soldat qui ne déserte que pour aller secourir sa mère malade, et l'aurait fait même officier. (Berenger, t. I, p. 299.)
2 Duc de Luynes, Mémoires, t. V, p. 27G. — Nouv. Constitutions militaires, 1. 1, p. 287.
LES DESERTEURS. 339
faire diminuer le prix exorbitant des enrôlements1. Plus tard, en 1762, beaucoup de dragons passaient dans l'armée hanovrienne, v vendaient leurs chevaux, et quinze jours après revenaient impunément se rengager dans les troupes légères ou dans d'autres régiments. Les régiments décimés par la guerre demandaient aussi à être autorisés à recruter des déserteurs pour se compléter. Les cuirassiers, qui avaient été très maltraités à Parme et à Guastalla, purent ainsi réparer leurs pertes, et leurs nouvelles recrues se comportèrent avec honneur. D'autres corps étaient contraints de faire de même ~. Dans certains cas, on accueillait les déserteurs comme des enfants prodigues. Loret raconte qu'un certain nombre étaient rentrés en France :
Protestant que désormais Ils ne déserteraient jamais, On les a par demy-douzaines Distribués aux capitaines 3.
A la suite de combats où des déserteurs français sont pris les armes à la main, beaucoup d'officiers aiment mieux les enrôler dans leurs compagnies que de leur faire infliger le châtiment qu'ils méritent. Après le combat de Stalfarde. en 1690, onze à douze cents sont ainsi réintégrés dans les rangs de l'armée
1 Recueil Cangé, t. XLI1I, XLVII.
- Arch. de la guerre, pol. et dise, 1770-00.
3 La Muze historique, t. Il, p. 272.
340 CHAPITRE XiV.
française. Gatinat parvient à en reconnaître un seul, qu'il fait pendre pour l'exemple et le principe {.
Au besoin on entrait en négociations avec les déserteurs. Si les officiers ne peuvent les arrêter, ils s'efforcent de les raisonner et de les faire rentrer dans le devoir. En 1788, trente-sept grenadiers du régiment de Condé quittent le camp de Saint- Omer et franchissent la frontière des Pays-Bas. Deux officiers, envoyés à leur poursuite, les y rejoignent et entrent en pourparlers avec eux ; ils écoutent leurs plaintes , ils les exhortent à revenir au régiment. Le colonel achève de les convaincre ; il leur accorde leur grâce; et le lendemain les grenadiers viennent prier le prince de Condé de les rengager pour autant d'années qu'il voudrait 2. D'autres chefs de corps s'engagent à ne leur infliger aucune punition s'ils consentent à rentrer au régiment. Ils traitent avec eux pour obtenir le remboursement de leurs effets. Un sergent est chargé d'une négociation de ce genre avec un déserteur d'un régiment suisse; après bien des démarches, dont le sergent présente la note, qui s'élève à 56 francs, dont 16 livres pour ports de lettres, il arrive à établir un compte d'après lequel le déserteur consent à rembourser 168 livres k sous pour ré-
1 Mém. et corresp. de Câlinât, t. I, p. 131.
2 Çouard-Luys, le Camp de Saint-Omer. Lecture faite à la Sorbonne en 1887.
gulariser sa situation l. Les jeunes gens dont les parents étaient à l'aise étaient rarement condamnés par contumace, parce que les capitaines obtenaient leur impunité en se faisant indemniser de leur perte à prix d'argent 2.
Ces amnisties, ces arrangements, ces marchés, en favorisant les désertions dont ils voulaient atténuer les effets, démontraient également la nécessité d'une réforme dans la législation. Elle eut lieu en 1775 et en 1786, dans un sens équitable et pratique. La pénalité fut graduée selon les circonstances et la durée de l'absence. Si le soldat revenait au bout de huit jours, il devait servir un an de plus; au bout de trois mois, quatre ans 3. De trois mois à un an, il était condamné à passer par les baguettes et à rester douze ans de plus sous les drapeaux. Après Tannée révolue, il était envoyé à la « chaîne de terre » pour quinze ans l. Cette chaine ou ces galères de terre étaient des travaux forcés, auxquels les condamnés étaient assujettis dans des forteresses, sous les yeux des au-
1 Pour habit, veste et culotte, 48' ; tiédit, s'il ne finit point son temps, 40 ft\; pour port de lettres, 13l; argent et pain, 24, etc. : total 209», 16*. sur lesquels on lui doit 41' 12* pour solde. (Arch. nationales, K, 1983.)
2 Arch. de la guerre.
:t Voir état des prolongations de service prononcées contre des déserteurs, depuis Tord, du 1er juillet 1780. Arch. de la guerre.
4 La peine de mort était conservée pour la désertion en temps de guerre, et lorsque le déserteur était pris les armes à la main contre sa patrie. (Arch. delà guerre, pol. et dise, 1677-1790.)
très soldats *. Un faiseur de projets avait voulu qu'on donnât à ces condamnés le nom de bandes humiliées. Un autre avait demandé qu'on leur fit coloniser Madagascar ; quelques-uns furent envoyés en effet dans les régiments destinés aux colonies et en Corse, où ils devaient contribuer à la régénération de l'île, « en y rétablissant la tranquillité par l'expulsion des bandits et des rebelles qui la troublaient. » Plus tard, on leur promettait des concessions de terre, où ils pourraient se livrer, avec leur famille, à l'élevage des bestiaux 2. Après avoir été d'une rigueur impitoyable, la loi devenait trop indulgente. Vienne la Révolution, et la désertion ne sera plus un crime. 11 suffira du bon plaisir d'un maire pour libérer un soldat. A Marseille, lorsque des soldats, abandonnant leur uniforme, vont déposer leurs armes devant le portrait du roi, le peuple les applaudit et Mirabeau les admire 3.
Ladésertion, dureste, ne saurait être jugée d'après les idées de notre temps. Pour bien apprécier les mœurs et les institutions d'une époque, il faut en comprendre les idées ; le fond de l'esprit de l'homme et d'une nation ne change pas, mais la tournure de cet
1 II y en avait 285 à Metz, sous Louis XVI. — On trouvait en 1770 le boulet et les galères trop rigoureux pour les déserteurs. (Mém. de Gigot. Arch. de la guerre.)
2 Ord. du 12 déc. 1775. Mém. divers. Arch. de la guerre., pol. et dise. , 1770-1790.
3 H. Forneron, Hist. des émigrés, t. I, p. 189.
esprit se modifie suivant les circonstances et surtout suivant les temps. Sous l'ancien régime, le service militaire n'est pas un devoir : c'est un contrat ; la patrie, c'est le prince plutôt que l'ensemble de la nation ; et lorsque la Révolution fait prédominer la patrie sur le prince, il subsiste encore au fond des esprits les vieux principes d'indépendance individuelle qui existaient au moyen âge. Selon son rang, ses instincts, ses croyances, le soldat préfère la liberté à la fidélité, l'officier la fidélité au prince à la fidélité à la patrie. Pour celui qui fait de la guerre un métier qui le fait vivre, le meilleur maître n'est pas celui dans les États duquel il est né, c'est celui qui le paie le mieux.
Surtout à l'époque où les bandes armées étaient licenciées après la guerre, les soldats allaient chercher fortune à l'étranger. Dans la bataille que perdit le roi de Portugal Sébastien contre les Maures, il y avait des arquebusiers français dans son armée, comme il s'en rencontrait dans les troupes maures1. Les jeunes gens qui ne trouvaient pas l'occasion de combattre sous les drapeaux de leurs princes allaient la chercher dans les armées étrangères. Après la paix de Ryswick, un grand nombre de soldats congédiés par Louis XIV passèrent en Allemagne, et prirent du service soit chez l'électeur de Brandebourg, soit chez l'Empereur.
1 La Noue, Commentaires.
L'électeur de Bavière en accueillit un assez grand nombre, dont il forma un régiment sous le nom de garde étrangère J. Le roi d'Espagne avait aussi, sous le nom de gardes wallones, des corps étrangers qui se recrutaient surtout parmi les Français.
En temps de guerre, aux abords de l'armée, en temps de paix, sur les frontières, des recruteurs étrangers circulaient, se glissaient, s'insinuaient, vantaient les avantages du service de leur pays, faisaient boire le soldat, miroiter à ses yeux l'appât d'une prime et d'une solde élevée, provoquaient et déterminaient sa désertion. En 1688, on est obligé de faire saisir près de Philippeville les effets des pères des jeunes gens qui ont suivi dans les Pays-Bas les enrôleurs d'Espagne 2. En 1713, le régiment de Normandie, revenant d'Espagne, perd 90 hommes qui lui sont enlevés pour les troupes espagnoles ; le régiment de Normandie en perd 42 en trois jours. Les chefs font des exemples quand ils le peuvent : « J'ay fait casser la tête à deux embaucheurs qui suivaient notre régiment, écrit un colonel, ce qui a arrêté un peu le cours de cette grande désertion :î. » On n'en continue pas moins ailleurs de « deshaucher » les soldats
1 La Colonie, Mémoires, t. I, p. 13'*, 135.
2 Arch. de la guerre, adm., 1143. — En 1733, en 12 heures, 403 déserteurs passent dans le camp des Impériaux. [Lettres françaises et germaniques, p. 11, 12.)
3 Lettre du 13 juin 1713. Arch. de la guerre, adm., 2468.
LES DESERTEURS. . 345
des troupes l. Ces recrutements, qui décimaient nos armées, avaient lieu surtout sur les frontières d'Allemagne. L'Alsace surtout offrait de grandes facilités aux embaucheurs, qui formaient une chaîne de l'autre coté du Rhin, en regard de la chaîne organisée par nos troupes. Aussitôt qu'un déserteur passait celle-ci, il tombait dans les filets des recruteurs allemands, qui ne le lâchaient guère sans lavoir enrôlé. Des sergents prussiens guettaient aussi, dans la principauté de Neuchâtel, les jeunes gens qui avaient quitté leur corps, en cédant à une espèce d'épidémie d'imprudence et de légèreté 2, et leur faisaient contracter, par crainte d'une misère imminente, des engagements qui leur causaient plus tard des regrets aussi amers qu'infructueux 3.
Pour quelques-uns, la désertion est une profession. En 1746, on arrête à Longwy un Luxembourgeois qui s'est engagé dans un régiment d'infanterie allemande ; deux ans après, il déserte et passe dans un régiment de l'empire à Vienne; il y reste un an, et se fait admettre dans le régiment du prince de Ligne; au bout de deux ans, il déserte encore, et
1 Une Anglaise, femme d'un soldat irlandais, passe en conseil de guerre en 1714 pour avoir enrôlé des soldats dans les troupes de Hol-. lande. (Recueil Cangé, t. LX.)
2 État général... 1769. Arch. de la guerre.
3 Lettre de Perregaux, résident à Neuchâtel, 1775. Arch. de la guerre, doc. gén., III.
cette fois, il demande à s'engager dans un régiment français *. Quelle confiance pouvait-on avoir en de pareilles gens? Un gentilhomme français, qui avait commandé en Bavière un régiment composé surtout de déserteurs de son pays, disait que le plus sage d'entre eux avait mérité dix fois la corde et qu'il était à peu près impossible d'en venir à bout ~.
On a peine à croire à la quantité de Français réfugiés à l'étranger. Sous Louis XVI, « des savants allemands et anglais auraient établi qu'il y avait plus de 100,000 Français dispersés et établis dans les diverses contrées étrangères ■'•. « Le Français déserte plus que toute autre nation, » dit un colonel d'infanterie. On en trouvait en effet presque partout, sauf en Angleterre. Le roi de Sardaigne, disait-on en 1767, a levé 4,000 hommes sur les seuls régiments qui étaient en Dauphiné et en Provence4. Un officier, qui a parcouru l'Italie, y a rencontré et questionné beaucoup de déserteurs5. Bourgoing constate que la majeure partie des régiments étrangers d'Espagne se recrute aux dépens des nôtres0. Mais c'est surtout en Allemagne et en Espagne que les déserteurs français
' Arch. de la guerre, pol. et dise. Voir aussi les déclarations des déserteurs des gardes wallones en 1713. (Jbid., adm., 2468.)
2 La Colonie, Mém., 1. 1, p. 272.
3 Mém. de Vietinghoff. Archives de la guerre, pol. et dise.
4 De la désertion, p. 33.
5 Mém. sur la désertion, par B. de Sohlaubère. Arch. de la guerre. fi Nouveau Voyage en Espagne, t. I, p. 447.
LES DESERTEURS. 347
affluent. Le landgrave de Hesse, qui a une armée composée de soldats de haute taille, en recrute « plus de la moitié en France1.» En deux années, 149 hommes d'un régiment suisse en garnison à Wissembourg vont pour la plupart grossir ses troupes2. On estime de 20 à 25,000 le nombre des déserteurs français qui servent dans les troupes du roi de Prusse3, à 20,000 ceux qui servent dans les troupes du roi d'Espagne 4.
La plupart d'entre eux trouvent leur châtiment dans le parti qu'ils ont pris. « On ne peut comprendre le motif qui porte les Français à déserter, dit un colonel, surtout en comparant la douceur de notre service avec la dureté de celui de l'étranger. La différence de nourriture, d'habillement et de traitement est à l'avantage de la France5. » Les déserteurs qu'un ofiicier interroge en Italie sont presque tous au désespoir d'avoir quitté le service de la France et auraient voulu y rentrer0. Ceux que rencontre
1 Guibert, Voyages en France, p. 107.
2 Folletête, p. 25.
3 Examen critique,}, 220. — Guibert, Voyage en Allemagne, I, 181. Vietinghoff, quia suivi des manœuvres en Bohême, estime à 50,000 le nombre des Français qui se trouvent dans les armées de Prusse et d'Autriche. (Arch. de la guerre.)
4 Mém. de 1752, par un officier qui a exercé un commandement à Bayonne. Arch. de la guerre.
b Projet pour faire rentrer dans le royaume les déserteurs qui sont actuellement dans les troupes étrangères. Arch. de la guerre.
6 Mém. sur la désertion, par B. de Sohlaubêre, 1780. Ibid. — Grosley, Observations sur l'Italie, t. III, p. 289.
Guibert dans la Hesse gémissent sous une discipline de fer qui les consterne, en leur faisant sentir qu'ils sont emprisonnés pour la vie. Les déserteurs au service de Prusse paraissent moins humiliés, mais beaucoup n'étaient pas moins affligés. Dès qu'ils apprenaient l'arrivée d'un officier français dans une auberge, ils assiégeaient sa chambre. « Leur vue serrait mon cœur, » dit Guibert. D'autres, il est vrai, l'abordaient hardiment dans les rues, dans les allées du parc, l'indignant par leur insolence; tandis qu'un grand nombre, sans doute saisis par le repentir, se
détournaient en le vovant1.
Rien ne pouvait arrêter .ceux qui étaient tentés de suivre leur exemple. Grosley, qui avait recueilli les plaintes des déserteurs français au service du roi de Naples, rencontra dans les landes de Livourne des soldats français qui revenaient de Westphalie pour aller s'enrôler clans les troupes des Deux-Siciles, véritable souricière d'où l'on ne pouvait s'évader dès qu'on y était entré. Ayant essayé de les en détourner en leur dépeignant l'état et les regrets de leurs compatriotes, ils répondirent qu'ils voulaient en tâter et continuèrent leur chemin '.
Ce système d'enrôlement d'étrangers ne semblait pas plus contraire à la morale et à la justice que
1 Guibert, Voyages en Allemagne, 1. 1, p. 107, 181.
2 Grosley, Observations sur l'Italie, éd. 1770, t. 111, p. 290.
l'embauchage d'ouvriers étrangers par de grands entrepreneurs, qui se fait de nos jours. (Vêtait la conséquence du libre recrutement , qui forçait à prendre des hommes là où on pouvait les trouver. La France en agissait de même, comme nous allons le voir, à l'égard des nations voisines. Il pouvait en résulter d'étranges rencontres , qui en étaient la condamnation. Aux premières guerres de la Révolution, un dragon français charge un dragon autrichien ; ils ont déchargé tous deux leurs pistolets , et s'approchent pour se sabrer. Soudain ils reconnaissent qu'ils sont frères, enrôlés chacun sous un drapeau différent alors que les deux pays étaient en paix ; ils jettent leurs armes, ils s'embrassent, et le général Kellermann incorpore le dragon autrichien dans l'armée française 1 .
1 Journal de marche du sergent Fricasse, publié par L. Larchey, 1882, p. 17.
Si les étrangers enrôlaient les déserteurs français, les Français enrôlaient de leur côté les déserteurs étrangers. C'était un échange de mauvais procédés conforme au but de la guerre, qui est de nuire à ses voisins non moins que de se défendre contre eux. Les régiments étrangers, que les grandes nations entretenaient à leur solde, étaient tout prêts à recevoir les déserteurs des autres nations et les jeunes gens aventureux qui allaient chercher fortune en dehors de leur pays.
Le contingent que ces régiments apportait aux troupes nationales avait diminué proportionnellement d'importance depuis le seizième siècle, sans cesser cependant d'être respectable1. Portés par des courants sans cesse renaissants, les idées et les individus circulaient de nation en nation. Les jeunes gens de la bourgeoisie allaient étudier dans les univer-
1 En 1735, l'infanterie étrangère au service de la France s'élève à 27, 460 hommes; en 1746, à 39,8 10; en 1753, à 26,789. (Recueil Cangé.) — Carte militaire, Gand, 1753.
sites lointaines; les artisans, les artistes travaillaient ou s'instruisaient dans les villes célèbres par leur industrie on les chefs-d'œuvre de l'art qu'elles contenaient. Combien d'artistes français ont séjourné et ont vécu à Rome dans les deux derniers siècles ! On allait de même apprendre le métier de la guerre chez ses voisins, lorsqu'on était en paix chez soi ; et, en dehors des déserteurs , beaucoup de jeunes gens , comme ceux de la Suisse, se faisaient une carrière honorable du service militaire à l'étranger.
Les princes qui avaient employé les premiers des soldats étrangers étaient à coup sûr très intelligents. Ceux-ci ne leur coûtaient pas beaucoup plus cher que les nationaux, et ils permettaient aux nationaux pour lesquels ils servaient de continuer à concourir par leur travail à la richesse du pays. Ils n'en diminuaient ni le produit ni la population, et lorsque ces étrangers appartenaient à une nation rivale ou ennemie, ils enlevaient à ses forces ce qu'ils ajoutaient à celles de la nation qui les employait1. Aussi Choiseul disait-il que l'acquisition d'un soldat étranger équivalait à trois hommes : celui qu'on achetait, celui qu'on empêchait l'ennemi d'acheté]', le Français qu'on conservait à l'agriculture. Aussi sous Louis XIII le ministre recommandait-il de débaucher à prix d'argent une partie de l'armée ennemie 2 ;
i Mém. de 1760. Arch. de la guerre.
2 Lettre de 1641. Caron, Le Tellier,p. 100.
idée pleine de sagacité , si elle avait toujours été réalisable. Les étrangers étaient surtout utiles lorsque la guerre était portée dans leur pays , dont ils connaissaient la langue et la topographie ; appartenant souvent à des nations hostiles à celles que combattait la France, leurs passions personnelles fortifiaient leur fidélité et doublaient leur valeur sur les champs de bataille1 : c'est ainsi que combattaient les Irlandais contre les Anglais, les Bavarois contre les Prussiens, les Hongrois contre les Autrichiens. A Fontenoy, les Irlandais entamèrent la colonne la plus résistante des Anglais, perdant dans cette lutte acharnée le tiers de leurs hommes et le quart de leurs officiers. Ils avaient toujours réclamé le privilège de marcher les premiers contre les oppresseurs de leur patrie 2.
Il est à remarquer que les régiments étrangers se levaient et se recrutaient d'ordinaire dans les pays neutres et alliés. La France eut des régiments anglais au dix-septième siècle; elle n'en eut plus au dixhuitième ; la conformité de religion, l'exil des Stnarts lui fit entretenir jusqu'à la fin des régiments irlandais. Bien qu'elle eût levé plusieurs corps catalans de
1 E. Fieffé, Uist. des troupes étrangères au service de France, 1854, t. II, p. 426.
2 Observations historiques sur Vorigine, les services et l'état civil des officiers irlandais au service delà France, par M. A. D. (Dillon), p. 37 et 40.
1647 à 1660, elle n'eut en permanence des régiments espagnols qu'à partir de l'alliance intime de l'Espagne et de la France par suite de l'avènement de Philippe V. Les régiments italiens et flamands furent surtout en grand nombre au dix-septième siècle1. Quant aux Suisses, on sait quel contingent ils apportèrent toujours à nos troupes, et quels services éclatants ils ne cessèrent de rendre à la France depuis François Ier jusqu'à la Révolution. On eut aussi des régiments polonais2, hongrois, suédois; on proposa même de lever un régiment parmi les Grecs de l'Archipel et de la Morée, à l'instar du Royal-Macédoine, qui était au service du roi de Naples 3.
La levée de ces régiments se faisait généralement à l'époque des guerres par des conventions avec les autorités étrangères ou avec des chefs qui s'engageaient à les livrer dans les meilleures conditions possibles. Ces conventions, à qui l'on donnait le nom de capitulations, stipulaient la prime d'engagement, la solde des soldats et des officiers, le mode de leur nomination, les privilèges dont ils pouvaient jouir, les obligations qu'on leur imposait. En 1674, le marquis de Thurin de Rellauny s'oblige à lever un
1 Tel le régiment de 600 hommes levé en 1649 par le colonel Rokeby, à 301 par homme.
2 En 1648, une commission de colonel général de la cavalerie polonaise fut donnée au prince de Radzivil, avec 30,000l de pension. (Recueil Cangé, t. XXVII).
:J 1780. Arch. de la guerre, doc. gén., III.
régiment italien de 1,500 hommes, moyennant 5écus de solde mensuelle par soldat en garnison, de 6 en campagne1. Des officiers en disponibilité, des princes même venaient faire leurs offres de service au roi de France. Le comte de Lowendhal, qui devint maréchal de France, s'engageait à lever un régiment allemand; on s'empressait de lui offrir une pension de 0,000 liv., en lui promettant des grâces plus fortes. Le prince de Nassau-Saarbruck écrivait en 1755 à Louis XV : « Si Votre Majesté vouloit un nouveau régiment de volontaires de Nassau, je le léveré à peux de frais... Je fourneré le régiment en état de servir au moy de sebtembre de cette année , de la force dont Sa Majesté le voudra... moyennant une capitulation de 8 louidor par cheval, les armes àfeuxdu magasin 2. » Un colonel Lenck proposait de son côté une compagnie c< formée de la tète à la queue de la nation allemande, suédoise, danoise, polonoise et hongroise 3. »
Une fois levé, il s'agissait d'assurer le recrutement du régiment. Certains princes toléraient qu'il se fît ouvertement dans leurs États. Tel était l'électeur de Bavière, qui se réservait le droit de nommer deux
1 Une capitulation analogue est passée la même année avec Elic Duroque, sieur de Chopel, pour la levée d'un régiment d'infanterie de 1,500 h. dans les pays de Vaux, Valais, Grisons et Valteline. (Arcli. delà guerre, doc. gén., HT.)
2 Arch. de la guerre, adm., 3017, 3418.
3 1733. Arch. de la guerre, doc. gén., III.
des colonels du Royal-Bavière, qui en avait trois. Un bureau de recrutement fonctionnait pour ce régiment à Donauwerth1. Il y en avait trois autres- en Allemagne , qui recevaient les enrôlements pour les régiments allemands au service de France. En 1771, ils s'élevèrent à 1,320 hommes originaires de la Bavière et des provinces rhénanes ;î. De 1775 à 1777, Royal-Bavière, sur ses 354 recrues, comptait 118 Bavarois, 217 étrangers et 19 Français, sur l'ensemble desquels 193 étaient des déserteurs.
Mais à la fin du dix-septième siècle les recrues n'étaient plus suffisantes pour compléter les régiments allemands, et l'on était réduit à y admettre des nationaux en assez forte proportion. Les hussards, composés d'abord de Hongrois , étaient plus tard presque tous Alsaciens. Ils n'avaient conservé de leurs devanciers que la tradition de jurer en hongrois, ce dont ils s'acquittaient fort bien. Le régiment de uhlands, levé par Maurice de Saxe , ne se recruta pas seulement d'Allemands, mais d'Alsaciens, de Hongrois, de Polonais, de Turcs, de Tartares, même de nègres. Le fils d'un roi d'Afrique en fut sous-brigadier 4. Lors-
1 Arcli. de la guerre, doc. gén., III.
2 Lhar dans le comté de ce nom, Weissenthurm sur le bord du Rhin, Grnnstadt dans le comté de Linanges, 1771. {Ibid.)
:{ Bade fournit 100 h.; Darmstadt, 100; le Wurtemberg, 100; la Bavière, 200; Trêves, 100; Nassau, 100; les Deux-Ponts, 100; Cologne, 100; l'évêché de Spire, 100, etc. (Ibid.)
4 Fiefïë, t. I, p. 279 à 281. - Ord. du 30 mars 1743. Ces uhlands,
qu'on licencia en 1G82 le régiment corse, on en envoya les trois cents meilleurs soldats clans des régiments allemands, dont ils ignoraient la langue1. En général, ceux-ci furent toujours composés pour un quart d'Alsaciens et de Lorrains, qui parlaient allemand. On prétend même que la plupart des officiers appartenaient à ces provinces, ainsi que le plus grand nombre des soldats. Dans Royal-Suède, en 1775, il n'y aurait pas eu un seul soldat suédois, quoique les officiers le fussent presque tous. Koyal-Bavière n'aurait pas eu un officier bavarois; on faisait cependant l'éloge du régiment d'Anhalt, qui se recrutait dans le comté de Linange d'une « espèce d'hommes neuve , sûre et belle . » Mais la majeure partie de ces corps se composait surtout de déserteurs, de vagabonds et de gens sans aveu sur lesquels on n'aurait pu se fier si la plupart des bas officiers n'eussent été Alsaciens.
La tenue et la conduite de ces troupes variait selon les temps et les nationalités. Les Irlandais, passés en France avec Jacques II, étaient au nombre de 18 à
vêtus à la tartare, avec des colles d'armes, montaient des chevaux tartares, valaques ou de la Bessarabie.
1 Lettre du 16 avril 1682. Arch. de la guerre. — En 1735, les régiments allemands réunissaient ensemble 6,864 hommes, 15,180 en 1746. On comptait en 1775 sept régiments allemands d'infanterie : 1. Alsace (colonel, le prince de Deux-Ponts). 2. Anhalt. 3. La Marck. 4. Royal- Suède. 5. Royal-Bavière. 6. Nassau. 7. Royal-Deux-Ponts. (Extrait de différents mémoires. Arch. de la guerre, doc. gén.,.lll.) On disait en 1 733 que Louis XIV avait toujours été bien servi par les régiments allemands, et qu'ils n'avaient manqué en aucune occasion. (Ibid.)
20,000; ils furent traités avec parcimonie, comme des gens qui ne pouvaient pas retourner dans leur pays. Les officiers ne touchaient que la solde de simple soldat ; comme on ne remédiait pas à leur misère, qui inspirait une profonde pitié au maréchal de Noailles, ils conduisaient eux-mêmes leurs hommes à la maraude et les laissaient agir comme des bandits. N'étaient-ils pas excusables, puisqu'on les laissait manquer de tout ? « Souvenez-vous aussi, Monseigneur, écrivait Vauban au ministre en 1697, des pauvres Irlandais; ils ont fort bien servy pendant cette guerre. Ce sont des troupes très valeureuses et de pauvres gens chassés de leur pays pour l'intérêt de leur religion et pour la fidélité due à leur roy, qui sont dignes de compassion l . »
Ce qu'il y avait de plus estimable, c'étaient les Suisses, qui étaient au nombre de 16 à 18,000 ; encore se faufilait-il parmi eux un certain nombre d'Allemands et quelques Français2; mais les capitulations étaient
1 Arch. de la guerre, adm. — 11 n'y avait que 3,160 Irlandais en 1735 ; 4,530, avec les Écossais, en 174(î. Il y avait déjà des régiments irlandais en 1G43, mais levés avec l'autorisation du conseil dlrlande. Leur recrutement devint plus tard difficile. On ne trouva rien de mieux en 1734, pour y subvenir, que d'obliger à prendre partidans ces régiments les Anglais, Écossais et Irlandais sans vocation, âgés de 18 à 50 ans, en nombre considérable à Paris et dans les provinces, à peine d'être traités comme déserteurs. (Ord. du 2 nov. 1734. Recueil Cangé.)
2 JNlém. de 1712. En 1733, on écrit : « Les Suisses ont autant et même plus de soldats étrangers que de leurs canton*. » Cette assertion paraît exagérée. (Arch. de la guerre.) On y admettait pourtant parmi eux des Polonais, des Suédois et des Danois. (Ord. du 1er déc. 1690.)
bien observées, la race était loyale, les hommes disciplinés, les officiers sages et sûrs. Des bureaux de recrutement étaient établis dans les différents cantons, sous la surveillance des autorités. Celui de Porrentruy se distinguait par une enseigne représentant un soldat en grand uniforme du régiment de l'évêque de Bâle. On y demandait des « braves gens, d'une jolie figure, de la hauteur de cinq pieds trois pouces jusqu'à cinq pieds six pouces, et qui seraient de bonne vie et mœurs1. » En France, on leur assurait certains privilèges, la juridiction spéciale, l'exercice du culte protestant, s'ils lui appartenaient. Leur solde était élevée ; de 14 1. 10 s. par mois sous Louis XIV, elle était, ilest vrai, tombée à 131. sous Louis XV2; les gardes suisses reçurent toujours 9 et 10 s. par jour, et touchaient des pensions de 144 1. et de 180 1., selon qu'ils étaient fusiliers ou grenadiers 3. Leurs régiments, qui étaient au nombre de douze en 1791, en y comprenant les gardes suisses, coûtaient assez cher à la France ; mais ce n'était pas trop cher pour leur valeur. Au siège d'Ostende, en 1745, sur trois compagnies, il n'était revenu que 22 hommes; 5 officiers sur 6 avaient été tués. Le proverbe : « Pas d'argent , pas de Suisses », avait été fait d'après eux. Louvois disait un jour à Louis XIV : « Avec l'or que Votre Ma-
1 Folletête, p. 95. 4.
2 Arch. de la guerre, doc. gén., III.
3 Ord. du 1er juin 1763. Recueil de Cangé, t. V.
jesté et ses prédécesseurs ont donné aux Suisses, elle paverait d'écus la chaussée de Paris à Bâle. » Un vieux colonel suisse répliqua aussitôt : « Si l'on voyait le sang versé par les Suisses au service de la France, il remplirait un canal aussi large que votre chaussée et coulant de Bâle à Paris ' . »
Si les troupes étrangères avaient l'inconvénient d'attirer des Français dans leurs rangs par l'appât d'une solde plus élevée-, elles excitaient des sentiments d'émulation dans les régiments dont le service du roi profitait. Cette émulation se rencontrait en garnison :î comme sur les champs de bataille. Les Français ne peuvent pas se laisser surpasser par des étrangers. Ceux-ci de leur côté se piquent de fidélité pour leur drapeau et s'identifient à la cause qu'il représente. Dans un combat, les gendarmes écossais faiblissent. « Ah! Messieurs, s'écrie un officier, où est l'honneur de la France? » A ces mots, ils s'élancent de nouveau à la charge et décident de la victoire 4.
Le soldat français pouvait être jaloux de voir les étrangers mieux payés que lui et jouissant de privilèges qu'il ne possédait pas ; mais il ne croyait pas son
1 Folletête , p. 87. — Sur les Suisses en France, voir le t. V. de l'Histoire militaire de la Suisse et des Suisses dans ces divers services... par May de Romainmoslier, Lausanne, 1788.
2 Ord. de 1646, 1647, 1696. — Mém. de Didelot, 1765. Arch. de la guerre.
:J Lettre du 10 août 1776. Arch. de la guerre. 4 Mémoires de deux voyages en Alsace, p. 71.
sort pire que celui des autres soldats de l'Europe ; soutenu par l'orgueil national, par la gloire de servir le plus grand roi du monde, il s'estimait hautement, et, l'illusion patriotique aidant, il se croyait volontiers sans rival.
11 avait raison de ne pas se déprécier ; quelle armée valait celle dont il faisait partie? Le sort des autres soldats de l'Europe était-il plus enviable que le sien? Un rapide aperçu du service militaire chez les différents peuples de l'Europe, au temps de Louis XVI, donnera peut-être quelque lumière sur cette double question.
Partout les institutions du moyen âge cédaient la place aux institutions qui caractérisent la période de l'ancien régime. Les armées permanentes s'étaient partout accrues depuis le dix-septième siècle ; elles étaient presque toutes renforcées par des éléments étrangers, pour une proportion plus ou moins grande. Le recrutement libre était partout appliqué, sauf en Espagne et en Autriche. Les milices, généralement mal exercées, composaient la plupart du temps des forces plutôt nominales qu'effectives; elles n'avaient une organisation sérieuse qu'en Suède, où elles formaient un contingent supérieur par le nombre à celui des troupes actives. Partout la constitution intérieure de l'armée était à peu près la même; elle était divisée en régiments et en compagnies; surtout à la suite des grandes guerres, les nations s'étaient prises récipro-
quement pour modèles, et le recrutement, l'armement et les exercices de leurs armées présentaient en tout de grandes analogies.
Ce qui s'était modifié depuis le seizième et le dix-septième siècle, c'était la force relative des peuples. Qu'était devenue la grandeur militaire de Venise, de l'Espagne et de la Hollande? L'infanterie espagnole, qui excitait l'admiration de l'Europe, avait reçu une atteinte mortelle à Rocroi. Ce n'étaient plus ces fantassins qui possédaient au plus haut degré certaines vertus du soldat, la frugalité, la patience, le mépris de la mort. Fiers, fatalistes, violents, impitoyables, ils supportaient mieux que tous autres les misères de la guerre1. On les montre en 1671 à Charleroi. ayant presque tous leurs femmes et beaucoup d'enfants, sans pourpoint ni hauts-de-chausses, se nourrissant de pois, avec des visages qui font pitié, et cependant ne désertant pas 2. Au dix-huitième siècle, tout est bien changé. La profession militaire était si discréditée en Espagne qu'on avait été obligé en 1748 de recourir au recrutement parle sort clans les campagnes. Il y causait la môme répugnance que celui de la milice en France. Les soldats étaient du reste assez bien traités, et des pensions élevées leur étaient promises après trente-cinq ans de service 3.
1 Duc d'Aumale, Hist. des Princes de Condé, t. IV, p. 24.
2 Lettre datée de Philippeville, du 2;> janvier 1679. Arch. de \x guerre. :î Bourgoing, Nouveau Voyage en Espagne. — Encycl. méthodiq.,
Économie politique, t. II, p. 128.
Quant à la Hollande, son armée, qui atteignait de 36 à 40,000 hommes, était à peu près composée d'étrangers. Ce qu'elle renfermait de meilleur, c'étaient ses bataillons de Suisses, d'Écossais et de Wallons. Dans les troupes dites nationales, les officiers presque seuls étaient Hollandais '. Et quels officiers! Le major de Berg-op-Zoom avait été cocher d'un bourgmestre d'Amsterdam. D'autres, quand il s'agissait de partir en guerre, se seraient fait remplacer par des laquais de louage ou « autre canaille. » L'écrivain qui relate ces faits explique ainsi la lâcheté qui caractérisait leurs troupes, lâcheté contredite par un de ses contemporains, qui. loue au contraire leur solidité. En Danemark, le militaire passait pour avili, parce que les grades supérieurs étaient presque tous accordés aux étrangers et que la préférence avait été de tout temps accordée à la marine2. Les Allemands enrôlés par les embaucheurs pour aller vivre dans ce climat humide, où ils mouraient comme des mouches, pleuraient en décrivant les misères de leur condition3.
La plupart des principautés de l'Italie recouraient aussi à des soldats étrangers. Venise, bien déchue de
1 Erirtjc. mëlli., Economie politique, t. III, p. 720.
2 Réflexions sur la causede la désertion dans les troupes enFrance... Mémoire de 1752. Arch. de la guerre, police et discipline. L'auteur des réflexions tenait les particularités qu'il relate d'officiers allemands, au service de la Hollande, qui avaient été faits prisonniers à Rergop-Zoom .
:< Ron de Riesbeck, Voyage en Allemagne, 1788, t. III. p. 113.
sa puissance, avait treize régiments dalmateset pouvait lever au besoin 6,000 Suisses. Le général en chef de son armée était toujours un étranger. Le roi de Naples, dont les troupes étaient plus nombreuses, entretenait en permanence des régiments suisses et allemands. Un régiment de Lipariotes avait toutes les faveurs du roi ; en uniforme vert et rouge , il manœuvrait admirablement, mais il était composé des plus grands coquins que le soleil eût jamais éclairés1. Les armées du pape et du duc de Toscane n'avaient point d'importance militaire. Quant au roi de Sardaigne, il entretenait neuf régiments d'infanterie nationaux et cinq étrangers.
De toutes les nations de l'Europe, l'Angleterre était la seule qui n'eut point une armée permanente onéreuse pour ses finances. Elle portait ses regards au delà des mers, et ses vaisseaux la préoccupaient davantage que ses bataillons. Les conditions géographiques où elle se trouvait lui permettaient de n'entretenir que 40,000 h. sous les armes et d'en employer la majeure partie dans les colonies. La Russie, appuyée sur l'Asie, attendait l'heure de faire intervenir dans les querelles de l'Occident ses troupes innombrables instruites aux exercices de la guerre par des officiers allemands et français*. La situation éloi-
1 Swinburne, The Courts of Europe, 1. 1, p. 158.
2 Le comte de Neuilly ne fait pas l'éloge des soldats russes qui tirent
gnée de la Suède, non moins que l'organisation spéciale de son armée, en grande partie territoriale, rendait cette puissance plus disposée à la défense qu'à l'attaque.
Avec la France, la race la plus militaire était l'Allemagne. Située au centre du continent, débordant d'une population que l'industrie locale ne pouvait faire vivre, elle était une pépinière de soldats, et, non contente d'en recruter pour elle-même, elle en fournissait aux autres peuples. Plus qu'aucune autre nation, elle avait conservé les institutions du moyen Age, le servage, le régime féodal, la suprématie de la noblesse, la résistance à l'unité nationale. La politique royale de la France avait réussi à maintenir séparés les nombreux États dont se composait l'Empire, à neutraliser la puissance des plus forts par celle des plus faibles. Entre la France et les possessions de la maison d'Autriche, si fière au seizième siècle, et de la maison de Brandebourg, qui fondait la monarchie prussienne au dix-huitième siècle, se dressait une barrière de petits États inféodés en partie à nos intérêts, et qui en se groupant pouvaient jeter dans la balance un poids capable d'équilibrer les forces du reste de l'Empire ou de l'emporter sur elles. Les États des bords du Rhin surtout, qui
la campagne de Suisse en 1799. Ils avaient des figures épouvantables et un costume essentiellement ridicule, puisque c'était celui des Prussiens pendant la guerre de Sept Ans. (Souvenirs, p. 221.)
avaient servi tant de fois de champ de bataille à nos troupes, avaient des régiments d'élite, auxquels leurs princes donnaient une attention particulière. On citait entre autres ceux du prince de Darmstadt, qui rivalisaient en tenue et en discipline avec ceux du roi de Prusse *. Une telle passion du militarisme possédait plusieurs d'entre eux, qu'ils avaient des manèges couverts et chauffés pour les faire manœuvrer l'hiver. Le landgrave de Hesse, qui avait une armée de 16,000 hommes, faisait faire l'exercice à trois cents d'entre eux dans la salle à manger de son palais. Ces soldats, écrasés sous une discipline de fer, présentaient un aspect surprenant avec leurs talons hauts comme des échasses, leurs ventres et leurs poitrines de carton, leurs faux mollets et leur frisure ridicule. Beaucoup de princes accordaient une importance exagérée à la hauteur de la taille et sacrifiaient tout à l'ambition d'avoir des hommes grands sous leurs drapeaux ; on citait le Hanovre comme une exception à cette règle. Son armée était solide, et les désertions y étaient rares. L'armée bavaroise, souvent notre alliée, présentait un contingent important. Les voyageurs faisaient aussi l'éloge de l'armée saxonne, dont la musique était sans rivale 2.
1 Riesbeek, Voyage en Allemagne, \. III, p. 19!
2 Moore, t. H, p. 42, 89, 274.
Les villes libres, les villes électorales avaient conservé parfois les vieilles milices bourgeoises du moyen âge. Cologne, dont les six bourgmestres marchaient précédés de licteurs, comme les consuls romains, possédait 8 régiments bourgeois formant 54 compagnies et renfermant 8,100 hommes 1 ; mais ces forces auraient été incapables de sortir de leurs murailles et même de défendre la dignité de leur bourgmestre devant les exigences des troupes étrangères de passage, qui venaient loger dans leur enceinte.
L'armée de l'Empereur avait perdu de son éclat depuis les victoires de Frédéric II, et cependant elle était par le nombre la plus considérable de l'Europe 2. Composée d'éléments divers, de Hongrois et de Bohémiens non moins que d'Allemands, parfois même de compagnies franches de Pandours, de Croates et de Dalmates , elle était généralement assez bien tenue. D'après le maréchal de Saxe, les officiers ne faisaient aucune attention à la nourriture des soldats, et plus de la moitié, les trois quarts même d'entre eux périssaient 3. Plus tard, on dit au contraire que, plus élégants que les Prussiens, moins
1 État de la bourgeoisie de la ville de Cologne et des régiments qu'il y a, 1789.Arch.de la guerre.
2 En 1785, elle avait 304,215 h. sur pied, et aurait pu en réunir .398,000.
3 Mes Rêveries, t. I, p. 10.
bien exercés, ils étaient dirigés par des officiers distingués qui sous beaucoup de rapports ressemblaient aux officiers français *. Sous Joseph II, on s'occupait de les instruire, et chaque régiment avait sa bibliothèque particulière.
Toute l'Europe avait les yeux fixés sur l'armée prussienne ; on étudiait son organisation; on la prenait pour modèle; on en imitait jusqu'aux défauts. Elle était pourtant singulièrement composée. Un tiers de natioDaux recrutés dans les villages avec certaines règles d'équité ~, étaient renforcés de deux tiers d'étrangers ramassés dans toute l'Allemagne et dans le reste du continent. On les choisissait surtout à la taille; 5 pieds i pouces était un minimum j. Les nationaux étaient traités avec douceur ; au bout de quelques mois d'instruction par an, on renvoyait les paysans à leurs foyers; les étrangers non déserteurs obtenaient au bout du même laps de temps la permission de travailler; mais ils la payaient fort cher à leurs officiers, et si 30 à 40 d'entre eux par
1 Guibert, Voyage en Allemagne, t. II, p. 114. — Les officiers de fortune étaient nombreux. Les grades les plus élevés étaient accessibles à tous. Leinarécbal Kaim avait été tambour. (Comte de Neuilly, Souvenirs,^. 227.) — Moore, lettre XGIII.
2 On ne prenait pas les jeunes gens très nécessaires à leur famille; mais les fils des paysans riebes et les habitants des villes étaient exempts. (Mém. sur l'armée prussienne. Arch. de la guerre.)
3 On prétendait qu'un bomme grand dans l'infanterie chargeait plus vite son fusil qu'un petit, (lbid.)
compagnie étaient ainsi déchargés du service, celuici retombait sur les autres, qui étaient accablés de gardes. Ceux qui avaient de l'industrie, du talent, et rapportaient de l'argent au capitaine, jouissaient d'une très grande liberté.
Dans les grandes villes, on en rencontrait à tous les coins de rue, exerçant toute espèce de profession ; cochers de fiacre, laquais de louage, vendeurs d'allumettes. Les officiers abusaient souvent des permissions qu'ils leur donnaient : « 11 résulte de ce trafic, disait-on, des horreurs inconcevables. Les capitaines peu délicats tirent encore des rétributions et denrées de leurs soldats, volent sur leur habillement et font rapporter à leur compagnie de 8 à 9,000 francs. »
Le soldat prussien était bien vêtu, bien tenu sous les armes; habits d'apparence sévère, mais étriqués1. Hors du service, liberté entière du costume. On en rencontre mal peignés, malpropres, déguenillés même, en haillons et jambes nues. Sous les armes, ils ont les cheveux frisés, mais sans poudre.
Les déserteurs qu'on engageait étaient traités plus rigoureusement; ils servaient pour toute leur vie, et leur vie était une espèce de réclusion. La moitié des garnisons passait son temps à garder l'autre. Ce n'étaient que rondes, contre-rondes, sentinelles criant :
i Le costume du soldat, qui coûtait 35 1. 1 s., lui appartenait au bout de l'année. Le poids de son équipement était de 59 livres 11 onces. (Mémoire sur l'armée prussienne. Arch. de la guerre.)
qui vive? tous les quarts d'heure. Si un déserteur était signalé, les paysans et les chasseurs devaient le poursuivre avec leurs chiens. Autour de Berlin, on ramenait 98 déserteurs sur cent. Le châtiment qui les attendait était les baguettes; 36 tours de baguettes donnaient la mort. Néanmoins, comme en France, la douzième ou la quinzième partie de l'armée trouvait moyen de déserter [ .
Les garnisons étaient stables; les soldats, assez mal nourris, au point que s'ils ne pouvaient ajouter à leur solde les profits de leur industrie, ils ne mangeaient jamais de viande, logeaient d'ordinaire chez l'habitant, couchés deux par deux. Sauf à Berlin, les casernes étaient très mauvaises. On y couchait trois par lit. On y logeait seulement 40 hommes par compagnie, les hommes dont on se défiait le plus et les soldats mariés. Les femmes de ceux-ci recevaient une solde de W livres par mois, moyennant quoi elles devaient entretenir les chambres, faire les lits et laver les fournitures. Leurs enfants naissaient soldats et devaient servir toute leur vie.
Les soldats étaient menés à la baguette, au bâton 2 ;
1 Baron de Riesbeck, t. II, p. 3 à 18.
2 Le bâton est partout employé en Allemagne. En 1776, un général wurtembergeois écrit au prince de Montbéliard, en parlant d'un grenadier qui était rentré dans sa principauté, une lettre dans le style des suisses de Molière, où l'on peut lire : « Messieurs, je vous envoyé la letre imperlinantede se malheureus ignorant. Lu été dans notre terre, je lui lesseret donne 100 coupp de batlon. Le justice de votre régence
on les frappait à coups de plat d'épée, de petit jonc sur les épaules nues. Les officiers dressaient les recrues individuellement comme on dresse un cheval ou un chien ; après avoir commencé à leur enseigner les premiers principes par la douceur, ils les battaient à coups de canne jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu le mouvement précis qu'ils désiraient. On en faisait ainsi des automates d'un mécanisme très savant. Les soldats incorrigibles étaient enchaînés au pied de leur lit, et filaient de la laine.
Cette armée, en général assez mal recrutée, avait peu de moralité. Il n'y a guère de soldat prussien, du moins de soldat étranger, disait-on, qui ne soit voleur. Les escroqueries et les petits vols passaient pour des bagatelles, qu'on ne punissait qu'en cas de flagrant délit '.
L'armée française, malgré ses défauts, ne valaitelle pas mieux que cette armée composée d'éléments hétérogènes, où les déserteurs étrangers figuraient en masse, où la rigidité de la discipline était aggravée par la raideur des chefs, où l'on tenait peu de compte des qualités morales d'un homme , pourvu
me flatte de le maître en prison... » On se contenta de l'admonester. (Arch. nationales, K. 1982.)
1 Mémoire sur l'armée prussienne, 1783. Arch. de la guerre, armées étrangères. La plupart des détails que nous donnons sont empruntés à oe mémoire inédit. — Guibert, Voyage en Allemagne, t. I. — Moore, A View of society and manne r s in France, Sivilzerland and Gèrmany, t. II, lettres LXIV à LXVII. — Riesbeck, t. III, lettre XLVIII.
qu'il eût les qualités physiques nécessaires? L'Allemand, souvent né serf, était plus facile à plier à l'obéissance passive ; le Français avait des instincts d'indépendance qu'il perdait difficilement; il semblait agir de plein gré plutôt que par contrainte. Dans les exercices militaires même, ses mouvements étaient si naturels et si aisés qu'au dire d'un Allemand, ils paraissaient volontaires et spontanés *. Traité avec plus d'égards par les officiers, il était plus accessible au sentiment de l'honneur. Quoiqu'on ait dit que son état était tombé dans un tel discrédit qu'un laboureur, un artisan, un domestique le regardaient avec mépris2, il n'en avait pas moins son prestige et son relief. L'armée a toujours excité l'admiration et le respect des masses, parce qu'elle est la personnification la plus éclatante de la force.
Quant à la condition matérielle du soldat, il est difficile de discerner la différence que les divers régimes militaires peuvent lui apporter. Une solde égale procure plus ou moins de bien-être selon le prix des vivres et des objets de première nécessité. En France même, selon les garnisons, l'existence était plus ou moins aisée. Il est à supposer cependant que la manière de vivre de tous présentait beaucoup d'analogie, car on ne pouvait leur donner moins que
1 Henri Storch, Skizzen, p. 18.
2 Mém. concernant les déserteurs. Arch. de la guerre.
le nécessaire, et ils n'avaient d'ordinaire que le nécessaire.
Parmi les nations de l'Europe, le temps exerce souvent plus d'influence sur la condition des hommes que la diversité d'origine ou de régime politique. Le soldat de Henri IV ressemblait moins à celui de Louis XV que celui-ci ne différait du soldat de Frédéric II. Une grande transformation s'était opérée dans l'esprit et la pratique de l'organisation militaire. Grâce aux progrès de l'unité monarchique, l'armée féodale n'existait plus; le soldat n'était plus l'homme du seigneur, ni du capitaine; désormais il était enrôlé, nourri, habillé, entretenu par le roi. Il avait perdu à cette transformation sous différents rapports ; il n'éprouvait plus de la part de son chef immédiat la même sollicitude pour ses besoins matériels, car le chef n'était plus le premier intéressé à ce qu'il fût bien traité, afin de le conserver plus sûrement dans sa compagnie. Soumis à des obligations plus étroites, caserne la plupart du temps, assujetti à l'uniformité minutieuse du costume et de la coiffure, touchant une solde dont la valeur relative avait diminué en même temps que les denrées enchérissaient , voyant se resserrer pour lui dans les derniers temps les chances de l'avancement, il souffrait des effets de la transition qui s'était opérée dans son sort. Toutefois, si la discipline était pour lui plus minutieuse, elle était moins arbitraire et moins
rude; les châtiments qu'on lui infligeait étaient moins cruels ; il était traité plus froidement par ses chefs, mais avec plus de justice ; il n'était plus retenu sous les drapeaux au delà du terme fixé par son engagement; il se sentait protégé par une législation plus équitable; un sentiment plus fier le soutenait, lorsqu'il songeait qu'il n'était plus au service d'un capitaine, mais de sa patrie, dont le représentant était le roi. A tout prendre, la monarchie s'était montrée favorable envers lui; elle le recrutait, sans porter atteinte à aucune profession, à aucune carrière ; et comme son intérêt le lui prescrivait plus encore que son devoir, elle s'était efforcée de le nourrir suffisamment, de ne pas l'accabler de besogne, de l'attirer par le prestige de l'uniforme, de le retenir par des distinctions et des gratifications, d'assurer son existence en cas de blessure ou d'infirmités, de ne pas rendre trop lourd pour lui le service auquel il s'était engagé volontairement, et de le relever par le sentiment de l'honneur professionnel.
Si nous comparons maintenant le soldat de Louis XVI avec celui d'aujourd'hui , trouverons-nous beaucoup de différence entre la condition de l'un et de l'autre? Le mode de recrutement a été profondément modifié ; les perspectives de l'avancement se sont élargies ; mais le soldat reste toujours dans une situation précaire, humble et passive; tandis que l'alimentation
du peuple s'est améliorée, sa nourriture n'a pas sensiblement varié en quantité et en qualité ; elle aurait plutôt diminué qu'augmenté ; le vin ne lui est donné que dans des circonstances exceptionnelles; il n'a toujours que le strict nécessaire. Le recrutement de l'armée a beau être démocratique ; il a beau faire passer les membres de toutes les classes sous le même niveau égalitaire ; l'armée en elle-même a conservé la structure et les formes de l'ancien régime. Du haut en bas, l'organisation comme les noms sont les mêmes : régiments, compagnies, colonels, capitaines, lieutenants , sergents , caporaux , solde , masses , prêts , existent aujourd'hui avec le même sens dans les termes qu'aux deux derniers siècles. Les traditions se sont conservées dans l'armée plus que partout ailleurs. Si la majorité des officiers ne se recrute plus dans la noblesse, s'il est plus facile aux soldats de pénétrer dans leurs rangs, il n'en existe pas moins une large distance entre les uns et les autres, comme s'ils appartenaient à deux classes différentes; pas plus aujourd'hui qu'autrefois, ils ne peuvent se rencontrer dans la même voiture, ni dans le même café. Rien n'est plus démocratique que le recrutement ; rien ne l'est moins que le service militaire. Sans doute, les nécessités de la discipline et de la hiérarchie ne permettent pas que les mêmes lois régissent la société et l'armée ; mais il ne faut pas toujours se targuer des progrès de la démocratie et delà liberté, lorsque dans
la pratique elles reçoivent des atteintes aussi graves. Sous l'ancien régime, le service du soldat était parfois aussi pénible que de nos jours; mais, sauf pour la milice, nul n'était contraint de le subir, et tous n'y étaient pas assujettis.
Ce qui distingue le plus le service militaire de l'ancien régime de celui de notre temps, c'est qu'il était un métier, et non un impôt, impôt personnel, auquel nul ne peut se soustraire ; or on exerce plus volontiers un métier, quelque ingrat qu'il soit, qu'on ne s'acquitte d'une corvée. Depuis un siècle, des circonstances extraordinaires , des principes nouveaux, la loi fatale qui de nos jours porte les peuples vers les grandes unités, l'obligation où se trouvent les puissances continentales de ne pas rester en arrière de leurs rivales, les ont portées à exiger de leurs sujets un service militaire que nos pères auraient trouvé intolérable, mais que l'intérêt supérieur de la patrie semble imposer et fait accepter.
Les limites que je me suis tracées ne me permettent pas de sortir de l'ancien régime ; mais, avant d'aborder les officiers et de faire connaître leur existence, je tiens à saluer ces béros obscurs, ces « bons et braves gens », pour me servir du langage d'un de leurs colonels, ces milliers de soldats, serviteurs modestes et dévoués jusqu'à la mort, qui ont prodigué pour leur roi leurs sueurs et leur sang, et à qui la France doit tant. Je tiens à leur payer le tribut de gratitude que
Thistoire accorde d'ordinaire aux chefs, mais que la patrie doit à tous. Je n'ai pas dissimulé leurs défauts; je n'ai pas atténué les ombres du portrait que j'ai essayé d'en tracer ; mais, malgré ces défauts et ces ombres, le type du soldat d'autrefois n'en est pas moins estimable et sympathique. Ses travers et ses qualités sont ceux de sa race et de son métier ; mais où trouvera-t-on à la fois autant d'entrain et de résolution, d'ardeur et de courage, de bonhomie et de gaieté, d'insouciance et d'industrie? Ajoutez-y cette bonne grâce, cette élégance relative, cet air avantageux et plaisant, cet uniforme brillant et coquet, qu'on trouvait sans doute chez les soldats à un degré moindre que chez les officiers, mais qu'on y rencontrait encore, et qui contribuait, avec des qualités plus solides, à rendre le peuple français à la fois le plus aimable et le plus redoutable de l'Europe.