‹ la vie moderne au theatreChapitre 7 sur 12 · G^était un bruit controuvé — > ou prémafuré · texte numérisé non relu

G^était un bruit controuvé — > ou prémafuré

2. Beaucoup moins que les Trente milliont de Gladiaior, de E. Labiche et de Ph. Gille, ce gai vauderille qui a succédé i l'opérelle.

lement aussi, raillé les procès en séparations, les plaixioiries d'avocats et les surdités delà justice. La boule, c'est la bouteille d'eau chaude, le moine que Madame exige pour ses pieds quand elle se met au lit. Madame a trop froid, Monsieur a trop chaud. En partant de là, on , va loin, on va jusqu'au Palais de justice ; mais on en revient, et la séparation n'est point prononcée. Jetez sur cette trame les broderies les plus légères, les paillettes, les mots brillants, légers et profonds à la fois : vous avez cette Boule que MM. Geoffroy, Gil-Pérez et Lhéritier jouent — les admirables comiques ! — en comédiens émérites. Et voilà un succès nouveau pour les auteurs de Frou-Frou, ces Marivaux, proches parents de Gavarni l

THEATRE DK LA Gaité : La Haine f drame en cinq actes et huit tableaux , par M. Victorien Sardou. — Od^on : La JUaitretae légitimej comédie en quatre actes, de M. L. Poupart-Davyl.

Le grand événement dramatique de cette fin de saison, c'est, au théâtre de la Gaité, la représentation, si longtemps attendue, de la Haine. Le drame de M. Sardou, très-supérieur à laplupart des productions courantes, est cependant bien inférieur à Faîne» 11 n'en a ni l'élan, ni le souffle, ni la clarté. C'est un tableau volontairement lugubre des horreurs de la guerre civile. Cette sanglante chronique siennoise a été écrite, on le sent, comme à la lueur des derniers événements. On y perçoit l'écho de nos malheurs et de nos discordes. En ce sens, la Haine est une œuvre virile et louable. Ce qui y manque le plus, — chose extraordinaire dans une pièce de M. Sardou,— c'est le. mouvement, c'est la vie. Les personnages s'y meuvent comme à l'état de fantômes, dans un cimetière très-peuplé, très-bruyant, mais cependant très-morne.

Nous sommes à Sienne. Les Guelfes, commandés par . Orso, un homme du peuple, assiègent la ville, que défend, avec ses deux autres frères, Giugurta Saracini , consul de

la cité et chef des Gibelins. Les soldats étant repousses^ Giugurta fait appel aux bourgeois qui, derrière le gon£alonier, vont aux remparts défendre la ville. Les femmes, muettes, assistent, du haut des murailles, à ce déGlé qui sent déjà la défaite. On entend au loin les bombardes qui grondent et dont les coups se rapprochent. Des charretées de morts entrent dans la ville. Les marchands qui, tout à l'heure, causant» discutant, personniûaient l'Italie divisée, morcelée, Plsans, Lucquois, Bolonais, Florentins, tous ont fui. Les Gibelins rentrent en désordre. Ils sont repoussés; la porte qu'ils défendaient est prise. Les Guelfes sont dans la ville : les voici. Ils se glissent d'abord prudemment le long des murailles, l'arbalète en main; puis ils s'enhardissent , couronnent les remparts , envahissent la place. Victoire I Sienne est à eux!

Non: car, pourarriverjusqu'au château, il fauteroporter le palais des Saracini, et la porte de fer en est close. Orso , le chef des Guelfes, heurte au logis. Une fenêtre 8*ouvre. A la fenêtre, une femme parait, vêtue de blanc : c'est la sœur des Saracini , l'altière Cordélia, celle qui a souffleté Orso, devant tout le peuple, des fleurs que l'imprudent lui venait offrir. Elle regarde avec mépris ces cardeurs de laine et ces drapiers qui viennent de repousser des gentilshommes; et, comme elle refuse de leur livrer passage, ils se ruent sur le palais, remportent, le saccagent, et Orso s'empare, comme d'une proie, de Cordélia évanouie. Dans le combat, la vieille Uberta, la nourrice des Saracini, a perdu son 61s, un enfant, Andréi no, tué par Orso.

C'est là le premier tableau, le plus saisissant du drame, le plus mouvementé , et celui qui caractérise le mieux la manière de l'auteur. Qu'est-ce que cette exposition? Une pantomime admirable; mais on ne saurait rêver une reconstruction plus complète d'un temps disparu. On dirait un tableau d'un des peintres primitifs de l'école d'Ombrie prenant soudain vie et mouvement.

Cordélia a été outragée par Orso. Elle ne connaît rien du misérable que sa voix; mais, dès qu'elle l'entend, elle devine que c'est lui qui l'a déshonorée. Presque en même

AU THÊÀTUE. ' 371

temps y Uberta apprend que le meurtrier de son enfant^ c'est Orso. Une lutte s'engage entre ces deux femmes, la jeune fille et la mère. Laquelle des deux tuera Orso? Ce sera Cordélia. Au moment où il prie, agenouillé, avant la bataille , elle le frappe de son poignard. On l'emporte. Àssoifées de haine , Cordélia et Uberta revienaent chercher le cadavre d'Orso parmi les morts. C'est Cordélia qui le trouve. On se rappelle involontairement, à cette scène, en voyant a ce champ plein de morts sur qui tombe la nuit », le dernier tableau du Catt7ma d'Alexandre Dumas; la vestale Marcia, violée par Catilina, comme Cordélia par Orso, et retrouvant son séducteur sur un monceau de cadavres, au milieu du champ de bataille de Pisloie. Mais cette scène terminait le drame dans l'œuvre de Dumas; dans 2a Haine, elle le continue, elle le retourne, pour ainsi dire, sur lui-même. Cordélia, qui tout à l'heure voulait poignarder encore Orso, frissonne à son gémissement, lui apporte de l'eau et le sauve. Elle le sauve si bien, qu'elle le transporte dans son palais et que, pour que Giugurta ne l'y trouve point, eWe fait évader, avec la complicité d*Uberta, le Guelfe promis àla mort — son frère ! — par un passage dangereux, ce qui est infâme. Encore pourra-t-on me dire qne la haine devenue de l'amour n'admet pas les demî-sacriflces. Ce qui est vrai pour l'amante ne l'est pas, du moins, pour la mère. Jamais une Uberta ne consentira, quoi que nous montre M. Sardou, à protéger les jours du meurtrier de son fils.

Une scène pleine de souffle a fait disparaître la mauvaise impression de ce sauvetage impie. Orso, pour conquérir l'amour de Cordélia, jure qu'il fera cesser le carnage dans Sienne; il adjure ses concitoyens de mettre en liberté les Gibelins prisonniers, et Je peuple de Sienne ne formant plus qu'une armée, de courir sus tous ensemble. Gibelins et Guelfes, à l'empereur d'Allemagne, qui menace la ville et lui demande rançon. La scène est belle, éloquente, patriotique. Nous voilà, du moins, loin de Rabagas, Mais elle n'emporte pas le public aussi haut que l'auteur l'eût espcré, parce qu'il incarne le patriotisme

dans un être qu'il a rendu antipathique dès ses premiers pas. Est-ce pour sa patrie, d'ailleurs, qu'Orso devient si généreux? Non, c'est pour Cordélia. Giugurta se charge de faire justice de cet amour né du crime. Il suit Cordélia jusque dans l'église ; et là, sa sœur s'évanouissant au moment où il va la poignarder, il préfère Tempoisonner, ne voulant pas verser le sang dans un lieu consacré. La foule arrive; on trouve Cordélia mourante. « C'est la peste! » Orso s'avance vers soa amante, il la prend dans ses bras. Quand il veut remporter, un cercle de fer l'entoure. Les épées sont tirées. Pestiféré , ayant touché une pestiférée, Orso mourra avec elle, dans l'église, fermée désormais. En vain veut -il essayer d^ sauver cette femme : les lourdes portes se referment avec un son funèbre, et l'agonie commence pour les deux êtres ensevelis dans ce .vaste tombeau. L'effet de ce dénouement a été froid; et cependant rien n'est plus saisissant, et cette simplicité n'est point sans grandeur. Mais, encore une fois, tout cela est funèbre. Le drame s'agite dans un campo santo. Malgré la splendeur de la mise en scène, une impression, non pas de tristesse, mais d'ennui, se dégage de cette œuvre, que je regarderais pourtant comme fort belle, si elle avait cette vertu suprême , sans laquelle toutes les qualités d'artiste, de metteur en scène, de curieux, d'érudit, ne sont rien au bout de quelques années, le style. Le style y est ou trop tendu ou insuffisant: j'en pourrais citer plus d'un exemple. Et pourtant c'est là un spectacle digne d'une certaine admiration. M. Sardou a mis , dans l'encadrement de cette sombre chronique, si bien colorée de la teinte du temps, toute sa science et tout son goût. M. OfTenbach, dont la musique militaire et religieuse donne tour à tour un accent très-imposant et très-màle à ces scènes vigoureuses, a aussi bien fait les choses comme directeur que comme compositeur. Les décors sont superbes; les armures, les chasubles, les hallebardes, les châsses, les crosses, les mitres, sont dignes de figurer dans un musée rétrospectif. Tout est exact et juste : c'est de la résurrection. Le décor lumineux des ruines où siège le

tribunal du peuple, la ruelle où dorment les morts sous les étoiles ironiques, Tintérieur froid et superbe de la cathédrale de Sienne, avec sa chaire de marbre et ses vitraux, sont de véritables œuvres d'art.

Les acteurs ont bien joué. Mademoiselle Lia Félix a trouvé des notes déchirantes pour rendre le désespoir de Gordélia; Jamais Gibeline outragée ne poussa des cris plus terribles et plus poignants. Cette digne sœur de Rachel a doublé son succès éclatant de Jeanne d*Are. Madame Laurent est très-belle de désespoir accablé dans ce rôle d'Uberta. Elle a surtout un mouvement de haine farouche, lorsqu'elle dit à Cordélia , en parlant du cadavre d'Orso : a Viens le voir I » M. Lafontaine a des élans superbes dans Orso. Et quel profil admirable que celui de M. Clément Just! Il est à peindre ; avec sa cotte de mailles et son armure noire. Il a été admirable, et je le vois encore, debout sur les marches de l'autel, effeuillant le bouquet de roses blanches sur le corps de sa sœur qu'il vient d'empoisonner. C'est le justicier impitoyable et sans remords.

Le drame de M. Sardou ira loin, malgré peut-être sa couleur monotone : tout le monde voudra moins le voir que Vavoir vu ^

La comédie nouvelle de M. Poupart-Davyl , à l'Odcon, ira loin aussi, sans décors et sans luxe de mise en scène. M. Poupart-Davyl est un des auteurs du Gascon, et on a dû représenter de lui, à Bruxelles, une piècQ interdite à Paris, les Derniers Gentilshommes, Ce n'est pas un tout jeune homme ; mais c'est un homme jeune, bien vivant, et qui vient d'écrire une alerte comédie, pleine d'esprit facile, avec une pointe de sentiment a la Mûrger. La Maîtresse légitime, c'est l'histoire d'un jeune chef d'usine, André Dalesme, qui vit, depuis dix ans, avec une femme abandonnée de ^on mari et à qui on veut, pour le remettre en selle, faire épouser la fille d'un homme d'affaires, mademoiselle

1. M. Victorien Sardou devait, après vingt-six représentations, se plaindre tout haut de rindifTérence du public. La Haine ^ certes, méritait un autre sort«>Mais, hélas ! au théâtre rien ne prévaut contre Tennui.

374 LA YIB MODERNE

Geneviève Boulmier. Et il s'y résigne; et Marthe^ sa maîtresse . s'éloigne ; et le sacrifice s'accomplirait, si Jean Duluc, un poète, ne se trouvait là pour raconter la vérité à Geneviève, rendre Marthe à André, et rendre heureux tout ce qui s'aime. Il en est récompensé par la main de Geneviève, et tout finit le mieux du monde.

La pièce est peu de chose ; mais les mots, l'esprit, l'émotion, voilà ce qui en fait le prix. C'est un grand succès. L'Odéon a trouvé là quelque chose comme les Inutiles. M. Porel est charmant dans le rôle de Duiuc. Il a une verve ironique et beaucoup de justesse dans la note émue. M. Richard a de l'entrain, une rudesse bonhomme, et sa voix porte bien. M. Masset a joué le personnage d'André avec chaleur. Tout cela a échauifé et entraîné la salle. Un comédien de second plan, M. Fréville, a dessiné admirablement une silhouette de Prudhomme doctrinaire. Les femmes ont aussi leur large part du succès. A-t-on plus de grâce et de distinction juvénile que mademoiselle Baretta? C'est la meilleure peut-être des ingénues de Paris. Mademoiselle Léonide Leblanc est en grand progrès. Sa voix métallique, plutôt faite pour la comédie que pour le drame, ne l'a pas desservie dans le rôle de Marthe, qu'elle a composé avec soin. Mademoiselle Clotilde Colas apparaît, raisonne courses et chevaux, et disparaît; mais elle est excellente, mordante et gaie dans ce rôle de sportwoman,

La Maîtresse légitime, succès incontestable pour M. Poupart-Davyl, en est un aussi pour M. Duquesnel, qui peut voir par là qu'on peut réussir à i'Odéon, sans orage, sans décors à paillelles et sans meute de chiens. Un hallali est une belle chose; une pointe d'esprit et une larme valent mieux encore et coûtent moins cher <.

1 . Il a élé de mode cependant de ftiire de nos théâtres des chenils. Paris a vu Jusqu^àdeux meutes sH la fols, jappante! attirant la foule, Tune dans ia Jeunesse du roi Heurta l'autre dans la Jeuneste de Louis XIV, La jeunesse des souverains ne va pas sans curée, paraît-il. C'est alors que le Cirque d*hiver a imaginé de présenter une chasse au cerf^ avec l'hallali et l'inéviuble curée, aux spectateurs amis des acrobates. Mais du moins le Cirque ne touche-t-il pas de subvention.

Gtvnase : Les Deux ComtesaeSj comédie en trois actes,

do M. Eugène Nus.

L'année i874 aura été^ sous le rapport dramatique comme sous tant d'autres, terriblement pauvre. L'anémie est générale. Quelle œuvre nouvelle a surgi? quel auteur inconnu s'est révélé ? quelle pierre solide ont même apportée les auteurs déjà célèbres à leur renommée ? Il su Tût de poser les points d'interrogation pour y répondre, et cette réponse est des plus tristes. Mais nous aurons le temps d'aborder au courant de ces causeries les considérations générales ; aujourd'hui il nous sufGt de les indiquer.

Ce qui est certain ^ c'est que la décadence s'accentue. L'art théâtral roule avec une vitesse effrayante sur une fatale pente. L*opérette^ les pièces à spectacles, à exhibition de bêtes féroces ou d'acrobates , que nous croyions finies pour toujours, sont plus à la mode que jamais. La critique théâtrale, au lieu d'être, comme autrefois, la conseillère raisonnée et érudite des dramaturges, n'est plus guère que la nouvelliste du lendemain qui note au courant de la plume la chute ou le succès de la veille. Le feuilleton se meurt, en dépit des individualités qui le tiennent encore bien haut comme un étendard. Il viendra un temps où l'on se contentera de dénomb^er le public de la première^ pour faire savoir au public s'il est, oui ou non, de bon goût de se rendre à la pièce nouvelle. Toute la critique se réduira à l'cnumération des personnages présents au drame ou à la comédie.

Et le drame et la comédie, que deviendront-ils alors? Ils se débattent déjà du mieux qu'ils peuvent, mais leurs efforts sont trop souvent stériles. Où en est le Gymnase? où en est le Vaudeville? Ils tâtonnent et ils cherchent. Les pièces nouvelles se succèdent sur l'une ou sur l'autre

scène avec une rapidité qui fait peine. C'est toujours la pente en question.

Le Gymnase a pourtant donné une comédie aimable et soigoeuaemeat faite, et .curieuse même au point de vue des costumes, car le public se plaît aux reconstructions plastiques des époques passées. Les Deux Comtesses^ de M. Eugène Nus, c'est le Colonel Chabert, de Balzac, retourné et traité comme un pastel au lieu d'être peint à la Rembrandt. Thérèse Brotot, fille de l'intendant d'une noble famille bretonne^ les Trévenec, a épousé en secret le comte Louis de Trévenec. Le comte ^st marin. Les journaux, en apportant la nouvelle d'un combat naval , annoncent sa mort. Thérèse Brotot se croit veuve, et elle a du comte de Trévenec un flls. Georges Brotot (car Thérèse ne lui a pas révélé le nom de son père) est peintre; il va partir pour le Midi avec sa mère, lorsque celle-ci apprend qu'il existe à Paris un Trévenec , lé frère sans doute du mort. Point du tout : c'est le comte luimême, et. dans une scène fort dramatique, Georges, croyant parler à son oncle, s'aperçoit qu'il parle à son père.

On devine ce que fera le jeune homme au dénouement. Il anéantira, sous les yeux de sa mère, les preuves de la bigamie du comte de Trévenec. Ce petit drame intime et poignant, traité avec beaucoup de soin et de délicatesse, est signé de M. Eugène Nus; mais je ne serais pas étonniî que AI. Nus-ait eu, pour ces Deux Comtesses, un collaborateur anonyme,- ei, s'il m'est permis de révéler un secret, je crois que l'idée des Deux Comtesses a été fournie à U. Nus par M. Arthur Arnould, alors que le futur membre de la Commune ne s'occupait pas encore activement de politique et rêvait, non pas d'administrer Paris, mais de l'amuser et de l'émouvoir.

Toujours est-il- que les Deux Comtesses ont réussi. La pièce est bien jouée et bien montée. On a pris plaisir à revoir ces costumes de nos aïeux et de nos aïeules qu'on rencontre dans les portraits de la jeunesse d'Ingres, ces collets immenses, ces cravates énormes , ces habits bleu«

de-ciel ou vert tendre, ces robes à tailles courtes, ces gants féminins montant au plus haut de la saignée du bras.. Un critique, qui n'est pas un critique d*art, a trouvé que la mise en scène des Deux Comtesses lui rappelait les tableaux de Gros. Je ne vois pas bien ce que le magnifique peintre de la Peste de Jaffa et de la Bataille d'Eylau avait à faire là; figurez-vous, plutôt des personnages de Gérard allant et venant dans un salon où Ton croirait tout à l'heure voir entrer le sentimental Oswald et la rêveuse Corinne. On attend à tout moment le turban de madame de Staël.

M. Pujol est grave, d'une élégance froide et noble dans le rôle de Trévenec. M. Achard s'affirme de plus en plus. 11 y a deux ans, nous T^ntendions donner la réplique, au Conservatoire, aux concurrents d'opéra-comique. En deux ans, il a pris, il a conquis sa place. C'est un acteur intelligent , vraiment jeune et très-sympathique. M. Andrieu est amusant sous les traits d'un jeune beau du temps du premier empire , un petit-neveu des muscadins de l'an V, un grand-oncle des lions de 1830. Les deux comtesses, ce sont mesdemoiselles Othon et Fromentin. Elles sont, l'une et l'autre, tout à fait convenables. On a fêté mademoiselle Legault, jolie comme un cœur sous son large chapeau de paille , avec ses manches à gigot et ses collerettes montantes. Mademoiselle Legault joue le rôle d'une petite Américaine qui jargonne notre langue à ravir, avec un adorable accent anglais. Du talent vrai, je n'en vois pas beaucoup là ; mais de la grâce, de la jeunesse, de la beauté, de jolis yeux, un joli sourire, un air ingénu qui n'est pas sans dureté et sans expérience : il y a tout cela. C'est un bouton de rose qui fait plaisir à regarder. Mais Théophile Gautier n*a-t-il pas dit que ce n'était pas assez "d'avoir de l'esprit comme une rose?

ODéoN :' Le Docteur tant pareil f un acto on vers, de M. Ernest d'Horvilly.— Gymnase : Mademoiselle Dtiparc, comédie en quatre actes, de M. Louis Denayrouze. — Ambigu : Rose Michel jàiKoiQ en oinq actes, de M. Ernest Blum.

L'Odéon a célébré, selon la traditioD, ranniversaire de la naissance de Molière. Cette fois, comme l'an dernier, c'est M. Ernest d'Hervilly qui s'était chargé de rimer l'àpropos destiné à célébrer Tauteur comique où la France reconnaît son génie éternel et son bon sens du temps jadis. A'propos n'est pas d'ailleurs le mot juste. Le Docteur sans pareil de M. d'Hervilly est une comédie qui n'avait pas besoin, pour être applaudie, d'une solennité particulière. On est d'ordinaire fort indulgent pour ces petits actes légers, colorés de verve, et dont la prétention est tout simplement de célébrer sur des rimes plus ou moins cossues le grand homme dont on fête le souvenir. Mais le Docteur sans pareil peut se passer de cette amabilité annuelle. Tel qu'il est, c'est un amusant tableau de l'enfance de Molière, au temps où Jean-Bapliste gaminait encore, tout on rêvant déjà, sous l'auvent de la Maison des singes. Tableau pittoresque enlevé par iTne main d'artiste. Le vers de M. d'Hervilly est libre et franc, bien portant, allègre^ rieur, narquois, et, avec cela, éloquent à l'occasion. Sa dominante est l'esprit; mais ne croyez pas que l'esprit soit le contraire de l'inspiration.

L'auteur du Docteur sans pareil a fort agréablement mêlé les remontrances du maître tapissier Jean Poquelin* aux exhortations bouffonnes et mélancoliques de Fridelin et aux médecines du docteur Astringent. Sa pièce est gaie et jouée avec beaucoup de verve par Porel, Touzé et un trio charmant : mesdemoiselles Ântonine , Glotilde Colas et Baretta. La dernière de ces trois comédiennes, made-

moiselle Baretta, va quitter TOdéon pour la Comédie* Française. Et, à coup sûr, mademoiselle Colas ne tardera pas à la suivre. Allure franche , bon rire large et jeune , 4e l'esprit jusqu'aux ongles, une ardeur et une vivacité faites pour arriver: voilà mademoiselle Clotilde Colas. Elle est née fille de Molière : elle entrera bientôt au logis paternel.

La quinzaine appartient aux jeunes, comme on dit. Après les vers de M. d'Herviily, qui est un vrai pocte, nous avons applaudi, au Gymnase, la prose de M. Louis Denayrouze , qui est un poëte aussi. L'auteur de la Belle Paule vient de se classer définitivement, et du premier élan, parmi les véritables dramaturges. Mademoiselle Duparc est une pièce intéressante, saisissante même, et, de plus, une pièce bien faite. Cette question de métier n'est pas à dédaigner, comme on sait. Plus d'un critique a voulu découvrir dans Toeuvre de M. Denayrouze la main magistrale de M. Dumas fils. Ils se sont trompés. 11 ne s'agit pas ici de paternité, mais tout au plus d'amitié. M. Dumas a conseillé, — et à peine, me dit-on, — il n'a pas collaboré. On reconnaît pourtant sa marque distinctive dans Mademoiselle Duparc , sa façon d'envisager à la fois et le théâtre et la vie : cela prouve que M. Denayrouze est un de ses disciples, mais cela ne prouve guère autre chose. Quant au succès même, il ne se prouve point, il s'impose.

Mademoiselle Duparc est une institutrice qu'une famille altiôre a, une première fois, séparée de l'homme qu'elle aimait, et qui est allé se faire tuer en Afrique. Elle est entrée dans la maison d'une jeune femme dont le mari se prend à l'aimer, mais à l'aimer passionnément, au point de vouloir tout quitter, épouse, foyer, famille, pour suivre la femme qu'il aime. L'institutrice se sacrifiera-t-elle une seconde fois? aura-t-elle, au contraire, le courage de secouer ses hésitations, de faire taire les derniers cris de son honnêteté ? N'a-t-elle pas assez souffert ? n'a-t-elle pas le droit, elle aussi, de s'asseoir a au banquet des heureux» ? — a Vous voulez ma place?» lui ditalors l'épouse

380 LA VIE MODEENE

souffrante (iont elle va enlever le mari. «Eh bien! prenezla! )i Gomment? en poussant le crime jusqu'à sa limite extrême, en commettant non-seulement une lâcheté, mais un meurtre. Les deux femmes sont seules. La fenêtre est ouverte. Au bas, le gouffre. La campagne est déserte. — • Poussez-moi, vous être libre! — Me croyez*vous donc capable de vous tuer ? » répond mademoiselle Duparc.

Ici se place une de ces phrases à la Dumas, où l'auteur de la Princesse Georges incarne les êtres dans une vertu ou un vice : « Ah ! tu te dis le Mal et tu hésites ! Mais «alors tu n'existes pas! Eh bien! ce que tu n'oses pas « faire, je le ferai ! » Et l'épouse va se précipiter, lorsque l'amante la retient. Le sacrifice de cette honnête femme désarme mademoiselle Duparc. Elle a compris son devoir : elle disparaîtra, elle demandera le salut et le calme au clottre. Singulier salut! Et si La société n'a qu'une cellule pour les pauvres filles de ce genre , toutes celles qui ressemblent à mademoiselle Duparc auront vraiment le droit de se plaindre. Mais c'est là un point de vue tout philosophique, et je dirai tout social, qui n'a rien à faire avec le drame que voici.

Ce drame est très-puissant dans sa forme concentrée. Il a des allures nettes et vives. Il va droit devant lui, bravement. C'est, toute allusion politique mise de côté, une comédie de combat. Le titre primitivement choisi par M. Denayrouze ne le disait-il pas? Mademoiselle Duparc s'appelait tout d'abord Sur la brèche. Des scènes comiques, un profil joliment enlevé de préfet de l'Empire, des mots bien venus, çà et là, font ressortir ce que Tactioa dramatique a de viril et de résolu. La dernière scène, que j'ai contée, a décidé du grand succès de l'œuvre. Une fort belle encore et traitée avec une fermeté et une promptitude singulières, c'est la scène du second acte, où mademoiselle Duparc, insultée par un fat, vient dire à la femme qui la soupçonne d'être la maîtresse de son mari : « Madame, voici monsieur qui prétend que j'ai eu « un amant. Si vous le croyez, chassez-moi I si vous ne « le croyez pas, chassez-le! »

Tout cela constitue, je lé répète, une véritable comédie et dénote chez M. Denayrouze un tempérament fait pour le théâtre. M. Denayrouze n'a pas les fadeurs ou les habiletés d'une école désormais vieillie; il n'a pas non plus les rudesses, impuissantes en somme, de certains nouveaux venus qui prennent la brutalité pour de la force. Il est, dans Mademoiselle Duparc, très-nerveux et trèsmaître de lui. Voilà un début remarquable, et, j'ose le dire, un avenir assuré.

Mademoiselle Duparc est bien jouée. Ravel est excellent dans un rôle de vieux gentilhomme sceptique. L'institutrice, c'est mademoiselle Tallandiéra : profil aigu, bouche mordante, voix profonde; des cheveux pareils à l'aile du corbeau, aplatis en bandeaux luisants sur un front mat ; je ne sais quoi d'étrange dans une démarche de reine ou de panthère. L'honnête femme, c'est mademoiselle Blanche Pierson; un visage fin, des gestes élégants; des cheveux blonds, s'harmonisant avec de claires toilettes qui donnent à toute sa personne un grand charme et une séduction en quelque sorte suave]; une voix bien timbrée, caressante. Le duo est fait à souhait pour former, pour les yeux, la plus remarquable antithèse. Et la pièce y gagne* Cette lutte entre deux natures aussi dissemblables , c'est un duel où il n'y a, pour l'une et pour l'autre, que des bravos.

Les bravos ! on les a prodigués à mademoiselle- Fargueil, qui vient de jouer Rose Michel à l'Ambigu; on Ta littéralement couverte d'une ondée d'applaudissements. Quelle admirable, quelle grande artiste I La pièce de M. Blum ne contient guère qu'une situation , mais poignante , saisissante , capable de supporter le plus grand succès. Rose Michel a vu son mari assassiner un homme. Elle va le dénoncer; mais elle songe que sa fille mourra si elle ne peut épouser l'homme qu'elle aime. Pour sa fille, elle se tait. Elle étouffe sa colère, ses remords, ses sentiments de dévouement et de fierté. Cela dure cinq acles, cette « tempête sous un crâne a, et durant cinq actes, mademoiselle Fargueil est étonnante de vérité et de souff'ran-

ces. Elle a atteint le dernier degré du pathétique, cette femme élégante , si bien faite pour les ironies de la comédie; elle a poussé le drame jusqu'au sublime dans l'horreur, lorsqu'elle a pris son mari à la gorge en le secouant et en lui criant: «Assassin ! assassin 1 » Quelle scène ! et comme la salle, électrisée, a acclamé mademoiselle Fargueil! Charly et Faille combattent à ses côtés et avec succès; mais elle est, elle, tout le drame ^ toute la pièce, tout l'intérêt, toute l'émotion, toute la fièvre de cette Rose Michel, qui sera pour elle ce que Marie- Jeanne a été pour madame Dorval.

Page 1