LE THÉÂTRE DE NOVEMBRE 1874 A JANVIER
Poste-Saint-Mabtim : U Tour du Monde^ pièce en cinq actes et quinze tableaux, par MM. Adolphe d'Ennery et Jules Verne. — Vaudstillib : I« Chemin de Damas, comédie en trois actes, par M. Théodore Barrière. — Varii^trs : Lee Pré» Saint-Gervais , de MM. Sardou et Philippe Gille, musique de M. Leoocq. — Palais- Rot ad: La Boule, comédie en quatre actes, de MM. H. Meilhac et L. Halévy.
Il n'est vraiment pas facile de trouver, au théâtre ni ailleurs, cette chose exquise et rare ; la nouveauté. Le nou'^ veau était déjà bien vieux du temps de Salomon. Il n'y a peut-être plus, en ce monde, qu'un parti à prendre : c'est de renouveler, d'aviver, et, pour .créer tout exprès un barbarisme, d'originaliser le banal. C'est ce que M. Jules Verne, homme d'imagination et de science, esprit curieux, chercheur très-particulier et très-moderne, a fait dans ses romans; c'est ce qu'il vient de faire avec M. d'Ennery, danâ la grande féerie de la Porte Saint-Martin, le Tour du Monde en quatre-vingts jours. Féerie ? Non. Panorama, le mot est plus juste. Une intrigue amusante, des tableaux variés, utie certaine vérité suffisamment romanesque, l'impossible rendu acceptable et encadré dans les plus beaux décors du monde, voilà la pièce. On connaît le roman : Philéas Fogg, un original, membre d'un club excen-
trique de Londres, esprit méthodique et résolu, a parié de faire le tour du monde en quatre-vingts jours, commecet officier de hussards hongrois, M. de Zubowitz, avait parié de venir à cheval, de Vienne à Paris, en deux semaines. Philéas Fogg tient son pari : il est à Suez, aux Indes, en Amérique, partout ; et, pour arriver à l'heure dite à Liverpool, il fait chauffer la chaudière du navire qu'il a acheté avec la mâture et les bastingages du bâtiment. Hais encore, malgré tous ses efforts, se présenterait-il en retard au club , si la différence des latitudes et je ne sais quel calcul, d'ailleurs très-exact, ne lui faisaient, en quatre-vinglsjours, gagner précisément une journée. Les types amusants d'un détective, persuadé que Philéas Fogg n'est autre qu'un voleur qui a détroussé la Banque d'Angleterre, et du valet de Philéas, le parisien Passe-Partout, jettent leur fantaisie au milieu de ces pages imprévues et entraînantes.
Les auteurs de la pièce se sont contentés de tailler leurs tableaux dans le roman en y ajoutant un rival de l'anglais Philéas Fogg, l'américain Corsican, bientôt devenu l'ami dévoué du parieur. Ces deux compagnons, suivis du détective et de Passe-Partout, — accompagnés et un peu alourdis par deux jeunes Indiennes qu'ils ont arrachées au bûcher, — vont et viennent à travers l'espace, bravant les serpents de la grotte aux reptiles , échappant aux Indiens Pawnies qui attaquent le train chargé de voyageurs, engloutis avec VHenrietta oX sauvés avec les débris du steamer. Spectacle amusant, où le fantastique c'est l'électricité et la vapeur, où les talismans de l'ancienne féerie, les pieds de mouton et les œufs d'or fulminants sont remplacés par les coups de revolver ; fantaisie bien moderne, bien contemporaine, et qui met en scène la seule poésie qui reste maintenant en ce monde uniforme : les voyages!
MM. Dumaine et Lacrcssonnière ont bien joué) bravement, allègrement, les deux rôles de Corsican et de Philéas Fogg. MM. Vannoy, en policier ; Alexandre, en Parisien faisant le tour de la terre> sont fort amusants ; et, toujours enlacées, mademoiselle Angèle Moreau et made-
moiselle Patry passent à travers ces tableaux, comme si les auteurs avaient transporté les Deux Orphelines dans rinde ou chez les sauvages. Ce n'est point d'ailleurs le moindre étonnement de cette pièce à surprises que devoir ces deux jeunes filles parcourir élégamment les savanes, tout en conservant leurs toilettes de chez Worth. Les décors du Tour du Monde sont célèbres : les machinistes anglais, nos maîtres, n'ont jamais mieux fait que ce steamer qui disparaît tout entier sous les flots, laissant apercevoir la mer immense, des épaves sur les vagues, et au fond, dans la nuit, les lumières du port et des phares de Liverpool trouant le brouillard.
La mise en scène est, parait-il, un des cléments indispensables au succès, à l'heure présente. Le temps n'est plus où mademoiselle Mars jouait ses rôles en robe de tulle blanc dans un décor de quatre sous. M. Théodore Barrière, en donnant une comédie nouvelle au théâtre du Vaudeville, a tenu à ce qu'elle fût montée avec soin. Le théâtre du Vaudeville ne fait point fortune ; mais, à dire vrai, il prend soin de l'éviter:
-^ Pan, pan, eBt-cc ma brune?
Pan, pan, qui frappe en bas?
*— . Pan > pan , c'est la Fortune !
— Pan , pan , je n*ouvre pas 1
Je ne sais si la Fortune a jamais frappé à la porte du Vauvjlle depuis les soirs tapageurs deRabagas et même depuis V Oncle Sam ; mais, dans tous les cas, si elle l'a fait, le Vaudeville n'a pas plus ouvert que le personnage de la chanson de Béranger. Le Vaudeville a cependant cru avoir trouvé le salut dans le Chemin de Damas, de M. Barrière. Une pièce toute parisienne, avec des mots pétillants, acérés, meurtriers, — de petits obus de poche, — une intrigue semi-sentimentalè, semi-ironique, l'histoire d'un M. de Parisiane, — proche parent du Parisis de M. Arsène floussaye, *- qui gaspille sa vie et tâche ensuite de la racheter: c'était assez autrefois pour un succès. M. Barrière y a joint l'attrait d'une scène quasi-shâkspearienne, une
comédie au clair de la lune^ une causerie dans le bleu, Parisiane entouré d'un essaim de jolies fepfimes comme d'un cercle de fées. Et ces fées sont si charmantes, qu'elles convertissent Parislane! J'aurais bien cru plutôt qu'elles allaient le damner !
Le Chemin de Damas est bien interprété par M. Julien Deschamps et 'mademoiselle Julia Bartet. Et qui ne souhaiterait que la pièce fût un succès? Ne' dit-on pas que le Vaudeville va déserter la comédie et tomber dans l'opérette * ? Quoi donc? Madame Judic et madame Théo ne nous sufQsaient-elles point? Mai§, héîas ! où nous mèneraient toutes les récriminations ? Il faut au Parisien ses flons-flons d'habitude : couplets de Scribe autrefois, roçdeaux de MM. Offenbach et Lécocq aujourd'hui. Le jour où le public sera las de ces fredons, il le fera bien savoir et peut-être durement sentir.
Il n'en est pas là : les Prés Saint^Gehsais ont été écoutés, et la pièce de M. Sardou. fort joliment ornée de couplets pimpants, par M. Ph. Gille, a réussi aux Variétés ». Les costumes sont vrais comme des Saini-Aubin, les décors verdoyants comme une tonnelle en mai, la musique court comme les brindilles d'un liseron, Madame Peschard ne vaut point Déjazet, mais elle plaît; M. Christian est un précepteur digne de porter l'habit du , docteur Pangloss, et la pièce est honnête et agréable, — l'opérette des familles^ l'aimable comédie du tedaps de Geûtil-Bernard et de Lélorières.
La Boule, de MM. H. Meilhac et Halévy, c'est le Roi Candaule, des mêmes auteurs, en quatre actes au lieu d'un. Et le Roi Candaule ne faisait-il point partie de la Boule primitivement? On l'en avait détaché, trouvant qu'il pourrait réussir seul. La Boule n'en a pas eu moins de succès. On n'a jamais plus spirituellement, et plus cruel-