‹ La vie moderne en AngleterreChapitre 1 sur 3 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Tooi droits résenrét

A M. MIGH£L CHEVALIER

Si y ai 'pa pénétrer de quelques pas dans la vie anglaise, c'est à vous surtout que je l'ai dû.

Si j'ai pu arriver à me défaire jusqu'à un certain point du parti pris et des préjugés nationaux en ce qui touche VAngleterrey que je voyais pour la première fois, <fest à vous que je l'ai dà encore.

Votre bienveillante amitié m*a guidé et éclairé; votre nom aimé et honoré de nos voisins m'a ouvert bien des portes qui, d'ordinaire, restent étroitement fermées pour l'étranger.

Permettez-moi donc de vous dédier ce livre qui vous appartient à tant de titres.

Qu'il soit une marque publique de ma vive reconnaissance pour vous.

Et qu'il soit en même temps un témoignage de la respec* tueuse amitié

De votre tout dévoué,

HECTOn MALOT.

LA VIE MODEKNE

Ce livre a été écrit par un Français pour des Français.

C'est-à-dire qu'on a voulu faire une étude et non une critique.

Critiquer les Anglais n*est point tâche bien difficile ^ car chez eux la force et la faiblesse, la raison et l'inconséquence, la grandeur et le ridicule marchent si près Tun de l'autre qu'ils se mêlent et se heurtent à chaque pas. Et, dans un pays où la

royauté a les honneurs mais n'a point la puissance ; où la plus grande liberté dans la \ie politique est liée à la plus étroite intolérance dans la Vie privée ; où la préoccupation des spéculations religieuses s'allie à une poursuite impitoyable des satisfactions matérielles ; où le droit appartient à chacun, mais Fusage du droit à quelques privilégiés; dans une société où respectabilité est synonyme de fortune, misère d'infamie ; où le mensonge est vertu et la franchise honte ; où l'égoïsme est la loi sociale, et l'hypocrisie la loi morale ; dans une ville où le foyer est une école d'honneur et la rue une école de prostitution, les contrastes sautent aux yeux de l'étranger alors même qu'il ne fait point métier d'observateur, et ils se traduisent tout naturellement en critiques douces ou cruelles, selon sa nature, en railleries amères ou bouffonnes, selon son humeur. Pour faire rire ou pleurer ses lecteurs, il n'est pas nécessaire de rester bien longtemps en Angleterre.

Mais dans les conditions présentes, le rire ou les

pleurs doivent-ils être le but d'un livre qui parle de ce pays ?

Les Anglais sont très-curieux de ce que les étrangers écrivent sur l'Angleterre ; seulement, ce qu'ils attendent de ces étrangers, c'est un applaudissement, non un blâme. Pour ceux qui tombent en admiration devant la constitution anglaise, la gloire anglaise, la morale anglaise, ils sont pleins de tendresse et de reconnaissance ; pour ceux qui ne trouvent point cette constitution parfaite, cette gloire immaculée, cette morale irréprochable, ils n'ont que de la pitié et du mépris. Qu'un étranger nous blâme, nous autres Français, et nous entrons en discussion en nous moquant de lui. Qu'il blâme

un Anglais, celui-ci ne l'écoute même pas. L'An-

glais a une telle idée de sa supériorité en toutes choses, que son orgueil ne comprend pas qu'on puisse la mettre en discussion : pour lui, cette supériorité est comme la lumière du soleil, ceux qui ne sont point habitués à sa clarté doivent être éblouis, ni plus ni moins. La preuve que cette su-

périorité existe, disent-ils naïvement, c'est que nous portons nos usages partout, et que nous les imposons à ceux chez lesquels nous allons, sans jamais nous laisser entamer par eux. Les seules critiques qu'ils admettent sont celles qu'ils font d'eux-mêmes^ et cela par cette excellente raison que ce sont eux-mêmes qui les font et qu'ils se traitent en. amis. Si leur pouvoir royal est bâti sur une fiction, si leur morale est souvent en surface, et nulle en profondeur^ ils ne veulent point qu'on les avertisse de ce qu'ils savent avant nous; et ils aiment mieux mourir d'une maladie honteuse qu'ils cachent à tous que guérir en la confessant. Pourquoi, si vous avez les mains pleines de dures vérités, vous adresser à ce peuple? il ne vous lirait

pas. Pour lui, le meilleur écrivain étranger est celui qui sent et juge comme il sent et juge lui-même dans sa propre cause.

Il est vrai que, repoussé de l'autre côté du détroit, on pourrait être très-favorablement reçu de ce côté-ci.

Mais à quoi bon cette flatterie d'un autre genre? Â quoi bon blesser les croyances d'un peuple pour caresser tout simplement la vanité d'un autre? Au quel des deux cela peutr-il servir? L'un ne lit pas ce qui pourrait corriger son orgueil, l'autre lit précî* sèment ce qui doit exagérer le sien.

Ce beau résultat ne m'a point tenté, et il m'a fidt renoncer, lorsque je l'ai entrevu, aux critiques de l'un et l'autre genre, bouffon et sérieux j auxquelles j'étais porté après quelques semaines de séjour en Angleterre.

J'ai cru qu'il y avait autre chose à faire«

Il m'a semblé que si deux amis ou deux amants pouvaient commencer à ne plus s'aimer ou s'estimer le jour où ils commençaient ^ se connaître, cela ne devait point arriver pour deux peuples qui, se voyant tels qu'ils sont, devaient rencontrer en eux assez de points de solide sympathie pour y établir une amitié durable.

Il m'a semblé que, pour en arriver ainsi à nous mutuellement connaître, il fallait d'abord que nous

consentissions les uns et les autres à abandonner certains préjugés nationaux, à voir par nos propres yeux, à rejeter les opinions et les phrases toutes faites qui circulent depuis les guerres de Louis XTV, de la Révolution et de TEmpire ; à renoncer à faire la caricature de l'Angleterre, ce qui déciderait saris doute les écrivains anglais à ne plus employer ces moyens de succès faciles qui, pour flatter le goût traditionnel, nous représentent comme un composé de perruquiers chanteurs de romances, de cuisiniers amoureux, de ^danseurs ridicules, ou de pauvres diables se nourrissant de grenouilles et ne sachant marchei: qu'avec des sabots.

n m'a semblé enfin que si les Anglais se prétendaient le plus grand peuple du monde, et les Français les hommes les plus hardis de la terre, il devait y avoir à cela d'autres raisons que l'orgueil national ; qu'il était curieux de chercher ces raisons quant à l'Angleterre; et que de cette recherche rtaîtraient des comparaisons qui peut-être ne seraient point inutiles pour nous.

Sans doute, offrir un* peuple, quelque grand qu'il • soit, comme modèle à un autre peuple, est une absurdité; mais il n'y a pas de peuple, quelque petit qu'il soit cependant, qui ne puisse présenter des exemples à son voisin le plus avancé dans la civilisation.

Dans le peu que j'ai vu et appris en Angleterre» j'ai autant que possible cherché ces exemples, sans m'interdire, bien entendu, de voir tout ce qui n'en était pas.

De là ce livre.

Si les Anglais veulent employer cette méthode à l'égard de la France, ils en pourront faire un et même plusieurs qui, assurément, ne leur seraient pas inutiles.

Juillet 1862.

De la cWilité anglaise, quetqaefois boooète, plus toiiTept puérile.— Où les Anglais mettent le yeatre. — Que fait-on à la porte d*nne maison ? — Sonnettes et marteaux, — Qui est sir, qui est madam ?

— Le gouTernement de l'Angleterre et le moi^ton fraoçaii. — Ou loger? — Les hôtels et les bed rooms, — > IMcetter êquart et ses habitants. — Déceptions pour le confortable. — Réalisations plus que complètes pour le cant, — Histoire d'un Français qui a reçu une visite. — Effets divers que Tidée de l'infloi produit sur Tesprit et sur les jambes. — Les gin-poiace», lespi<6/(cfiouses et les tavems, — Comment et pourquoi l'on boit. — Ce qui arrive à ceux qui ont trop bu. — La conciliation anglaise.

— Deux Français chez un puhiican patriote. — • Bon rosbif et bons lits. — Les dining-rooms, eating-rooms, oysUrS'rçoma, — Comment on mange. — Ce que Ton mange. — A quoi on emploie ses doigts et pour quelles choses on réserve sa fourchette. ^ Des différents moyens à employer pour parcourir Londres : les jambes, les voitures, les bateaux. — La Tamise,

Dans le wagon qui nous emportait de Paris pour Boulogne, j'étais le seul Français; auprès de moi étaient trois jeunes filles plus ou moins jolies, dont les cheveux pâles et frisants, les yeux bleus abrités par de longs cils, les joues fraîches et douces comme une feuille de rose, les pieds longs et mal chaussés, disaient clairement la nationalité; en face^ j'avais un gentleman aux cheveux blancs, haut en couleur, carre des épaules, vigoureux, bien portant^ bien nourri, un vrai type d'Anglo-Saxon. .

L'occasion s'offrait excellente pour essayer la puissance et la portée de mon anglais, et voir en même temps comment je supporterais le leur. Je cherchais comment engager l'entretien, et nous élions déjà arrivés à Creil sans que j'eusse rien trouvé, lorsque ce fut le gentleman lui-même qui commença :

— Vous êtes exposant, me dit-il en excellent français, et vous vous rendez à notre exhibition?

— Non, monsieur, je suis journaliste.

— Et vous voulez étudier notre exposition?

— Non, je voudrais tout simplement, ou tout intrépidement, si vous aimez mieux, vous étudier vous- . mêmes, vous, votre pays, vos usages.

— Ohl dit-il avec un sourire un peu ironique, les Anglais sont très-heureux qu'on les étudie. Et combien croyez-vous qu'il vous faudra de temps pour les connaîtrei pour en parler sûrement et avec compétence?

— Je n'ai point la prétenlion d'expliquer l'Angleterre à elle-même ou à la France; je voudrais seulement dire ce que j'ai vu, comment j'ai été affecté; je voudrais surtout comparer.

— C'est parfait; car on ne se juge bien qu'entre égaux, et les Français seuls peuvent juger les Anglais, comme les Anglais les Français, car seuls nous avons une civilisation qui nous soit originale et personnelle k chacun, et que les autres peuples imitent suivant les races auxquelles ils appartiennent et les

goûts qui les dirigent. Qui êtes- vous? Nous pouvons arriver à le savoir si nous voulons nous débarrasser des lunettes que les traditions de toute espèce nous ont laissées sur le nez, et vous regarder tels que vous êtes, laids ou beaux, mais vrais. Que sommes-nous? Vous pouvez le voir et surtout l'écrire mieux que nous ne le ferions nous-mêmes; seulement laissez -moi vous4ire que votre tâche est pleine de difficultés, car TAngleterre est pavée d'écueils que Tétranger ne voit pas et ne peut pas voir. Savezvous seulement, permettez-moi de vous le demander, comment vous aborderez notre pays?

— Tout naturellement, en marchant droit devant moi*

— Oui, à la française. Eh bien, si vous escaladez les grands obstacles, c'est-à-dire si, à Taide de lettres et de recommandations, vous pénétrez dans Tintérieur de la vie, vous vous enlacerez dans des riens menus comme des fils ; mais ces fils formeront un filet d'où vous ne pourrez pas sortir. Ainsi, vous savez l'anglais, je suppose?

— Un peu*

— C'est-à-dire que vous savez l'anglais des yeux ; mais savez-vous celui des oreilles? Vous lisez, vous parlez peut-élre l'anglais, mais comprendrez-vous lorsqu'on vous parlera en abrégeant la moitié des mots? car, chez nous, il y a toujours à abréger; seulemenl, comme il n'y a pas de règle à ce sujet, saurez-vous abréger? Vous vous douterez que vous avez une ou deux syllabes à avaler, mais dans laquelle mordre? Que mangerez- vous dans Southwark et dans Leicester square? Mais ceci n'est rien : en faisant des fautes vous ne blesserez que vous-même, vous vous perdrez dans les rues et ne pourrez pas trouver votre chemin ; mais dans d'autres circonstances vous pourrez blesser ceux qui vous entourent et vous reçoivent.

— Comment cela, je vous prie?

Avant de me répondre, mon gentleman regarda nos trois compagnes. Elles ne paraissaient prêter aucune attention à ce que nous disions : depuis Paris elles étaient fort occupées à manger des gâteaux; pendant les moments de repos elles respiraient des sels et se passaient sur la figure des mouchoirs trem-

pés dans de Teau de Cologne; de temps en temps elles tiraient d'nne splendide trousse de voyage une assez grande bouteille en cristal fermée avec un boacbon armorié, et elles se versaient dans un gobelet en vermeil une liqueur qu'à la couleur et à Todcur j'aurais prise pour de la vulgaire eau-de-vie, si j'avais été un Français hostile à l'Angleterre. Nous voyant presque seuls, le gentleman continua :

— Un étranger, lors même qu'il est homme du monde et qu'il sait l'anglais, peut être exposé^ en arrivant chez nous, aux mésaventures les plus désagréables. Cela tient à deux causes : — d'abord à ce que les Anglais, voyant peu d'étrangers, sont par cela impitoyables pour tout ce qui n'est point taillé sur leur propre patron, qui naturellement est à leurs yeux parfait; — ensuite, à ce que lorsqu'une société est malade et corrompue, il lui faut^ pour se soutenir, inventer des règles tout à fait arbitraires. C'est ainsi que nous avons créé une loi sociale qui se résume dans ces deux mots : It is shocking^ it is not praper.

{Proper se prononce, pour les hommes et pour les

femmes, en baissant les yeux et en ramenant plus ou moins tiaut la main .au-devant du visage, comme pour se cactier pudiquement.)

— Savez-vous, continua-t-il, ce qui est proper^ ce qui esishocking?

— Ma foi, pas trop.

— Eh bieni vous verrez ce qu'il en coûte pour Tignorer-

Puis, me regardant avec une sorte de compassion où il y avait bien aussi un peu de mépris :

— Tenez, reprit-il, si vous ne voulez pas être shocking^ ne parlez jamais de schift (chemise de femme), de belly (ventre); si vous souffrez dans cet endroit, dites : / hâve peine in my stomach* L'opposé de ventre ne se dit pas non plus ; on dit back (le dos). Quand vous parlez de votre culotte, remplacez breeches^ qui est le vrai mot, par small clothes (petits habillements).

Dans le monde, lorsqu'une femme est on the family way (sur le chemin de la famille), on se sert maintenant, pour en parler, de l'expression française : enceinte^ qui a le pudique avantage de ne rien

signifier en anglais. Ceci est une légère indicalion de ce qu'on doit ou ne doil pas dire ; ce qu'on doit ou ne doit pas faire est encore plus compliqué. J'avais un air tellement stupéfait qu'il continua :

— Si vous vous présentez chez quelqu'un, que ferez-vous?

— Dame ! je commencerai par entrer.

— Mais^ si la porte est close, comme elle l'est partout à Londres?

— Je frapperai, je sonnerai.

— Frapper ou sonner n'est point indifférent, et celui qui sonne ne doit point frapper^ celui qui frappe ne doit point sonner. Il y a des régies rigoureuses pour cela. Vous savez, sans doute, que nos maisons n'ont point de grandes portes ni de concierges. Séparées généralement de la rue par un fossé bordé d'une grille, elles ont une petite porte ouvrant sur le trottoir. A cette porte sont un marteau et deux sonnettes; autour de l'une est écrit : Visitors; autour de l'autre : House. Arrivé devant cette porte, que ferezvous? Le fournisseur frappe un coup, le facteur deux, le gentleman plusieurs coups solides et secs, la lady

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—Ainsi, si je ne veux pas passer pour un goujat, je dois retenir toutes ces nuances?

— toutes et même bien d'autres.encore que l'usage vous apprendra. Ce que je vous recommande aussi^ c'est de veiller à votre prononciation ; ceci n'est plus de la politesse, c'est indispensable. Ce que je vais vous dire vous le fera comprendre. Il y a deux ans, j'écris de France à un de mes amis de Londres pour le prier de se mettre à la disposition d'ane dame française qui était descendue dans Oxford street. Il va pour lui faire visite, lui fait remettre sa carte; elle refuse de le recevoir. Le lendemain, le surlendemain, elle refuse encore. Enfin il lui écrit, et elle le reçoit. Voici ce qui était arrivé : J'avais prononcé le nom de mon ami à cette dame, en lui disant qu'elle recevrait sa visite; mais je ne lui avais point écrit ce nom. Or, comme il s'écrivait Hughes et se prononçait Youse^ elle avait cru, en lisant sa carte, qu'elle était celle d'un importun; sa lettre seule, qu'elle s'était fait traduire, lui avait montré son erreur.

— Décidément, monsieur, l'Angleterre est un terrible pays, et je commence h être effrayé.

— Etudiez-la, et vous verrez que c'est un grand pays. II est vrai que nos rues sont tristes et mal bâties; il est vrai que notre gouvernement est rongé par la corruption ; il est vrai que nos mœurs tombent en pourriture sous le vernis glacé qui les couvre; mais TAngleterre est un grand pays. Notre religion est la meilleure des religions, notre gouvernement est digne de servir de modèle; nous sommes des hommes, et nos femmes sont des mères de famille. J'ai beau regarder autour de moi, je ne vois pas qui nous pourrions envier ou imiter.

— Cependant la France...?

— Ouï, c'est vrai, votre cuisine est excellente, mais votre mouton est trop maigre.

La discussion eût continué longtemps encore si, au milieu de la fumée et du brait^ nous n'avions fait notre entrée à Londres.

Deux méthodes se présentent à qui cherche à se loger : les hôtels ou les chambres particulières.

A Londres, les hôtels de premier ordre sont trèsbeaux , ou plus justement très-bons; seulement la vie

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y est un peu chère : habiter le West-End ou Westminster coûte quarante, cinquante, cent francs par jour. Habiter Leicester square, où les hôtels français sont nombreux, coûte douze ou quinze francs. Seulement il faut observer que Leicester square n'est point un quartier aristocratique et respectable, comme disent les Anglais.

A vrai dire, c'est un asile, et ceux qui ont quitté leur pays pour y venir chercher la fortune ou l'impunité n'ont pas tous la conscience nette. A ce titre, s'il n'est pas digne d'être habité, il mérité d'être étudié, car tous les pays du monde y sont représentés, et ces représentants français (en majorité, hélas!), italiens, espagnols, allemands, russes, polonais, américains, s'y rencontrent dans une fraternité où ce n'est pas la nationalité qui est le lien. Comme ce quartier n'a rien d'anglais, on y trouve des cafés organisés dans le genre des nôtres; c*est là qu'il faut voir cette étrange population I Un matin j'étais entré dans un de ces cafés; mais quoique l'heure fût peii avancée, je ne m'y trouvai point seul. Avant moi étaient arrivés des habitués dont la figure flétrie, les

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Tètements crottés, le linge disaient clairement qu'ils n'avaient point passé la nuit dans leur lit. Assis dcyant des tables vides, ils causaient politique ; car spéculant sur rintérét qu'inspire tout proscrit, leur ambition est de se faire accepter comme des victimes politiques. Peu à peu un coin de la salle se remplit. Types et vêtements, quoique venant des cinq parties da monde, avaient tous cet air de parenté que donne une égale' misère : la langue employée avec plus ou moins d'aecent était (n'en soyons pas fiers) le français. Quand on eut assez causé, on se fit servir... des dominos, et Ton commença à jouer, chacun marquant soi-même ses points sur le marbre de la table avec un crayon d'ardoise qu'on tirait de sa poche. Vers i'heure du déjeuner, le maître du café entra, et allant au coin des joueurs :

— Ah çà f dit-il, je vous préviens aujourd'hui que je ne veux plus de fausses demi-couronnes; je veux bien en accepter de temps en temps pour ne pas vous laisser mourir de faim; mais hier j'en ai trop reçu, je n'en veux plus.

Tous les habitants de ce quarlier ne sont pas nntu-

rellement de cette espèce; mais il y en a, il y en a même beaucoup^ et aax yeux d* un Anglais c'est une mauvaise recommandation que de Thabiten

Au reste, si Jon veut demeurer longtemps à Lon* dres, aux hôtels on doit préférer les appartements, ou les chambres dans des maisons particulières ; ce qui est très-facile, car les Anglais n'ont point pour leur intérieur Tamour jaloux que nous avons pour le nôtre; ils ne craignent point d'y introduire des étrangers, ce qui me paraît peu compatible avec là religion du foyer.

On voit donc à beaucoup de fenêtres un petit écri*teau grand comme la main : To let apartments and bed rooms. Indiquer le prix des appartements est assez difficile, car ce prix varie naturellement d'après rimpoitance de l'appartement et le quartier dans le* quel il est situé; dans le West-End, il est trois ou quatre fois plus*^lcvé que dans le Strand. Pouf une chambre avec un lit, une table, et deux ou trois chaises, le prix varie de 10 à 30 shillings par semaine.

Mais puisque j'entre dans les détails de ménage

qai peuvent servir à ceux qui, ne connaissant pas Londres, veulent y venir, je dois ajouter que le confortable dont les Anglais nous parlent si souvent est à peu près inconnu dans ces appartements et ces chambres. Il y a des tapis par terre, mais voilà le seul luxe, et pour être sincère je dirai même la seule propreté. Que ceux qui youdront se loger ainsi regardent bien avant de choisir; ils s'épargneront la

« peine de déménager deux fois.

Qu'ils s'expliquent aussi sur leurs droits ; on ne saurait à ce sujet être trop précis. Un de nos exposants était logé depuis une quinzaine dans un bed room; un jour, vers midi, il reçoit la visite d'une Française parfaitement honorable. La visite, qui dure une heure à peu près, paraît inconvenante à la maîtresse de la maison. Le soir on redemande la clef au Français. Alors une discussion s'engage; car le Français, quoique parlant l'anglais parfaitement et le comprenant assez bien, n'entendait absolument rien à ce qu'on voulait lui insinuer pudiquement. Il fallut, pour comprendre, qu'il allât chercher un de ses amis qui habite Londres. Depuis huit jours

que rhistoire lui est arrivée, il en rit encore. Voilà le cant anglais. Si cette visite s'était faite la nuit, les apparences étaient sauvegardées.

Le logement trouvé, reste à chercher les moyens de parcourir la ville, et la difficulté est assez sérieuse, car Londres c'est rimmensité dans l'uniformité. Dans la cité el les quartiers pauvres, les rues succèdent aux rues, les allées aux allées, les cours aux cours; dans les quartiers aristocratiques, les squares succèdent aux squares avec une régularité et une continuité qui donne l'idée de l'infini.

Il faut marcher et toujours marcher.

Mais si l'esprit peut jusqu'à un certain point admettre l'idée de l'infini, les jambes s'y refusent absolument.

Elles veulent se reposer. Là, pour un étranger, commencent les embarras; car où s'asseoir? Les squares, qui sont souvent de magnifiques jardins, avec de beaux gazons, de grands arbres, où se montrent au milieu des bosquets des bancs et des chaises^ les squares sont entourés de grilles, et les habitants

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seuls du quartier, ou plutôt quelques habitants privilégiés, ont le droit de venir s^y promener; ils ont une clef qui leur sert à ouvrir les portes et surtout à les fermer.

Se reposer contre une borne est difficile, et même s'appuyer contre un montant de boutique est impo:sible ; on ne se repose pas en Angleterre, on va à ses affaires. Arrêtez-vous une minute, et Ton vous dira : Go on, sify go on. (Allez en avant, monsieur, allez en avant.) Vous gênez la circulation.

En France, à Paris, lorsque nous voulons nous reposer, nous entrons dans un café, nous nous asseyons sur le boulevard, et la vue de ceux qui passent en marchant ou en courant, pendant que nous sommes délicieusement allongés sur deux ou trois chaises, nous délasse et nous rafraîchit au moins autant que ce que nous buvons. Mais ici il n'y a point de cafés, et dans ce qui les remplace on ne peut ni s'asseoir ni voir le mouvement de la rue, qui donne à l'homme fatigué une satisfaction égoïste peut-être, mais à coup sûr si douce et si consolante. *

Les Cafés sont remplacés p^r àes public-homes^ des gin-palàces, des tavems.

Le mot seul de gin-palace donne des idées de grandeur et de luxe : un palais ddil être un palais, même lorsqu'il est destiné à recevoir tout simplement les buveurs de gin.

Eh bien , un gin-palace, s'il est un palais pour un Anglais, n'en est point un pour un Français.

Au dehors, il s'annonce par des tableaux plus ou moins dorés sur lesquels on lit presque partout les mêmes mois : Barclay^ Perkins and C*, Whitbread^ Alhopp^ Bass and C% qui sont les noms des grands brasseurs qui approvisionnent la maison.

Un mur dépassant votre tête vous empêche devoir au dedans, et une porte à demi poussée par un système mécanique ne vous invite qu'hypocritement à entrer. Le gin-palace a l'air d'être fermé, ou de n'être ouvert que pour quelques amis; cependant, si vous vous décidez à entrer, vous voyez qu'il l'est our tout le monde, car la foule est là.

Vous êtes dans le bur^room, dans le comptoir, et accoudés sur le marbre de ce comptoir, ou appuyés

contre les murailles lisses et grasses, les buyears, hommes et femmes, boiront flegmatiquement leur aie on leur gin.

Si vous avfô soif de bière, le publican prend un pot en étain ou en argent, attire à lui le manche en ivoire d'une machinent bière, et vous sert la liqueur qui, par des conduits, monte de la cave.

L'aspect de ces comptoirs est plein d'intérêt pour qui sait regarder et voir : c'est là que passent, en ne s'arrètant souvent^ que trop longtemps, les types caractéristiques de Londres; c'est là que défilent tous les vices et toutes les débauches. La fille en robe, de soie, les cheveux au vent, vient y chercher la force et l'audace; la mendiante qui porte deux enfants dans ses bras, et qui a ramassé un penny ^ vient demander au gin de lui faire oublier la misère et la faim.

Et comme Londres est la ville des contrastes, où les bouges les plus hideux se trouvent à côté des maisons les plus luxueuses, comme Saint-Gilles est enclavé dans le S(rand et Oxford street, auprès des haillons et des guenilles se tiennent les habits noirs

et les chemises blanches. On ne boit pas par société, on boit pour boire, parce qu'on aime boire : ce n'est pas à ceux qui vous entourent qu'on demande des satisfactions ou des plaisirs, c'est à ce qu'on avale.

Et Ton en avale tant, que souvent l'ivresse arrive.

Un jour j^étais dans une taverne, auprès du British Muséum; j'avais bu un verre de porter et je regardais deux hommes, deux ouvriers, à l'air intelligent et honnête, qui se querellaient. Ils étaient à moitié ivres et disputaient sur leur force. Quelques gentlemen à Pair respectable (le quartier est assez convenable) étaient intervenus dans la querelle, non pour la calmer, mais pour l'envenimer. On sentait une lutte. L'espérance était sur toutes les figures. Un gamin de douze ans excitait son père, l'un des querelleurs, et insultait l'autre ouvrier.

Enfin l'un d'eux ôta son habit et retroussa ses manches. Le publican intervint et poussa les deux ennemis dans la rue. On fit cercle autour d'eux; tout le mondç était sorti de la taverne et les passants s'étaient arrêtés. Lorsque les deux champions se fu-

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rent déshabillés jusqu'à la ceinture, la lutte commença. Au premier coup de poing, le sang jaillit; à la riposte, un des adversaires tomba renversé. Il se releva. Les voitures s'arrêtaient, et du haut de leur siège les cochers regardaient. Personne ne songeait à intervenir; évidemment tous ceux qui étaient là y étaient pour leur plaisir, et l'intérêt était moins dans la lutte elle-même que dans les yeux qui en suivaient tes phases.

Un policeman, voyant de loin ce qui se passait, n'avança point davantage et retourna sur ses pas. Après dix ou douze minutes de lutte, où sur ces torses carrés et velus les coups résonnaient sourdement, un des deux adversaires étant aveuglé par le sang, la partie Ait remise et la foule se retira en discutant la valeur et l'adresse de l'un ou de l'autre.

Comme ces scènes de boxe ne se renouvellent pas à chaque instant, le bar-room devient assez monotone pour l'étranger, surtout lorsque ses jambes veulent du repos.

Si la taverne dans laquelle il est entré est vraiment

complète et respeclabie, il pourra rencontrer ce qa'il cherche. Il aura le tap et le parlouVy où, dans de petits compartiments en bois arrivant à hauteur de la tète, il trouvera une table et des bancs, et s*jl a une bonne prononciation, s'il ne déplaît poinl aupufrficaiiy il parviendra à se faire servir ce qu'il voudra.

Je dois dire que, pour mon compte, j'ai toujours obtenu à peu prés ce que je demandais, — quelque* fois de Vale pour du porter^ ou du stout pour de Yale; mais enfin c'était toujours h boire. -* Cependant ces succès, dont je suis fler, ne sont pas ré« serves à tout le monde. Ainsi, dans les premiers jours de TExposition, deux exposants entrent dans un public-house et demandent, tant bien que mal, de la bière : à leur accent, à leur tournure, il était évident qu'ils étaient Français.

Le publican les regarde de travers et dit à son garçon :

— Don't give those blaguards any béer (Ne donne pas de bière à ces imbéciles, — jette-les dehors).

Le garçon obéit à son maître : les Français sont enlevés avant d'avoir compris ce qu'on avait dit.

jetés dans la rae avant de savoir de quoi il était question, battus avant d'avoir pu se défendre '•

Ces gin-palaces et ces tavems se rencontrent par* tout à Londres et dans tous les quartiers; cependant dans le Strand, Régent street, Piccadilly, on trouve quelques cigar-dwans où l'étranger peut s'asseoir et lire les journaux ; mais ils sont rares et difficiles à trouver.

i Quoique ce faît, parraitement exact dans tous les détails^ ait amené le publican devant le magistrat^ un journal anglais Ta déclaré impossible et faux^ en m^accusant incidemment de calomnier à pUitir TAngleterre. Un second fait Tenant à Tappui de ce premier montrera comment nous sommes aimés dans une certaine classe du peuple de Londres^ et comment on nous y traite. Après iSSf^ un Français vint habiter dads Surrey une petite maison avec un jardin, tenant à un terrain planté d*arbres et enclos de haies. Par cela seul qtt*il était Français^ il déplut à ses Yoisins. On le hua lorsquMl se montra dans les rues, et les gamins prirent pour récréation de s^assembler dans le terrain près son jardin, et de casser ses vitres avec des pierres. La première fois il fit une sortie, et corrigea comme il le méritait celui de ces gamins qu'il put attraper. Seulement, comme il ne pouvait pas toujours être chez lui et qu'il craignait pour ses enfants, il alla déposer sa plainte à la police. On lui répondit poliment qu*on ne pouvait rien dans les circonstances présentes, le terrain étant une propriété privée; mais que si les gamins s'assemblaient dans la rue, ils seraient arrêtés. Après trois mois, le Français dut déménager. Sacs doute il serait injuste de rendre tout un peuple responsable de pareilles sauvageries; mais n'est-ce pas déjà bien grave que quelques individus puissent en être coupables?

U Là YIE MODERNE EN àNGLEURRE.

Il en esl des resUaraals comme des cafés : à proprement parler ils n'existent pas; ils sont remplacés par des équivalents qni n'en sont pas.

Et pour le Français habitué an luxe et à la liberté des restaurants, c'est un grand embarras que de savoir où aller manger, lorsqu'il ne voit dans les rues, même les plus aristocratiques, que des portes bâtardes s'ouvrant à côté de montres où sont exposés un morceau de rosbif énorme entrecoupé de graisse jaune, des saumons superbes et des herbes étranges autant que bizarres auxquelles on donne le nom de salade.

Que j'en ai vu hésiter, des Français, avant d'entrer dans ces dining-rooms ! Ils regardaient la montre, ils regardaient l'enseigne, ils regardaient ceux qui entraient et ceux qui sortaient. Ils se promenaient devant la porte, tâchant de glisser un œil dans Tintérieur. Ils relisaient les annonces, et ceux qui savaient un peu d'anglais, sans rien savoir des usage> de Londres, étaient encore plus hésitants. Good beds (bons lits) esl le mot qui termine presque toutes ces enseignes. Pourquoi des lits là où Ton mange? Pour-

LA VIE MATÉRIELLE, yf

quoi des lits chez des gens qui sont toujours debout?

Si, après bien des hésitations, on se décide à entrer, les embarras ne sont cependant pas finis.

Manger est une chose si simple et si naturelle, quil semble qu'elle doive s'accomplir partout et dans tous les pays de la même manière.

Eh bien, non; et quand on a passé ces quelques lieues d'eau salée qui séparent la France de l'Angleterre, le Chanel^ on voit que manger ici n'est pas manger là.

En général, la cuisine anglaise est très-simple^ et la nourriture se compose de bœuf ou de mouton rôti. Quand je dis rôti^ je devrais plutôt dire bouilli, car Toici comment on procède : on commence par faire rôtir la viande, puis vers deux ou trois heures on la relire du four et on la sert dans d'immenses plats qu'on pose sur des réchauds et qu'on recouv^*e d'une cloche argentée. Jusqu'à ce que le morceau soit achevé, il reste ainsi au baiu-marie nageant dans

une mer de sauce. Le poisson, qui est en général magnifique, est bouilli aussi. Pour varier ces mets

Il LA VIE MODERKE EN ANGLETERRE.

subslantiçU, on a des pAtisseries i la rhubarbe ; la pâle esl lourde comme un morceau de plomb et gluante comme un morceau de savon.

Ces mets se servent sans assaisonnement; chacun fait le sien à sa guise. Pour cela on apporte devant chaque convive une sorte d'huilier à six ou huit com* partiments dans lesquels se trouvent tous les condiments de la terre, ce qu*il y a de plus violent en épices et en excitants. L'huile seule est oubliée : c'est trop fade pour un gosier anglais; d'ailleurs, on ne l'emploie point pour la salade, qui se mange le plus aouvent au sel, ou quelquefois avec une sauce blanche brûlante comme le vitriol, qui se conserve dans des flacons contournés comme des serpents.

Cette salade, ou plutôt l'herbage qu'on honore de ce nom, se mange avec les doigts, la fourchette étant spécialement réservée pour le fromage ou les oranges.

Ces usages, on en conviendra, sont assez inquiétants pour un Français; mais ils se compliquent encore d'autres étrangetés qui ne sont pas sans le jeter dans des embarras assez drolatiques. Quelquefois, lorsqu'il a tant bien que mal commandé son dtner, il

LA VIB MATÉRIELLE. 91

se voit, avant de manger, troublé par cette demande : Money,

Pourquoi money^ se dit-iK money avant de savoir ce que je dépenserai? Ces insulaires n'ont aucune confiance. — Money for béer. — C'est de l'argent qu'on lui demande pour sa bière, car tous les dining^ rooms n'ont pas le droit de vendre de la bière et des liqueurs; il faut pour cela une licence, et Vqh escamote cette exigence en demandant l'argent d'avance; avec cet argent, on est censé aller acheter au dehors la bière qu'on va tout simplement chercher à la cave. Ceci est une. petite hypocrisie fort ingénieuse; seule* ment il faut savoir ce qu'elle signifie.

Une fois que Ton connaît les usages de ces diningrooms, on trouve partout le moyen de manger, et cela à toute heure; car Londres est par excellence la ville où Ton ne dort pas. A l'activité affairée du jour, succède l'activité fiévreuse de la nuit. Les gin'palaces, les tavems, les oysters-rooms (maisons d*liuttres) s'allument avec la nuit et ne s'éteignent que lorsque le jour parait. Ces heures de la nuit, de onze heures du soir à trois heures du matin, sont les heures les plus

gaies de la triste yille. La débauche et le plaisir qai se cherchaient se sont rencontrés, et la ronde a commencé.

Ce qae j'ai dit pour les public-houses, je dois le répéter pour les dining-rooms ; il y en a quelques-uns, de place en place, qui font des efforts pour être de véritables restaurants, où l'on mange avec du linge et des serviettes; mais ils sont rares, et si j'en excepte les hôtels où l'on trouve des tables splendides, les dtning-rooms franchement anglais sont, en général, préférables à ces prétendus restaurants qui ne sont ni français ni anglais.

Se nourrir et se reposer sont deux choses qui tiennent le plus déplace dans la vie d'un étranger à Londres; il en reste cependant une troisième qui n^est pas moins importante : c'est aller où l'on a besoin.

Pour cela trois moyens se présentent : les jambes, lès voitures, les bateaux.

En principe, il faut dire qu'il n'y a pas de jambes humaines qui puissent résister aux fatigues de Londres; que ceux qui se croient bons marcheurs vien-

nent faire Texpérience de leurs forces dans une Tille trois ou quatre fois grande comme Paris, et ils auront à rabattre de leur orgueil. Ajoutez à cela que* lors même que les jambes auraient assez de vigueur pour porter le corps, la mémoire n'aurait point assurément assez de puissance pour guider les pieds^ car Londres est un véritable dédale de rues plus ou moins mal étiquetées.

Ainsi, il y a trente ou quarante rues qui portent le nom de King street, vingt ou trente qui s'appellent Prince Street, et une infinité d'autres qui, quelquefois dans le même quartier, perlent le même nom. De plus, pour compliquer ce désordre, les noms des mes ne sont point écrits à chaque angle; on se contente de le mettre de place en place, et quelquefois même au commencement et à la fin. De telle sorte que si vous débouchez au milieu de Commercial Road, qui a plus de cinq kilomètres de long, vous pouvez être forcé de marcher une demi-heure sans savoir au juste où vous êtes ; de même dans Oxford Street, qui a deux kilomètres, et dans Piccadilly, qui en a à peu près autant.

II faut donc absolument user des voitures. Ceux qui ont la bourse bien garnie peuvent les louer au mois, et les prix ne sont pas plus élevés que ceux de Paris. Le vulgaire a à sa disposition les cabs et les omnibus.

Les cabs sont, on le sait, des espèces de cabriolets à roues Irès-élovées, avec le siège du cocher derrière la voilure. Ces cabs ont une supériorité et une infériorité sur nos voitures de place. La supériorité, c'est d'être traînés par de beaux et solides chevaux^ de telle sorte que les gens gras et sensibles n'ont point, comme chez nous, le remords de se faire voiturer ra« pidement par des haridelles efOanquécs, qui pouf trotler s'appuient mutuellement l'une sur l'autre comme si elles allaient tomber.

L'infériorité, c'est que le tarif de ces voitures, divisé par railles, par courges et par heures, est tellement compliqué et exige une telle connaissance des dislances dans Londres, qu'il est à peu près inintelligible pour un étranger, d'autant mieux que les cabmen ne sont pas prodigieusement scrupuleux, et qu'ils demandent toujours plus qu'il ne leur est dû; aussi

esMi bûn de faire son prix d'avance. C'est une précaution qai, cependant, ne préserve pas de tont danger.

Ainsi, un soir, je sortais de l'exposition; il pleuvait à torrentsi et je voulais revenir au BriiUh Muieum. Le eabtnan mc^emande S sb. Six francs pour une course d'une deini*heure« c'était dur I Par bonheur, un Anglais complaisant (il y en a) vient à mon 86« cours» intimide le cabman^ et le forcée me porter pour une demi-couronne (3 fr. 10 c.)«

Les omnibus coûtent plus cher que les nôtres et n'ont point de correspondances; mais à ces inconvénients il y a une compensation. Monté sur une planchette derrière la voiture, les conducteurs, en chapeau rond noir, les moins gantées, hèlent les passants : Hopl hop ! S'ils vous voient indécis,^ ils font arrêter la voiturei descendent de leur planchette et viennent vous demander od vous allez. Si c'est une dame qui hésite sur le trottoir, n'osant pas couper la file des voitures» ils viennent la prendre parla main pour la faire traverser. Ceci est de la plus exquise complaisance, va-t-on dire; non» c'est tout simplement de la

concarrence. Tandis que chez nous le sourire narquois du conducteur lorsque sa voilure est complète, son insolence lorsqu'on Tarrète en se trompant de voiture, viennent tout simplement aussi de notre système de monopole. On ne paye qu'en descendant, et rarement on rend aux étrangers ce qui leur est dû. Le seul moyen qu'ils aient de se faire faire justice, c'est d'abord de savoir bien distinguer les demi-couronnes des pièces de deux shillings^ et les pièces de quatre ponce de celle de trois; puis, en même temps, c'est d'être roide avec les conducteurs et même un peu insolent. Â Londres, être insolent est assez comme il faut; d'ailleurs, c'est très-anglais.

Les bateaux à vapeur sont les omnibus de la Tamise, et c'est le plus souvent le moyen de locomotion le plus rapide et le moins cher.

C'est aussi le plus agréable, car la Tamise est assurément la gloire de Londres; peut-être sur ceux qui ont vu les beaux fleuves de l'Amérique, cette grande route silencieuse de l'Angleterre {silent highway) ne produit-elle pas une grande impression d'étonnement et d'admiration; mais sur nous autres, habitués aux

rivières calmes et limpides où flottent çà et là quelques rares navires aux voiles blanches, elle agit fortement et provoque tout d'abord la surprise, et, par la réflexion, l'enthousiasme. Elle devient la personnification de l'Angleterre active, remuante, sombre et irrésistible dans sa marche. Personnification complète, car le génie des mers règne jusqu'au ponè de Londres, où il passe sa puissance au génie de l'industrie.

Londres est triste, ceci est incontestable; mais il n'y a pas de tristesse qui ne se laisse distraire par le spectacle qu'offre la Tamise. Qu'à London-Bridge on s'embarque sur un penny-steam-boat^ qu'on remonte le fleuve jusqu'à Chelsea, en passant sous ces ponts merveilleux de force et de hardiesse qui relient les deux villes, au milieu du va-et-vient des navires qui se croisent, entre les rives où se dressent les grues et où fument des forêts de cheminées; qu'à Londoth Bridge on s'embarque encore et qu'on descende le bras de mer au milieu des navires qui arrivent de toutes les contrées du monde; qu'on longe les docks, où flottent les couleurs de tous les pays ; qu'on aille

jusqu'à Gravesend, In douce ville entourée de prairieS) et si l'on a quelque chagrin contre les Anglais, si Ton se sent injuste pour l'Angleterre, on reviendra dans des dispositions toutes différentes, on comprendra une partie de la force et de la grandeur de co pays. La Tamise aura fait ce miracle.

L'Angleterre est un cabinet de lecture. — Une des gloires de TAngleterre. — De quels juges dépendent la vérité et la conscience.

— La législation de la presse. — Quels services peut rendre iine presse libre. — Influence des journaux sur les révolutions. -^ Universalité des informations de la presse anglaise. — Le télégraphe sous la main de chacun. — Dans quel esprit sont faits les articles. — L'esprit français et Tesprit anglais. — Les articles anonymes. — L'anonyme bon pour les soufflets^ mais mauvais pour la gloire; mauvais aussi ppur l'argent. — Les traitements,

— A quoi sert la réputation. — Notre supériorité et notre infériorité. — La critique et le roman. — La division des journaux par le prix qu*ils coûtent n'est pas purement matérielle. — Le Times. — 30,000 francs d'annonces par jour. — - Les Walkxng Sandwîches. — Le Morning Adveriiser et les publicains. ^ Le Moming Post et lord Palmerston. — Le Daily News et le comte Russell. — Le Globe, — Le Sun, — Le Morning Herald, — Le Daily Telegraph et la Révolution dans la presse. -« Le Moming Star. — V Express, — Les journaux qu'on lit avec des lunettes.

— Les journaux du samedi. — Les journaux du sport. — Les revues. — Les journaux de paroisse. — Comment on expédie les journaux.

Une des choses qui nous frappe le plus vivement, nous aulres Français d'aujourd'hui, alors que nous arrivons en Angleterre, c'est la puissance de la presse anglaise.

Au premier abord, le pays tout entier parait un im* mense cabinet de Jecture, où chacun n'obéit qu'à un seul besoin, qu'à un seul désir : lire les journaux.

Avant d'être descendu de wagon, des enfants, des gamins se jetant à là portière vous fourrent sous le nez et souvent dans les yeux des journaux de toutes les grandeurs ; et ils accompagnent leur pantomime de vociférations très-engageantes : le Daily Télégraphe kMoming Star^ le Punch ^ le Fun.

Dans la rue, les offres continuent ; seulement elles viennent de gamins un peu plus jeunes et surtout beaucoup plus déguenillés. Aux cris s'ajoutent en

même temps d'autres moyens de tentation. Tout à coup, sur le trottoir, délicatement posée au milieu de la boue noire, une affiche blanche, retenue par quatre cailloux, vous barre le chemin et vous arrête court. C'est le Daily Telegraph qui prend la peine de vous avertir que les nouvelles de la journée sont extrêmement intéressantes. Dans un programme combiné savamment en vue d'une great attraction^ il vous en offre le détail : grande défaite du ministère, anéan^ tissement des confédérés, horrible tragédie à Man« chester. A côté de Tafflche, l'aimable gamin qui la garde et la renouvelle quand on a un peu trop mar^ ché dessus^ vous présente le journal lui-même. Un penny I Qui n'a pas un penny?

Ceci, qui se renouvelle partout dans chaque omnibus, où les gamins s'accrochent en grappes, et au coin de chaque boutique, produit un certain étonnement sur les étrangers; mais il ne faut pas longtemps pour que de Tétonnement on passe à l'admiration, ^ oe qui arrive assez souvent dans ce pays. — La presse est une des forces de l'Angleterre, le journalisme est une de ses gloires.

Comment foncLionne celte force et quelles lois la régirent, c'est ce qu'il est curieux d'étudier.

Ici la presse est absolument libre^ — libre dans sa naissance, libre dans sa marche.

Fonder un journal est la chose la plus simple du monde et ne demande ni protections, ni influences, ni obstination» ni courage. On n'a point de rebuffades à essuyer, point de promesses à faire, point d'enga* gemenls à prendre, point de démissions à signer en blanc, rien qui lie le présent et compromette l'avenir. On croit avoir quelque chosQ à dire; avec une somme qui n'a pas besoin d'être bien importante, on fonde un journal pour la dire.

Et on la dit comme on veut; les seuls juges dont Je joumalisle relève sont sa conscience et l'opinion publique : c'est un homme qui s'adresse à tout le monde^ au lieu de s'adresser simplement à ses amis. S'il parle bien^ on l'écoute; s'il parle mal, on le siffle^ et alors il est forcé de se taire. Avant de parler, il n'a point à étudier ces lois prohibitives tellement peu précises que la pénalité qu'elles édictent varie» pour le même délit, de l'acquittement à la peine de mort.

S'il dénonce un fait à la charge d'une administration quelconque et qui blesse ou accuse un administrateur, il ne reçoit point de communiqué, II peut travailler, étudier, écrire : son temps n'est point dévoré en courses qu'on lui fait faire pour aller se défendre, aujourd'hui devant un ministre qui vous fait payer son indulgence^ demain devant un magistrat qui vous fait sentir son importance; ses heures peuvent être mieux employées qu'à recevoir des messagers moitié officieux, moitié officiels, qui viennent lui dire : c Vous avez fait hier un arlicle contre la papauté, et vous allez être supprimé; c'était avant-hier que vous pouviez faire cet article : notre politique a changé djins la nuit. »

Une seule chose est défendue au journaliste anglais, c'est d^atlaquer la reine : or, comme la reine règne mais ne gouverne pas, comme son influence dans une république aristocratique où dominent les représentants de la noblesse et de la haute bourgeoisie est des plus minces, les occasions' où politiquement on pourrait s'occuper ^d'elle ne se présentent presque jamais.

LES JOURNAUX. 5t

Un seul danger aussi menace le journaliste^ et ce danger, il le partage avec tout le monde : c'est-à-dire que, comme le premier venu, s'il a dénoncé un fait mensonger qui porte atteinte à la réputation ou à rhonneur d'une personne, il est sujet à Yaction far libel.

Mais cette action, il est peu de personnes qui osent rengager.

En France, si de la meilleure foi du monde nous annonçons. que le président de la Société de Saint- Vincent de Paul d'une ville du Midi est accusé d'outrage à la morale publique, et que ce soit, au contraire, le président d'une Société d'une ville du Sud- Est, tous les présidents du Midi pourront nous faire un procès. Nous voilà forcés de quitter le pays où nous sommes connus pour aller nous défendre dans une ville où notre adversaire dispose de puissantes influences; et, arrivés là, nous n'aurons pas le droit de faire la preuve du fait que nous avons dénoncé : nous viendrons pour nous entendre condamner par des juges dont nous ne pourrons ni discuter ni critiquer le jugement.

. En Angleterre, il n'en est point ainsi. Vaction for libel intentée (et elle ne l'est jamais à Londres et rarement en province), la défense s'organise; et presque toujours elle a pour elle le juge, car ici le juge a audessus de lui l'opinion publique.

Sans doute, c'est une fort belle chose qu'une magistrature placée si haut dans l'estime générale qu'elle soit à l'abri de la discussion, mais c'est une chose idéale; un corps n'est point réputé honorable par cela seul qu'interdisant toute réplique, il se donne à lui-même un brevet d'honorabilité, se disant chaque jour: < Nous sommes les purs représentants de la droiture et de la justice^ nous ne nous trompons ja^ mais, ou si cela nous arrive, nous ne voulons pas qu'on nous le montre. >

La justice anglaise n'est pas plus mauvaise qu'une autre, et elle est discutée chaque jour, non-seulement dans les journaux» mais encore sur le théfttre» Il y a même à Londres une parodie quotidienne de la justice et des juges. C'est aux Cidera cellars^ une taverne du Strand, où se trouvai t^ il y a quelques années, le fameux Nicholson. Là, chaque soir, sur un

théâtre où siègent, représentés par des comédiens, le lord chancelier, un attorney et des juges, le public étant le jury, on fait la critique ou la caricature des procès du jour. Malheur au juge de Westminster ou de Lincoln's Inn qui aurait rendu un mauvais juge» ment dicté par la passion, rintérôl, la vengeance, ou Tambition : il serait jugé à son tour.

Pour mon compte, je ne vois pas, malgré ce qu'en disent ceux qui ont un intérêt contraire, ce que la justice (je ne dis pas les juges) a à perdre à cette cri* tique populaire : il me semble qu'elle a une utilité réelle et salutaire ; il est bon que les magistrats sachent qu'il y a au-dessus d'eux quelque chose de plus puissant qu'eux, c'est-à-dire une opinion publique libre dans ses applaudissements comme dans ses flétrissures. Et en fait de pression extérieure, j'aime encore mieux celle du public que celle du pouvoir.

Or ici l'opinion publique jouit de la liberté la plus large et 1^ plus complète, et il est peu de juges qui osent l'affronter sans avoir de leur côté la justice et l'impartialité.

C'est grâce à ce système de liberté que le journal

s'est développé en Angleterre au point de devenir le véritable soldat de la civilisalion, portant partout la lumière et la vérité, hâtant le bien, empêchant le mal par celû seul qu'il le dévoile. C'est grâce à ce sys« téme, c'est en disant tout, en s'occupant de tout, en discutant tout, en traduisant fidèlement les besoins aussi bien que les souffrances de chacun; c'est en in« tervenant activement entre ceux qui ont et ceux qui veulent avoir, entre ceux qui sont et ceux qui veulent ëlre^ que le journal est devenu un pouvoir dans l'État plus puissant à lui seul que les deux autres.

Et le dirai-je, — ceci paraîtra peut-être bien absurde à ceux qui ne connaissent pas la liberté, — c'est aussi grâce à ce système, c'est parce que les journaux ont pu pousser le pays en avant, demander l'accomplissement des réformes arrivées à terme, préparer celles que le progrès commençait à éclairer de ses rayons, hâter ceux qui s'obstinaient dans le pass^, calmer ceux qui se jetaient tête baissée dans l'avenir, — c'est pour ces raisons que les libertés politiques se sont chaque jour agrandies et les libertés morales étendues, et cela sans secousses, sans désordres, sans

faire couler le sang ; c'est parce qae la presse était libre que l'Angleterre n'a pas, depuis Guillaume d'Orange, souffert des révolutions. Elles n'étaient pas possibles, n'étant point immédiatement, absolument nécessaires. Le journal fonctionnait et le progrés marchait. A quoi bon faire éclater la poudre quand la pensée peut parler?

Que ceci ne paraisse point exagéré : rien n'est plus facile à admettre pour quixonnalt le journalisme et les journaux anglais.

On peut dire que chaque numéro d'un journal an« glais bien fait est la chronique du monde. C'est l'histoire de ce qui s'est accompli, et le sommaire de ce qui se prépare.

Qu'on prenne le Times et qu'on l'ouvre. On trouvera d'abord trois ou quatre articles de fond, discu* tant les questions à l'ordre du jour en Angleterre, en France, en Europe, dans tous les pays. Puis viendront les correspondances faites par des écrivains envoyés exprès dans le pays qu'ils doivent faire connaître. Car il ne s'accomplit pas une révolution, il ne se fait pas une guerre en Europe ou en Amérique

sans que le Times ne soit représenté là dans la per« sonne d'un de ses rédacteurs, chargé de voir par ses propres yeux.

Ce système de tout voir, on rapplique non-seule* ment pour les faits les plus importants, mais encore pour les choses les plus légères : aussi bien pour savoir ce que fait le sultan à Constantinople, que pour rapporter de quelle manière Edward Jones ou Frédéric Lewis a battu sa femme dans Clapbam. Les renseignements commerciaux se joindront aux reu'^ seignements politiques. Tous ceux qui croiront avoir vu quelque chose ou avoir quelque chose à dire récriront au journal, qui insère leur lettre en la si* gnant d'un pseudonyme, le vrai nom n'étant demandé que pour la responsabilité morale du journal. Tout cela réuni forme un ensemble complet où l'on apprend ce qui se fait à Rome, à Java et à Paris.

Les affaires de finance et de bourse sont exposées et critiquées en toute indépendance. Tout ce qui s'est passé dans les innombrables tribunaux de Londres est rapporté, et ce n'est pas la partie la moins ca* rieuse; le compte rendu de l'opéra qu'on a joué à

Covent'Garden^ da drame qu'on représente i Adelphi est écrit à une heure du malin, composé à deux, tiré à trois, et offert le matin aux spectateurs de la veille, à qui une opinion toute faite arrive ainsi pour le réveil.

Ce que je dis du Times^ on peut le dire de tous les journaux: à peu prés : tous visent à la môme universalité de renseignements; tous veulent être aussi exacts, savoir autant de choses, et les dire aussi vite. Et comme rien ne coûte pourvu qu*on arrive au résultat, on ne recule devant rien. Un télégraphe est établi dans le bureau de la rédaction même ; un employé est là sans cesse recevant des dépêches, faisant des demandes. Sur la table où il écrit, le rédacteur est en conîimunication avec le monde entier, interrogéant son correspondant sur Madrid et sur Berlin.

La première fois que je visitai les bureaux d*un journal anglais, il était deux heures du matin : la maison tremblait, ébranlée par les secousses de deux immenses machines américaines qui, au rez-de-chaussée^ tiraient à raison de vingt mille exemplaires par heure les premières pages du journal; on rédigeait

et on composait les dernières. La vie elle mouvement étaient là dans toute leur activité et toute leur fièvre ; mais au dehors assurément étaient la paix et le sommeil.

— Voulez-vous avoir des nouvelles de Paris? me demanda-t-on.

Je voulus en avoir d'Amérique, lorsque je sus ce qui se passait en France, c'esl-à-dire rien d'intéressant.

Et immédiatement on me répondit; mais les com« munications étant interrompues avec Tlrlande, on ne put pas nous dire quelles dépêches apportait le dernier vapeur. Pendant tout le temps que durent les séances du Parlement, qui, comme on le sait, ont lieu la nuit, le télégraphe fonctionne, et on sait, dans les bureaux du journal, qui parle et de quoi on parle.

L'universalité des renseignements, c'est là ce qui surtout est le caractère du journalisme anglais; et sous ce rapport on peut dire qu'il n'a point de rivaux. Mais si Ton vient à lire attentivement les articles de fond, là cesse la supériorité de la presse anglaise.

A part quelques exceptions, ces articles ne sont

LES JOURNAUX* et

généralement pas faits, pas composés; ils ne parient pas d'un point pour arrii^er à un but en passant par tels ou lels points. Ils vont à l'aventure, causant de ceci, causant de cela, disant souvent à la fin le contraire de ce qu'ils ont dit au commencement. C'est un fil qu'on tire d'une bobine; quand il y en a assez long, c'est-à-dire une ou deux colonnes, on le coupe net, sans préparation, sans vous dire si on vous redonnera du môme numéro et de la même couleur.

Au reste, ce décousu qui frappe si vivement les esprits français se retrouve presque partout chez les Anglais, et surtout au théâtre, où, quand il s'agit d'une pièce originale et non imitée de Scribe ou d'Alexandre Dumas, on voit huit ou dix pièces qui marchent, ou, plus justement, ne marchent pas les unes à côté des autres.

En parlant ainsi, je ne crains pas de blesser tel ou tel écrivain qui pourrait s'appliquer cette critique, car les articles ne sont jamais signés, et même on ne sait pas dans le public quels sont les écrivains qui travaillent à un journal. El avec les habitudes dé liberté dans la discussion qui se pratiquent ici, c'est là

6t LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

ce qui fait la puissance du journalisme, et même l'influence de certains journaux: qu'à tort ou à raison on croit recevoir des communications d'hommes impor* lants dans la politique ou la littérature.

Seul le journal est responsable, et quoiqu'il arrive assez souvent, pour les choses d'art, par exemple^ qu'on sache quel est l'auteur d'un article, il serait de la dernière inconvenance de lui en parler pour lui. en témoigner de l'humeur. En môme temps qu'il a renoncé à la gloire, il s'est mis à l'abri des soufflets.

Cette méthode a cela de commode aussi qu'elle permet à presque tout le monde de se dire joumaliste : depuis que je suis en Angleterre, je n'ai vu presque personne sans apprendre presque aussitôt que j'avais l'honneur de parler à un confrère. Mais dans quel journal écrivait l'honorable confrère, c'e&l ce qu'il était plus diflicile de savoir. Au Time^^SMS doute.

Si l'anonyme a de grands avantages pour le journal, s'il en a même pour le journaliste, il a aussi des inconvénients, surtout pour ce dernier. Avec le système qu'on pratique chez nous, un journal est forcé de te-

LES JOUBflAUX. ' 6t

nir compte à ses collaborateurs du nom et de l'inflnence qu'ils ont dans le public : leur étiquette rc-> commande le sac, et jusqu'à un certain point leur réputation couvre la marchandise qu'ils livrent; il faut donc leur payer ce nom et cette réputation.

Mais ici c'est la marchandise toute seule qu'on, paye; or on s'arrange dans un certain nombre de joamaux pour la payer le moins cher possible. Vous avez du talent, je le veux bien, mais un autre inconnu en aura autant que vous; il me coûtera moins cher, et d'ailleurs le public ne s'en apercevra pas.

Au reste, cette observation ne s'applique pas à tous les journaux : il en est qui font à leurs rédacteurs des traitements trés-honorables; et quoique je ne puisse pas à ce sujet entrer dans des détails qui seraient des indiscrétions, il n'est pas rare de voir de simples rédacteurs gagner de 15 à 25,000 francs.

J'ai dit ce qui, selon mon sentiment, donnait une immense supériorité à la presse anglaise sûr la presse française; il est encore deux points que je voudrais toucher. Dans l'un la supériorité est pour nous, dans l'autre elle est pour les Anglais.

64 LA VIE MODERNE EN ANGLETERaS.

Notre supériorité, c'est que nos Journaux sont pour la plupart littéraires, c'est qu*à côté des intérêts poli*tiques et matériels, les intérêts moraux et artisti^ ques sont représentés. Nous avons une critique qui, quoique bien restreinte par des exigences matérielles, s'occupe avec continuité de toutes les choses de l'esprit. Les grands journaux anglais, les journaux politiques, négligent ce côté, et s'ils ont de temps en temps des études littéraires, c'est en passant; ils laissent ces niaiseries aux journaux spéciaux. Les arts, ça manque d'actualité.

La supériorité des journaux anglais, c'est, — qu'il soit permis à un romancier de le dire, — c'est qu'ils n'ont pas de romans. Les journaux peuvent aller dans toutes les mains, être lus par tous les yeux, par ceux qui reflètent l'innocence comme par ceux qu'allument les passions; et pour être admis auprès de ces lecteurs divers qui composent le public d'un journal, les romanciers ne sont point tenus à toutes ces exigences qui perdent Tart sans servir la morale.

Il y a une méthode assez simple pour classer les

journaux anglais, c'est de faire deux grandes divisions : dans l'une on met tous ceux qui coûtent cher, qu'ils soient du matin ou du soir, peu importe, et dans Tautre ceux qui coûtent bon marché ; et lors* qu'on examine rinfluence de chacun de ces journaux, on s'aperçoit que ces divisions ne sont pas purement matérielles.

Les journaux politiques quotidiens qui coûtent cher (3 pence, 30 centimes), sont : le Times^ le Jforning Advertiser^ le Uoming Post^ le Daily Netvs, le Moming Herald, le Globe, le Sun.

Les journaux qui coûtent bon marché sont : le Daily Télégraphe le Moming Star, YEvening Star, le Standard (1 penny); VExpress^ YEvening Herald, YEvening Journal (2 pence) .

Le Times esl le journal anglais par excellence, et, sous presque tous les rapports, il est de beaucoup le mieux fait. Cependant il est loin d'avoir sur les affaires l'influence que son rang, sa publicité et le talent de ses rédacteurs devraient lui donner. Cela tient pour bealicoup à ce que, au lieu de diriger Topinion publique, comme souvent il aurait pu et il aurait dû

M LA VIE MODËRNË ËN ANGLETERRE.

le faire^ il a trouvé raeîlleuf de se meUre à &â suite. Toujours occupé à tftter le pouls h la popularité, il est par nature et par intérêt le courtisan de TAngleterre, son défenseur obligé, son panégyriste sans scrupules comme ians mesuré. Cependant, comme avec cela 11 a toute l'adresse et toute la hardiesse anglaises, aussi-> tôt qu'il voit que Topinion publique s'égare de telle dorie qu'au lieu du âuccés c'est la chute qui va arriver« il n'hésite pas à faire volte-face, et avec le plus beail sérieut du monde il s'ëCrle t « Vous vous êtes trompés, mes amis. > Sa politique est en général in* dépendante; il ne sert aucun parti ni aucun liomuie : il sert ce qu'il croit les intérêts de TAnglèterre; mais de TÂngletérre cependant se personniUant dans céttd puissante et hardie bourgeoisie qui marche âujout*" d'hui à la tête du pays. Le public auquel il s'adresse, c'est tout le monde, et x;ela autant parce qu'il est admirablement fait au point de vue de l'universalité des renseignements, que parce que, dans ce pays où tout se décide et s'organise par les annonces, il a le plus d'annonces : huit grandes pages sur les sei2e qui composent lè journal; et non pas de ces annonces

comme les nôtres» qui prennent une page tout entière, mais de ces annonces uniformes, imprimées dans le caraclère le plus fin qui se puisse lire couram* ment.

D'oir viennent ces annonces et à qui s'adressent-* elles? C'est ce qu'il faut dire en passant.

Le système de construction, en Angleterre, ne per** met pas un grand déyeloppement d'affiches; d'aillears, presque toutes les murailles où elles pourraient être apposées sont défendues par la phrase : Stick no bUls (ne collez pas d'affiches); et celles où il est per* mis d'afficher sont tellement exposées à la fumée el aux saletés de toute nature, que l'affiche ne peut pas longtemps attirer les regards^ malgré les étrangetés dont on l'a enjolivée. Il faut donc que l'annonce aille trouver le lecteur, au lieu que ce soit le lecteur qui viennent la trouver.^ Pour cela deux moyens sont en présence.

Dans le premier on pose l'annonce sur deux grandes planches, on met un homme entre ces deux planches et on l'envoie se promener dans les rues de Londres. On nomme ces hommes des Walking Sandwiches. En

effet, leur situation est la même que celle d'un morceau de jambon entre deux tranches de pain ; ils sont un morceau de chair entre deux morceaux de bois. Lorsqu'il fait nuit, on leur pose sur la tète un haut transparent, fermé des quatre côtés, avec une bougie ou une lampe brûlant au milieu, et ils parcourent la ville en ayant soin de ne pas remuer la tète, — ce qui leur donne l'aspect le plus mélancolique, — et de se mettre à l'abri lorsque le vent est trop fort. Sur ces pancartes ou sur ces transparents on écrit en deux mots ce qui doit frapper le plus vivement : c Hâve y ou seen the Phanthom? Avez-vous vu le Fantôme ? (une pièce d'Adelphi). — Oui y et j'ai besoin de le voir encore. »

Mais ce moyen un peu barbare, s'il provoque les passants, ne va pas trouver les honnêtes gens à dooii* cile, ce que fait le journal. C'est donc au journal qu'il faut recourir, et tout le monde y recourt, ceux qui veulent acheter comme ceux qui veulent vendre. Il y a dans Londres un marchand de pilules qui fait pour 800,000 fr. d'annonces par an ; un tailleur qui en fait pour 2 ou 300,000 fr. Mais les annonces commer-

ciales ne sont pas les seules à envahir les journaux; il y en a un grand nombre de particulières, comme celle-ci : t M. et Mrs. *** supplient leur fille bienaimée de revenir à la maison qu'elle n'aurait jamais dû fuir; qu'elle écoute la voix du devoir et de la religion. » 11 y en a d'intimes, comme celle*ci : € John Uplon, esq., recevra demain toute la journée, telle rue^ tel numéro. > Ce qui est tout simplement un rendez-vous envoyé par le moyen du journal à une femme en puissance de mari jaloux.

Enfin, quelles que soient ces annonces et qu'elles aient tel ou tel but, il résulte toujours de ce besoin de publicité que le Times en fait pour 28 ou 30,000 francs par jour^ et que malgré les quarante-huit ou cinquante colonnes en petit texte qu'il met à la disposition du public, il faut prendre rang pour paraître.

Au temps où les journaux étaient timbrés, c'est-àdire au temps il y avait un moyen de contrôle certain, le tirage du Times s'élevait à quinze ou seize millions de numéros par an; aujourd'hui, on croit que son tirage varie entre quarante et cinquante mille exemplaires par jour.

Après le Timéê^ comme publicilé, vient le Moming Advêftisêr^ qui est un peu le Timêê de la province. Avant tout c'est un journal de parti et de principes : protestant d'abord, radical ensuite. S*il était possible de parler de république pour FAngleterre, il serait républicain; il Test pour tous les autres pays. Cepen* dant, lorsque dans ces derniers temps M. Bright a lancé sa terrible accusation contre l'aristocratie et contre la Constitution anglaises, il a été combattu par le Moming Advertiê&r^ qui logiquement aurait dû le soutenir et l'applaudir. C'est là une anomalie qui demande quelques mots d'explication. Comme beaticoup de journaux anglais, le Moming Advertiser a des pa«* troos qui lui viennent en aide et le soutiennent. Ces patrons, pour lui,/ sont les publicalns, c'est*à-dire tous les marchands de liquide qui ont une licence et forment une corporation (Society of licemed mctuallers). En échange de ce patronage, le journal doit défendre leurs intérêts, qui s'appuient sur le monopôle et la Constitution. Aussi, quand dernièrement M.Gladstone a proposé d'autoriser tous ceux qui vendent à manger à vendre en même temps des liqueurs

LES JOURNAUX. 7t

et du vin, <--< mesure libérale qui faisait cesser une absurdité et tomber un monopole, — le Moming Ad^ tieniser est-il interrenu pour combattre cette proposition. De même est^-il intervenu contre M. Bright attaquant la Constitution qui protège les privilèges. Cependant, à part ces questions mesquines d'intérêt, \b Moming Aàvertiier est l'ennemi de Taristocratie ; seulement il ne l'attaque qu'incidemment : sans pitié pour les individus, il respecte le corps. Deux officiera ayant, il y a quelques mois, tué un paysan, il en i fait une affaire colossale qui a remué tout le pays; jamais les aristocrates n'avaient été aussi rudemient secoués. Quoique féroce Anglais et voulant que l'Angleterre marche à la tète des nations, il n'est point hostile à la France ni aux Français; mais l'esprit dans lequel est écrite la politique étrangère fait que souvent la distribution n'en est point autorisée chez nous. Pour les renseignements commerciaux, il est peut-être plus complet que le Times, et dans ces ma* tières il a une réelle autorité. Son tirage s'élève à trente ou quarante mille exemplaires.

Ia Moming Pû8t e&i, on le sait, Torgane de lord Pal*

merston, c'est-à-dire qu'il reçoit du premier ministre des inspirations et des communications qui lui donnent une grande importance. Ces relations font qu'il est souvent très-favorable à la France^ c'est-à-dire à l'aHiance. Mais c'est là une amitié où il y a plus d'habileté que de cordialité, plus de volonté que de sympathie, plus de réflexion que d'enthousiasme. De vrai, la faveur qu'il nous accorde pourrait bien être toute de circonstance, et le jour où il aurait intérêt k se fflcher, il serait aussi terrible ennemi qu'il est charmant camarade. Il est très-agréable d'avoir la main serrée par lui, mais il est toujours sage de voir s'il ne défait pas ses gants pour sortir ses griffes. Plus conservateur que libéral^ il est très-répandu dans l'aristobratie. II publie la chronique du monde fashionable. Son tirage, au temps du timbre, était de neuf cent mille numéros seulement par an, alors que celui du Times était de quinze millions : je n'ose fixer celui ' auquel il atteint aujourd'hui.

Beaucoup plus libéral que le MomingPost^ le Daily News passe pour recevoir des communications de lord John Russell, du comte Russell, comme on dit

LES JOURNAUX. Il

maintenant. GependaRl il est beaucoup plus avancé que son chef de parti : ainsi pour prendre un exemple récent, dans la tragédie de Manchester, où un ouvrier poussé à bout a tué son propriétaire, il n'a point mè* nagé les attaques au système politique qui conduit à de tels excès de misère; et en France, après un tel article, on aurait pu le classer parmi les socialistes. Plus franc que le Moming Post, il se montre envers la France tel qu'il est en réalité, c'est-à-dire assez peu tendre, quoique nous étant assez sympathique. Toutes les semaines il publie un article sur les finances {trade and finance)^ qui est une revue commerciale très-impoitante, et reçue avec confiance par son public, qui se compose surtout du commerce libéral.

Le Globe (qni parait le soir) est aussi un journal où Ton cherche des indices de ce qui se passe dans le gouvernement; on y cherche l'esprit du ministère. C'est là son importance et c'est là ce qui le glace à la tète des journaux du soir, qui ne sont en général recherchés aue pour les nouvelles.

Le Sun^ qui parait aussi losoir, mais plus tard que

ses confrères^ donne les comptes rendus du Parlement les plus complets. Il est radical.

En première ligne parmi les journaux à bon marché, il faut placer le Daily Télégraphe le plus répandu dés journaux (the largest circulation of any paper in thê tiDorld), comme disent ces affiches, qui ne mentent pas, car son tirage ordinaire est de cent mille exem^ plaires; il se tire parfois à cent quarante mille. Fondé en 18S5, alors que le timbre fut supprimé, il a fait en Angleterre une révolution analogue à celle que la Presse et le Siècle ont faite en France il y a vingt* cinq ans. Pour deux sous, il a donné à ses lecteurs ce qui auparavant coûtait huit ou dix sous, c'est-àdire huit pages de texte, annonces et rédaction. Le succès a été immense, et une nouvelle presse, la presse populaire, a été créée. C'est une chose curieuse que la composition et le tirage de ces journaux, et même c'est un émerveillement pour ceux qui savent ce que c'est que l'imprimerie.

Vers onze heures du soir, on met sous presse les quatre premières pages qui doivent couvrir un des c6tés de la grande feuille de papier qâi, pliée en

quatre, formera le journal. Les premières pages contiennent les annonces, les articles de fond et les correspondances. On ne fait qu'une seule composition; mais sur cette compostion, on fait dans l'espace de. yingt minutes un cliché qui, au lieu d'être plat, a la forme d'un cylindre. Les machines, au nombre de deux, sont à cinq étages, c'est-à-dire que pour chacune d'elle dix hommes, cinq de chaque côté du cylindre, présentent le papier. Chaque machine imprime dix exemplaires à la fois ; les deux en impriment vingt-cinq mille à l'heure. Vers trois heures du matin, quand les quatre dernières pages sont composées, on fait repasser une seconde fois autour du cylindre les cent ou cent vingt mille exemplaires qui ont déjà été imprimés d'un côté.

Très- exactement renseigné, publiant d'excellentes correspondances, le Daily Télégraphe quoique journal à un penny, commence à avoir de l'autorité. Ceux qui prétendent connaître le secret de toutes choses affirment qu'il est l'organe des princes d'Orléans; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est libéral.

Avec le Daily Télégraphe marche en première ligne

76 LA VIE MODERNE Eff INGLETERRE.

le Moming Star, organe de MM. Brigbt et Cobden. Celai-ci est franchement libéral, ami du progrès et de tontes les libertés. Dévoué au parti de la paix, il se montre très-français tontes les fois qu'il faut calmer les paniques adroitement soulevées pour faire voter au Parlement quelque charge nouvelle. Dans les autres circonstances, il est tout aussi anglais que ses confrères les plus fanatiques, mais d'une façon plus haute et plus large, mettant toujours l'humanité au-dessus de la nationalité. C'est le journal des gens de l'avenir^ de ceux qui pensent et qui marchent. Son autorité se fait chaque jour plus grande, et l'époque n'est peut-être pas bien éloignée où les idées qu41 défend arriveront au pouvoir. — Il y a une édition du soir, qui n'est que la moitié de l'édition du matin : c'est VEvening Star.

V Express^ qui ne représente pas de parti bien précis, est lu surtout pour ses nouvelles : c'est l'édition du soir du Daily News.

Le Standard^ le Moming Herald et VEvening Stan^ dard sont des journaux desquels il n'y a rien à dire. Le Standard se donne des allures libérales, mais inu-

tilement; et si j'étais une des personnes bien informées dont je pariais tout à Theure, je dirais qu'il est soutenu, lui et ses deux confrères, par le Carlton Club. Ils seraient chez nous quelque chose conune la vieille Gazette de France ou la Quotidienne. On les lit avec des lunettes.

Comme les journaux quotidiens ne paraissent point le dimanche, ils sont remplacés par les journaux de la semaine {Weekly), qui, publiés le vendredi ou le samedi, doivent aider tout bon Anglais h passer les heures un peu longues du terrible Sunday. Ces jour* Daux s'élèvent, pour Londres seulement, à quatrevingt-dix ou cent, et plusieurs ont une très<grande circulation.

Les journaux politiques hebdomadaires les plus importants sont VEconomist, qui fait autorité en matière de commerce et de finances; YObserver, organe du gouvernement; le Reynolds, socialiste, toujours en colère, très-lu dans les classes ouvrières, où il a une grande influence; le Saturday Review, \e Sunday TimeSy VExaminer^ etc.

Les journaux littéraires sont VAthenœum, qui est

78 Ik VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

à la critique ce que le Times est à la politique; le Critic, le Literary Gazette, etc.

Les journaux illustrés en grand nombre, depuis un penny jusqu'à un shilling, tâchent de rivaliser avec Vlllustrated London News, le roi des journaux à gravures, mais sans pouvoir y arriver ; car fondé en 1842, ce journal, lu dans le monde entier, a toujours marché de progrès en progrès. Aujourd'hui, il tire à cent mille exemplaires en temps ordinaire, à cent cinquante mille lorsqu'il y a une guerre, à deux cent cinquante mille le jour de Noël, quoique ce jourlà paraissant avec un supplément; il coûte un shilling. Sans craindre la concurrence, ou plutôt pour Tempôcher, ses directeurs ont fondé à côté du journal-mère deux autres journaux à gravures : Vlllustrated Times, qui tire à quarante ou cinquante mille exemplaires, et le Penny illustrated paper qui tire au môme chiffre, et qui, pour deux sous, donne seize pages de texte à trois colonnes à la page, et huit grands dessins inédits.

Je voudrais donner une idée de ce qu'est la presse

anglaise; mais plus j'avance, plus je sens combien je reste incomplet. II me resterait à parler du Vnnaàk^ le journal caricaturiste, antifrançais par excellence, — du fan, son rival, — du Cowi- Journal^ qui annonce à TAngleterre attentive tout ce que fait son aristocratie, ^ des journaux de sport, qui ont ici une si grande importance, le Sportîn^ It/i?^ le BAVz lift m ImàMi qui; au moment des courses ou des boxes, Ycndenl jusqu'à trois cent mille exemplaires; — des Revues, \Ei\nhwgh B6viett\ — le Quarterly RevieWf le Westminster et le Foreing Review, qui ont une si grande influence, une si grande autorité, et qui donnent à leurs rédacteurs une haute situation, à laquelle ne peuvent point arriver les écrivains des journaux quotidiens; —il me resterait encore à m'occuper des journaux de paroisse qui représentent les intérêts d*un clocher, le City Press, le Clerkenwell New^ VIslington Times^ et cent autres qui présentent cette curiosité que, pour ceux qui se publient en province, la partie politique est imprimée à Londres^ et ta partie locale dans la paroisse même; — enfin il me resterait à passer en revue encore douze ou treize

cents feuilles plas ou moins importantes qui se publient dans le Royaume-Uni.

Je suis cependant forcé de m'arrèter, mais je veux, avant, dire comment s'expédient ces millions de feuilles de papier.

On sait que les journaux anglais (le Moming Star excepté) ne font pas d'abonnements. Leur mode de publication est celui des libraires chez nous. Ils mettent en vente leurs feuilles tout simplement imprimées^ même sans être pliées; et on vient les chercher chez eux, soit pour les faire circuler dans Londres, soit pour les envoyer en province et à rétranger. C*est là un commerce d'intermédiaires qui a été presque complètement monopolisé par la maison Smith and sons du Strand, auprès de Saint- Martin's-Church. Et, parmi les choses qui touchent la presse, celte maison n'est pas une des moins curieuses.

A cinq heures du malin, les voitures commencent à apporter des montagnes de papier noirci de l'imprimerie de chaque journal, et des machines commencent aussi à plier ce papier (elles plient deux mille exem-

plaires a Tbeare et en huit). D'énormes voitures de Tadministration des postes attendent dans la rue les journaux revêtus de leur bande et de leur adresse. A hait heures, tout est fini : on a expédié 32,000 Tmes, ce qui, à seize pages chaque numéro, forme un certain volume; 35,000 Daily Telegraph, 13,000 Morning Star, 30,000 IHustrated London News; c'est-àdire, dans les jours ordinaires^ un total de 150 à 160,000 exemplaires, et le samedi plus du double.

La maison Smilh a préparé renvoi des journaux; à la poste maintenant de les faire parvenir. C'est un autre spectacle qui vaut la peine d'être vu.

Pour cela, il n'est point nécessaire de se lever matin^ il suffit d'aller le soir à cinq heures, au General Post Office^ dans Saint-Martia's le Grand street. Sous le péristyle, on trouve une sorte de fenêtre au-dessus de laquelle est écrit: For newspapers only. C'est la boîle aux journaux : c'est là que se presse une véritable armée de porteurs chargés de pyramides de papier noirci, qu'on jette à toute volée par la fenêtre. Il y a presque toujours bataille à qui arrivera le premier; car à six heures la fenêtre se

82 Lk VIE MODERNE BN ANGLETERRE.

ferme; et au lieu du gouffre qui avalait les journaux, on voit la terrible inscriptioa too laie (trop tard).

La poste frappe d'un timbre les journaux qu'elle transporte ; et Ton compi'end que ce n'est point une petite tâche que de timbrer ces entassements de papier. Aussi en ces derniers temps a-t-on trouvé plus pratique de les faire timbrer d'avance, c'est-à-dire à peu près comme chez nous on timbre le papier blanc destiné à l'impression. Puis, comme ce n'était pas encore assez expéditif, on a imaginé de les marquer de Taffranchissement de la post« en même temps qu'on les imprimait. Â chaque presse, on a joint un compteur fermé par une serrure dont la poste a la clef, et qui marque le nombre des feuilles timbrées. Rien n'est plus simple et plus expéditif; surtout rien n'est plus agréable pour les employés de la poste, qui se trouvent ainsi n'avoir plus qu'à lire les chiffres donnés par le compteur.

Ce qui précède, quoique bien rapide et bien incomplet, peut, je l'espère^ donner une idée de la force et de l'importance du journal en Angleterre.

C'est la liberté do discussion qui a créé cette force.

C'est la liberté de Tinduslrie qui a créé cette importance.

Tout le monde pouvant écrire librement, tout le monde pouvant imprimer librement, sans toutes les restrictions de brevet^ sans tout cet arsenal de pénalités qui font qu'un imprimeur ne peut jamais être certain de ne pas se réveiller en prison, les journaux se sont fondés en grand nombre, s'adrcssant à toutes les cordes de la pensée, à tous les besoins de Tintelligence.

Et de cette concurrence il est résulté que le journal a pu pénétrer partout et s'imposer à tous, portant la lumière dans les coins les plus sombres, et en même temps la vie et la santé.

De telle sorte qu'aujourd'hui ce qui ressort le plus clairement des comparaisons qu'on peut faire, c'est

que le peuple anglais, si ignorant et si grossier pour tant de choses il y a dix ans, a fait des pas immenses dans la voie de l'éducation artistique.

Or si l'on veut chercher ce qui a amené ce résultat, on trouve que c'est l'instruction.

Si l'on cherche ce qui a provoqué ce besoin d'inslraclion et de lecture, on trouve que c*est le journal.

Si Ton cherche, enfin, ce qui a donné au journal celle puissance, on trouve que c'est la liberté.

Pourquoi TAngleterre n'a plus de littérature dramatique. — Let traductions françaises. — Tentatiyes de rénovaiion. — Exigences du public et complaisance des auteurs. — Les pièces, les comédiens, les décorations. — CoUeenBawn, Octoroon, Our American Cousiriy Peep O'day, — Les pièces de Shakspeare. ^•BIM. Kean, Fechter, Boucicault, Phelps, Robson, mesdames Kean et Bouci-

» cauli. — ^* Charles Mathews. — Les décorations. — Covent Garden. — Le public et son goût. — Les droits d'auteur. — Les mœurs du théâtre.

L'ÂDgieterre, qui a aujourd'hui une littérature si belle et si rivace dans le roman, la critique, l'histoire et Iss sciences, n'a point de littérature dramatique» et, ce qu'il y a d'assez digne de remarque dans ce fait malheureusement incontestable, c*est que c'est notre théâtre qui a tué le théâtre anglais.

Il y a trente ans, les traductions des pièces françaises étaient presque inconnues en Angleterre, et, sur cent pièces représentées, il y en avait an moins soixante-quinze d*originaies.

Quelle était la valeur de ces pièces? C'est ce que je ne veux point examiner ici. Étaient-elle bonnes, étaient-elles mauvaises? C'est à l'histoire littéraire de le dire; mais elles étaient originales, et les vingtcinq qui ne l'étaient point, n'étaient pas purement et

simplement traduites : elles étaient arrangées, elles étaient adaptées au goût anglais.

Cependant, quoique je ne fasse point d'histoire littéraire rétrospective, il faut dire que ces pièces originales n'avaient point une grande inQuence sur le public, et n'étaient point précisément des chefsd'œuvre.

En même temps la France, sans avoir réunis Moliére, Beaumarchais et Corneille, était cependant dans une période dramatique assez remarquable : c'était le temps des drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas, des comédies de Scribe, des vaudevilles de Bavard, et même des farces de Ouvert et Lauzanne ; les esprits étaient chez nous tournés vers le théâtre, et les grands succès n'étaient pas rares.

Les directeurs des théâtres anglais furent alléchés par ces succès, et ils aimèrent mieux jouer sur leur scène des imitations ou des traductions que des œuvres originales. A ce système ils trouvaient des avantages réels. Ils ne risquaient rien, choisissant dans le répertoire parisien les pièces qui avaient eu de ces succès incontestables qui indiquent toujours une va-

leur quelconque, et en mémo temps ils s'épargnaient les sommes qn'ils auraient dû payer pour une pièce inédite à un auteur anglais.

Ceci a commencé vers 183o, et s'est continué jusqu'à ces derniers temps. Pendant ces trente années, tout ce qu'on a joué à Paris a été joué à Londres. On a coupé, arrangé, dérangé nos pièces. On les a effrontément pillées, sans indiquer les auteurs, sans parler d'eux, sans jamais leur payer le moindre droit de reproduction. Et on a ainsi créé un répertoire anglais sans valeur aucune, sans physionomie et sans caractère.

Mais depuis quelque temps il est arrivé que, chez nous, le théâtre s^est modifie. Le drame et le mélodrame sont tombés jusqu'à la niaiserie, après avoir usé tous les oripeaux romantiques, crevé toutes les cuirasses historiques, exploité les douleurs des filles mises à mal et des mères à qui l'on avait volé leur enfant. La comédie, suivant le mouvement de son époque, s'est tournée vers la réalité, vivant de la vie d'hier, la prenant sur le fait, la fixant telle qu'elle la voyait et mettant tout son art à ne pas laisser voir

qu'elle en avait un. De cela il est résulté des œuvres purement parisiennes, où il n'y avait pas de char* pente, pas d'incidents, peu d'intérêt, et des types tel* lement particuliers que, pour les admettre et les supporter, il faut les avoir là devant soi, coude contre coude, ou dans les avant-scènes.

Naturellement, ou a traduit ce nouveau théâtre comme on avait traduit Tancien; mais le public anglais n'a plus compris. L'histoire de Perrinet Lêclerc avait jusqu'à un certain point de l'intérêt pour lui; celle de mademoiselle Albertine, qu'il ne connaît pas et qui n'a point de sœurs dans le demi-monde an* glais, le laisse froid ou le révolte. Nos mœurs sincèrement exprimées ne sont pas ses mœurs. En même temps, Tesprit trop parisien, trop de convention et d'à peu près de nos pièces ne passe pas dans la langue anglaise. Avec des pièces fortement construites, on retrouve une charpente; avec des pièces à dialogue, on ne retrouve rien dans l'imitation.

Ayant perdu le goût et l'habitude de l'originalité, et ne rencontrant pas chez ses voisins de quoi lui plaire, le théâtre anglais s'est trouvé alors dans une

singaliëre situation : ni mort, ni vivant, incertain, se dêl)altant dans le vide.

Les choses en étaient là lorsque Tannée dernière fat représenté un drame qui, dans celte léthargie, éclata comme un coup de pistolet; c'était CoUeen Bawny par M. Dion Boucicault.

M. Boucicault avait autrefois fait représenter sur la scène anglaise des comédies originales : London A$^ mrancê^ Old Heads and Young Hearts, Lave in a maze^ qui avaient obtenu des succès littéraires et lui avaient mérité une réputation sérieuse; mais, repoussé par les directeurs, qui ne voulaient que des traductions, il avait quitté TAngleterre pour l'Amérique, où il s'était fait comédien, directeur et architecte de théâtres.

De TAmérique il rapporta CoUeen Baum^ qui emplit le théâtre Adelphi pendant plus de trois ou quatre cents représentations : ce n'était pas le Cid^ qui d'ailleurs n'a pas empli le théâtre durant trois cents représentations; ce n'était pas un chef-d'œuvre, il s'en faut de beaucoup, pour ne pas dire de tout; mais c'était quelque chose d'original, portant fortement le

cachet anglais, brutal et tendre, quelque chose enfin qui exhalait un parfum national que tout te monde aspirait avec émotion. Le succès a été énorme, prodigieux, passant toute mesure ; et les autres théâtres se sont bien vite lancés dans cette voie.

Où conduira-t-elle?

Le public aujourd'hui, plus en Angleterre encore qu'à Paris, n'est plus un public purement littéraire, exigeant dans l'œuvre qu'il juge des qualités littéraires. Il se compose de tout le monde et il lui faut des pièces qui plaisent à tout le monde, aux lettrés comme aux simples, aux gens de cœur comme aux gens d'esprit. Or, ceux-là qui plaisent à tous sont de ces rares esprits qui peuvent être naturels et sublimes à la fois, et mêler dans un ordre connu d'eux seuls la réalité et la poésie, la vérité et l'art Se trouverat-il un ou plusieurs de ces esprits parmi les écrivains anglais?

Et s'il s'en trouve, ceux-là auront-ils la puissance et l'autorité pour résister à la pression de leur public? Car ici est le grand danger. Le public anglais est exig'eant, despotique, habitué qu'on lui obéisse en

le flattant. C'est ce que fait le Ttm^^ tous les jours, et c'est ce qu'au théâtre M. Boucicault, qui avait derrière lui cependant un de ces succès qui donne autorité et confiance, vient de faire lui-même.

Après Colleen Bawn^ il a fait jouer un drame qui représente le tableau des mœurs des esclaves dans lés Etats-Unis, VOdoroon (le huitième sang). Son héroïne^ esclave quoique presque blanche, mourait au . dénoûment, consacrant ainsi l'idée mère de la pièce. Mais le public, après une vingtaine de représentations, n'a point voulu de ce dénoûment qui choquait sa sensibilité. Il a écrite il a indiqué ce qu'il voulait, et M. Boucicault s'est rendu aux sentiments exprimés par celte correspondance. Un nouveau dernier acte, composé par le public et édité par l'auteur^ a été représenté. Il a pleinement réussi.

N'est-ce pas là ce que font tous les jours les hommes politiques et les écrivains anglais! On ne saurait croire combien ce peuple a besoin de domination. Si Dickens et Thackeray n'avaient point eu pour les mœurs anglaises autant de complaisance et d'indulgence, leur talent eût été parfaitement perdu.

Le théâtre anglais étant dans cette période de transitiou, il ne faut donc pas que ceux qui viendront pour l'étudier s'attendent à de grandes et belles choses.

Le grand et le beau ne se rencontrent ni dans les pièces actuellement représentées, ni dans les comédiens qui les jouent, ni dans les décorations qui leur servent d'encadrement.

Les seules pièces originales de quelque valeur qu'on représente en ce moment sont : la Colleen Baum^ dont j'ai déjà parlé, puis VOctoroon^ qui, malgré les changements imposés par le public, a cependant conservé une vigaeur de vérité et d'accent qui, avec le sujet bien mené et les types américains ayant la ressem* blance de la photographie, en font une œuvre eu* rieuse, — puis Our American Cousin^ satire sanglante de Taristocratie anglaise, qui provoque chaque soir le rire et les applaudissements d'une bourgeoisie qui toute la journée se couche à plat ventre devant tout ce qui a un titre et un nom; -- enfin Peep O'day, qui n'a d'autre mérite que d'être une imitation de Coh leen Bawn.

Sur tous les autres théâtres anglais so jouent des niaiseries ou des imitations françaises.

Et Shakspeare ? Shakspeare se joue partout ; mais, hélas I Shakspeare tout seul, comme Racine ou Corneille chez nous^ ne fait pas d'argeni, suivant la terrible expression des directeurs. Cependant, quand je dis que Shakspeare se joue partout, il faut préciser : ii se joue partout où une pièce tombe, et quand on n'en a point d'autre pour la remplacer immédiatement : c'est un bouche-trou, un pis aller, une conso* lation.

De vrai, il y avait un petit théâtre où il régnait encore, Sadler*s WelU, et où on le jouait respectueusement, avec tous les bons principes et la tradition, devant un public qu'il passionne et enthousiasme; mais ce théâtre a trouvé qu'offrir Shakspeare aux étrangers c'était bien commun; il a mis le dieu à la porte, et il l'a remplacé par des Duc Job et des PopUhnne de bas étage.

Ceux qui aiment l'art et la poésie, et qui se sont promis d'assister, comme à un pieux pèlerinage, aux représentations de Macbeth et à^Othello^ n'ont qu'à

chercher bien loin dans les quartiers les plus misérables; ils auront peut-être la douleur, à Surrey ou à Marylebone, d'assister au supplice du poëte dans quelque grange infâme.

Avec le système adopté en ces dernières années, on comprend qu'il ne s'est point facilement formé des comédiens remarquables : ce n'est point en mimant des scénarios français aussi rapidement que possible qu'on développe de grandes qualités dramatiques; aussi le théâtre anglais est-il aussi pauvre en acteurs qu'en pièces.

Cependant^ dans cette pauvreté^ quelques noms sortent de la foule : M. Phelps, l'interprète de Shakspeare, comédien véritablement anglais et qui, à mon sens, laisse loin derrière lui les deux rivaux que le monde élégant lui oppose : M. Kean, qui n'a de son père que le nom, et M. Fechter, que nous avons vu autrefois à Paris, qui joue Hamlel comme M. Dumaine jouerait le Gid, et qui applique à la diction anglaise l'horrible mélopée de la Porte Saint- Marlin.

Dans le genre comique, on trouve plus de noms à

mentionner : H. Boucicault, mélange de tendresse, de simplicité et de distinction, de rires et de larmes; -* H. Sothem, qui^ dans Our American Cousiny a fait de lord Dundeary une caricature, indiquée ayant lui, il est vrai, par Lester, mais cependant extrêmement curieuse, et qui mérite de rester comme le type du gandin anglais; — MH. Robson, Toole, Wignan, Widdicomb et Buckstone, qui ont une véritable originalité ; il y a quelques mois ce dernier a obtenu un succès qui fera date en copiant dans Black Sheep (1$ Mouian noir) le docteur Spurgeon, le célèbre prédicateur des baptistes : c'était une pièce toute anglaise qui attaquait Tbypocrisie anglaise.

Les bonnes comédiennes sont encore plus rares que les bons comédiens, et quoique je n'aie pas la prétention de connaître à fond le théâtre anglais et ses interprètes, je n'en vois que deux qu'on puisse nommer : madame Kean, chez laquelle l'on retrouve des restes d'un talent élevé, et madame Boucicault, qu'on ne peut mieux caractériser qu'en l'appelant un Bouffé femme, et qui a pour elle ces précieuses qualités qui se résument en un mot : le charme.

Un nom qu'on ne doit point oublier, c'est celui de M. Charles Mathews. Malheureusement M. Mathews, fatigué de jouer les pauvretés anglaises, s'est retiré de la scène, et il donne seulement chei lui « at home^ 0 comme on dit ici, des représentations extrêmement originales, où, avec le talent si remarquable qu'il a pour les travestissements, il est lui-môme et successivement tous les comédiens de son théfttre, français, italien, anglaise

De ce que, dans deux de nos théâtres parisiens, on a , en ces derniers temps, copié ou imité des décorations anglaises, il ne faut pas conclure que dans Tart de la mise en scène, des machines, des décors et des trucs les Anglais nous sont supérieurs : ce serait une erreur lourde. Ce qu'on a copié ou imité, c'étaient des œuvres purement individuelles et accidentelles : la vé-

1 À ceux qui me trouveraient bien sévère pour le théâtre anglais, auteurs, comédiens et public, je rapporterai un mot de M. Mathews. Comme j'étais émerveillé de sa prononciation, qui est pure et agréable, et que je lui demandais pourquoi il ne jouait point à Paris : « C'est mon seul désir, me répondit-il, et je donnerais pour cela plusieurs années de ma vie. » Je ne sais pourquoi ce rêve ne se réaliserait pas? M. Mathews a assez de talent pour être au premier rang parmi nos meilleurs comédiens.

rite est que la machinerie anglaise est dans Tenfance, et ce qu'elle a de singulier^ c'est que c*est à Sliakspeare qu'elle le doit.

En effet, Sbakspeare ayant écrit des pièces qui devaient être représentées avec le système barbare des machines^ c'est-à-dire avec des décorations changeant de cinq en cinq minutes, et faisant succéder les chft* teaux les plus formidables aux forêts les plus profondes, et Sbakspeare, par bonheur, étant resté le fond de résistance du théâtre anglais, on a gardé le système de machinerie employé de son temps.

Or, ce système se compose tout simplement de deux châssis qu'on pousse de chaque côté de la scène et qui se rejoignent sur le milieu; enbas, ils portent sur de petites roues en fer ; en haut, ils glissent dans des rainures (grooves) qui se rejoignent elles-mêmes et forment des sortes de ponts volants; on fixe ces châssis avec des étais en fer qu'on visse sur le plancher de la scène.

On voit que rien n'est plus simple; mais rien n'est plus grossier, car souvent les deux châssis ne s'ajustent pas très-bien : un vide reste au milieu, et la

lumière, élargissant la fente, ouvre une porte dans le château ou un enfer dans la forêt.

D'heureuses améliorations ont été tentées depuis, et là encore l'honneur en revient à M. Boucicault, qui a essayé à Adelphi des innovations tout à fait remarquables; et à ceux qui s'occupent des choses du théâtre, je signalerai dans ce genre une méthode d'éclairer la scène qui produit les plus heureux effets : elle consiste à entourer les herses avec des voiles de différentes couleurs, suivant l'effet cherché.

Pour n'avoir que des éloges à adresser à la scène anglaise, il faut abandonner le genre national et se tourner vers l'opéra italien, qui fait la gloire et la fortune de Covent Garden (Royal Italian Opéra). Covent Garden est un théâtre sans rival en Europe, et nulle part ailleurs on ne trouve réunis des artistes d'un aussi grand talent et d'une aussi incontestable notoriété.

C'est à Covent Garden que j'ai vu, pour la première fois, représenter, en donnant à ce mot toute sa valeur, le chef-d'œuvre de Mozart et de la musique dramatique, Don Giovanni. Je ne dis pas que c'était la

" LE THÉÂTRE. iOl

perfection, mais assurémenlc'était aassi bien que possible^ elle nom des artistes sera la justification de mes paroles: Dona Anna, madame Penco; Zerlina, mademoiselle Patti; El vira, madame Csillag; don Giovanni, M.Faare; Leporello, herr Formes; Massetto, signor Ciafflpi;.il Commandatore, signor Tagliafico; don Ottavio, signor Tamberlick. Ajoutez que la mise en scène qui sert de cadre à de tels artistes est irréprochable, pleine de goût et de luxe, et vous comprendrez que se trouvent réunis sur un seul théâtre, noire Théâtre-Italien, alors qu'il était dans tout son éclat, et notre Opéra, alors qu'il se lance dans toutes les splendeurs de la décoration et de la mise en scène. Cependant, en plus de tout cela, il y a quelque chose qu'on trouve à Covent Garden et qui est unique, c'est le public; et, pour mon compte, je ne sais rien de plus beau que le coup d'oeil de la salle un soir d'extra night. Qu'on monte aux loges le plus près du rideau possible, et qu'on regarde dans la salle : sous un superbe lustre de cristal, qui verse la lumière comme un soleil, se détachant sur le fond blanc des loges, coupé par la ligne rouge que forme le velours

m LA VIE MODERNE EU ANGLETERRE.

des appuis, on verra, parées de soies et de mousselines, fleuries de fleurs et de diamants, toutes les beautés de l'aristocratique Angleterre.

Assurément on a là devant les yeux, si l'on veut bien ne pas se servir de sa lorgnette, la plus splendide assistance. A-t-on en même temps un vrai public, capable de jugement et d'enthousiasme? Je ne sais. Mais c'est ce public qui fait des succès prodi^^eux à mademoiselle Patti (une étoile américaine), l'accable de bravos lorsque, avec ses minauderies enfantines et son aplomb imperturbable, elle chante le Barbier^ la Sonnambula et la Traviata; et en même temps laisée Tamberlicic chanter l'appel aux armes du Prêphète sans un seul applaudissement, et sort au troisième acte de Rigoietto ou de Ludê.

Ceci, à défaut d'autres preuves qu'il est inutile de <diercher4 démontrerait assez clairement que la musique ne sera pas demain la gloire natiodale de l'An* gleterre.

Si donc l'Angleterre veut avoir un véritable tbéà^, elle fera bien de le chercher dans le drame et la comédie.

Et pour elle la tâche est singulièrement facilitée par ce fait quici la liberté existe au Ihéfltre comme partout; un peu moins que partout, toutefois^ car au tbéâtre il y a une censure, ou plus justement un censeur (licensor ofplays). Mais depuis dix ans on n'a interdit qu'une senlepièce^h Dame aux Camélias; et comme toute interdiction, en outre, n'est point préventive, c'est à peu près comme si la censure n'existait pas. En effet, que cette interdiction arrive, voici ce qui se présentera : le directeur passera outre et fera jouer la pièce s'il veut. Le censeur pourra faire un procès, mais comme il n'y a point de fonds alloués pour ces procès^ il ne le fera pas. Est-ce là une censure? D'ailleurs si cette censure voulait agir, elle se trouverait en opposition avec l'opinion publique, qui la briserait. On se souvient qu'au xvm*' siècle deux pièces ayant été défendues, le public indigné ouvrit une souscription en faveur des auteurs, qui reçurent plus de mille livres sterling (vingt-cinq mille francs).

Cependant, pour que l'Angleterre puisse avoir un véritable théâtre original, il n'y a pas pour les auteurs

qu'à vouloir; il faul que les directeurs veuillent en môme temps, car les droits qu'on paye en ce moment sont tels, qu'il n'y a pas un écrivain sérieux qui consente à donner son temps et son talent pour la mesquine rémunération qu'on lui attribue.

Les droits proportionnels n^existent point comme chez nous, et tout ce qui touche à cette matière est réglé par la loi, et par Tusage qui seul est suivi.

La loi accorde aux auteurs une somme de 3 livres par pièce (75 fr.) et par représenlation : ce droit est transmissible aux héritiers pendant quatre-vingt-dix ans.

L'usage esi qu'un auteur vende sa pièce à un directeur en toute propriété. Les droits payés sont de 1,000 fr. par acte original ; 5,000 fr. pour trois actes; de 8,000 à 13,000 fr. pour cinq actes. En province, on paye en plus une livre pour une pièce en cinq actes, 5 shillings pour une pièce en un acte.

On va voir que si les auteurs sont traités assez mal, les comédiens le sont beaucoup mieux.

En général il n'y a pas de feux et tout le monde est payé à la semaine : un comédien de premier ordre

gagne 20 livres (500 fr.) par semaine; un comédien de deuxième ordre, 8 ou 10 livres ; les utilités gagnent de 2 à 3 livres.

Pour ce qu'on appelle au théâtre les étoiles y c'està-dire les comédiens de talent hors ligne, les proportions sont tout à fait changées. Pour quelques-unes de ces éloiles, voici les traitements : 2^500 h\ sont garantis par semaine, et de plus Tartiste a un droit proportionnel qui peut s'élever jusqu'à 5,000 fr. Au temps du grand succès de Colleen Bawn^ on assure que ce droit s'est élevé jusqu'à 10,000 fr. par semaine.

Cependant quoique les comédiens soient beaucoup

mieux payés que les auteurs, c'est encore à eux qu'on a pensé en créant une institution qui pourra leur rendre de grands services, c'est le Dramatic Collège^ qui a pour but de recueillir les vieux acteurs et les vieilles comédiennes tombés dans la misère. C'est un comédien, M. B. Webster, qui s'est mis à la tête de cette institution, et ce sont tous les comédiens anglais qui ont contribué à la fonder en donnant des représentations à son profit.

m LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

Lorsqu*oD parle de théâtre, il y a une chose qui loujoars inquiète le public qui ne voit les comédiens qu'à travers la rampe : comment vivent ces gens-là?

Il y a trente ans, ils vivaient en Angleterre de la vie galante et joyeuse ; mais depuis ce temps la réforme, et une réforme sévère^ s'est faite.

Aujourd'hui, à Texception de ce qu'on appelle le balleti la vie des comédiennes est^ en apparence, irréprochable : c*est la vie des plus honnêtes et des plus tranquilles bourgeoises. Se marier est leur seule ambition; élever leurs enfants est leur seule occupation; manger une côtelette de porc en buvant de bonne bière leur seule récréation.

Et le talent? Hélas I on ne peut pas tout avoir.

Les Anglais et La passion. — Le Derby, — Les industriels des courses : le tipster, le bettingman, le bookmaker, — Ce que c'est que faire un livre. — L'amélioration du cheval n'est pas l'amélioration de rhomme. — La route d'Epsom et ses plaisirs. — Epsom. — La joie anglaise. — - Un mot de George IV. -^ Le cricket, — Les criketers en Amérique et en Australie. — Le pédestrianisme : Deerfoot et la jeune pédestrienne de Windsor. — Faut-il prendre au sérieux les exercices du sport ? — Ce que l'Angleterre a gagné à encourager et pratiquer ces exercices.

Enfin, j'ai vu les Anglais s'amuser, rire,, crier, montrer librement de Tenthousiasmc, laisser éclater dans leurs paroles et sur leur visage leur joie, leur colère, leur passion.

Depuis que je suis dans ce pays, je me demandais si la figure de ses habitants était de marbre, si leur cœur était de glace, si je ne les verrais jamais jeter à bas le masque que la convention, les habitudes, les exigences et les hypocrisies sociales collent sur tant de visages; si ces visages ne parleraient jamais.

— Pour voir ce que vous cherchez, me disait un Anglais qui a la plaisanterie un peu sérieuse, attendez qu'on pende un homme ou une femme, peu importe, et vous serez satisfait*.

* Un Anglais qui lisait ces lettres alors qu'elles paraissaient périodiquement, m'a envoyé écrite au crayon au bas du journal l'anec-

On a, il y a quelques semaines, pendu une femme dans un des comtés du Nord; mais, dussé-je être accusé de sentimentalité, j'avoue que je n'ai point osé y aller. Regarder ceux qui regardaient pendre, oui ; mais en môme temps regarder pendre, non ; d'ailleurs, je n'ai jamais pu admettre que de gaieté de cœur on aille ainsi se faire le complice d'une toi monstrueuse, le compère d'une société qui se yepg^ de sa propre faiblesse.

Par bonheur, au milieu de mon attente et de mm désir, le grand, l'illustre derby est arrivé, et aux courses d'Epsom j'ai rencontré ce que je cherchais.

Le derby, on le sait, c'est à la fois la vraie fêle na-» tionale et le carnaval de l'Angleterre, et en môme temps c'est une affaire : comme dans tout ce qui se fait ici, l'argent intervient; c'est un agréable mé* lange de plaisir et de spéculation.

Pour ceux qui s'occupent du sport, le derby n'ar-

dote que yoici : « Ua ouvrier anglais allait un jour voir pendre va homme; sur sa route se trouvait la maison d'un de ses camarades; voyant la femme de ce dernier dans le jardin^ il lui demanda si son mari no voulait pas assister à l'affaire. —Ah ! non, dit-elle d'un air triste^ le pauvre homme est au lit bien malade, il ne prendra plus d*âmusement. »

LE SPORT. m

rWepoint^à Timproviste ; on en parle longtemps à l'avance, et il devient matière à spéculation» nonseulement pour les turfistes de proression, mais encore pour tout bon Anglais. Qui gagnera celle année? Qui a des chances? Qui est le favori? Quelle non* velle de New-Harket? Qui a pénétré dans les célèbres écuries de cette ville, où l'on élève presque tous les chevaux qui paraîtront à Epsom !

Il est des gens qui ont la prétention de répondre h ces questions» et qui de cette prétention se font un état et des fortunes : ce sont les tipsters^ qui exercent une yëritable industrie. Cette industrie consiste à s'informer, par des moyens plus ou moins honnô'» tes, par des indiscrétions plus ou moins solides, des qualités et des défauts de tous les chevaux qui seront engagés dans la course, et, ces indiscrétions ob« tenues, à les vendre à tous ceux qui spéculeront sur ces chevaux.

Or, tout le monde spéculant sur les hasards du turf, tout le monde veut être d'abord bien renseigné, et parier ensuite à coup sûr. Les tipsters font des abonnements à l'année, et ils vont régulièrement vi*

siler leurs' clients, ou ils leur envoient Rar correspondance les résultats de leur expérience.

Parier avec les renseignements donnés par les tipsters pour tel ou tel cheval est une chose enfantine; ce qui est une affaire, c'est de parier sur presque tous les chevaux engagés, pour ou contre, de telle sorte que le résultat soit une balance de gain respectable. Parier ainsi exige une véritable science que tout le monde n'a pas, mais que tout le monde peut se procurer en s*adressant, moyennant rémunération honnête, à un bettingman, à un bookmaker, c'est-à-dire à ceux qui, ayant les renseignements des tipsters, et y joignant Tart et Texpérience du turf, sont en état de t faire un livre, » non pas un livre tel que ceux que nous faisons, nous autres, avec le meilleur de notre cœur ou de notre esprit, mais un livre qui consiste tout simplement en noms de cheval avec des chiffres écrits à la suite. Nos livres nous valent beaucoup d'injures ou un peu de réputation ; le livre des bettingmen, après la course, vaudra à celui qui se Test fait faire 100 ou 200,000 francs de perle ou de gain.

LE SPORT. lit

A l'approche du derby, tout ce monde, tipsters^ bettingmen^ bookmakers^ spéculateurs et amateurs, s'agitent et se rassemblent à TatterssalVs. Ceux qui sont respectables, c^est-à<dire qui ont l'habitude de faire honneur à leur parole, sont admis dans Tinté- Timv {suscription room); les autres (outsiders) restent à la porte, dans les allées environnantes. Les uns sont les financiers sérieux de cette bourse du turf; les autres en sont les courtiers marrons.

C'est un spectacle curieux qu'offre celui de tous ces gens excités par la fièvre des paris; mais ce n'est point un beau spectacle, car tous ces hommes qui ont pour but Tamélioralion de la race chevaline, pensent peu à s'améliorer eux-mêmes, et à coup sûr ils sont beaucoup moins beaux et surtout beaucoup moins distingués que les animaux qui les occupent.

Enfin, le grand jour arrive. Toutes les voilures de Londres ont été retenues à l'avance, et dès le matin, par les ponts de Londres, de Waterloo et de Westminster, le départ pour Epsom commence. A l'exception des grandes rues qui conduisent à la route

des courses, toutes les autres deyiennent eilencieuses et désertes comme un dimanche.

Mais dans les grandes artères, les voitures s'entassent et se suivent, gigs^ broughams, dog-carts^ calèches menées à grandes guides ou par des postillons à culotte de peau. On s'arrête pour acheter des fleurs dont on orne son chapeau ou la tête des chevaux ; et l*on repart à toute vitesse, dépassant les modestes voitures, qui, les jours de semaine, portent des marchandises ou des denrées, et pour ce jour solennel ont Thonneiir d'être remplies de turfistes bourgeois. Dans Piccadilly, dans le Circus, dans le Straiid, les omnibus attelés de quatre chevaux attendéht pour partir qu'ils soieht au complet, et lefe cochers vous font les offres les pliis séduisantes :

— tJnè livre (28 fr.) aller et retour; nous dépasserons tout le monde, et nous irons bien : nous sommes solides.

Il né faut pas dédaigner cette qualité de solidité, car bien que les Anglais soient incontestablement les premiers cochers du monde, sur une route ainsi encombrée les accidents ne sont pas rares. D'ailleurs,

ils sont un des accessoires obligés de ce jour de fête et de licence; lorsqu'il ne s*en présente pas de fortuits on en fait naître. Ainsi un de mes amis avait loué pour lui et son entourage une voiture qu'il conduisait lui-même. Arrivé à la taverne (ÏElephant and castle^ il s'arrête un peu brusquement en négligeant d'élever son fouet pour avertir ceux qui le suivaient. Immédiatement il reçoit un petit choc; la calèche qui le suivait avait de sdn timon frappé légèrement dans le panneau qui formait la caisse de sa voiture. Le trou n'était rien, mais il devint bientôt quelque chose. C*étaitune tentation.

— Je parie six pence que je mets dans le trou, cria à son camarade le premier cocher un peu en gaieté qui se trouva derrière la voiture de mon ami.

Et vlânl le trou fut un peu agrandi. En arrivant à Epsom, il n'y avait plus de caisse à la voiture, car lorsque le premier trou avait été trop élargi pour devenir un but exigeant de l'adresse, on en avait, à coups de timon, percé d'autres à côté. La voiture était devenue une cible, et la cible avait été bientôt emporlée. Mon ami et sa compagnie n'eurent aucun mal à souffrir

dans ce tir d'un nouveau genre ; seulement il eut pour une centaine de francs de réparations à payer.

Ces plaisirs et beaucoup d'autres doivent faire préférer la route de terre aux chemins de fer qui conduisent à Epsom. Par les chemins de fer, qui doublent ou triplent leurs prix ce jour-là, on arrive rapidement; par la route, on a toute la procession des voitures, spectacle au moins aussi curieux que celui de la course; on a les jeunes femmes qui, de Tinté* rieur de leurs jardins qu'on longe, vous jettent des fleurs avec des souhaits de bon voyage; on a les gamins qui vous accompagnent en faisant la roue et en vous huant lorsqu'ils se trouvent mal récompensés; on a les poignées de farine qu'on vous jette à la figure ; on a les embarras aux barrières de péage, on a la poussière qu'on mange à pleine bouche ; on a la diversité, l'imprévu, le carnaval.

Lorsque les nuages de cette poussière, les plus opaques que j'aie jamais vus, s'éclaircissent un peu, on s'aperçoit qu'on traverse entre des files d'arbres vieux de deux ou trois cents ans, un pays frais et vert comme les plus belles vallées de notre Normandie,

OÙ, daus une terre plantureuse, les hautes herbes» ëmaillëes de pâquerettes et de boutons d'or, montent jusqu'aux premières branches des pommiers^ qui, ainsi noyés dans une mer de fleurs, semblent n'a- . voir point de tige.

Les vergers succèdent aux vergers, les villages aux villages; on descend une côte, on en monte une autre; des clameurs puissantes vous arrivent; sur une lande, on aperçoit des baraques, des charrettes, de misérables tentes en toile de toutes couleurs, des bohémiens, des saltimbanques; on traverse des rues formées par des files de voitures dételées : on est à Epsom. Les dunes disparaissent sous une foule bigarrée; trois ou quatre cent mille personnes, sans compter les bêles, sont réunies : de chaque côté du terrain des courses sont rangées les voitures transformées en tribune; tout autour de l'hippodrome circulent les piétons. Sur une immense estraile dominant tout le terrain, dans dés galeries et des loges, sont les grands seigneurs du turf et de Taristocratio de TAngleterre. Tout est suspendu dans le pays le jour du derby, et le Parlement lui-même ne tien*-

pas séance. Celte estrade est le Grand Stand. On paye une livre pour y entrer; c'est là que s'engagent et se règlent les plus gros paris, et il y a un moment de la journée où dans le betting ring on voit plus d'or et de bank-notes qu'à la banque d'Angleterre un jour de grande échéance.

Au signal donné par le starter, les chevaux, au nombre d'une trentaine, qu'on a rangés sur une seule ligne, s'élancent, enlevés par leui*s jockeys. C'est alors que le spectacle commence. On entend les cris qui les suivent. On voit les têtes qui, toutes toutnées d'un môme côté, les accompagnent et les pressent des yeux. La terre, sèche et dure, retentit sous les sabols. Ils passent. Marquis est en tête. Non, c'est Buckstone. Non, c'est Caradatus. Alors éclate une véritable frénésie, une joie de sauvages. Ces visages ne sont plus de marbre, ces cœurs ne sont plus de glace. C'est de la folie. On danse, on trépigne. Ce mélange de joie et de cupidité est horrible. L'étranger demeure honteux, effrayé.

Mais les chevaux courent toujours; l'émotion redouble, tous les cœurs soat serrés, on n'entend plus

que le hop ! hop I des jockeys; trois énormes chiffres sont hissés au poteau; ce sont les numéros des chevaux. CaradatuSy qui, croyait-on, n'avait aucune chance, est arrivé premier, battant MarquiseiBuckstone^ les favoris.

L'enthousiasme éclate. Des dépêches électriques sont envoyées dans toute TAngleterre. Des volées de pigeons portant la nouvelle sous leur aile sont lancés dans l'air. Les paniers à provisions sont ouverts : le Champagne mousse dans les verres ; on célèbre sa victoire ou Ton se console de sa défaite. Les femmes, les cheveux au vent, boivent en portant de loin des toasts à leur amis. On se jette à la tète les poupées de bois que les gagnants, comme un signe de triomphe, portent autour de leur chapeau.

Puis lentement, les chevaux sont attelés aux voitures, les cochers reprennent d'une main plus ou moins solide leurs rênes et leur fouet, et la procession commence vers Londres, mais cette fois plus bruyante encore, plus rapide, usant encore plus largement qu'en venant de la liberté du derby. El alors, à mesure que les voitures partent, le champ de course

est envahi par un inonde tout différent : les night tramps (vagabonds de nuit), les bohémiens qui campent depuis plusieurs jours aux environs, viennent chercher dans la poussière et le fumier les débris du festin. On ramasse les croûtes de pâté, les bouteilles vides, les bouts de cigare. C'est la fête de la misère.

Le derby est la plus grande fête nationale de TAnglelerre, comme Tamour des chevaux est la passion la plus puissante des Anglais. Si puissante môme qu'un homme, quel qu'il soit, conserve encore une valeur à leure yeux s'il est bon sportman; témoin George IV, qui ayant passé sa vie àprouvcr la vérité de son propre mot : « Un roi d'Angleterre est un porc à l'engrais, * a cependant pour défenseurs des personnes trés-honnôles, qui ne peuvent pas oublier qu'il était le premier cocher de son royaume et qu'il a, gloire sans pareille, fait parcourir à son attelage, en quatre heures et demie, les cinquante-six milles qui séparent Carlton-House de Brighton. Mais malgré cette faveur des courses de chevaux, il est d'autres^ exercices du sport qui jouissent de popularité, et

qui deviennent aussi de véritables passions : ainsi le cricket^ ainsi lepédestrianisme^.

Pour avoir une idée du cricket, il faut, comme pour beaucoup d'usages encore en vigueur en Angleterre, se reporler à ce qui se faisait en France il y a

^ Pour faire connaître ces exercices dans leurs détails, il faudrait consacrer à chacun d'eux un volume tout entier; j'engage ceux de mes lecteurs qui Tondraient approfondir ces sujets, à lire les excellents travaux qu'a publié un écrivain qui connaît à fond l'Angleterre et la vie anglaise, M. Alphonse Esquiros. Jeté en Angleterre parles durs hasards de Texil, M. Alphonse Esquiros a entrepris, pour le pays qui Tavait reçu, ce que le prisonnier fait pour la cellule qui le garde, — une étude attentive à laquelle rien n'échappe, et qui se résume dans un ensemble où chaque chose a la vérité de la photographie.

Poursuivant lentement son œuvre comme si la politique lui laisserait toujours les mêmes loisirs, il a fait de chacune des parties qu'il Dous a données un tout complet sur lequel il n*y a plus à revenir, et pour lequel les Anglais eux-mêmes, qui ont traduit ces études, n'ont trouvé que des éloges. C'est ainsi qu'il nous a déjà fait connaître, les marquant fortement d*une grande originalité et d'un véritable talent d'écrivain, les rapports du peuple anglais et du sol sur lequel il a pris naissance. Puis, après avoir largement tracé l'ensemble, il est arrivé aux détails : lesgypsies et la vie errante, les houblonnières et les brasseries, les industries excentriqueSj le sel dans le Royaume-Uni, les petits* métiers de Londres^ les écoles militaires, l'armée britannique, les volontaires, la pantomime, le papier, etc.; l'unité de ce livre, comme Ta dit Tauteur luimême, est dans l'avenir, et le jour où, avec le dernier volume, paraîtra la conclusion, on pourra dire qu'il tient toutes les promesses de son titre : l'Angleterre et la vie anglaise»

cent OU deux cenls ans, et, pour le cricket spécialement, se rappeler notre jeu de paume.

Le cricket, en effet, est un jeu de balle : il consiste à lancer une balle dure comme une pierre, à la repousser avec une batte de bois, à l'attraper ou à la détourner.

Rien n'est plus simple, on le Voit, à l'idée sinon à la pratique, et rien là dedans ne paraît digne d'exciter rémotion, l'enthousiasme ou la passion.

Le cricket cependant est une institution nationale ; on le joue dans tous les villages : il est l'occasion de fêtes et de paris comme les courses de chevaux. Il a ses clubs; tous les journaux lui consacrent des articles et des comptes rendus spéciaux; et aussitôt que le pavillon de l'Angleterre se plante sur un pays, le cricket y est introduit. Il y a quelques années, les meilleurs cricketers anglais allèrent défier les Américains et les vainquirent, et il y a un an, onze joueurs choisis parmi les plus forts sont partis de Liverpool pour répondre au défi qui leur avait été adressé par les clubs de l'Australie. Ils furent reçus en triomphe, et bientôt, soutenant la réputation de la vieille Angle-

LE SPOnT. 118

terï'e, ils revinrent dans leur patrie vainqueurs d'an combat tout pacifique, dont la gloire et 150 livres sterling pour chacun étaient le prix.

Quoique moins célèbre que le cricket, quoique d'un usage moins général, le pédestrianisme^ qui est, ainsi que son étymologie le dit, la course à pied ou la marche, a cependant sa gloire et ses fanatiques. II a aussi ses paris et ses défis.

Il y a quelques années, un célèbre pédestrien a parcouru soixante milles par jour (le mille est d'an kilomètre six cents mètres), et pendant six jours de suite. Et à la fin de Tannée dernière, la ville de Cambridge a vu une lutte qui demeurera fameuse entre trois des meilleurs coureurs anglais et un Indien descendant des Peaux - Rouges, se nommant Deerfoot (Pied-de-Daim).

Ce fut Deerfoot qui l'emporta. En trente et une minutes, il avait parcouru six milles. On croit qu'il paraîtra à Londres pendant l'exposition. L'affluence, on peut le prédire, sera grande, et grande aussi elle sera si la jeune fille qui, l'année dernière, a lutté à

d24 LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

Windsor, veut recommencer la lulte devant le public de Londres.

Au premier abord,, lorsqu'on étudie ces exercices du sport, on est assez disposé à les prendre par le côté plaisant et à s'en moquer. Et j'avoue que pour moi-même j'ai, avec mon éducation française, regardé souvent les courses de chevaux comme un simple prétexte à spéculation; — le crickel comme un exercice consistant à se fatiguer et à donner d'autant plus de plaisir qu'il avait fait répandre d'autant plus de sueur; — les régates comme un carnaval, où le but cherché était le costume le plus débraillé possible; — la boxe comme l'ignoble massacre de ceux qui avaient peur d'une épée ou d'un pistolet. Mais quand de la surface on descend un peu, on s'aperçoit bien vite, en voyant pratiquer ces exercices comme on les pratique en Angleterre, qu'ils ont leur côté sérieux, très-sérieux même, et une utilité toute pratique qu'il est bon de mettre en évidence.

Par les courses, l'Angleterre a obtenu une race de chevaux qui, pour la vitesse, triomphe de toutes les autres, et dans la fatigue n'est vaincue que parla

race arabe. En même temps Tamour des chevaux est devenu si général, que toute l'espèce s'est améliorée sous les soins incessants dont on l'entourait, depuis le cheval de luxe jusqu'au cheval de charrue.

Par les régates elle a répandu le goût de ce qui toQche à la marine dans tous les coins de ce pays, qui fait une si grande consommation de marins.

Par le cricket^ le pédestrianisme et même jusqu'à un certain point la boxe (je ne me ferai point son défenseur, mais cependant il faut dire à sa décharge qu'elle a supprimé le duel, et jusqu'à un certain point atténué la lâche brutalité), par ces trois exercices, elle a développé la force physique, et par là combattu les maladies auxquelles prédispose le climat du nord, en môme temps qu'elle combattait l'ivrognerie résultant de l'oisiveté.

A un peuple qui en est arrivé à négliger tous les exercices corporels pour ne surexciter que le cerveau, ces résultats valent, il me semble, la peine d'être signalés. Faire n'est pas le dernier mot du succès, c'est résister et durer. Pour cela la force physique a du bon : nous ferons bien d'y penser en France.

Vanité nationale et intérêt national sont deux. — La tactique du drapeau de la France. — L'école de Limehoute. — Une pépinière de marins. — Les écoles d*art et le musée de South Kentington, — À quoi servent les expositions universelles. — Comparer c'est progresser. — Le British Muséum, — Les lecteurs anglais et les lecteurs français. — Comment les uns et les autres sont respectl- Tement traités chez eux. — La Bibliothèque impériale. — Prière adressée à son administrateur et à son architecte.

Dans une de ses séances, le Corps législatif discutait le budget de Tinstruclion publique. Un honorable membre demande la parole et fait remarquer que les pays comme les individus ont un côté matériel et un côté moral; que le côté matériel c'est les finances, que le côté moral c'est l'instruction publique; et en présence des sacrifices énormes que l'État fait pour tout ce qui louche au côté matériel, il regrette que le côté moral soit si parcimonieusement trailé, et que le budget de Tinstruclion publique soit diminué, alors que tant d'autres sont augmentés. Puis, pour combattre celte réduction, il cite ce qui se passe en Angleterre.

L'observation était juste et l'exemple bien choisi; car tandis que chez nous, pour une population de trente-huit millions d'iiabitanls, l'instruction pri-

maire coûte à peine vingt millions, en Angleterre, pour une population de vingt-deux ou vingt-trois millions d'habitants^ elle coûte vingt-six millions.

Pour toute réponse le commissaire du gouvernement a dit ces simples paroles : t Messieurs, ne retournons pas sans cesse en Angleterre.» Et la Chambre enthousiasmée a accepté la réduction.

Devant une assemblée française, déployer le dra* peau de la France et parler de gloire, de patrie, cela ne manque jamais soq effet ; mais il peut arriver que le succès que Von obtient ainsi dans l'heure pré-^ sente soit un revers que Ton prépare pour l'avenir. Et dans la circonstance présente, je crois que la vanité nationale a fait tort à l'intérêt national, en ne voulant pas entendre la comparaison de ce qui passe dans les deux pays en matière d'instruction.

Cette comparaison, je n'essayerai point de la faire coinplète. As&urément, il serait curieu)^ de montrer une aristocratie ne craignant pas que le peuple s'instruise^ et, chose non moins curieuse, quoique plus invraisemblable, un clergé aidant de toutes ses forces cette aristocratie à répandre l'instr action. et à la ren-

UNSTRUCTION. 131

dre universelle. Mais, pour cette étude, je n'ai point les matériaux nécessaires. Et dans ce que j'ai yu en ce pays, je ne prendrai que trois exemples qui montreront que, malgré ce qu'en pensent les flatteurs du sentiment patriotique, les comparaisons entre la France çt l'Angleterre peuvent être utiles et fertiles ; l'un choisi au degré le plus bas de renseignement professionnel, l'autre choisi au degré le plus élevé de cet enseignement, le ^roisiéipe enOn, qui est le véritable couronnement de l'instruction.

Lorsqu'on prepd le chemin de fer de Blackwall, presque en quittant Feenchurch, on traverse deux des quartiers les plus misérables de Londres, les plus infâmes, comme disent les Anglais (ici un hommç infâme est. celui qui demeure n'importe où, porte des haillons et ms^ng^ quand le hasard s'en mêle; et un homme respectable est celui qui se yélit de drap, qui a un chez lui et qui paye comptant).

A gauche de la ligue est Whitechapel, à droite est Wapping. Comme la ligne est portée sur des arcades, on passe à la hauteur des derniers étages des mai-

sons, toutes peu élevées dans ce quartier, et Ton domine les rues, les allées et les cours. Ce qu'on voit, lorsque le train ne va pas trop vite, est horrible.

Les cours, qui sont plutôt des puits entre quatre murailles vertes d'humidité, sont encombrées d'immondices sans nom, de cloaques immondes où piétinent les enfants, les poules et les cochons. Audessus des rues, sur des ficelles et des perches, pendent des haillons sans couleur et sans forme qui arrêtent le soleil et laissent tomber des gouttes fétides. Aux fenêtres sont exposées des paillasses. Dans les rues grouille une population chétive, à peine vêtue de loques, pâle de faim, de privations de toutes sortes et de vices.

Un peu avant d'arriver à la jonction de Limehouse, par-dessus les toits, au milieu d'un pâté de maisons, on aperçoit là mâture d'une corvette. Qu'un navire se trouve à Londres, loin de la Tamise, au milieu des maisons, il n'y a là rien de bien étonnant, avec le système de docks et de bassins si largement pratiqué. Cependant cette mâture n'appartient point à un navire, mais à une école.

L'INSTRUCTION. ISS

Située au milieu de ce pauvre quartier, celte école, qui dépend de TUnion de Stepney, sert à recueillir les enfants pauvres restés orphelins ou abandonnés par leurs parents à la charge de la paroisse. Bâtie en briques aussi grossièrement que les maisons qui l'entourent, cette école ne diffère de ces maisons que par un air de grande propreté et de bien-être. L'instruction que les enfants, garçons et filles, y reçoivent, est à peu prés la même que celle qu'on donne en France dans les écoles du même genre : je n'en dirai donc rien.

Cependant il faut observer que les exercices physiques tiennent dans l'enseignement une place beaucoup plus large que chez nous, et celte méthode produit les plus heureux résultats. Est-il vrai, comme on le soutient ici depuis quelque temps, que les enfants qui ne travaillent que quelques heures, employant le reste de la journée à des jeux et à des exercices gymnastiqacs, soient plus intelligents et plus vifs? Je n'en sais rien, quoique très-disposé à l'admettre; toutefois, ce qu'il y a de certain, c'est que l'effet des exercices physiques, pratiqués par des enfants géné-

ralement d'une ohétive constitution, scrofuleux pour la plupart, est de les régénérer, de les développer et de leur former un corps sain et robuste.

Mais, quoique j'aie fait la visite de cette école en compagnie d'un des plus savants médecins de ritalie« chargé d'étudier les systèmes d'éducation anglais, ce n'est point ce développement de l'organisation phy- ^ sique avec ses précieuses conséquences qui nous a le plus vivement frappés, c'est la mâture qui, du cbe^ min de fer, avait attiré nos regards.

Le but de l'école de Limehouse, c'eSit de recueillir et d'instruire les enfants orphelins, puis, lorsqu'ils seront d'âge à vivre seuls, de leur donner un étal dans le monde. Là est précisément la dilQcuUé, et c'est à cela que sert la mâture.

Sur cette mâture, posée tout simplement sur le sol de la cour, dans les heures de récréation on fait faire à ceux qui en ont le goût tous les exercices qui se pratiquent à bord des vaisseaux : monter aux mâts, hisser les voiles, les carguer, en un mot tout ce qui constitue la manœuvre. Ils commencent ces exercices dès l'âge le plus tendre, et ils les conti-

LMNSTRUCTION. ilS

nuent sous la direction d'un vieux maleiot jusqu'à quatorze ou quinze ans. Et, lorsqu'à leur sortie ils veulent entrer dans la marine, ils n'ont plus à faire que l'apprentissage de la mer; ils savent leur métier à fond, et par leur aplomb et leur intrépidité ils étonnent les capitaines qui les ont engagés. C'est une pé* piniére de matelots qui fournit des hommes tout aussi bons que ceux que l'État élève à grands ft*ais dans les onze ou douze vaisseaux servant d'école pour les mousses ; avec cette diSfërence cependant que dans les vaisseaux-écoles l'entretien de chaque élève coûte 1,125 fr., et qu'à Limehouse il Coûte de 150 à 180 tr., selon les années (7 1. 377 d. en 1856, 6 1. 336 d. en 1858, 6 1.52 d. en 1860).

Ainsi des enfants qui, sans parents etsané appuis, pourraient si facilement retourner à la misère et au vice d'où ils ont été sauvés, trouvent en sortant de cette école un état qui leur donne l'indépendance et précisément l'état le plus recherché, le plus national, le plus glorieux en Angleterre.

Cette institution nouvelle, due en grande partie à l'initiative et à la persévérance de M. Tafnell, ins-

pecleur des écoles, se répandra prochainement dans toute TAngleterre. D'autres pays feraient pQut-être sagement de l'étudier, et au lieu de fabriquer des cordonniers ou des tailleurs, dont on a trop, ils pour« raient fabriquer des marins, dont on n'a pas assez. Les enfants de Paris sont agiles, adroits, intrépides; que faudrait- il pour leur donner le goût de la mer? bien peu de chose^ sans doute. Que faudrait-il pour y disposer les enfantsulu littoral ? rien qu'une mâture et qu'une légère innovation dans les règlements des écoles.

Voilà pour l'instruction professionnelle au plus bas degré; passons maintenant au degré le plus élevé.

Vers 1838, un mouvement comme il s'en organise en Angleterre appela l'attention du gouvernement sur l'enseignement de l'art dans le pays, tel qu'on le pratiquait alors ou plutôt tel qu'on ne le pratiquait point. Et la même année une école de dessin fut établie à Somerset-House. Elle avait pour objet de former des dessmateurs pour les arts industriels et les manufactures. Malgré tous les efforts que l'on fit

L'INSTRUCTION. 1S7

pour l'encourager et la dëyelopper, on ne put pas, dans respace de douze ans, fonder plus de vingt écoles du même genre en province.

Mais en 1851, au moment de la grande exposition, les Anglais furent forcés de reconnaître que leurs produits, supérieurs très-souvent i ceux de leurs rivaux pour la solidité, la force et le bon marché, leur étaient très-inférieurs pour le goût.

Ce n'est pas facilement que les Anglais conviennent d'une infériorité; mais lorsqu'elle est tellement évidente qu'on ne peut pas la nier, ils mettent leur orgueil à exagérer leur faiblesse; seulement, en même temps, ils mettent aussi toute leur force et leur persévérance à la faire disparaître.

Dans cette circonstance ce fut ce qui arriva ; l'Angleterre était perdue; artistiquement eilc n'existait pas : c'était un pays de manœuvres, de gâcheurs. Ce fut une plainte unanime, une lamentation qui pénétra dans toutes les classes. De cette lamentation sortit une réorganisation des écoles de dessin, ou plus justement des écoles d'art.

L'école fut transportée de Somerset-House à Marl-

ils LA VIE MODEBNE EN ANGLETERRE.

borough-House, puis bientôt àSoulli-Kensinglon, où un musée fut construit comme complément de Técole ; non pas un musée monumental, mais, en attendant qu'on eût l'argent nécessaire, tine remise, un hangar si Ton veut, quelque chose pour mettre à l'abri les collections de toute nature, tableaux, meubles^ vases, tapis, statties, que l'on envoyait chaque jour. Aujourd'hui ce musée, qui est à la porte de la grande Exposition, et que tout le monde trouvera profita visiter, se subdivise en plusieurs annexes : musée d'architecture; musée d'ameublement; musée d'éducation comprenant tous les objets pouvant servir à l'enseignement, de telle sorte que les personnes ou les communes qui veulent fonder une école trouvent là les meilleurs modèles ; musée des brevets ; musée des arts d'ornement, musée de sculpture, musée de peinture, formé des collections Turner, Vernori et Skeepskanks; enfin des musées divers composés avec' les œuvres prêtées. Tout ce que renferment ces musées est à la disposition des élèves de l'école, et lorsqu'on veut copier un vase, par exemple, on n'a qu'à en faire la demande; le vase est tiré de la vi-

L'INSTRUCTION. 1S9

Irine et apporté dans la salle de Iravail, où Télève peut Tétudier et le retourner totit à son aise.

En même temps que l'école s'est agrandie et améliorée matériellement, renseignement qu'on y donne s'est amélioré et agrandi aussi. Aujourd'hui, il a pour but de former des maîtres et des maîtresses qui enseigneront le dessin dans toute l'Angleterre. Le comité des sciences et des arts qui dirige l'école vient en aide à cet enseignement en formant un musée de tableaux et de dessins et une bibliothèque spéciale d'ouvrages sur les beaux-arts et la pédagogie, en faisant circuler ces livres dans toutes les écoles déjà fondées en Angleterre, en encourageant la fondation de ces écoles.

Ainsi organisée, l'école de Soulh-Kensington n'a pas tardé à donner les plus beaux résultats. Toutes les villes du Royaume-Uni ayant un modèle, se sont réglées dessus, et aujourd'hui quatre-vingt-cinq villes ont établi ces écoles d'art, qui sont fréquentées par toutes les classes. Quelques chiffres pris dans le rapport publié par le comte Granrille, président du comité, donneront une idée de la faveur avec laquelle

cet enseignement a été accueilli : à Aberdeen, .sur une population de 71,973, le nombre des élèves fréquentant les écoles d'art a été de 1,504 en 1860; à Birmingham, pour une population de 234,8il, il a été de 2,030 ; à Bristol, pour une population de 173,328, il a été de 2,693; à Carnarvon, pour une popution de 8,674, il a été de 1,325; à Glasgow, pour une population de 400,000, il a été de 3,946; à Manchester, pour une population de 316,213, il a été de 6,064. Ce qu'ont produit ces écoles, on peut le voir à l'Exposition dans les sections des tissus, des tapis, des poteries, des faïences, des marqueteries, dans tout ce qui demande du goût et du dessin; et de l'avis unanime, la distance est énorme qui sépare 1862 de 1851 . Ce n'est pas à dire que les ouvriers anglais, dans ce qui demande de l'art et du goût, soient devenus de véritables artistes, mais ce ne sont plus de simples artisans. Il est vrai qu'ils procèdent un peu comme quelques peintres do leur pays, qui, doués de plus de science que d'imagination, font la joue d'un de leurs personnages bleue et le nez violet, d'après les strictes règles de la loi du contraste des couleurs;

mais eniin ils ont marché, marché à très-grands pas, et ils marchent tous les jours.

Ou iront-ils? C'est ce qu'on ne peut dire, car il faut que le public les suive, et pour cela il faut, en fait d'art, lui donner une complète éducation. Mais on peut prévoir que cette éducation viendra simultanément pour ceux qui exécutent et pour ceux qui consomment ; le succès des écoles d'art en est un garant. D'ailleurs, l'on pi*ogresse toujours lorsqu'on ne craint pas de se comparer à ceux qui font mieux ; et en Angleterre on n'a point cette crainte : l'intérêt panse les blessures de la vanité nationale.

Ce que l'Angleterre a de plus parfait et de plus beau dans ce qui touche l'instruction, c'est incontestablement le British Mmeum. Je ne parle pas ici des collections d'antiquités et de sculptures qui ne rentrent pas dans mon sujet, mais simplement de la salle de lecture (reading-room) achevée en ces dernières années.

Comme il arrive souvent, cette perfection a succédé à une situation déplorable. Depuis longtemps la bibliothèque manquait de place, et pour les livres et

ut Lk VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

pour les lecteurs. On refusait les crédits, ne sachant comment les employer. Les choses en vinrent au point que ce fût une plainte incessante. Enfin, le Parlement se décida à voter l*argent demandé, et sur les instructions d't^n Italien, M. Panizzi, un architecte anglais, M. Sydney Smirke, sans rien toucher à Tan* cien musée, éleva, dans la cour intérieure, une ma* gnlfique salle en fer recouverte d'un dôme qui, comme le disent orgueilleusement les Anglais, est plus hardi et plus vaste que celui de Saint-Pierre de Rome.

Avant de dire comment les lecteurs sont traités dans ce palais, je voudrais en deux mots indiquer comment ils le sont à la bibliothèque impériale de Paris.

A Paris, avant de trouver à qui parler lorsqu'on veut un livre, il faut traverser une longue galerie BOUS les yeux de cent cinquante ou deux cents letî* teurs qui vous examinent avec plus ou moins de bienveillance. Arrivé au milieu de cette galerie, on rencontre ce qu'on nomme le bureau des conservateurs : c*est là qu'il faut s'adresser pour obtenir le bulletin sur lequel on inscrira le nom du livre qu'on désire,

LUNSTRUCTION. I4S

en ayant soin d'indiquer le format de ce livre, le liea et l'année de sa publication. A ce bureau siègent deux ou trois conservateurs qui paraissent toujours si profondément plongés *dans des travaux particuliers, qu'il faut vraiment un cœur de savant pour avoir la dureté de les déranger. Si Ton ose faire sa demande» le conservateur vous présente un bulletin sans lever les yeux ; deux bulletins en vous foudroyant du regard; trois bulletins, jamais. On vous renvoie alors à un petit bureau où doivent se trouver des plumes, pour que vous remplissiez ces bulletins si courageu* sèment obtenus. Tant bien que mal, vous les remplissez, en écrivant un seul livre sur chaque bulletin, ce qui fait deux livres en tout qu'on met à ia disposition de ceux qui ont des recherches à faire. Seulement, pour écrire ces bulletins, il arrive souvent qu'on aurait besoin de consulter lo catalogue. Mais il n'y a pas de catalogue pour le public, il n'y en a que pour les employés.

Ce bulletin écrit, vous le rapportez au personnage qui vous l'a si gracieusement offert. Si vous vous êtes trompé, ce personnage vous regarde d'un air qui

lU LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

semble dire : c Comment peut-on être aussi bète que ça et Tenir dans une bibliothèque ! » Et s'il est bien disposé, il corrige votre indication, ou, s'il Test mal, il vous rend le bulletin en vous disant : < Nous n'avons pas ça, 9 et il se replonge dans son travail si intrépidement qu'on n'ose pas l'interroger. Si vous ne vous êtes pas trompé : B. H, ou bien : Au bout, vous répond le personnage en vous rendant votre bulletin, que vous devez porter vous-même à des domestiques qui paraissent avoir seulement pour mission d'attendre qu'on vienne les trouver. Le bulletin ainsi remis, vous attendez une demi-heure, une heure, deux heures, le livre que vous désirez; vous l'attendez debout, non loin du bureau, car vous devrez entendre son titre lorsqu'on le prononcera; non auprès, car vous ne devez pas encombrer les abords de ce bureau ; non en vous promenant, car vous feriez du bruit; non en lisant, car les livres qui vous entourent et vous provoquent sont sous des grilles. Lorsque vous avez achevé les livres qu'on vous a confiés, vous les rapportez vous-même au bureau, et si vous en voulez d'autres, vous recommencez le même travail ;

L'INSTRUCTION. U5

mais cette fois, conservateurs et employés sont encore un peu moins aimables : c Croyez-vous que la bibliothèque a été faite pour tous tout seul ? »

A Londres, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Au lieu d'être en longueur la salle est circulaire. Au centre est le surintendant chargé de répondre à toutes les questions et de surveiller le service. Autour de son estrade sont des rayons dans lesquels se trouve le catalogue, qui se compose de 5 ou 600 volumes in-folio. De ces rayons partent, divergeant du centre vers la circonférence, les tables de travail."

Lorsque vous désirez un livre, en entrant vous allez à une de ces tables choisir la place qui vous convient; vous retenez le numéro qu'elle porte ; vous prenez sur les tables mêmes où est le catalogue, qui se trouve ainsi à votre disposition et sous votre main, autant de bulletins que vous voulez; vous écrivez le titre des livres en copiant les indications du catalogue, vous écrivez aussi le numéro de votre place.

Yous remettez les bulletins à un employé et vous ne vous inquiétez plus de rien. On vous apportera

tous les livres à votre place, et pendant le temps qu'on passera a les chercher, pour pourrez consulter ceux d'un usage général qui se trouveront parmi lear 20,000 volumes qui, rangés autour de la salle, sont à la disposition du public.

Possesseur des livres qui vous sont nécessaires, vous pouvez travailler dans les meilleures conditions matérielles. Vous avez un mètre d'espace pour vous; vous avez des pupitres mobiles que vous disposez i votre gré; vous avez des encriers qui ne peuvent point se renverser. Vous n'êtes point dérangé par vos voisins, car chaque table est partagée par un^ châssis. En hiver, vous posez vos pieds sur un tub< d'eau chaude. En été, au moyen d'une soupape qu vous avez sous la main, vous pouvez faire arriver u courant d'air frais, soit par le parquet, soit un pej plus haut que votre tète.

On reconstruit noire bibliothèque impériale; qu( les architectes et les administrateurs n'aient point le superbe orgueil du Corps législatif, qu'il aillent en Angleterre, qu'ils y retournent même.

Si ceux qui ont la direction dé l'enseignement

professionnel et des arts du dessin veulent les ac- )mp3gner, les uns et les autres feront un voyage li pourra n'être pas inutile.

Les Anglais ont emprunté aux étrangers beaucoup

;l leurs améliorations; iiïais ils les ont empreintes

i*un cachet de perfectionnement qu'il est bon d'élu-

Jer maintenant

La maladie de rÀngleterre. — L'armée anglaise. — Les Anglais soDt-iis un peuple militaire ? — Les soldats dans la rue. — Les sergents recruteurs et les héros futurs. — La marine anglaise. — Quelques chiffres. — La tactique de lord Palmerston. — Résaltats pratiques de la panique pour l'Amirauté et le ministère; résultats pour le pays. — Les volontaires. — Leur création et leur organisation. — Bon sens des ouvriers anglais. — Le tir devenu un exercice du sport. — Les habiles dans l'art de la guerre.

L'Angleterre est travaillée d'uD mal étrange qui, sans être pour le moment bien dangereux, Tappauvrit cependant à chaque accès, et, par contre-coup, appauvrit aussi ses voisins.

Ce mal débute d'une manière variable : tantôt il arrive brusquement, tantôt il est précédé de certains phénomènes qui peuvent faire prévoir son invasion. Dans Tun et l'autre cas, voici ses symptômes. Le malade se tourmente, s'inquiète, devient irascible, mécontent de lui et des autres, est pris de fièvre. Il ressent dans le cerveau un trouble tel que, sans qu'il y ait impression extérieure, il éprouve spontanément cette impression comme si elle était réelle : il a la conviction intime d'une sensalion perçue, alors que celte sensalion n'est produite par rien. Il se prétend environné de gens qui, élant en réalité ses amis, sont

i52 LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

pour lui des ennemis voulant sa perte et sa mort ; il les voit non tels qu'ils sont, mais plus nombreux qu'ils ne sont, formidablement équipés, préparant des engins meurtriers, couverts de cuirasses, armés de terribles baïonnettes. Il se dit entouré de périls et de dangers. Il croit qu'on veut le manger tout vif. Et quoiqu'il soit solide et fort, et en parfait état de résister à qui voudrait l'altaquer, il ne se rassure que lorsqu'il s'est surchargé et alourdi de toutes les culrasses et de toutes les armes imaginables.

Ce mal, il faut bien le nommer de son n&m, c'est la panique; il est intermittent et siège principalement dans cette partie du cerveau où habite l'imagina-

tion.

Sérieusement, lorsqu'on veut trouver des causes à ce mal qui est très-réel et qui conduit le pays à la ruine, on n'en trouve pas, car panique ne doit venir que de faiblesse; or, l'Angleterre est forte par son armée, formidable par sa marine.

C'est une croyance assez généralement admise chez nous que les Anglais n'ont point l'esprit militaire et qu'ils sont incapables de l'avoir jamais; cettecroyance

était peut-être vraie autrefois, elle ne Test assurément plus depuis la guerre de Crimée.

Je Tai partagée moi-même, je l'avoue, et même après quelque temps de séjour à Londres elle était devenue plus certaine et plus solide.

Car les rares soldats que je rencontrais baguenaudant par les rues, une petite baguette blanche à la main; les foot-guards et les horse-guards que je voyais monter leur faction dans Whitehall, provoquaient en moi des impressions tout autres que des impressions martiales.

Mais un temps un peu plus long m'a montré la fausseté de ma croyance et la fragilité des impressions formées trop vite.

J'avais accusé ces soldais armés d'une simple canne et coiffés d'une petite toque retenue par une jugulaire qui bat sur la lèvre supérieure, entre abouche et le nez, ce dernier organe transformé ainsi en piton, je les avais accusés d'avoir bien peu la tournure militaire et d'être de simples pékins habillés en rouge. Mais je suis revenu de mon accusation lorsque

J'ai songé que nos soldats, qui avaient si bien la tour-

164 LA VIE MODËniNE EN ANGLETERRE.

nure de vrais vainqueurs, avec leur coiffure crâne, leur moustache en crop, leur taille bien prise dans le ceinturon, portaient pendus à ce ceinturon une latte, un sabre ou une baioanette; de telle sorte que dans une querelle avec de pauvres bourgeois inoffensifs et sans autres armes que leurs poings, la latte, le sabre ou la baïonnette sortaient souvent du fourreau, comme je Tai vu plus d'une fois à la barrière de TÉ^ cole militaire, et comme cela est arrivé Tannée der« nière à Versailles, où, parce que MM. les carabiniersi pris de vin et d'amour, avaient engagé une vraie bataille avec messieurs leurs camarades des autres corps, toute une ville avait été en émoi^ Revenu de Topinion que je m'étais faite sur le sol-

^ On ne manque point de prétexteB pour justifier cette habitude; il faut que le soldat vive avec son arme^ etc. Avec ce système il faudrait aussi que les artilleurs vécussent avec leurs canons à leur côté, ce qui serait assez incommode pour eux et pour tout le monde. Mais en parlant ainsi^ on ne fait pas attention que les marins sortent sans armes, et que, dans le combat, ils oe sont pas plus maladroits, je pense, que les soldats. J*ai vu des querelles de matelots à Brest, dans la rue des Sept-Saints; j*ai vu douze ou quinze gendarmes ne pouvoir pas arrêter cinq marins; si les marins avaient eu leurs sabres, combien aurait-il fallu requérir de gendarmes?

dat pris individuellement, j'en suis revenu nussi sur Tarmée considérée en masse, après avoir visité les casernes et les arsenaux de Woolwich, où travaillent plus de dix mille ouvriers; après avoir entrevu Timpc'rtance que toutes les choses de la guerre avaient obtenue dans ce pays; après m'ètre attiré enfin cette réponse d'un Anglais à qui j'exprimais franchement mes idées :

— Faites donc attention, avant de nous juger, que cette armée, alors qu'elle était loin d'être ce qu*elle est maintenant, a cependant combattu sans désavantage à côté de vous en Crimée; qu'elle a tenu intrépidement et solidement à Inkermann, et qu'elle a reconquis notre empire de l'Inde dans les plus terribles conditions.

Cependant, quoique la force de cette armée soit incontestable, sa valeur réelle, on comprend qu'elle ne soit point populaire encore dans son pays, lorsqu'on se reporte à la fois et à la façon dont elle est compo* sée et à l'esprit de ce pays.

Or cet esprit n'est nullement l'esprit balaillciir : l'Anglais est calme, froid, rénéchi; quoique brave,

il ne se bat qu'à la dernière extrémité, lorsqu'il ne peut plus faire autrement; mais alors il se bat intrépidement. L'Anglais n'aime ni le clinquant^ ni le bruit, ni la parade, ni les plumets, ni cette mise en scène guerrière si puissante sur nous.

En même temps, il n'accorde sa sympathie et son estime qu'à son égal, et l'armée étant composée d'officiers qui sont nobles pour la plupart, et, par suite du recrutement^ de soldats qui sont un ramassis de tout ce qui n'a ni étal, ni position, ni avenir, ni volonté énergique, n'est nullement l'égale de la classe moyenne, qui, étant la plus nombreuse et la plus puissante, fait la loi et donne la popularité.

Sans doute, c'est une belle chose que de ne pouvoir point forcer un homme à quitter sa famille et son foyer contre son gré, pour que, pendant sept ans, il fasse chaque jour le sacrifice de son libre arbitre, et si un jour cela lui est demandé, le sacrifice de sa vie *. Mais cette belle chose a son revers ; avec elle on

^ Par une de ces contradictions si fréquentes en Angleterre^ on repousse comme immoral le service obligatoire pour l'armée de terre^ et pour la flotte on trouve tout naturel et tout juste de pratiquer la press.

n'est plus soldat par devoir, on Test par métier ; on ne donne plus sa vie à son pays, on la vend. Et bien que les Anglais trouvent rarement que l'argent avilit; bien que ce soit avec de l'argent qu'ils aient récompensé leur héros Wellington (des millions), et avec de l'argent aussi les soldats qui viennent de leur reconquérir l'Inde (une livre et quelque chose); en cette circonstance, ils me paraissent être d'avis que l'estime et la gloire sont pour ceux qui agissent par honneur, et non par profit.

Au reste, la manière dont se pratique le recrutement n'est guère faite pour mériter au corps qu'il doit composer estime ou sympathie. Il y a à Londres un quartier où s'exerce spécialement cette industrie : c'est aux abords de Westminster, dans les petites rues qui s'ouvrent sur Parliament street. C'est là, dans des tavernes, que se tiennent les sergents enrubannés qui doivent racoler pour le service de Sa Majesté.

Je suis entré dans ces tavernes et j'ai regardé boire de pauvrefs diables qui parfois inspiraient la pitié, mais le plus souvent n'inspiraient pas la con-

fiance. A l'état de recrues, ceux qui deviendront des héros un jour et de glorieux ancêtres ne sont pas beaux. J'aime mieux la résignation de nos conscrits mettant la main dans Turne, que ces enrôlés volontaires avec leur joie factice faite d'flfe, de gin et d'argent.

Cependant, une fois au service pour dix ans, ces recrues deviennent en général d'excellents soldats, et forment cette armée anglaise qu'on aurait tort de traiter légèrement. Cela n'est permis qu'à l'Angleterre, car c'est l'excuse de sa maladie : excuse mauvaise, mais enfin semblant d'^excuse.

Seulement ce qui diminue la valeur de cette excuse déjà bien faible, c'est que l'armée n'est pas la seule défense de l'Angleterre, c'est qu'il y a la marine, et une marine tellement formidable, qu'à elle seule elle possède plus de navires et plus d'hommes que toutes les marines de l'Europe réunies : Britons shall never be slaves (les Anglais ne seront jamais des esclaves), comme dit leur chant populaire.

Je sais bien qu'à ce sujet, telle n'est point l'opinion des Anglais ; mais les chiffres sont là. En 1860 l'Angle*

LES VOLONTAIRES. 1ft9

terre avait 85,500 hommes d'équipage sur ses flottes, la France 34,000. En 1847 TAngleterre avait 44,969 hommes, la France, 32,169. C'est-à-dire que tandis que l'Angleterre a augmenté ses équipages de 40,531 hommes, la France n'a augmenté les siens que de 1,831. En 1859^ les salaires payés dans les arsenaux anglais se sont élevés à 1,582,112 livres sterling, tandis qu'en France ils n'ont atteint que 772,931 livres sterling, c'est-à-dire moins que la moitié '.

Assurément il y a dans cet immense déploiement de forces de quoi préserver l'Angleterre de toute crainte; il y aurait même de quoi lui inspirer un dangereux orgueil. Mais ce n'est point ce qui arrive, car ceux qui se succèdent à la tète de ses affaires et qui veil« lent à son repos ne cessent de lui répéter sur tous les tons qu'elle est dans le plus grand étal de faiblpsse et exposée aux plus giaves dangers : une invasion de la France.

1 J'emprunte ces chiffres à M. Richard Cobden, qui a déjà tant fait pour rapprocher et lier TÂngleterre et la France. Us sont puisés dans un .travail qui vient de paraître sous ce titre : Les Trois paniques, La traduction e»t de M. Xarier Raymond.

160 LA VIE MODERNE EiN ANGLETERRE.

On ne saurait croire jusqu'où, dans ces coupables exagérations, vont les hommes d'État de l'Angleterre, et je veux en citer un exemple tout à fait caractéristique.

En 1845, lord Palmerslon n'était point ministre, il élait le chef (leader) de l'opposition, et il suivait la même tactique qu'aujourd'hui. Le 30 juillet de cette année 1845, il dit à la tribuAe : < En ce qui touche la navigation à vapeur, ce que j'ai dit, c'est que les progrès qui ont été faits ont converti les moyens or* dinaires de transport en un pont de vapeur. »

Le même jour, sir Robert Peel lui répondit : € Lord Palmerston paraît être sous l'impression que nos moyens de défense ont été affaiblis jusqu'à un certain point par la découverte de la navigation à vapeur. C'est une opinion que je ne partage pas, la montre que nous pourrions faire de notre marine à vapeur étonnerait le monde, et, en parlant de ponts à vapeur, le noble lord devrait se rappeler que l'on pourrait être deux à les faire. >

Le grand ministre était dans le vrai, et ses paroles étaient aussi sages que patriotiques, ce qui n'empè-

LES VOLONTAIRES. i61

cha pas lord Palmerston de dire, le 23 juillet 1860. alors qae par malheur Robert Peel n'était plus là pour le contredire : t Et je me rappelle avoir entendu déclarer par sir Robert Peel que la vapeur a jeté un pont sur le détroit, et qu'en vue d'une tentative d'invasion TAngleterre a presque cessé d'être une île. » .

Voilà paç quels moyens on éveille et on propage la panique^ et lord Palmerston n'est pas seul à les employer. TJn jour, sir Charles Napier déclare que la cavalerie montée sur ses chevaux et que l'artillerie peuvent être embarquées en peu d'heures à Cherbourg sur trente vaisseaux de ligne. Des hommes considérables qui €ont autorité, comme lord Clarence Paget, sir John Pakington, lord Howden, lord Elienborough, lord Lyndhurst, se lancent dans ces exagérations, qui sont répétées par la presse anglaise presque tout entière, laquelle, presque chaque matin, d'après our own correspondents^ apprend à l'Angleterre inquièle que la France fait les plus gigantesques préparatifs, et qu'à Toulon, à Cherbourg, à Brest, on construit dans le plus grand secret (secret

qui n'existe pas naturellement pour t our own coV' respondents ») de formidables vaisseaux.

Comment un pays resterait-il calme sous une pareille pression? Des hommes sages comme MM. Bright, Cobden, Williams, lord Granville, le duc de Somerset, M. Disraeli, ont beau vouloir le rassurer et lui montrer la vérité, il ne veut rien entendre, les Français sont dans la Tamise; le lion britannique est menacé, humilié. La panique se déclare, et avec elle l'hostilité contre la France.

L'agitation gagne toutes les classes du pays, c A quel prix vendrez- vous votre blé aux Français lorsqu'ils arriveront? » demande-t-on à un paysan dans une société d'agriculture. La réponse est : a Ils le payeront de leur sang. » Et les applaudissements éclatent dans l'assemblée, et le lendemain dans toute l'Angleterre, quand les journaux l'ont fait connaître.

Le résultat de toute cette agitation ainsi provoquée est que, quelle que soit l'énormité des budgets présentés par l'amirauté, ils sont votés d'enthousiasme. Et pendant que, dans les arsenaux, on construit sans

relâche des vaisseaux que bientôt les progrès accom* plis dans Tart de la gaerre rendront inutiles, les Chambres retrouvent leur calme et font des amitiés à la France.

Mais le pays ne passe point aussi facilement d'une terreur réelle à une agréable quiétude. Il était de bonne foi dans ses craintes, il reste de bonne foi dans son inquiétude. Le danger qui existait hier existe encore aujourd'hui.

C'est de ce danger et de cette inquiétude que sont sortis les volontaires. « C'est la honte qu'ont ressentie les Anglais en voyant un grand pays comme l'Angleterre malade de la peur, qui a créé des volontaires, » a dit lord Elcho.

Le mouvement fut spontané et très-beau ; car rien n'est plus beau et plus digne de respect qu'un pays qui renonce à ses habitudes et à ses goûts pour conserver sa liberté. Les Anglais, jusqu'alors si rétifs aux choses militaires, se trouvèrent, d'un jour à l'autre, soldats, ceux qui avaient peur comme ceux qui avaient honte de cette peur. Des meetings s'organisèrent et les enrôlements commencèrent.

Ceux qui étaient jeunes et forts promirent leur personne et leur temps ; ceux qui étaient riches et faibles, leur argent. Et quoiqu'on agtt en prévision d'un avenir incertain, et non sous une pression imminente, en peu de mois près de deux cent mille hommes se trouvèrent organisés dans l'Angleterre et rÉcosse. (L'Irlande n'a pas de volontaires : l'Angleterre n'est pas assez sûre de ce pays pour le laisser se créer une armée.)

Par malheur, cette organisation, qui pouvait être si belle et si grande, fut viciée dès son principe par l'esprit d'orgueil et de caste. On ne dit point aux ouvriers qui se présentèrent : « Nous ne voulons point de vous, » car ce n'est point ainsi qu'on parle en Angleterre; mais on porta le prix de l'équipement à un taux très-élevé (quinze cents francs pour certaines compagnies), et comme il était de principe que chaque homme devait payer lui-même ses armes, ses vêtements, ses munitions, et de plus fournir une cotisation pour entretenir les instructeurs et les musiciens, on comprend que les ouvriers se soient trouvés tout naturellement écartés.

Dans d'autres pays, cette classe de la nation, mise ainsi en dehors comme s'il n'y avait pour elle ni patrie, ni indépendance, ni foyer à défendre, ni sentissent patriotique, se fût peut-être retirée jalouse et blessée. Hais en Angleterre on connaît peu la jalousie et on ne se bleâse pas quand on n'a pas d'intérêt à se fâcher. Avec un grand bon sens, les ouvriers anglais qui sont instruits, qui lisent^ qui savent les choses et qui commencent à vouloir la vie politique, ont compris qu'ils ne devaient point laisser échapper cette occasion qui se présentait^ et ils ont résolu de former des compagnies où il n'y aurait que des ouvriers, et ou leur équipement serait proportionné à leur bourse.

Lorsqu'on a vu cette résolution, les propositions sont venues alors de tous côtés. Chacun a tâché de les attirer à soi. On leur a proposé des souscriptions que le plus grand nombre a refusées. Aujourd'hui, il y a des ouvriers dans beaucoup de compagnies, mais il y a aussi des compagnies formées exclusivement d'ouvriers; et, si j'en crois ce qu'on m'a dit plus d'une fois, le nombre de ces compagnies ira s'accroissant.

Il y a maintenant deux ans que les volontaires sont constitués, et lorsqu'on les a vus s'exercer aux environs de Londres, ou bien à Hythe, petite ville à gauche de Folkestone, qui est leur champ de manœuvres, on comprend que nous devons traiter sérieusement un mouvement si diversement apprécié de ce cÔtë-K^i on de l'autre côté de la Manche.

Sans doute, dans cette armée improvisée, il y a bien un peu trop de musique, et quelle musique encore t Sans doute> quelques compagnies ont bien un peu trop de plumets sur leur chapeau, de dorures sur leurs uniformes, trop de vernis sur leurs bottes. Mais l'ensemble est trés-convenabIe> imposant même et rompu aux exercices militaires.

Cette dernière affirmation pourra étonner, chez nous, ceux qui parlent des volontaires d'après le sou* venir qu'ils ont conservé de nos gardes nationaux. Mais entre les deux corps il n'y a aucune parité. Nos gardes nationaux en savaient assez pour s'ennuyer dans un poste de mairie^ et naturellement ils ne pous« «aient pas bien loin leur éducation^

Les volontaires sont constitués à autre fin que celle-

là ; et de plos, comme ils sont Anglais, ils ont apporté dans les exercices militaires ce goût et cette passion qu'ils ont pour tous les exercices du corps dont j*ai parlé à propos du cricket et du pédestrianisme . Le devoir leur est devenu un jeu, et ils vont au champ de tir (rifle ground) comme ils vont au cricket ground^ avec le même empressement et la même assiduité. Il y a maintenant des défis et des prix comme pour les races.

Tels qu'ils sont et tels surtout qu'ils tendent à devenir, les volontaires parviendront sans doute à guérir l'Angleterre de ses paniques. Il est vrai qu'à mesure qu'ils se développent et se fortifient, ils sont attaqués et raillés par les habiles dans ce qu'on appelle l'art de la guerre.

Les habiles ont leurs raisons pour être jaloux, on le comprend ; seulement, ils oublient que la puissance de cet art, dont ils font grand étalage, n'est pas si universellement reconnue qu'ils le croient; ils oublient que les grandes batailles ont souvent été gagnées par des généraux trop jeunes pour avoir étudié cet art, comme Condé^ par exemple, vainqueur à dix-huit

ans; ils oublient qu'elles Tont été aussi quelquefois, parce qu'au lieu d'aller à droite, comme le disait la règle de l'art, on a été à gauche d'après la seule inspiration; ils oublient enfin que le héros de notre époque n'a point passé sa jeunesse dans les écoles militaires, et que l'armée avec laquelle il a délivré l'Italie était une armée de volontaires*

Malgré les efforts de ces habiles^ le pays commence à ne plus les croire et à prendre confiance dans sa force. Il commence aussi à comprendre que ces invasions dont on le menace sont une tactique, une machine à battre monnaie, et que l'influence de l'Angleterre dans les conseils de l'Europe ne sera ni plus ni moins grande, parce qu'elle possédera dix navires cuirassés de plus ou de moins.

Le jour où il le comprendra tout à fait, où il s'appuiera sur son armée de volontaires, qui lui donnera la confiance et la sécurité, il refusera les énormes budgets qu'on lui arrache en lui faisant peur de la France.

Et ce jour-là, les volontaires auront, en attendant mieux, sauvé leur pays de la ruine, en même qu'ils

nous auront renda, à nous Français, un grand service.

Car ce jour-là, sans doute, nos dépenses militaires seront ramenées à une juste mesure.

Le terrible iunday. — Peut-on maoger le dimanche? — Pourquoi les Anglais aiment À s'ennuyer. — Les plaisirs du dimanche. — Pourquoi les enterrements se font le dimanche. — Plus de fidèles à la porte des tayernes que dans les églises. — Ce qui fait les dévots et ce qui fait les hypocrites. — Comment a été accueilli le bill du dimanche; réception qu'on a faite à ses auteurs. —- Les missionnaires de la rue : The preachers in open air. — La maladie de la religiosité. — La liberté des cultes en Angleterre et en France.

Les étrangers qui ont visité l'Angleterre ont rendu célèbres les ennuis de ce terrible jour de la semaine que les. Anglais nomment le sabbath ou le suniay^ et que nous appelons le dimanche.

Cependant je dois proclamer, sans donner un démenti à ceux qui ont parlé avant moi du dimanche, que j'ai toujours trouvé à manger dans ce jour redoutable, et que je n'en ai jamais été réduit, voyant toutes les portes des tavernes ou des dining-rooms fermées, à entrer chez un pharmacien et à tromper ma faim avec quelques livres de pâte de guimauve, ma soif avec de Teau distillée.

Mais ce n'est pas à dire que le dimanche soit à Londres un jour de plaisir et de festins : il s'en faut.

En réalité, ce jour-là, le service de la poste est interrompu; les théâtres, les music halls^ les lieux-de

174 LA VIE MODERNE EN ANGLETEnilE.

divertissement- de toute nature sont fermés; les boatiques, closes souvent dès le samedi à deux ou trois heures, n'ouvrent ni leurs portes ni leurs volets; les musées n'admettent point de visiteurs; les chemins de fer diminuent le nombre de leurs trains; la ville des affaires comme des plaisirs est tombée en lë« thargic.

Mais dans cet immense cadavre 11 y a encore quelques signes de vie. Ainsi les tavernes, les restaurants, les débits d« tabac restent ouverts jusqu'à onze heures du matin, ferment de onze heures à une heure pendant roffice, rouvrent de une heure à trois, referment alors, et enfin, après le prêche, c'est-à-dire à cinq heures, ils rouvrent une dernière fois. Les restaurants mêmes qui ont pour propriétaires des étrangers peuvent rester ouverts pendant ces heures que la loi donne à Dieu; seulement ils ne peuvent point servir de liqueurs fermentées : la machine à bière est entourée d'une chaîne avec cadenas, et Ton en est réduire à boire du thé. Et cependant l'Angleterre est un pays de liberté.

On comprend qu'un pareil système jette dos étran-

gers, qui n^ontni inlérieur ni relations, dans un ennui qui arrive assez vite h Texaspéralion.

Ce que Ton comprend moins facilement, c'est que les Anglais, qui souffrent aussi de cet ennui, puissent le supporter; et cependant ils le supportent, ils le veulent, ils Taiment, non parce qu'il leur donne quelque satisfaction, ^ ils n'en sont pas encore venus à s'amu« scr de l'ennui, — mais parce qu'étant une conséquence d'une institution nationale, il devient luimême national aussi. Je m'ennuie, se dit un Anglais, mais j'accomplis un devoir, j'honore la Constitution de mon pays, et j'ai la satisfaction inappréciable de ^ ne pas faire comme un Français.

Tous, il est vrai, n'ont point cette sublimité dans la résignation, et il en est bon nombre que Tobservation du dimanche rend les plus malheureux du monde ; car, placés entre le désir bien naturel de ne pas s'ennuyer et l'exigence impérieusement imposée par les convenances de ne pas paraître s'amuser, ils offrent à l'étranger qui les voit dans cet état mixte un spectacle qui paye largement le bœuf froid que le sunday lui a fait manger h la taverne, et les lasses de ttié qu'il

lui a fait boire : c'est une douce et juste vengeance.

La conséquence toute naturelle et forcée de cet état, c'est, il faut bien le dire, Thypocrisie. On a la Bible toute grande ouverte devant soi, mais, comme un écolier, sous cette Bible qu'on soulève, on lit un roman ; on est, au fond du cœur, gai et chantant, on se donne une mine sévère et béate. Tout vous est bon, pourvu que vous échappiez à l'enniii, et il n'y a pas d'occupation, quelque puérile qu'elle soit, qui, dans ce mortel désœuvrement, ne soit une récréation.

Un dimanche que j'avais annoncé que je parlais pour la campagne, je rentre à Timprovisto. La maison était déserte, les domestiques étaient au service, seule la maîtresse était restée. Je l'avais laissée dans son parloir lisant la Bible, je la trouve dans ma cham* bre, un tablier blanc devant elle, un marteau dans une main, une boite à clous dans Tautre. Elle s'amusait à mettre des clous dans mon placard. Ainsi surprise, sa confusion fut grande, grotesque et douloureuse à la fois. Pour lui venir en aide et la tirer d'embarras, je lui pris le marteau des mains, et voulus moi-même chasser les derniers clous.

— Oh ! non, me dit-elle en m'arrëtant^ pas avec le marteau.

Et comme je la regardais surpris :

— Avec la vrille d'abord, contipua-t-elle.

— Et pourquoi donc ?

— Nous ferons moins de bruit 1

Nous ferons moins de bruit! Quelle réponse I En deux mots elle avait tout prévu. D'un côté, elle sauvait les apparences; de l'autre, elle se débarrassait sur mon dos de la moitié du péché. J'étais son com« plice.

Sans aucun doute, c'est une grande, une très* grande récréation pour les Anglais que d'enfoncer des clous le dimanche; mais ils en ont une plus grande encore, plus complète, qui réunit tout ce qu'on peut demander à une récréation du dimanche : c'est d'enterrer leurs parents ou leurs amis.

Celle-là est si bien l'idéal du genre, que le plus grand nombre des enterrements se fait maintenant le dimanche. On m'a même assuré que, pour ce jour-là, on gardait quelquefois dans sa maison son père ou sa femme morts depuis le mardi ou le mercredi. Qu'on

178 Ik VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

regarde, en effet, qaeissont les avantages de cette méthode, et on verra qu^ils sont sensibles. D'abord, c'est la perte d'un jour de semaine d'épargnée, et dans la semaine le temps est cher (Urne is mmey). Puis, c'est toujours un dimanche de passé) et de passé dans les meilleures conditions, utilement et saintement; deux devoirs se trouvent accomplis en même temps, le devoir envers Dieu et le devoir envers ses parents. S'il y a des douleurs sincères et respectables dans cette horrible cérémonie, il y en a aussi qui, plus légères, ne sont pas fâchées de mettre à profit ces avantages, et au lieu de l'ennui qui les attendait chez elles, de suivre un pauvre diable qui souvent leur était asse^ indifférent, dans les riantes campagnes de Woking ou dans la forêt d'Epping, qui maintenant servent de né« cropole à Londres *•

^ Il eet bon de faire observer en passant que Paris, qui se vante si superbement de ses embellissements et de ses améliorations, en est encore à garder ses elmetiètes dans ses mors, et dans des situations telles, que leurs miasmes comme leurs infiltrations sont une cause de grave insalubrité pour les quartiers populeux qui les entourent L'organisation des cimetières de Londres était^ il y a quelques années^ beaucoup plus déplorable encore : on enterrait au centre de la ville^ autour des église?, et un écrivain anglais.

LE dimanche:. 179

On pourrait, jusqu'à yn cerlaio poini> admcUre cette rigide obsci-valion du dimanche, si elle emplissait les églises de fidèles; mais si tout le monde^obéit ii celte loi, tout le monde ne pratique pas les exercices religieux obligatoires ce jour-là. J'ai souvent assisté aux cflices, et, dans Saint-Paul, toute Tassistauce tenait trës-faeilement dans le chœur et autour du chœur; l'église proprement dite était absolument vide. Ce que je note pour Saint-Paui» je pourrais lo répéter pour bien d'autres églises.

Et, d'ailieurSfj'ai pour appui un statisticien anglais qui a calculé que sur la population de Londres il y avait plus de i)400t000 habitants qui n'entraient jamais dans une église ; j'ai la collection du Times o(i ont paru dernièrement une série de lettres qui disaient que les sermons étaient devenus si ennuyeux

M. Saunder?^ rapporte qu'en dix ans^ de 1830 à 1840, un cimetière situé au cœur de la Cité, celui dé Stinl^Mirtio, qui D*a pas cenl mètres de long; reçut quatorze paille cadavres, et que le sol dépassa de plus d'un mètre le niveau de la rue« Mais enfin une réforme s*ert faite, et elle a été radicale. Aujourd'hui Londres a deux magnifiques cimetières : l'un sur les collines du comté de Surrey, à vingt milles an moins de la tille, l'autre dam la forêt d'Ëppiog. Des trains spéciaux conduisent à ces cimetières.

el si longs^ qu'ils faisaient déserter les églises; j'ai enfin le spectacle qu'offrent les campagnes des environs de Londres, où l'on se réfugie pour échapper au dimanche, et les rues mêmes de la ville. Dans les quartiers populeux, pendant les heures des offices, la circulation est souvent difficile ; les tavernes sont fermées, et leurs habitués, au lieu de rentrer chez eux ou d'aller à l'église, restent là sur les trottoirs, digérant leur porter en attendant qu'elles rouvrent.

On se tromperait grossièrement si l'on concluait de ceci que l'esprit religieux est plus faible en Angleterre que partout ailleurs; la seule conséquence qu'il en faille tirer pour rester dans le vrai, c'est que les exigences légales, les exigences sociales, même les exigences de la mode sont nulles en matière de religion; elles peuvent influer sur le dehors, mais sur le fond elles ne mordent pas. C'est le cœur seul qui fait les vrais dévots; la loi fait les hypocrites.

Au reste, malgré la résistance d'une certaine classe de la société anglaise, l'observation du dimanche devient insensiblement moins générale, en môme temps qu'elle devient moins rigoureuse, et Taristocratie sait

ce qu'il lui en a coûté pour avoir voulu faire adopter, il y a quelques années, un bill qui exagérait encore celle observation. Un membre de cette aristocratie, raisonnant comme un riche qui a des châteaux, des parcs, des clubs pour passer le dimanche, se dit que c'était une honte que les rues de Londres fussent souillées le jour du Seigneur par des légumes, de la viande, du poisson et tous les misérables qui allaient acheter ces provisions; et il proposa au Parlement, dont il était un des plus beaux ornements, une loi interdisant la vente des objets de consommation le dimanche après neuf heures, c'est-à-dire une loi qui, en réalité, interdisait aux classes ouvrières, qui ne peuvent pas faire leurs provisions d'avance, de manger ce jour-là. Le dimanche suivant^ quand les voilures de l'aristocratie parurent dans Hyde-Park, on hua et on siffla ceux qui lesmonlaient : c A l'égliso! à Téglise t > Puis, toute la semaine, on ne parla que du bilL Le second dimanche, les ouvriers et les petits bourgeois, au nombre de cent cinquante ou deux cent mille, vinrent de bonne heure prendre possession du parc. A l'heure ordinaire, Taristocratie parut

dans ses voitures. Cette fois il fallut Tintervention de plusieurs brigades de police. Il y eut des blessés, et en grand nombre; mais le bill fut retiré.

Ainsi, voilà un progrès de réalisé dans la pratique ; dans la spéculation pure, d'autres sont en train de se préparer et de mûrir, qui bientôt, sans doute, ramèneront rÉglise anglicane à des idées plus larges et plus généreuses que celles qu'elle professe aujôur* d'hui. Un livre a paru Tannée dernière, Essays anâ Reviews^ qui dit où vont les esprits et qui sera une date. Môme en religion, l'Angleterre marche : le jour où le dimanche n'aura plus pour lui que le cmt, il sera bien près de périr comtae tyran. On fait déjà de la muçique dans RegenVs Park^ et la foule est grande qui vient assister à ces concerts. Des agitations se sont organisées pour demander l'ouverture des musées; bientôt d*auires réformes viendront, et après celles-là, sans doute, d'autres plus profondes et plus radicales encore.

J'ai dit que les spectacles et les divertissements de Londres faisaient relâche le dimanche; il en est un cependant qui donne ses plus belles représentations

ce jour-là, et qui est plein d'intérêt pour les étrangers. C'est celui des prédicateurs en plein vent (prêachers in open air). Celui-là est unique, tout à fait caractéristique, original; c'est celui qui fait le mieux connaître un côté de l'Angleterre, avec ses grandeurs et ses petitesses.

Sans doute on prêche en plein air dans la semaine^ et il faut même pour cela une certaine force de poumons, car on doit à la fois arrêter des gens qui ne pensent qu'à leurs affaires, et dominer le bruit et les cris des rues^ ce qui n'est point une petite tàclie. Mais la grande, la vraie, la puissante prédication est celle du dimanche.

Et qui donc prêche ainsi ? tout le monde; tous ceux qui ont la langue bien pendue et la salive abondante ; des lords, des cordonniers, des tailleurs, surtout des tailleurs.

Et que prêchent-ils? tout ce qui leur passe par la tête : la religion socialiste, la religion mormone, la religion baptiste, la religion de ceci, la religion de cela, la religion de celui-ci, la religion de cet autre, toutes les religions, anciennes ou nouvelles, qui ont

éclos dans le cerveau des fous de religiosité, et incidemment les trente-cinq ou quarante religions professées par les sectes reconnues. Heureux les Anglais! ils ont des oreilles et ils entendent.

Celui qui, illuminé par la foi ou alléché par la demi -couronne que lui donne telle ou telle secte faisant du zélé, veut prêcher en plein air^ n'a qu'à aller tout droit devant lui ; puis, quand il trouve une place favorable à son dessein, il s'arrête, monte sur une borne ou un trottoir^ lève les yeux au ciel et prend un air recueilli ou inspiré. En peu d'instants la fouie s'assemble.

Quand elle est assez nombreuse, il commence, sou* vent en lisant un verset de la Bible, quelquefois en chantant un psaume qui est répété par Tassislance. Puis il parle, ou plus justement il crie; car sa première diflicultc à vaincre c'est le bruit. Mais celle-là vaincue, il lui en reste d'autres. Il n'est point dans une église où chacun écoute, avec recueillement, ou dort avec béatitude; il est sur la place publique, exposé aux railleries, aux interruptions^ à la contradiction, même aux insultes.

Un dimanche matin, vers onze heares^ j'errais dans les rues de Londres, cherchant un restaurant où Ton voudrait bien me donner à déjeuner. Au coin de Newporl-Market, j'aperçus un preacher au milieu d'un goupe^ et malgré la faim qui commençait à me fâcher contre le dimanche, je m'arrêtai pour regarder et écouter.

Le prédicateur était une sorte de cordonnier en habit noir sale et râpé, en pantalon jaune et en cra« ?ate blanche; auprès de lui il avait un jeune clerc qui distribuait de petits livres pieux. C'était un méthodiste, et s'il ne prêchait pas bien, il prêchait fort et vite. Il racontait comment, étant le plus grand sacripant de la terre, capable et coupable de tous les crimes et de tous les vices, il était devenu laboureur de la vigne du Seigneur pour avoir, par hasard, lu un verset de la Bible.

L'assistance était assez mal disposée; elle grognait elle sifflait, elle jetait au prêcheur des allumettes et des bouts de cigare. Pour la gagner, il n'avait qu'un moyen, c'était de i*evenir à sa vie de sacripant; et alors les joyeuses interruptions allaient leur train :

•— Ohé I Jobn« il était encore plus canaille que vous, mon vieux.

--«C'est un sain tt

-- C'est un blagueur t

Dans le public il y avait un ivrogne que ce discours agaçait. Il menaçait'le prédicateur du poing, et sans cesse il s'avançait vers lui. Celui-ci ne le quittait pas des yeux et le repoussait adroitement sans interrompre son discours* A un certain moment, Tivrogne, tout \ fait exaspéré, prit son chapeau et le lança à la tète du preacher; mais celui-ci l'évita, et le chapeau alla rouler contre les maisons. Rien n'égale la persévé^ ranoe d'un ivrogne, Celui que je suivais en voulait au prêcheur; il sut accomplir sa plaisanterie, Assex habilement, il passa derrière lui, ramassa le chapeau, le lui posa sur la tète, et d'un bon coup de poing le lui enfonça jusqu'au menton. En même temps, une vieille femme qui, du haut de sa fenêtre, ne perdait rien de cette scène, nous jeta sur le dos toute une potée d'eau, et ce fut un rire général.

Les prêcheurs n'obtiennent pas toujours d'aussi tristes succès, mais il est vrai de dire que le plus

souvent leur assistance s'occupe de tout autre chose que d'écouter la parole inspirée; je pourrais faire un volume avec toutes les scènes drolatiques auxquelles j'ai assisté; je n'en prendrai plus qu'une qui montrera quelles sont parfois les dispositions de ce pq^ blic, et comment il profite de ce qu'il entend.

C'était à Woolwich; je me promenais avec une dame anglaise; son mari et un de mes amis nous suivaient à une petite distance. La dame était jeune et jolie. En arrivant dans la rue qui débouche devant TarsenaU nous aperçûmes deux preachei's qui luttaient à côté l'un de l'autre à qui rassemblerait autour de lui le plus d'auditeurs. Naturellement, je voulus m'arréter. J'étais tout oreilles, suivant le prédicateur de mon mieux, lorsqu'il me sembla que derrière moi on me parlait; j'écoutai : t Nice rooms^ good beds, good aecom^dations^ » nous disait une petite fille qui n'avait pas dix ans. . •

— Que dit*elle donc? demandai-je à ma compagne. •—Obi rien, me répondit celle-ci en rougissant.

— Un lit parbleu I dit le mari en survenant, c'est aussi simple que révoltant.

Rien ne nous choque plus, nous autres Français, que ces prédications ainsi faites, rien ne nous parait plus grotesque et plus réroltant/ Cependant, à y regarder d'un peu près, cette liberté illimitée de répandre sa croyance, de prêcher sa foi, de combattre ce qu'on croit Terreur, d'offrir ce qu'on croit la vérité, de parcourir tout le pays sans obstacles, a sa grandeur et sa beauté.

Nous sommes très-fiers de notre liberté des cultes ; mais nous ne faisons pas attention que cette liberté n'existe qu'au profit de l'État, et nullement au nôtre, puisqu'il nous est interdit de répandre notre foi sans en avoir obtenu l'autorisation, qui, le plus souvent, est refusée. Avant de se prononcer, l'État examine comme s'il avait une foi lui-même. Quelle liberté nous reste ?

En matière religieuse, tout ce qui touche à la liberté 6M grave. Qu'est-ce que la liberté religieuse, sinon le droit de professer la religion que je trouve la meilleure, et de la répandre par la prédication et la conversion? Que m'importent les lumières du maire de ma commune, du préfet de mon déparlement, du

LE DIMANCHE. j89

conseil d'État? Sont^iis un tribunal de théologiens?

Paisque l'État n'a pas de religion, il n'a le droit ni de me reprendre ni de me juger.

L'Angleterre n'a point cette liberté écrite dans sa Constitution, mais elle existe pleine et entière dans ses mœurs.

Elle est écrite dans la nôtre; mais si une commune tout entière veut abandonner un culte pour un autre, l'État intervient et lui refuse l'autorisation.

La lÎTalité de Tertu. «- Les romanciers anglais entre les exigences du public et celle de la mérité. — Le bien peut-il être le bien d'un côté de la Manche et le mal de l'autre côté? — Le mariage doit-il être fait par les parents ou les enfants? — Le système anglais. — Pas de jeunes filles. — Qui de l'homme ou de la femme est le séducteur? — Les annonces matrimoniales. — Le mariage à l'église. — La métamorphose de la jeune fille en femme. — Le devoir chez la femme anglaise et chez la femme française. — Conclusion à tirer des deux systèmes.

Depuis qu'en France nous lisons Dickens^ Thackeray et les romans de leur école, nous sommes conduits à faire des comparaisons sur la vertu des femmes qui ne sont guère à 4'avantage des Françaises.

Empreints d'une vérité d'observation qui se marque d,ans les moindres détails» les romans anglais nous représentent toujours la vertu triomphante dans le mariage, et la passion si bien consignée à la porte que tous les artifices et toutes les puissances de l'adultère ne peuvent point la faire entrer au foyer. Puisque ces romans qui parlent de tout sans reculer devant aucune vulgarité ne nous parlent point de Tadultère et ne nous peignent point les passions de l'amour, c'est que l'adultère et l'amour ne se rencontrent *point dans les moeurs anglaises. La conclusion

est logique ; lorsqu'on est sincère et vrai, on Test en tout et pour tout.

En même temps les Anglais font un raisonnement analogue à peu près au nôtre.

Puisque l'amour et Fadultëre, se disent-ils, fait le fond de tous les romans français, c'est que l'amour et l'adultère sont l'essence même des mœurs françaises. Les romanciers s'inspirent de ce qu'ils ont sous les yeux» et parlent généralement à leurs lecteurs de ce qui les louche et les passionne. Cette conclusion est, il me semble, non moins logique que celle que nous tirons; et j'ai bien souvent entendu des Anglais qui n'étaient jamais venus en France parler de nos femmes comme de courtisanes.

Certes» la logique est en théorie une belle chose, mais on ne saurait s'imaginer combien de sottises elle iait faire dans la pratiqup; et c'est à un résultat de ce genre qu'on arriverait dans le sujet qui nous occupe, si l'on jugeait les pays par leur littérature; la littérature anglaise est prude ^t hypocrite, et la nôtre ne l'est pas; l'une met la morale au-dessus de l'art, l'autre met Tart au-dessus de la morale ; Tune s'a-

dresse à un public qui ne veut pas de vérités qui le ohoquertient, Tautre à un public qui accepte les yé« rites quelles qu'elles soient, à cette seule condition qu'elles seront bien présentées. — Voilà tout.

L'honneur du pays n'est nullement engagé, il n'y a simplement que son goût.

Cependant cette question de vertu excite tant d'affirmations contraires et tant de rivalités, que je voudrais étudier de bonne foi si un pays a le monopole de cette vertu, si elle est plus honorée là qu'ici, si tous deux ne sont point égaux en bien comme en mal. La tâche est di^cile, délicate; à la tenter, je risque de fâcher les uns et les autres, je risque même de me fâcher en reconnaissant mon insuffisance d'observation ; mais je n'ai point la prétention d'être infaillible, ni .de faire en trois ou quatre cents lignes un traité savant et complet; c'est pourquoi je m'aventure 4 dire sur cette matière ce qui m'a frappé. . Quand on est resté quelque temps en Angleterre et qu'on est Français, il y a une question qu'on se pose avec inquiétude : Le bien ici est-il le mal là ? autrement dit, si nous sommes dans le vrai, nos voisins

qui agissent d'une façon absolument opposée à la nôtre, y sont-ils aussi? Cette question se présente avec une per3istance troublante à propos des femmes et des jeunes filles.

Fidèles à leurs principes de liberté, les Anglais nous reprochent très-vivement de marier nos filles sans les consulter: d'après les arrangements d'affaires; sans qu'elles connaissent et choisissent Thomme qu'on leur impose; sans que le cœur, la sympathie, l'amour soient pour rien dans celte association. De là, disentils, tous les mauvais ménages qu'on rencontre chez V0US9 et qui fatalement doivent être mauvais.

Et ce système est pour eux d'autant plus condamnable que le leur est tout autre.

Leur principe est que le mariage se fait par les enfants et pour les enfants, et non par les parents pour les parents; que dès lors il doit y avoir toute liberté dans la recherche comme dans la conclusion, et comme ils sont des gens pratiques, ils appliquent ce principe dans toute sa rigueur et toutes ses conséquences.

Il est incontestable que ce principe est excellent^

car il est bon que ceux qui seront unis pour toujours connaissent leur nature et leur caractère ; il est bon qu'on sache dès la jeunesse que l'avenir dépend du choix qu'on fait; il est bon qu'on ait la responsabilité de sa vie, et qu'on ne la fixe qu'en toute connaissance, après avoir cherché et comparé. Il y a là quelque chose qui agrandit l'âme et la fortifie.

Seulement, c'est à condition que si la comparaison peut être faite par chacun, la recherche ne peut l'être que par l'un des deux ; c'est-à-dire par l'homme. Or c'est précisément le contraire qui arrive en Angleterre, où c'est la jeune fille qui fait la recherche et se met en avant.

S'il est une chose au monde qui inspire le respect et l'admiration, qui charme et attire, qui réjouisse doucement Tesprit et remue profondément le cœur, c'est l'ignorance, la naïveté, la gaucherie, la sainte bêtise d'une jeune fille. Eh bien, cette bêtise n'existe pas chez les Anglaises. A peine savent-elles raisonner, qu'elles raisonnent mariage; c'est là le but de leur curiosité; c'est ce qui inspire toutes leurs questions.

-î- Parlez donc français avec monsieur, dit un jour une dame à sa petite fille qui n'avait pas douze ans.

Elle était jolie comme un amour, pure assurément comme la fleur qui vient d'éclore ; mais elle n'avait point cette bêtise dont je parlais tout à l'heure,

— Avez-vous un mari? me demanda-t^elle. " Le mot était drôle par sa transposition de genre ;

mais combien fort comme indice de la préoccupation de celte petite cervelle déjà travaillée de l'idée de ma* riage. Elle reprit bientôt :

— A quel âge se inarie-t-on en France? Décidément, c'était une idée fixe.

Cette idée est celle de presque toutes les jeunes filles, et comme elles n'ont pas d'autres préoccupations, d'autres soucis, d'autres affaires, rien, si ce n'est cela qui doive faire leur vie, elle devient une obsession ; et comme avec cela elles ont complète liberté, comme il est de mœurs et d'usage qu'elles prennent un mari et non que ce soit uu mari qui les prenne, elles jouent sans relâche, jusqu'à ce que la conclusion arrive, la comédie de la tendresse et de l'amour, comédie le plus souvent honnête au fond, mais

qui, par ses détails, ses incidents, par TadressOj la volonté, les roueries qu'elle réclame, laisse peu d'innocence dans, ces jeunes filles. Toute femme, chez nous, est faite par sa mère et son mari; en Angle* terre, elle est faite surtout par les maris qu'elle a manques, c'est«à-(lire par Texpérience.

Et qu'on ne croie pas que cette expérience soit le cas le plus rare, c'est au contraire le plus fréquent; ear tout Anglais est en garde contre une jeune fille; lui aussi il étudie, mais il étudie en se défendant; une promesse est bien vite donnée, et la loi est formelle pour les promesses de mariage; elle intervient comme sanction, on pourrait même dire comme récompense des efforts de la jeune fille. N'y eût-il pas la loi d'ailleurs, qu'il y aurait les exigences du monde auquel tout bon Anglais obéit.

. Quand les Anglais défendent leur pays, ils vous citent leur loi et ses exigences, qui font qu'à la vérité il est peu de jeunes filles qui, ayant été trop peu loin dans leurs séductions, se trouvent abandonnées avant le mariage; mais ils se gardent d'ajouter que cette loi et c^s exigences n'existent pas pour le peuple, qui

cependant doit bien compter pour quelque chose, tandis que la liberté des jeunes filles, jointe à la réserve des hommes, existe pour lui comme pour la bourgeoisie et l'aristocratie. De telle sorte que cette liberté n'ayant plus le mariage pour sanction nécessaire, conduit fatalement tant de jeunes filles qui se sont imprudemment avancées, à l'abandon, puis de l'abandon à la prostitution. Qu'on interroge les statistiques; elles sont par malheur si concluantes, que la littérature qui a dû nier la faute de l'épouse, n'a pas pu passer sous silence la faute de la âlle-mére.

Quand la jeune fille appartient à une classe de la société où il existe des relations suivies, sa tâche est assez facile; mais toutes naturellement ne sont pas dans cette condition, et alors elles recourent aux annonces.

Ceci doit paraître, je le comprends, si invraisemblable à un Français, que je veux citer des preuves à l'appui de ce que j'avance. Voici quelques-unes de ces annonces que je n'ai pas cherchées, mais qui, par hasard, me sont tombées sous les yeux; elles ne sont pas prises dans le Times, où elles se déguisent timi-

dément pour ne pas effaroucher la pruderie de la haute société britannique, mais elles sont extraites en grande partie des journaux à bon marché , ceux qui s'adressent au peuple et à la petite bourgeoisie.

c Une jeune personne ressent une grande admiration pour les hommes braves et généreux qui ont engagé leur vie à la défense de la patrie; elle serait heureuse d'engager la sienne à un de ces volontaires. Elle a dix-huit ans^ les cheveux beaux et les yeux éloquents; ses manières sont celles d'une personne qui a vu le monde (elle ne dit pas où). >

En voici une autre : c J'aime mon père et ma mère qui m'adorent; mais TÉcriture a dit à la femme de quitter son père et sa mère pour suivre son mari. Si je trouvais un' mari qui eût des principes religieux, une bonne santé et ne fût pas absolument sans fortune, je le suivrais et lui donnerais mon cœur et ma fidélité. »

En voici une autre encore, et celle-là est faite par le secrétaire de rédaction qui intervient, et au nom du journal recommande sa protégée aux abonnés sensibles et garçons : a Nous avons reçu hier la visite

d'une personne qui désire se marier; nous la recommandons de très-ptès à ceux de nos lecteurs qui ont confiance en nous. Ce n'est point une horse-breàkers (locution intraduisible par laquelle les Anglais, dans leur amour pour les chevaux, désignent les lorettes) ; c'est une jeune fille de famille honorable; elle n'est pas riche de richesses, mais de qualités et de vertus* Celui qui la prendrait acquerrait à la fois une femme et une fortune. Nous tenons son portrait, fait par J. Dickson^ à la disposition des personnes sérieuses. Elle habiterait la ville ou la campagne ; mais elle pré* férerait la campagne avec un cottage exposé au midi. Elle soignerait volontiers une vache et de^ poules. » Ces annonces ne sont pas l'exception, comme on pourrait le supposer; j'ai vu un seul numéro de journal en contenir jusqu'à huit ou dix; généralement elles paraissent sous forme de lettre à Téditeur ; et c'est à l'éditeur que souvent on est prié de s'adresser. Le temps m'a manqué pour aller voir le portrait fait par Dickson ; mais chacun peut visiter ces courtiers de mariage; il n'y a qu'à se présenter au bureau du journal.

On admettra sans peine, je crois, qu'un mariage concia par de pareils moyens n'offre pas de grandes garanties de solidité, et que si les passions n'y interyiennent pas, il faudra plutôt en faire honneur au tempérament des époux qu'à leur yertu; mais ces mariages, j'en conviens parfaitement, ne sont pas de règle commune, et ce n'est pas sur eux que je veux m'établir pour juger la moralité anglaise.

Seulement, ce qui est de régie commune, c'est la facilité avec laquelle un mariage se célèbre, et cette facilité qui supprime toutes les formalités et toutes les précautions, me paraît avoir des dangers. Combien de ces mariages formés avec cette facilité sont brisés avec une facilité plus grande encore ) On s'était pris par coup de tête; on se quitte par coup de colère. Et à la porte du bureau de police, la paroisse fait poser une alHchc qui promet trois ou quatre livres de récompense à qui dira où s'est réfugié Tom Wood qui a abandonné sa femme et deux enfants.

Nous croyons généralement que depuis que le forgeron de Gretnagreen est mort, on ne se marie plus en Angleterre que dans des conditions sérieuses ; à

ceux qui ont cette conviction, je veux raconter le mariage d'un de nos compatriotes avec une jeune Anglaise, mariage célébré à Londres^ et qui donnera à la fois une idée de la décision des jeunes lilles, du respect de la famille et des précautions de la loi.

Âpres 1852, un jeune Français s'était, comme tant d'autres, réfugié à Londres. On l'avait introduit dans une honorable famille de négociants où il y avait une jeune ûUe à marier. Seul, loin de son pays, son avenir. brisé, il avait rapidement aimé cette jeune fille avec toute l'ardeur d'un cœur affamé de tendresse. La jeune fille touchée lui avait promis de l'épouser. Mais la commençaient les difficultés. Le Français était catholique; quand il fit sa demande, le père répondit qu'il en était fort honoré, mais qu'il ne donnerait jamais sa fille à un papiste; celle-ci pria, supplia, mais tout fut inutile. « Trouvezvous après-demain, à quatre heures du matin, dans la rue, dit-elle à son amant, j'aurai prévenu le ministre, nous irons nous marier. » A l'heure dite, il vint chercher sa fiancée. A l'église, ils trouvèrent le ministre, et pour témoins, le sacristain et un de ses

amis. On les maria. La jeune fille, ou plutôt la jeune femme^ revint immédiatement' chez elle; et quand son père et sa mère descendirent de leur chambre, elle alla au-devant d'eux et leur dit : t Je vous attends pour vous faire mes adieux; je me suis mariée ce matin, je vais rejoindre mon mari, i Les parents voulurent se fâcher; le mariage étant solide, ils cédèrent.

Le mariage qui donne l'indépendance à nos jeunes filles l'enlève à la femme anglaise. Ce jour-ià elle perd pour jamais ses belles ailes de papillon. Pourquoi lui en donner, si elle devait sitôt en être privée?

Une pareille transformation ne s'opère pas pour toutes sans souffrances, et pour quelques-unes sans fâcheuses conséquences. Dans la bourgeoisie, dans le peuple, la jeune fille qui était habituée à la liberté et à la coquetterie, peut jusqu'à un certain point passer de cette vie à la vie calme et sévère du foyer; elle aura des enfants à élever, et les femmes qui ne sacrifient pas tout à la maternité, sont, par bonheur, l'exception. Hais dans les classes supérieures de la société, les soins de la maternité ne rentrent point dans les devoirs ni dans les habitudes de la femme; il v a

des gens pour cela. L'autre jour, je voyais le dessin d'un journal qui, précisément, représentait cette situation: Au coin d'une cheminée, séparée de son mari par une petite table où était 'servi le thé, une jeune femme était mélancoliquement allongée dans un fau* teuil: m Oh dear / disait-elle, joA tf^ar/ comme j'irais bien embrasser mes enfants si je savais où est leur chambre {nursery), t

De \k à appeler les distractions du dehors et les compensations de Tamour, y avait-il bien loin pour cette jeune femme?

Il y avait, il est vrai, le devoir à sacrifier avant, et ce serait être injuste ou aveugle que de nier l'influence du devoir sur la femme anglaise ; peut-être même doit-on dire que cette influence est plus grande ici que che2 nous, où c'est l'amour qui a la toutepuissance*.

^ Je parle bien souvent de la pruderie anglaise^ mais ee n*ett pas pour nier la pudeur, qui est réellement un des caractères de ce pays, et qui n'abandonne jamais les femmes, alors même qu*eUe8 sont tombées. Voici un exemple de celte pudeur qui est admirable ou scandaleux, selon le point de vue auquel on se place : pour moi il est admirable ; il m*a été raconté par l'aToeat qui l'avait provo-

Mais qu'est-ce que le devoir toat seul dans le mariage?

Et, cependant, combien de ménages ne s'appuient ici que sur cette base i Les femmes alors arrivent à une triste indifférence qui leur permet de laisser leurs maris vivre au club, et même de les recevoir sans colère alors qu'elles savent parfaitement qu'ils reviennent des taloom de Haymarket,

Ainsi ces mêmes maris, lorsqu'on traite ces questions avec eux, ne manquent*ils jamais de vanter l'excellence de leurs usages, c Une maîtresse Iran** çaise et une femme anglaise, voilà l'idéal de la vie, » me disait un de ces maris.

que. Ud« fomme était Moaiôe do bigamie; l'aYOcat do mari pro* cédait à un contre-interrogatoire :

— Combien ayez-vous eu de maris?

Avant de répondre^ la femme^ par un mouvement de pudeur maternelle dont l'auditoire fut frappé, ordonna à son fils, qui était à ses côtés, de sortir de la salle.

— J'ai eu trois maris, répondit-elle.

— N'avez-vous pas épousé le troisième avant que le second fût mort?

Cette femme, qui avait eu un mouvement de dignité si naturel, fyit convaincue que outre ses trois maris elle avait eu huit ou dix amants; qu'elle avait tenu quelques maisons d'un caractère douteux, que le ministère public établit clairement avoir été des maisons de prostitution.

Ce mot m'a expliqué bien des choses.

Lorsqu'on voit, pour revenir à ma thèse, la condition faite à la jeune fille et à la femme anglaise, on a peine à croire que les lois qui dirigent ces mœurs produisent nécessairement une vertu parfaite; et Ton arrive à conclure que cette vertu n'est pas et ne peut pas être plus absolue chez nos voisins que chez nous ; et cela, sans qu'il soit nécessaire de faire la statistique comparée des procès devant la cour des divorces ou devant la police correctionnelle de l'un ou l'autre des deux pays.

En même temps on arrive à conclure encore que les deux pays ont du bon dans leur manière de comprendre le mariage, mais qu'ils ont du mauvais aussi, et que l'exemple de l'un pourrait être utile à l'autre, et réciproquement.

Puis, de conclusions en conclusions, on arrive enfin à se dire que, si les Anglais voulaient s^allier aux Françaises, et les Français aux Anglaises, de cette union naîtrait une race qui étonnerait le monde qu'elle dominerait.

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