LE ROMAN
Les exigeqceB de la société anglaise en matière littéraire. •— Influence exercée sur le roman. — Thackeray. — Un satirique en présence de son public. — Les exigences morales de la pruderie. — Ce qui est réellement et ce qu'on veut qui soit. — L'aristocratie sacrifiée à la morale. — Dickens. — Complaisance suivie de révolte. — Tentatives de sincérité. — La feuille de vigne mise à la nature humaine. — Les qualités 4}e l'écrivain et les défauts du pays. — Conséquences de la pruderie au point de vue de la morale, conséquences au point de vue de l'art.
J'ai déjà parlé des exigences que la société anglaise imposait à la littérature; je voudrais maintenant insister un peu plus fortement sur ce sujets car je n'en sais point qui fasse mieux voir la toute-puissance de cette société, sa nature, ses prétentions, ses croyan-» ces.
Pour cela, je prendrai le genre littéraire qui pro> Yoque le plus vif intérêt, celui qui est vraiment populaire dans toute l'étendue du mot, qui s'adresse ï tous, se mêle h la vie qu'il peint et crée mêm^ jus-* qu'à un certain point : c'est<-à-dire le roman ; et parmi les maîtres dans ce genre, je choisirai seulement ceuK qui représentent et font comprendre le plus complètement les mœurs et les idées de leur pays, et que le suçons a sacrés : Thackeray et Dickens,
Thackeray, avant tout, est un satirique.
Il sait regarder et voir; et la clairvoyance et l'exactitude qu'il déploie dans les choses extérieures et physiques, il les apporte dans les choses intérieures et morales : il entre dans le cœur et l'esprit de ses personnages, il suit leurs actions, il devine le motif qui les inspire, le but auquel ils tendent, les raisons qui les poussent en avant, celles qui les ramènent en arrière. Seulement, au lieu d'être lui-même ce personnage comme un simple romancier, au lieu d'être tour à tour vicieux et vertueux, grand et misérable, bouffon et sublime; au lieu de ressentir les passions et de vivre de la vie qu'il analyse, il n'abdique jamais sa personnalité, ce n'est pas pour peindre qu'il peint, c'est pour juger; ce n'est pas au point de vue de la logique humaine et de la vérité qu'il examine les actions qu'il développe, c'est au point de vue de la justice sociale; ce n'est pas en curieux qu'il regarde, c'est en moraliste. En môme temps il saisit les personnages quMl étudie, dans leurs habitudes, leurs manies, leurs attitudes, et il les cloue avec une fidélité et un relief qui rappellent que sous l'écrivain il
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y a le caricaturiste Titmarsh ; on les aperçoit» on les reconnaît; ils sont solides, ils sont vivants, on ne les confond point avec leurs voisins, pas plus qu'on ne les oublie. En même temps aussi il devine nettement et distinctement les caractères : minutieux et même subtil dans le détail, il les indique d'un trait ferme qui les fait ressembler à nos types classiques; et comme il ne craint pas de les faire se démentir en laissant au hasard l'éuorme place qu'il a dans la réalité, il leur donne la vie. En môme temps encore, il sait prendre les sentiments à leur naissance, et à chaque pas qu'il leur imprime, les creuser, les expliquer, les juger; et cela avec une ironie calme, froide et sérieuse; ironie impitoyable et vengeresse que rend terrible le sang-froid avec lequel elle est maniée.
Ainsi armé pour la satire, ce romancier arrive dans une société où une extrême civilisation a apporté bien des germes de décomposition. Que va-t-il faire ?
Il se trouve en présence de la vérité d'observation qui le pousse, et de cette société qui ne veut point qu'on sonde ses plaies; car plus est grande la vieil-
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lesse, plus est grande la peur d'entendre parler de It mort.
D'un côté, la vérité lui dit qu'il y a à Londres una prostituée sur sept femmes honnêtes, que sur trois jeunes filles de la classe inférieure il y en a une qui fatalement, avant l'âge de vingt ans, deviendra une vierge folle; et qu'il en est de TAngleterre comme de tous les pays, que la vertu et le devoir ne sont point de règle générale.
D'un autre, la société lui dit que les moeurs an« glaises sont un modèle de candeur et de franchise, et que sous leur influence les femmes ignorent et ignoreront toujours ce que c'est que la faute; que le& jeunes filles sont toutes chastes, modestes et timides, et que les hommes n'apportent dans la vie de mé« nage que la fidélité et la générosité. Que d'ailleurs, si cela n'est point rigoureusement vrai, elle ne veut, point le savoir. Que le monde vit sur un fonds de conventions sociales qui n'ont d'autre valeur que celle qu'on veut bien leur accorder, comme le billet de banque, véritable lingot d'or ou simple chiffon de papier» Que pour elle son fonds est d'or, qu'elle ne
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supporte pas la contradiction k ce sujet. Qu'elle ne Teat point qu'on choque ses croyances ou ses préten* tions. Et qu'il y a surtout une chose dont elle ne souilire à aucun prix qu'on lui parle : la passion. Ad* mettre la passion chez elle, c'est raconter une bis* foire de femme infidèle à un mari trompé.
En face d'une telle sérénité d'innocence et de paix, comment traiter les passions humaines arec force et yérité I Ne faut-il pas que dans un concert on se mette à l'unisson? Le succès n'est-il pas à ce prix? N'est-ce pas le seul moyen de se faire supporter, de se faire admettre dans les familles, de se faire lire le dimanche?
Entre sa propre nature et celle de son public, il faut qu'il se décide ; car d'éleyer ce public jusqu'à soi, de se mettre k sa tète au lieu de le suirre, de le guider et de l'éclairer au lieu de subir son goût, il n'y faut pas songer.
Son choix est enfin arrêté, et il tftchera de se satis« faire lui-même, et de satisfaire aussi ceux à qui il s'adresse.
Pour plaire à des puritains, il se fait puritain, et
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dans son esprit les actions humaines se divisent uni* formëment en deux classes : celles qui sont vicieuses et celles qui sont vertueuses. Puis, comme ilfaul bien qu'il donne des causes à la perversité et à la corruption, il les trouve dans ce qui lui est permis^ jusqu'à un certain point, d'attaquer, non dans les institutions morales, mais dans les institutions sociales. Il s'en prend donc à l'aristocratie de tout le mal qui existe et se fait chaque jour, et c'est sur elle qu'il tombe de toute l'indépendance qui lui reste, de toute l'âpreté de Son talent. Les héros dans lesquels il la personnifie arrivent au dernier degré du vice et de la laideur humaine; le marquis de Steyne, sir Francis Clavering, sir Pitt Crawley, sont des modèles en ce genre^ et bâtis de telle sorte qu'ils peuvent devenir la source de toutes les turpitudes et de toutes les misères.
Mais il s'en tient là ; il a trouvé une explication au mal^ il n'en veut pas d'autres, et il n'a garde d'aborder celle qui lui est si rigoureusement interdite par son public : la passion. Il sait que la douleur vertueuse de Phèdre malgré soi perfide, incestueuse, choqnemt
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et révolterait son public. Il croit que le bonheur de Francesca et de Paolo est d'un mauvais exemple et peut faire prendre en pitié les félicités du mariage et delà vie; — du mariage qui nous unit, non pour jouir, mais pour souffrir; — de la vie qui, faite de peines et de réalités, n'a rien de commun avec Tamour et la poésie.
Ainsi voilà un esprit fort, par Tobservalion et la satire qui, par respect ou par crainte de ceux à qui il parle, supprime tout un côté de la nature humaine; donne à l'homme et surtout à la femme l'uniformité, et s'interdit la peinture du sentiment le plus puissant, parce qu'il est commun à tous. Et comme si ce n'était pas assez de ces sacrifices, voilà encore que pour se faire accepter de ce public, il place à côlé des personnages vicieux que son talent lui a fait peut-être un peu exagérer dans le mal^ des types de vertu, de tendresse et de bonté que les influences qu'il subit lui font maintenant exagérer peut-être dans le bien : Amelia Sedley, modèle de l'épouse anglaise, soumise et tendre à son mari, résignée au malheur, indifférente aux joies, fidèle à la religion
du foyer ; Hélène Pendennis, mère toat à fait héroïque si on la juge au point de rue abstrait, un peu niaise si on ne la considère qu'au point de l'art.
Mais ce n'est pas tout; il lui faut subir encore d'autres exigences. Comme accompagnement à ces types, il prodigue les réflexions utiles; il oppose sans cesse les affections pures aux désordres, accable le vice, exalte la vertu, et par cette opposition constante tombe dans la monotonie, et arrive souvent au sermon : ses scènes deviennent des démonstrations ; ses personnages des marionnettes chargées de prouver telle ou telle vérité ,• on sent que tout est prévu et disposé d'avance dans un intérêt trop facile à deviner. Ses livres ainsi conçus pourront être lus utilement le dimanche; ils seront un agréable complément de la Bible; moins vrais cependant dans la morale, et s'il est possible de parler d'art à propos de ce livre, moins grands dans l'art.
Par le seul fait de la préoccupation de plaire à une société despotique, un romancier qui a peint, avec une remarquable vigueur, les vices de l'aristocratie, l'isolement des classes, les divisions de famille, l'a--
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baissement des caractères par Thypocrisie, le triomphe des intérêts matériels et le mépris de l'esprit, a Yu son œavre viciée, rendue incomplète et fausse sur bien des points.
Le talent de Thackeray est âpre et ironique, le latent de Dickens est tendre et enthousiaste : les différences entre eux sont donc bien nettement tranchées, cependant tous deux sont arrivés au même but; car tous deux se sont laissé conduire par le même guide.
Dickens est venu dans un moment difficile pour un romancier. Walter Scott était mort depuis peu de temps ; et au milieu du deuil et des regrets, plus d'une voix s'était élevée pour constater que c'en était fini du roman, et qu'après avoir brillé d'un vif éclat, il ne pouvait plus choir qu'aux mains de faibles imitateurs qui, de décadence en décadence, l'enseveliraient dans l'oubli : ce sont là de ces fleurs que les critiques, dans leur connaissance approfondie de toutes choses, aiment à planter sur la tombe des grands hommes : plus tard ils en font des bouquets entremêlés d'épines qu'ils jettent dans les jambes des
nouveaux venus. Hais cette fois la prophétie ne se réalisa point, car au moment même où elle était faite grandissait un jeune homme qui devait égaler, sinon surpasser le maître regretté , ouvrir de nouvelles voies au roman, et reculer les limites du rire et des larmes.
Soit qu'il partageât les idées morales dont j'ai parlé, soit qu'il voulût se conquérir d'abord un public, Dickens n'eut garde dans ses premiers romans de protester contre ces idées : il les accepta, il les avoua, et tout ce qui pouvait les satisfaire, il le prodigua à pleines mains.'
Ses lecteurs ne comprennent l'amour qu'avec le mariage comme couronnement; il leur donne dés mariages à satiété; il en met un, deux, trois dans chdiqvLG Tomm (Nicolas Nickleby^ Martin Chuzzlewit); s*il consent à regarder les passions coupables, il le fait à travers la lunette sociale, qui les rapetisse et les teint en rose (Dombey et fils^ Grillon du foyer). De ses concessions et de ses sacrifices il est largement récompensé. 11 a flatté ce qui est officiel : la religion anglaise, la morale anglaise, les mœurs anglaises, et
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la nation tout entière est yenue à lui, elle a applaudi ce romancier complaisant, cet ami dévoué, ce champion domestique : elle Ta accueilli à bras ouverts ; elle lui a posé sur le front l'auréole de la gloire; elle lui a donné puissance et autorité.
Alors un changement s'opéra dans Dickens, et soit que ses yeux se fussent ouverts^ soit qu'il se sentit maître d'un public à qui il pouvait enfin, du haut de son nom et de son autorité, dire de dures vérités, il fut pris d'une noble sincérité d'artiste.
Les Temps difficiles marquèrent ce changement. Jusqu'à ce jour, s'il avait flagellé l'hypocrisie {Peck" niff)^ les ridicules de l'orgueil {Dombey\ il n'avait ébranlé aucune des pierres fondamentales sur les^ quelles craque le vieil édifice social. Mais avec les Temps difficiles commence une attaque en règle.
La société est franchement représentée comme corrompant les âmes que lui livre la nature; — une enfant abandonnée, un saltimbanque, un tisseur, un individu de l'espèce pelucheuse^ un bras, une ignorante ouvrière, sont des modèles de bonté, de générosité, de dévouement, d'intelligence, chargés de
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donner des leçons aux représentants de la bourgeoisie (Gradring), de Tindustrie (Bounâerby)^ de l'aristocratie {James Haarthause)^ qui ne sont que des sots ou des misérables. — Les yilles manufacturières (Cekeville) sont maudites, tandis que la campagne, débarrassée des mineS) des fabriques, des cbemins de fer, est chantée sur tous les tons; — les hommes d'affaires, déjà plus d'une fois rudement secoués, sont éeorchés yifs ; ^ la passion, et la plus immorale de toutes, l'amour adultère, est admise et étudiée; — l'Église anglaise elle-même se trouve atteinte; les alouettes pourront chanter le dimanche.
Avec sa merveilleuse abondance, sa verve passionnée, sa sensibilité, Son enthousiasme, sa poésie, Dickens verse sur ses anciens dieux la satire, l'ironie^ le sarcasme; il les injurie, il les traîne dans la boue» il les rend détestables ou ridicules, et pour les achever il exalte outre mesure les types ou les vertus qu'il leur oppose.
Quel fut le succès de ce roman, un des plus remarquables assurément de son auteur, je n'en sais rien i mais, quel qu'il ait été, ce qu'il y a de certain, c'est
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que Dickens n'a point osé recommenceré Admettant la passion coupable^ il avait eu soin cependant, après l'avoir étudiée avec vérité, de la fausser dans son dé-* noûment, pour ne point blesser trop profondément son public. Dans les œuvres qui ont suivi les Temp$ difficileê^il n'a point renouvelé sa tentative. Ldi Petite Derrit a rudement attaqué Taristocratie de naissance (les Mollusques)^ raristocratie d'argent {M. Merdle)^ la haute administration (le ministère des circonlocutions); Paris et Londres en 1793 a égalé Blak-Housê par ses critiques de \a justice; mais ni l'un ni l'autre de ces romans n'est revenu à l'étude sincère et vraie de la passion* Sans doute le sentiment public aura parlé, et le romancier se sera tenu pour bien averti. Homme de son époque, marchant avec elle^ il a partagé ses aspirations et souffert de ses douleurs* Ame tendre et passionnée, il a donné aux faibles et aux malheur^x un amour ardent et expansif, aux égoïstes et aux puissants une haine implacable. Abaisser l'orgueil, railler l'inanité delà science, combattre les prétentions aristocratiques et financières, ridiculiser l'esprit pratique et positif, fouetter la du-
relé et l'indifférence; par opposition, exalter le cœur, Finstinct, la simplicité, la douceur, la résignation, a été le but de son œuvre. S'il n'avait point manqué de sincérité dans la peinture des passions, s'il ne s'était point soumis à de certaines convenances qui n'ont rien de commun avec l'art, il prendrait place parmi les plus grands romanciers; il a la vérité d'observation, la sensibilité, la profondeur, la v^rve, le mouvement, la vie; mais cependant il n'est point complet; il a obéi au goût et aux hypocrisies de son pays, et il n'a point osé soulever la feuille de vigne que la pruderie anglaise a chastement mise à la nature humaine; il nous a donné l'homme tout entier, seulement il a dû oublier le cœur. Sçs qualités sont à lui, et le font grand; son défaut est à son pays, qu'il rapetisse sans le préserver du mal.
Quoique Dickens et Thackeray soient incontestablement les deux rois du roman contemporain en Angleterre, ils n'en sont point les seuls représentants; mais chez tous, les exigences du public ont rencontré les mêmes complaisances : pas un seul n'a osé se mettre en opposition avec l'hypocrisie nationale.