‹ La vie moderne en AngleterreChapitre 3 sur 3 · LE ROMAN · texte numérisé non relu

LE ROMAN

Les résultats, fâcheux chez les matlres, sont désastreux chez les disciples; et si Ton veut chercher des causes à la décadence qui semble menacer le roman depuis les dernières œuvres de Hure Gaskell et de Currer Bell, il me semble que c'est dans cette pruderie qu'on les trouvera.

Aussi cette pruderie, qui est un des caractères du pays, est-elle en même temps sa véritable maladie morale.

Les fêtes de Londres. — Les rues la nuit. — Le quartier général de la débauche. — Haymarket et Régent street. — Pas manger et trop boire. — L'ivresse le matin. — La police. — Un policeman tendre pour les autres et pour lui. — Cacher une plaie n'est pas la guérir. — La pruderie et l'ostentation anglaises. — Le monde des voleurs. — Un inspecteur de police. — Saint-Gilles. — L'amour-propre d*une voleuse. — ■ Les voleurs de chiens. — Le blaireau champion de l'Angleterre. — L'aristocratie des voleurs.

A l'heure où les villes de notre pays se couchent et s'endorment^ Londres allume son gaz, ce vrai soleil de l'Angleterre, et entre en fête.

Quand j'arrivai à Londres,' il était trois heures du matin, et pour aller de la station de London bridge au logement que je devais occuper, j'avais presque toute la ville à parcourir.

Lorsque je traversai le pont, la ville me parut endormie ; le fleuve n'était troublé par aucun bruit ; les mâts et les cheminées des navires se dressaient immobiles, et dans l'aube pâle du matin, les bords de la rivière, à peine esquissés dans un léger brouillard, étaient déserts et silencieux. Au bout du pont, je vis dressées toutes prêtes, dans la rue, ces grandes échelles à incendies montées sur des roues pour arriver plus vite.

Mais dans Cannon street, le spectacle changea ; il me sembla, malgré une petite pluie qui commençait à tomber et obscurcissait les vitres de ma voiture, que je voyais des ombres de femmes qui glissaient le long des maisons ; sur les marches des portes, il me semblait que j'en voyais d'autres accroupies, comme si elles se reposaient en attendant. Autour de Saint- Paul^ qui détachait sa grande masse noire sur le ciel blanchâtre^ je vis des groupes auxquels étaient môles quelques hommes.

Dans Fleet street, les ombres se précisèrent à mes yeux ; il y avait des femmes en guenilles avec des chapeaux roses, il y en avait d'autres en robes de soie.

Dans le Strand, ce ne furent plus quelques groupes isolés; ce fut une file de ces mêmes femmes | quelques-unes s'étaient mises à l'abri sous l'entrée des allées et des cours; mais le plu grand nombre suivait le trottoir à petits pas, sans souci de la pluie.

Dans Haymarket, ce ne furent plus ni des groupes ni des files ; ce fut une cohue ; pas une maison n*était

LOltORBS LA NUIT. S31

fermée; partout la lumière, le bruit, la foule; et de même dans Coventry, et de môme encore dans Régent Gircus, au coin de Piccadill; et du Quadrant.

Etait-il donc fête ce soir-là ?

Ce soir-là comme tous les soirs.

Je pus me convaincre, quand je revins dans les mêmes rues, le lendemain et les jours suivants, qu'il y avait à Londres tout un monde qui ne dormait pas, et que s'il y avait une ville des affaires et du travail^ il y avait aussi une ville du plaisir et des orgies, et toutes les deux livrées à leur tâche avec une ardeur^ un emportement, une violence qui dépassent ce qu'un étranger peut imaginer.

Byron a des vers célèbres sur Fimpudicité de la nuit, de là chaste nuit, comme disaient les an-" ciens, et Ton comprend qu'ils soient venus tout naturellement à l'esprit du poëte, après avoir parcouru Londres de dix heures du soir à cinq heures du matin.

Quand le soleil se couche, la débauche se lève, et la ville entière lui appartient; elle remplit les parcs.

les rues, et les douze ou quinze mille tavernes de I^ondres.

Hais son quartier général (le samedi excepté, où elle est partout), c'est dans Piccadilly, dans Régent Street, dans Haymarket. De chaque côté des rues, les boutiques sont ouvertes et le gaz les fait brillantes et attrayantes. Les tavernes, les gin-palaces sont pleins à regorger. Aux devantures des oyslers-rooms s'élalent des coquillages et des poissons magnifiques. Dans la rue elle-même, au milieu de la chaussée ou sur les trottoirs, au centre des carrefours, s'élèvent des tables tremblantes chargées d'une victuaille sans nom, qu'éclaire trop encore des chandelles fumeuses et tremblotantes. La foule circule, entre dans les restaurants, les saloons, sort des tavernes, se pousse, se heurte, s'appelle et s'injurie. Il est deux heures du matin, et personne ne pense qu'il est l'heure de dormir. Au milieu de la cohue^ circulent graves et indifférents les policemen; ils n'ont rien à dire : l'Angleterre est un pays de liberté, et le vice même a droit à la sienne.

Mais qu'une querelle s'élève, qu'une femme trop

complètement ivre pour se rappeler que tout lui est permis, excepté le tapage, trouble Tordre et amasse la foule, ces policcmen interviennent; la malheureuse est liée sur une civière, et malgré ses cris et ses vociférations portée au bureau de police. Il ne faut pour cela qu'une minute : l'assistance regarde et ne dit rien; et même si elle prenait parti dans la querelle, ce serait assurément pour la police ; car celle-ci a toujours le droit pour elle, et elle l'accomplit, ce droite avec modération, sans se ruer sur ceux qu'elle a mission d'arrêter, sans les frapper^ les blesser^ J'ai vu quelquefois qu'il fallait six hommes pour maîtriser une femme; mais jamais je n'ai vu ces hommes recourir à la brutalité ; ils arrêtaient une de ces malheureuses comme ils auraient arrêté un membre du Parlement.

Vers trois heures ou trois heures et demie, le gaz commence à devenir moins brillant, et ceux qui sont' là pour leur plaisir songent à rentrer chez eux ; mais celles qui y sont pour leur travail, persistent : c'est le moment où elles s'enhardissent Combien de fois j'en ai vu, alors que le matin va les chasser, entrer dans

les tarernes ou les saloons^ et s'asseyant à la table que d'autres Tenaient de quitter, dëyorer les pcnnmes' do terre et les pattes de homard restées sur les assiettes 1 Le piano joue sa dernière contredanse, les chanteurs chantent leur dernière romance : chacun va partir. Elles savent qu'elles ne mangeront que le lendemain, et encore que mangeront-elles?

Un festin ou un débris.

Par les rues silencieuses et désertes, sous Tétrange lumière que produit le jour qui se lère et le gaz qui pâlit, on rencontre de malheureuses créatures blêmes sous leur rouge à moitié effacé, les cheveux pendants, traînant leurs toilettes souillées : < Six pence, sir; oh six pence t ie ne sais où coucher; je n'ai pas ihangé, et j'ai bu toute la nuit. »

Elles ont si peu mangé parfois, ou bien elles ont tant bu bien souvent, qu'elles tombent et s'endorment sur les premières marches qu'elles rencontrent. Londres renferme bien des misères, bien des horreurs, bien des hontes ; mais rien n'est plus monstrueux que le spectacle de toutes ces femmes ivres, tl^ébuchant ou dormant sur les trottoirs.

Un matin, vers cinq heures, je suirais Oxford street, causant avec un policeman. Au coin d'une maison, nous aperçûmes une femme affaissée ; sa tète était ren-. Tersée. — Elle est malade. *— No sir^ elle est ivre. — Et la prenant par le bras : — Allons, dit-il, §o on^ go on. Elle se leva, fit quelques pas en avant, puis trébuchant, elle s'abattit de tout son poids dans le ruisseau. Nous la relevâmes. Elle se mit à pleurer et voulut absolument essuyer contre nous Thoirible boue noire dont elle était couverte. — N'allez-vous pas l'arrêter? dis-je au policeman. — Non, c'est une pauvre fille du quartier ; ça n'a pas dix-sept ans ; elle était honnête il n'y a pas huit jours; c'est la misère; on l'aura fait boire. Et puis, ma faction finit dans une heure; si je l'arrêtais, je serais forcé de me lever trop tôt pour déposer devant le magistrat. Je vais la conduire jusqu'au bout de mon bloc; je la donnerai à mon camarade, qui la conduira chez elle.

Et c'est avec une pareille plaie, c'est lorsque leurs rues, la nuit, sont un vrai fleuve de fange» que les Anglais nous appelent des 'Grecs de la décadence; accusent Paris d'être un lieu de débauche et de perdi-

tion, OÙ la prostitution a été organisée par tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous depuis Louis XIV, et surtout par Napoléon. (Napoléon organised the harlots as he organised every body and every thing beneaih his way). Qu'espère donc gagner l'Angleterre à cette hypocrisie et à ces mensonges ? qui pourra-t-elle convaincre que Haymarket est le rendez-vous des seuls étrangers et n'a rien d'anglais? Et lors même que cela serait : dans Surrey, dans Bethnal-Green, dans Glerkenwell, ce ne sont pas les étrangers qui encombrent les rues le samedi soir; ce n'est pas la débauche du luxe qui s'y étale, c'est celle de la misère avec son cynisme et ses horreurs. A ce qu'elle se nie à elle-même son mal, il y a peut-être cela de bon qu'elle n'accable point ainsi la femme tombée, qu'elle ne lui ferme point le chemin qui ramène à rhonnêleté, qu'elle ne la livre point pour toujours à la police. Mais après? cela fait-il que ce mal n'existe pas? Nier est-il supprimer?

Par une anomalie assez curieuse, l'Angleterre, qui met tant de pruderie à cacher cette plaie, met une sorte d'ostentation à en étaler une autre qui sans

doute à ses yeux est moins grave et moins honteuse. Tous blesserez un Anglais en lui parlant de la débauche; vous le ferez sourire en lui vantant l'habileté de ses compatriotes dans Tart de voler. Et ce ne sera pas sans un certain orgueil qu'il vous répondra : « Oui, les voleurs anglais sont très -adroits. » Les histoires de voleurs sont trés-estimées en Angleterre, et MM. les bandits y acquièrent assez facilement la célébrité, quelquefois même la popularité comme Jonathan Wild.

J*avoue que j'avais grand désir de pénétrer dans ce monde si remarquable sous tous les rapports et de voir si les voleurs anglais étaient à la hauteur de leur réputation. Mais comment?

Faire connaissance avec les gendarmes est trèsfacile; il n'y a, comme le dit cette vieille farce, qu'à entrer chez un horloger et à prendre une montre, on vous met immédiatement en relations avec ces dignes gardiens de la propriété. Mais les voleurs?

J'avais plus d'une fois tâché de parcourir les quartiers où l'on me disait qu'ils logeaient, mais je n'avais rien vu de bien particulier. Un de mes amis vou-

lut bien venir à mon aide. « Je tous ferai accompagner par un inspecteur de police, me dit-il, et vous verrez tout ce qu'on peut voir. » Mais l'inspecteur était à la poursuite d'un voleur qui le faisait se promener à Bristol, à Southampton, à Manchester, à Liverpool, et il fut plus d'une semaine à revenir. Il arriva enfin, ayant arrêté son homme au moment où il s^embarquait pour l'Amérique.

C'était un jeune homme de trente ans à peine, à l'œil fin et pénétrant, maigre, délié, paraissant nerveux, mais nullement taillé en Hercule. Il était onze heures du soir.

— Comment dois-je m'habiller, lui demandai-je?

-^ Comme vous voudrez; en habit noir si bon vous semble, seulement je vous engage à prendra un costume qui n'aura pas peur de la saleté ; car nous essuierons bien des murailles. Vous pouvez aussi garder dans vos poches Targent que vous voudrez; j'en réponds.

Nous partîmes.

— Voulez-vous rendre une visite à des voleurs

LONDRES Lk NUIT. MO

français? medemanda-ft-il après quelques minutes de chemin.

— Non, merci : j'aime mieux les Anglais; et, ¥oulant Yoir son amour-propre national : — D'ailleurs les vôtres sont plus habiles, ajoutai-je.

— Mais pas du tout, me répondit-il ; je crois que la nationalité ne fait rien à l'habileté, et ce que je peux vous affirmer, c'est que nous avons en ce moment une collection de voleurs français qu'il nous est impossible de prendre en flagrant délit. Nous sommes forcés de faire venir des agents de Paris.

Ce qui prouve que je n'ai pas le tempérament anglais, c'est que je ne me sentis nullement fier de cet honneur rendu à mes compatriotes.

— Alors voulez- vous venir à Saint-Gilles?

— Mais est-ce que Saint-Gfîlles n'est pas transformé, purifié par les démolitions?

— Oui, à ce que disent les livres; mais vous allez voir.

Saint-Gilles, on le sait, est une des paroisses du centre de Londres, entre le Strand et Oxford street; d'un bout elle touche à Old-Bailey, de l'autre à Saint-Mar-

«40 Lk VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

tin's-Lane. Il y a dans cet espace un dédale de rues tortueuses, étroites, sans lumière et sans air, qui renferment plus de cent mille âmes. Les théâtres de Drury-Lane et de Covent-Garden y sont englobés. Par des rues un peu plus larges, on débouche dans les quartiers riches de Londres. On a, en ces dernières années, fait des abattis dans ce pâté de vieilles masures; mais on va voir qu^il reste encore des maisons, des rues, des quartiers qui n'ont pour habitants que des voleurs. Pour voisins, ils ont ceux que la misère a fait échouer dans ce repaire.

Lorsque nous fûmes derrière le marché de Covent- Garden, nous quittâmes la rue pour nous enfoncer dans une allée; au bout de Tallée^ il y avait une cour, puis après cette cour une autre cour encore; autant que je pus en juiger à la douteuse clarté d*un bec de gaz, nous étions dans un espèce de puisard; les murailles étaient vertes d'humidité; il me sembla que je marchais dans une terre détrempée. Il n'y avait aucune clarté aux fenêtres qui ouvraient sur la cour.

— Prenez la manche de mon habit, me dit Tins-

LONDRES hk NUIT. SU

pecteuFy et suivez-moi sans crainte, vos pas dans les miens.

Nous nous enfonçâmes sous une allée, où je dus me baisser; il me sembla entendre des voix qui venaient d'une cave ; nous descendîmes quelques marches dans la plus complète obscurité, puis petit à petit la lumière se fit; nous étions en réalité dans une cave. Elle était éclairée par un bec de gaz; dans une cheminée brûlait un brasier de charbon de terre. Autour d'une longue table il y avait quatre ou cinq femmes qui me parurent avoir toutes plus de trentecinq ou quarante ans. Deux jeunes garçons qui n'avaient pas quatorze ans étaient assis devant la cheminée et buvaient des ^i*ogs au wisky.

Une des femmes s'avança au-devant de nous :

— Ah ! je vous avais reconnu au pas, M. John, ditelle. Est-ce que vous venez pour m'arrôter?

— Allons donc, répondit-il, vous arrêter, vous êtes bien trop honnête pour ça !

— Moi honnête, mon petit ! Eh bien, j'ai là dans ma poche une bourse et deux montres que j'ai volées aujourd'hui; mais vous n'y verrez rien.

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— Les reconnaissez-vous? me demanda l'inspecteur en me montrant les femmes.

Je regardai, comprenant que cette interrogation avait pour but de justifier ma présence. Ces femmes avaient l'air de ne pas me voir, mais elles me suivaient de rœil avec anxiété; il était évident que pas une seule n'avait la conscience nette. Je pris plaisir à les examiner assez longtemps ; elles étaient horriblement vieillies plutôt que vieilles ; mais cependant on sentait vaguement en elles une flamme.

— JVo, répondis-je.

^Allrightt

La femme qui s'était vantée d'avoir volé deux montres pria l'inspecteur d'accepter un verre de wisky : elle insista, il refusa.

— Cette femme que nous venons de voir, me ditil en sortant, est une des plus habiles voleuses de Londres ; elle a un compte à la Banque ; toutes les femmes que vous avez vues travaillent pour elle.

— Pourquoi donc ne l'avez-vous pas arrêtée?

— Parce que je ne l'avais pas prise en flagrant délit et p^rce que je n'avais pas d'ordre; d'ailleurs je

ne crois pas un mot de ce qu'elle nous a dit : elle s'est Tantée pour vous éblouir.

— Et ces jeunes garçons?

— Ils sont ses amants ; et vous qui faites des romans, monsieur, vous ne devinez pas peut-être qui d'eux ou d'elle aiment le plus. Ne cherchez pas : c'est eux. Ahl voilà, elles ont un charme pour cela; elle en a déjà perverti plus d'un, ils volent pour elle : c'est une femme qui entend ses affaires4

Tout en parlant, nous marchions dans des rues étroites et boueuses. Sur des perches traversant la rue, des linges et des haillons éUiient étendus; ils détachaient leur silhouette dure sur la clarté du ciel étoile. Où étions-nous? je n'en savais rien. Il y avait des voitures à bras qui barraient le passage et nous ne rencontrions pas un seul policeman.

— Ne faisons pas de bruit, me dit l'inspecteur en poussant une porte et passant devant moi.

Mais nous n'avions pas fait six pas que nous entendîmes des craquements sous nos pieds ; il me sembla que c'étaient des coquilles de noix que nous écrasions. Un homme vint au-devant de nous, et dans

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l'obscurité quelques mots furent ëchaugés entre lui et rînspecleur dans une langue que je ne compris pas. Je sus plus tard que c'était le slang^ l'argot anglais. Nous entrâmes dans une grande salle où il y avait une vingtaine d'hommes réunis. L'inspecteur me fit la même demande : « Le voyez- vous? > et je pus les examiner à loisir. Ce fut la même pantomime que chez les femmes; tout le monde prit une figure indifférente. J'avoue cependant que l'expression de tous ces visages me rassurait peu, et je crois même que si j'avais reconnu mon prétendu voleur, j'aurais hésité à le dénoncer. Tous, assis sur des bancs ou des chaises^ fumaient en causant; quelques-uns buvaient de la bière, d'autres, couchés sur les tables, dormaient la figure cachée. Tout cela était fort propre et exhalait un certain bien-être.

— lis préparaient une expédition en province, me dit l'inspecteur lorsque nous fûmes dans la rue.

— Et qui vous le fait croire?

— Leur nombre à cette heure, les coquilles de noix, l'absence de femmes et de musiciens; ils partiront demain par un chemin de fer, et ils iront à cent

OU cent cinquante lieoes d*icî faire leur coup. Ce sont des gens dangereux; tous ont été déjà condamnés.

— Et comment osez-vous entrer ainsi chez eux à pareille heure?

— Ah i il n'y a pas de danger ; s'ils me tuaient, ils savent qu'il seraient pris demain; d'ailleurs chez nous on ne tae que très-rarement, et encore les inspecteurs qui sont injustes : quand nous faisons simplement notre devoir* ils nous respectent. Voyez comme ils sont polis avec moi.

Dans quatre ou cinq autres maisons où nous entrâmes, ce fui à peu près le même spectacle ; presque toujours nous descendions dans des sons-sols qui s'étendaient jusque sous la rue. J'étais émerveillé comme l'inspecteur se dirigeait dans toutes les ruelles et les cours, dans les escaliers, sans lumière, sans tftter la muraille, comme s'il était chez lui et venait là plusieurs fois par nuit ; de temps en temps il me disait : « Je ne vous engagerais pas à revenir ici tout seul, même le jour, vous n'en ressortiriez que nu comme un sauvage. » Quand les portes étaient fermées, ce qui était rare, 11 frappait d'une certaine

manière, et presque immédiatemeni on Qons ouvrait» En franchissant une de ces portes^ il me dit : c Vous allez voir maintenant où couchent ces gentlemen, v Dans une salle basse de plafond et peu longue, il y avait une vingtaine de lits ; presque tous étaient oc* eupés : l'odeur était horrible, suffocante.

^ Ça coûte deui deniers, me dit Tinspecteur en me montrant une lanterne sur le papier iê laquelle était écrit : < Logement pour un gentleman seul, i

Et nous nous engageâmes de nouveau dans des rues tortueuses, dans des ruelles sans nom bordées de maisons sans numéro. Dans presque toutes ces mai» sons, en écoutant à la porte, on «nteâdait des bruits de conversations; dans quelques-^unes, des bruits de musique ou de danse. Il y avait là une population en<* tière qui ne dormait pas.

— Youlez-vous faire connaissance avec les voleurs de chiens? me dit l'inspecteur. Entrons là.

Il frappa, on nous ouvrit: c'était une taverUe. Tout autour de la muraille étaient des niches occupées par des chiens. Autour du comptoir se tenaient cinq ou six hommes.

- Trois verres d'ale, dit l'inspecteur.

Et nous nous mtmes à boire et à causer arec le publicain. Deux ou trois des voleurs vinrent causer avec rinspecteur. Parmi eux, il y en avait un qui paraissait avoir soixante ans et avait la tournure d'un véritable gentleman : cheveux blancs, tête respecta-* ble, bottes vernies, pardessus d'alpaga gris, t Je vais vous montrer mon blaireau, > nous dit-il, et il nous fit descendre dans une cave parfaitement éclairée où quelques jeunes gens jouaient aux quilles. Contre le mur était écTÎt en lettres peintes : < Il est défendu de parier. »

— S'il n'était pas si tard, nous dit le gentleman, je vous ferais battre mon blaireau avec tous les chiens qui sont ici : vous verriez comme il les arrangerait. C'est \e champion de l'Angleterre; je ne le donnerais pas pour cinquante guinées.

il commençait à être tard, en effet; nous marchions depuis longtemps et je ne savais pas où nous étions ; il me semblait que j'avais fait cinq ou sixlieues; je fus tout surpris de me trouver devant Drury-Lane. Nous avions toujours tourné dans le même quartier.

— Monsieur, me dit l'inspecteur, vous avez vu des voleurs de toute espèce, et vous pouvez même dire que depuis que vous marchez vous n'avez vu que des gens qui vivent du vol, voleurs eux-mêmes, receleurs ou embaucheurs de jeunes voleurs. Seulement je n'ai pas pu vous montrer l'aristocratie de la société; elle était à Epsom aujourd'hui : elle avait parié pour le favori, et c'est un mauvais cheval qui a gagné. De sorte qu'ayant perdu tout son argent, elle est forcée de revenir à pied. Elle ne sera à Londres que demain matin ; ee sera donc pour une autre fois.

Par quelles dispositions successives on passe en arrifant à Londres : l'étonnement^ Tennui^ la curiosité. <— Effet moral de Tarchitecture. — Quelle éducation on doit s'imposer ayant de visiter Londres. — Westminster et Saint-PauL — Les statues de Nelson, Wellington et George m. — Le goût et l'art. — Londres, agglomération de villes et de villages. — La Cité. — Le West-End. — L'amour du badigeon. — Hyde-Park et ses promeneurs. — La Serpentine et le Lignon. — Les quartiers de la misère. — Pas de faubourgs. — Londres vu des hauteurs de Primerose HilL

Pendant les premiers temps de mon séjour à Londres j'ai passé par trois dispositions d^esprit que je Tondrais marquer; car je crois qu'elles ne m'étaient point particulières^ que d^autres Français que moi ont dû les éprouyer, que d'autres les éprouveront.

Tout d'abord, cette fourmilière qu'on nomme la Cité, me frappa d'étonnement; je n'ayais imaginé ni tant de mouyement, ni tant d'ordre, ni tant de silence au miHeu du bruit. Je passais mes journées dans Fleet Street^ dans Cheapside, Comhil), Alder^gate, à regarder la foule, les comptoirs, les yoitures. Je restais là comme un policeman qui aurait eu la garde de la Cité. Puis quand mes jambes étaient trop fatiguées, après avoir été bien poussé, coudoyé, bousculé, ahurie

j allais jusqu'à London Bridge, et je m'émerveillais à descendre et à monter la Tamise : devant mes yeux qui ne se fatiguaient point, je faisais défiler toute la ville avec ses clochers, ses ponts, ses jetées, ses navires mêlés aux maisons, ses parcs, ses chantiers, ses palais et ses masures; il y avait là une sorte de vertige pour moi, causé par la continuité dans la variété.

Puis l'étonnement s'émoussa par l'habitude, et la lassitude arriva. Il me sembla que ce spectacle était toujours le même, que ces gens qui passaient leur vie à acheter ou à vendre faisaient exactement aujourd'hui ce qu'ils avaient fait hier, que tout était uniforme, que les rues, les maisons, les habitants, les chevaux, les voitures, tout était taillé sur le môme patron, que lorsqu'on s'était promené un jour dans nn quartier de Londres, il était inutile d'y revenir le lendemain; car on avait affaire à des acteurs jouant toujours la même pièce avec le même zèle et les mêmes effets. Et de la lassitude, je tombal dans l'ennui. Je n'avais point encore derelations; je ne savais où manger du pain qui ne fût pas trop spongieux.

de la viande qai ne fût pas trq> grasse^; mon ennui devint opaque et stupéfiant. Je ne vis plus, ne sentis plus rien. Je ne compris qu'une phose, c'est que l'architecture a une influence réelle sur le bonheur de rhomme'. Que ceux qui ne tiennent point à cet art en grande estime aillent à Londres, et ils reviendront convaincus qu'il est au moins aussi utile au point de vue moral qu'au point de vue pratique; ils sentiront aussi quelle tristesse la couleur noire peut imprimer à l'esprit et au caractère.

Cependant l'ennui ne dura pas plus longtemps que

^ On a^ en ces dernières années^ célébré chez noiis les qualités de la viande anglaise sur tous les tons, et par des encoursf^ements de toutes sortes on a tâché d'introduire dans notre pratique agricole les méthodes que nos Yoisilis emploient pour fabriquer cette viande* Je n'ai point compétence pour dire si les races d'Angus, d'Ayr, de Devon, d*Hereford> de Durham pour les bœufs; si les dishley, les newkent, les southdown, les shropshire, pour les moutons, doivent être exclusivement adoptés par noi producteurs; mais ce que je peux affirmer, en ne parlant que comme consommateur, c'est que la viande de ces races anglaises est très-inférieure à la viande des races françaises : elle est irréprochablement belle aux yeux, mais au goût elle est fade, molle et sans saveur propre. 11 y a, entre la viande des deux pays, la différence quHl y a entre un lapin de basse-cour et un lapin de garenne : d'un côté est le poids^ de l'autre est la qualité. Les partisans du système anglais feront bien de penser un peu à ces différences.

rétonnement. Il me sembla que runiformité n'était pas aussi parfaite que je l'avais imaginé; insensiblement des détails originaux surgirent de la masse, et la curiosité arriva.

Seulement, pour que celte curiosité puisse s'exercer librement et avec impartialité, il faut avant tout lui imposer une sorte d'éducation; il faut que dans . ses recherches comme dans ses jugements elle s'habitue à faire complète abstraction du goût et du sentiment artistique.

Londres, en effet, n'est point une ville de monuments; sans doute on trouve dans des quartiers perdus , surtout dans la Cité et ses abords, quelques vieilles églises, telles que Saint- Bartholomew, the Great, 'Temple-Church et deux oii trois autres qui méritent l'attention et l'étude; sans doute il y a l'abbaye de Westminster, qui est un édifice d'un grand caractère; sans doute il y a la cathédrale de Saint-Paul dont les Anglais peuvent jusqu'à un certain point être orgueilleux ; mais c'est tout : encore faut-il une grande bonne volonté pour s'arrêter devant un monument qui, comme Saint-Paul, présente cet horrible mé-

lange de noir et de blanc (blanc où la pluie a frappé, noir où la suie s'est amoncelée) qui fait ressembler tout ce qai est exposer à l'air libre à un charbonnier mal débarbouillé.

Ces églises exceptées, il faut se résigner à une triste uniformité de briques, de portiques en plâtre et de fenêtres à guillotine; car malgré ce qu'en disent les Anglais^ il ne peut pas être question d'art à propos de Trafalgar Squale, la place la plus malencontreuse et la plus prétentieijise du monde; ni à propos du palais du Parlement, qui extérieurement n'est qu'un énorme joujou dont le modèle, rëduil en liëge, figurerait agréablement sur une étagère ; ni à propos de ces pitoyables statues qui déshonorent Saint-Paul, Westminster et les places de Londres, Je sais bien que lorsqu'on est d'un pays qui souffre qu'âne statue comme celle de Louis XIII s'élève sur une place telle que la place Royale, on ne doit pas se montrer bien fier; mais cependant on peut encore rire de bon cœur en regardant Nelson enrouler derrière lui un bout de câble qui a l'air de toute autre chose que d'un câble ; — le grand Wellington montrer de son

bras maigre les caves du Cheval blanc ; — George III s'enlever sur un cheval qui humilie terriblement la royauté.

Il faut de même imposer silence à son goût lors* qu*on regarde de quelle façon sont disposées, ou pour mieux dire amoncelées, les richesses qui s'étalent dans les magasins de Régent street et d'Oxford street.

Mais dans une ville tout ne relève pas de Tart et du goût ^; on ne doit pas, lorsqu'on quitte son pays pour un autre, exiger dans celui qu'on aboixle les qualités qui se trouvent à un degré plus ou moins remarquable dans celui qu'on a quitté; il est aussi absurde à un Français de vouloir trouver Paris dans Londres, qu'à, un Anglais Londres dans Paris : et Londres a assez d'originalité et de grandeur pour n'avoir pas besoin d'être autre que lui-môme.

A vrai dire, Londres n'est pas une ville, c'est une

^ \\ faut noter d'ailleurs que le progrès se fait sentir aujourd'hui en Angleterre^ dans les choses d'art comme dans beaucoup d'autres^ et Ton vient d'élever dans Waterloo place, en souvenir de la guerre de Crimée^ un monument où il y a des parties d'une certaine beauté, notamment le groupe de soldats, traité dans un caractère de poésie et de réalité assez remarquable.

agglomération de bourgs, de villages, de campagnes^ de plaines, de prairies, de jardins, s'étendant sur une ligne d'au moins vingt-cinq kilomètres de long ; aucun de ces groupes n'a la même physionomie, ne se dirige par les mêmes règles, n'obéit aux mêmes besoins; chacun a son rôle qui souvent n'a aucune parité avec le rôle de son voisin; c'est quelque chose comme les Etats-Unis d'Amérique, une confédération formée par le voisinage, mais sans aucun lien nécessaire; des rapports plus ou moins bienveillants, oui; des affinités, non. Tout cela ne forme point un ensemble, n'est pas régi par une même loi; chaque paroisse est indépendante, et s'administre sans se soucier le moins du monde de savoir comment se gouverne sa voisine sous le rapport de la police, de la salubrité ou de l'assistance. Chacun pour soi, le hasard pour tous; des riches ici, des pauvres là; rien de commun entre eux : les uns jouiront, les autres mourront.

Le plus important, le plus curieux de ces groupes^ c'est la Cité. Où commence-t-elle ? où finit-elle? C'est ce qu'il est assez difficile de fixer, car les Anglais

eux-mêmes ne s'entendent pas sur ses limites; les uns, très-fiers de demeurer dans le centre des grandes affaires, les étendent selon leurs besoins; les autres, . se croyant déshonorés de passer pour des bourgeois, les diminuent selon leurs prétentions. Cependant on peut dire qu'elle est comprise entre Temple Bar, Finsbury, Petticoat Lane et la Tamise.

Politiquement, la Cité est un débris du moyen âge; c'est un petit royaume avec ses droits, ses monopoles, ses franchises, ses corporations; elle est gouvernée par un roi élu qui administre un revenu de plus de sept cent mille livres sterling et qui jouit d'une liste civile particulière de six cent mille francs; et ce royaume, du moins Robert Peel l'a dit, est un frein aux abus du pouvoir, et un boulevard de la liberté civile.

Ce royaume cependant compte à peine cent mille habitants, mais ces habitants ont entre les mains le commerce et la richesse du monde. C'est dans la Cité que sont* la Banque, la Poste, la Bourse, la Monnaie, la Douane. C'est là que se font les affaires qui unissent l'Angleterre avec tous les pays. Dans Lombard street \

sont les banquiers; dans King streeU les grandes entreprises de navigation; dans Cheapside, les bijoutiers; dans Harklane, les marchands de grains. Presque toutes les maisons de ce quartier sont des comptoirs, des offices, ' comme on dit : petites maisons, souvent à l'air honnête et modeste, sombres et propres, où Ton ne croirait pas que se remuent, chaque jour, des millions et que s'agitent des questions d'intérêt qui feront déclarer la guerre à la Chine ou ravager les Indes.

C'est que ces maisons ne sont point habitées par leurs maîtres. Autrefois, la Cité abritait les rois du commerce* maintenant ces rois ne viennent dans leur royaume que quelques heures par jour : à leur luxe et à leurs prétentions ces masures n'auraient pas suffi; tandis que divisées en bureaux on en magasins, elles centralisent tout le grand commerce et économisent ainsi le temps. Les négociants, les commis, tous ceux qui ont une situation un peu indépendante et ne sont point des boutiquiers ou des manœuvres, arrivent le matin de la campagne ou des quartiers aristocratiques de Hyde Park et de Belgravia. Qu'on reste sur

le pont de Londres, un matin^ de neuf à dix heures, et Ton verra déiiler devant soi une armée d'hom* mes noirs et graves, à Tair important et satisfait; parmi eux il n'y a pas une femme : ce sont les commerçants qui arrivent dans la Cité; Leurs portes ouvertes, tout ce mouvement de Londres convergera vers ce petit coin, par le Slrand et Holborn, Whitechapel Road et Commercial Road; il se réunira dans Cheapside, et vers trois heures on aura là un spectacle unique : rafQuence est si considérable que les voitures entassées ne peuvent plus avancer qu'au pas; sur les trottoirs on est enlratné, porté.

La Cité divise Londres en deux parties bien dis*

tinctes : à Touest est la richesse; à Test est la misère; d'un côté Taristocratie étale ses palais ; de l'autre, le peuple cache ses masures.

Le bien être et le luxe ont fait à Londres comme ils font dans presque toutes les grandes villes, à Paris, à Vienne : ils ont marché de Test à l'ouest; abandonnant, de périodes en périodes, les quartiers où le commerce venait les poursuivre. Ainsi, après avoir émigré de la Cité à Bloomsbury, de Bloomsbury à

l\ VILLE. 261

Soho, Taristocralie est venue s'établir aux environs de Hyde Park et de Régent Park.

Dans des terrains libres, qui, il n'y a pas bien long* temps, étaient des prairies et des bois, on a tracé de larges rues, ménagé des squares, construit des petitj palais où le riche trouve réunies toutes les exigences du bien-être le plus difficile : Tair, la propreté, la verdure, rien n'a été négligé, omis, rien que le goût et la beauté.

Il est incontestable que ces quartiers du West-End' ont une grandeur qui saisit l'étranger; tous ont quelque chose de monumental et de solennel qui parle de difficulté vaincue et d'argent dépensé ; mais c'est tout, par malheur. Les architectes anglais n'ont trouvé qu'une chose pour orner leurs maisons, un portique; c'est-à-dire deux colonnes ioniennesou pestumiennes, mais en plâtre, plantées de chaque côté de la porte d'entrée, et sur ces colonnes un balcon en plâtre aussi. Ils ont été si ravis de cette trouvaille qu'ils l'ont appliquée partout. Il n'y a pas une de ces maisons qui n'ait l'entrée d'un temple grec ou romain. Et comme une aussi belle chose demande à être vue

2éS LA VIE MODERNE Eli ANGLETERRE.

dans toute sa splendeur, on la rebadigeonne deux ou trois fois par an d'une couleur blanche et criarde. La colonne et le badigeon, c'est là le fond de l'architecture anglaise ; l'amour même pour ce dernier geni*e de décoration va si loin, que j'ai vu peindre le tronc des arbres. Dans Grosvenor Place, cette rue aristocratique qui longe Green Parkjes maisons sont pour la plupart tapissées de beaux citises : pour que les branches et le tronc de ces arbres ne jure pas avec le ton de la muraille, on les recouvre de badigeon ; il faut espérer que, le progrès aidant, on en viendra bientôt à peindre les feuilles et les fleurs.

Ces quartiers ne seraient pas à la mode, que par cela seul qu'ils sont dans le voisinage des parcs ils devraient être recherchés de préférence, car ces parcs sont la merveille, la vraie gloire de Londres : on pourrait même presque dire son unique beauté.

Presque au centre de la ville, en quittant le monde des magasins, des restaurants et des théâtres, à deux pas de Charing-Cross, commence une ligne de verdure et de fraîcheur qui se prolonge pendant plus d'une lieue. C'est Saint- James Park avec ses étang

et ses tles; Green Park avec ses pelouses, où, sous de grands arbres qui n'ont jamais ëtë taillés^ paissent tranquillement des troupeaux de moutons; Hydo Park, avec sa rivière et son palais de Kensington; Régent Park, avec ses jardins zoologiques et ses oollines de Primerose Hill.

Quand on traverse ces parcs pour la première fois, on est tenlè de ne pas aller jusqu'au bout, persuadé qu'on y trouvera la campagne. Mais après Green Park, on est tout surpris de rencontrer le fracas et le bruit de Piccadilly ; après Hyde Park une ville nouvelle; après Régent Park une ville encore.

J'ai dit que Cheapside, à trois heures, présentait un spectacle unique par son activité. Hyde Park a de même son heure où il offre un spectacle qui, lui aussi, est unique, mais par sa beauté : c'est au moment où il est de bon ton de venir y promener sa voiture. Dans Rotlen Row, les cavaliers et les amazones passent en faisant danser leurs chevaux, et de l'autre côté de la Serpentine trottent lentement les équipages où, dans des toilettes peu modestes, se montrent toutes les femmes « qui sont l'honneur et la gloire de

TAngleterre. » A un certain moment on descend de voiture, et sous les arbres, au milieu des moulons, les femmes traînent solennetleirent leurs longues robes. Rien n'est plus étrange que ces bucoliques, où la soie se mêle au feuillage ; on se croirait presque aux bords du Lignon. C'est la fête de l'aristocratie ; les pauvres n'y prennent point part; rentrée est interdite aux fiacres.

Je ne sache pas de contraste plus frappant et plus cruel que celui qu'on rencontre en quittant ces quar« tiers pour ceux de l'est.

Et cependant ces quartiers sont ceux ou se gagnent les richesses qui se dépensent dans le West-End, car c'est là que sont creusés les docks; mais bien peu de ces richesses restent aux mains des malheureux, qui n'y touchent que pour les passer à d'autres. Whitechapel^ Wapping, Limehouse, Stepney, sont tristement célèbres par leur horrible misère; et il n'est pas convenable d'en parler en passant.

Tout le monde ne vend pas du coton ou de l'argent, tout le monde n'a pas deux mille guinées de rente, tout le monde n'est pas assez misérable pour

^ ta « w

se contenter de la boae et des baillons ; il y a donc dans Londres d'autres quartiers que la Cité, le West- End et Whitechapel.

Et chacun d'eux a son caractère et sa physionomie qui lui est propre.

 Chelsea, à Brompton, on trouve tons ceux qui ont voulu se rapprocher de Belgravia; toute celte foule, si nombreuse en Angleterre, qui met son orgueil et son bonheur à singer l'aristocratie. De même à Bayswaler et à Paddington.

Dans Saint-John's Wood habitent ceux qui préfèrent l'être au paraître; Islington est religieux ; Cambden-Town calme.

Ainsi diffèrent entre elles toutes ces villes, qui sont léunies par ces quartiers sans nom comme sans caractère bien précis, qui, n'étant d'abord que des endroits de passage et de repos entre le centre et les faubourgs, sont devenus des villes eux-mêmes, et ont été englobées dans l'agglomération londonienne.

Car dans les conditions actuelles, Londres^ et ce n'est pas ce qu'il y a de moins curieux, Londres n'a pas de faubourgs qui attristent ses abords. Sortez de

Brompton, de Clapham, de Camberwell, et vous serez immëdiatemeat dans la vraie campagne, sans avoir à traverser cette horrible ceinture de masures ou d'usines qui commencent à une lieue ou deux de Paris, par quelque côté qu'on Taborde.

Londres a ses faubourgil et ses laideurs dans son centre : c'est Saint-Gilles, c'est South wark, c'est Smithfield ; conséquence toute naturelle de l'absence d'octroi. A cela, il y a peut-être des dangers d'insalubrité ; mais il y a aussi cet avantage que les ouvriers qui ne travaillent point chez eux n'ont point chaque matin et chaque soir les courses si longues et si fatigantes que les nôtres doivent faire depuis les dernières transformations de Paris.

Lorsqu'on a vu une ville en détail, on arrive tout naturellement à vouloir la saisir et la comprendre dans son ensemble.

A Paris, rien n'est plus facile : il n'y a pour cela qu'à s'en aller sur les hauteurs de Montmartre; sous ses yeux on a la ville entière avec sa ceinture de collines : on volt d*où elle est partie, ce qu'elle est au-

jourd'hui, où elle Ta ; un coup d'œil la résume et la fixe.

A Londres, il n'en est point ainsi : les collines qu'on y trouve sont peu élevées, et tout autour des monuments flotte ordinairement une atmosphère de fumée ou de brouillard qui arrête la vue à deux pas.

Il est donc assez difficile de choisir son lieu et son heure.

Ce fut un dimanche matin que j'allai sur les hauteurs de Primerose Hill ; les innombrables cheminées ne lançaient point leurs nuages noirs et le temps était assez pur : aussi loin que mes yeux purent s'étendre, je ne vis que des toits et toujours des toits, avec quelques bouquets d'arbres çà et là, mais sans que rien de saillant ou d'original sortît de cette mer grise : c'était Iji force dans sa superbe continuité, mais rien que la force.

Je restai longtemps à regarder.

Puis, redescendant lentement vers Régent Park par les rues désertes et silencieuses, je me dis qu'un peuple qui avait la puissance et la persévérance, alors

même qu'il n'avait point l'idée au même degré, était un grand peuple, et que les qualités qui donnent la force et le succès étaient, par malheur, le plus souvent exclusives.

Comment s'est formée rExposition : le système de liberté appliqué à la construction du palais de Kensington. — Les rÎTalités de place. — Les prétentions de la commission et le complot des exposants. — Le cortège et la cérémonie. — Coup d'œil rapide sur l'Exposition. — Son classement.

Londres, l«r mai 1862 i.

€ Enfin la voici ouverte, cette Exposition dont depuis trois mois on parle tant.

» Elle devait être retardée. On ne serait jamais en mesure, il faudrait attendre, ajourner, remettre au 15 mai, au 1«' juin.

» Cependant on avait commencé assez à temps les travaux pour être prêt au jour fixé. Lorsqu'il fut décidé qu'une Exposition aurait lieu en 1862, un comité fut formé, et il eut charge de prendre toutes les mesures, le gouvernement ne devant intervenir en rien. Autour de ce comité se groupèrent les plus grands noms de TAngleterre, dans Taristocratie et la finance, qui offrirent une garantie de douze millions. Sur

* Cette lettre, éerlte le jour même de l'ouTerture, est ua sear Tenir; et à ce titre elle peut être de quelque intérêt : c'est ce qui nous la fait reproduire Ici.

cette garantie, la banque avança l'argent nécessaire, et les travaux commencèrent : ce fut une affaire de confiance et de crédit. On avait un modèle pour l'édifice à élever, le palais qui est aujourd'hui à Sydenham, véritable gloire de l'architecture anglaise; mais on ne s'en tint pas là, on voulut faire mieux. Par malheur, on fit-beaucoup moins bien, et le monument qu'on éleva en briques blanches, avec d'énormes cloches en verre, est extérieurement d'un goût horrible; peut-être n'a-t-on jamais fait aussi laid : ceci n'est pas une opinion individuelle et française, c'est l'avis unanime . les Anglais eux-mêmes vont jusqu'à dire que c'est une écurie (stable).

» Quoi qu'il en soit, ou plus justement parce qu'il en était ainsi, le monument s'est trouvé achevé au jour fixé pour l'ouverture.

» Mais les aménagements intérieurs n'avançaient que lentement, et le classement des produits se faisait avec la plus grande difficulté, car avant d'arriver au palais de l'Exposition, ces produits avaient à supporter les transbordements des chemins de fer sur les navires, puis des navires sur les chemins de fer, et

des chemins de fer encore sur les voitares qui des gares devaient enfin les apporter aux environs de Kensington. En même temps, chacun se plaignait de la place qui lui était assignée; on criait, on refusait, on parlementait; puis, de guerre lasse, après beaucoup de temps perdu, on finissait par se résigner: seuls les Anglais restaient calmes dans ce désordre ; mais il est vrai de dire qu'ayant choisi les places qui leur plaisaient, ils n'avaient guère de motifs de plainte : à leur sujet, il ne pouvait être question de rivalités et de jalousie; ils n'avaient laissé que ce qu'ils ne voulaient pas. Est-ce de l'hospitalité! je ne sais trop ; mais, à coup sûr, c'est de l'habileté anglaise.

» De ce que la construction du palais était une affaire, il en est résulté qu'on a voulu que cette affaire donnât tout ce qu'elle pouvait rendre, de telle sorte qu'elle eût pour résultat des bénéfices et non une perte, et pour cela on n'a rien trouvé de mieux que de déclarer que l'on n'admellrait à l'ouverture de Pexhibition que ceux-là seuls qui auraient paye des billets de saison, c'est-à-dire cinq guinées.

» A cette déclaration les exposants répond ironi par

une autre, et ils dirent que, puisque la commission royale leur refusait rentrée à une fête qu'en réalité ils donnaient eux-mêmes, de leur poche et de leur peine, ils prolesleraient contre cette honteuse écono* mie et sauraient bien empêcher que rien se ftt d'industriel, si Ton persistait à faire quelque chose d'officiel sans eux.

> Les choses en étaient là hier encore. L'ouverture aurait-elle lieu? n'aurait-elle pas lieu?

» Mais l'Angleterre est le pays par excellence où toute agitation bien conduit^ mène à un résultat. La commission a réfléchi et elle a renoncé à faire payer les exposants; en même temps ceux-ci ont renoncé à leur complot de cacher les vitrines, qui était en pleine voie d'exécution. ,

» Ce matin donc, à dix heures, les portes se sont ouvertes toutes grandes : on avait travaillé toute la nuit, et les parquets, les allées avaient été à peu près débarrassés des caisses d'emballage, des amas de foin, des monceaux de débris qui les encombraient. En peu d'heures le palais s'est trouvé rempli de plus de cinquante mille personnes.

» On a pu alors voir quel était à Tintérieur ce Palais qai, extérieurement, est si malencontreux^ et Ton a été agréablement surpris. Certes, ce n'est point un chef-d'œuvre, il s'en faut de beaucoup. Mais lorsqu'on a marché sous la nef recouverte de verre qui s'étend d'un dôme à l'autre, on éprouve un sentiment de grandeur qui fait comprendre qu'on est en présence de quelque chose de grand, de hardi et de beau; on s'aperçoit qu'on est en Angleterre et Ton commence à sentir Tinfluence de son caractère et de son génie. L'industrie forte, puissante et un peu brutale du pays a élevé ce monument; son esprit a écrit les inscriptions à la gloire de Dieu, qui se lisent sur les murs.

» Bien avant une heure, le palais était rempli : les femmes garnissaient les premiers rangs des galeries par où devait passer le cortège, et derrière elles s'épanouissaient les uniformes plus ou moins brillants des volontaires. Il avait plu une partie de }a nuit et de la matinée; mais les robes roses et blanches, les mantelets de mousseline et de dentelle, les chapeaux à plumes et à fleurs étaient dans tout le,ur éclat.

< A une heure> le cortège oi&ciel est arrivé dans les

voitures de la coar, et il a fait son entrée dans la salle, précédé par des hérauts soufflant à pleine bouche dans de longues trompettes qui semblent dater du temps de Henri YIII.

» La musique entame le God save the queen; tout le monde se lève, les hommes se découvrent, le duc de Cambridge, qui remplace la reine empêchée par son deuil, se place sur Testrade, et à ses côtés s'asseoient le prioce de Prusse et le prince de Suède. Quand le premier ministre lord Palmerslon paraît, des bravos éclatent dans toutes les parties de la salle. On sent combien il esl populaire, et que les sacrifices qu'il fait si facilement à Tesprit national ne sont pas perdus pour lui. Il est souriant, plein de santé et de verdeur.

» Après lui viennent le lord chancelier avec son immense perruque blanche et son manteau, les portemasse de la chambre des Tords et de la chambre des communes, et tout le cortège officiel' vêtu de ces vieux habits traditionnels qui font la joie et Forgueil des Anglais, et leur inspirent des sentiments de vénération; m^is qui, chez nous aulres Français, loin des

temps gothiques, semblent un peu ridicules et amènent le sourire sur les lèvres. A la suite des personnages oflBciels marchent tous ceux qui ont un costume de cérémonie. On sait que la commission avait décidé qu'on serait classé selon son costume : peu de personnes ont pris au sérieux cet édit ridicule ; mais d'autres s'y sont religieusement conformées; elles ne forment point la partie la moins originale et la moins plaisante de la fête; et celles qui, ajant eu l'honneur d'être présentées à Sa Majesté, portent le costume de cour, costume qui ressemble beaucoup, à celui de nos marquis de théâtre, ont obtenu un grand succès auprès de ceux qui ne poussent point le culte de la tradition jusque dans le ridicule.

» Lorsque le duc de Cambridge a été assis, un orchestre de deux mille cinq cents exécutants^ dirigé par M. Costa, a entamé l'ouverture spécialement écrite par Meyerbeer pour cette circonstance. Tout ce qu'on peut dire de celte ouverture, c'est qu'elle n'est pas le chef-d'œuvre de l'auteur de Robert le Diable.

» Après cette ouverture, on a exécuté la cantate de

M. Bcnnelt, uno gloire anglaise peu connue au delh

«78 LA VIE MODBRMB BN ANGLETERRE.

de la Hanche. Les paroles sont de M. Tennysson^ le poète lauréat :

« Élevez un millier de voix pleines et douces, dans » cette salle immense, comble des inventions de la » terre, et louanges le Seigneur universel invisible 9 qui, une fois encore, fait se rencontrer les nations » en paix, là où la science, les arts et le travail vien- » nent généreusement verser leurs cornes d'abon* > dance.

» 0 père muet sous ta tombe f 6 père de nos rois à B venir, nous portons ton deuil à cette heure dorée • du jubilé ; nous te pleurons en te remerciant ! etc. »

» Ensuite est venue une marche d'Auber.

» Ces trois morceaux, qui n'ont pas grand caractère, et qui ont d'ailleurs été exécutés av§c mollesse, ont été accueillis par des applaudissements discrets, mais très-également partagés : il n'y aura pas de jaloux.

i Des discours alors ont été prononcés : d'abord par le comte de Granville, au nom de la commission de l'Exposition, puis par le duc de Cambridge, qui a termiaé en déclarant l'Exposition ouverte.

APPENDICE. S7f

» Une fanfare de trompettes a éclaté dans le palais; au dehors, dans Hyde-Park, le canon a tonné. L'orchestre et les chanteurs se sont levés. Un AUeluia a été exécuté ; le God save the queen a été repris par tous les instruments et toutes lesroix de l'orchestre; des hourras ont répondu et le cortège s'est remis en route.

» La foule alors a pu parcourir le palais et voir quelle était cette exhibition.

• Il est fâcheux que dans toutes les expositions on adopte un classement arbitraire de tous les pro« duits qu'on ne sait comment ranger. Il me semble qu'il y a un moyen bien simple et en même temps tout à fait rationnel, c'est celui de la nature ; c'est de suivre dans le rangement la marche que celle-ci a suivi dans son développement; c'est de commencer par les sauvages pour arriver aux plus civilisés : on a ainsi l'histoire du progrès humain, et il y a là des avantages pour ceux qui veulent saisir dès ensembles sans se noyer dans les détails.

» Si la commission n'a point suivi cet ordre, on peut le prendre tout au moins pour se faire une idée

un peu nette de Tétat de chacun des pays représentés au palais de Tlndustrie; on aura en même temps le caractère et l'esprit de ces pays, leurs mœurs, leurs besoins et leurs tendances.

» Parmi les sauvages, j^ai le droit, je crois, de ranger sans inconvenance les colonies anglaises de TAmérique^ de TAustralie et de TAfrique, et Tétude qu'on peut faire de leur situation présente est rendue d'autant plus facile que, par suite d'une excellente idée, leurs expositions sont presque devrais musées; à ce qu'elles n'ont pas envoyé en nature, elles ont suppléé par des dessins, et à ce qui touche directement l'industrie, elles ont joint des échantillons de minéraux, de fossiles, d'oiseaux, d'insectes et même des reproductions par la peinture ou la photographie de races d'hommes ou d'animaux, ce qui a bien auss son importance.

» De ces colonies on peut partir pour commencer son élude. On trouve là tout ce qui est indispensable a la vie la plus simple et la plus primitive. Et l'on peut suivre la progression : en commençant par les colonies du Cap ou de Port-Natal, c'est-à-dire au de-

gré le plus bas de la civilisation, on arrive successivement à un développement plus avancé du progrès el des Vaces; Tordre semble fatal : le noir, le cuivré, le blanc. J*avoue que si j*avais mission de parler en détail de l'Exposition, ce serait cette partie qui aurait pour moi l'intérêt le plus vif et le plus universel. Ne permet-elle pas de faire pour ainsi dire un voyage autour du monde, ou tout au moins de se préparer à comprendre ceux qui ont fait ce voyage?

» Des sauvages on passe à ceux qui ont une civilisation un peu plus avancée et même à une civilisation complète, et qui ne nous parait la barbarie que parce que nous jugeons en nous prenant pour point de comparaison et de perfection : les Indes, la Chine, le Pérou.

» Ces pays sont des pays de production ; on ne trouve donc chez eux que des matières premières que nous mettons en œuvre : des bois, des graines, du coton, de la laine, des métaux. Cependant à celé sont aussi les produits adaptés aux besoins de leurs habitants, et qui pour nous ne sont guère que de simples curiosités : des nattes, des gourdes, des hamacs, des étoffes

atô LA VIE MODBRNE BN ANGLETERRE.

grossières; pour la Chine, des laques, des porcelaines^ des ivoires^ des soieries; pour les Indes, toutes les richesses d'une civilisation qui a précédé la nôtre et qui nous paraît barbare parce qu'elle est restée immobile tandis que nous avons marché.

» Avec rinde nous nous rapprochons de l'Europe ; avec l'Egypte et la Turquie nous arrivons, mais nous arrivons en faisant d'énormes pas en arrière ; il y a loin de la Turquie à la Chine, et l'Angleterre, qui a voulu si tendrement aller civiliser les Chinois, devrait bien reconnaître qu'elle a tort de ne pas vouloir qu'on emploie son système' de progrès à coups de canon avec les Turcs. Des tapis, des èloffes d'or et de velours, voilà à peu près tout ce que peut montrer ce beau pays.

t En Europe ce classement naturel devient assez difficile, car les rivalités commencent. Comme je n'ai point à garder de ménagements diplomatiques, je passe outre ; au degré où nous en sommes arrivés, peu importe qui sera le premier ou le dernier : la question n'a d'intérêt qu'au point de vue de la jalousie nationale, elle n'en a pas autant au point vue de

APPENDICE. ttl

l'étude, et d'ailleurs, je ne donne point de prix, je me contente de noter en passant le caractère de chacun.

» Après la Turquie, mais loin d'elle par bonheur encore, vient l'Espagne ; j'indique cette ressemblance sans insister; en trouver les causes ne serait pas bien difûciie, et il en est une qui immédiatement saule aux yeux : le fanatisme religieux. Le pays est grand, beau et fort, son exposition est nulle.

» Les États du Nord, partis bien longtemps après le royaume de Charles-Quint, l'ont laissé maintenant bien en arrière.

» La Russie expose ses cuirs et toutes les matières brutes ou manufacturées qui ^^ervent it l'habillement et doivent combattre les rigueurs du climat. La Suède, la Norvège, le Danemark marchent dans cette voie, mais avec un degré de perfection plus fortement accusé : l'industrie s'y montre plus puissante et plus complète ; on trouve chez eux les fers, les étoffes chaudes et confortables, les huiles de poisson, les cuirs, les chanvres, les porcelaines.

» Qui de la Prusse ou de l'Autriche l'emporte au

284 Lk VIE MODERNE EN ANGLETERRE.

palais de Kensington, je n'oserais en vérité me prononcer franchement à celte heure; cependant on peut dire que la Prusse paraît vouloir tout embrasser, tandis que l'Autriche paraît chercher surtout le mieux dans ce qu'elle fait bien. On voit chez eux dominer principalement l'esprit individuel plutôt que l'esprit collectif; on sent que l'ouvrier, par bonheur pour lui, n'a point encore quitté son foyer pour le travail de la manufacture, et si leurs produits manquent parfois d'élégance et de brillant, ils ont la force et inspirent la confiance. Les magnifiques verreries de Bohême et de Hongrie disent le goût de l'Allemagne pour la bière et le vin du Rhin ; les ouvrages en corne et en fourrures, sa passion pour la chasse et sa vie dans les forêts.

» Petites par leur territoire, la Hollande, la Belgique et la Suisse sont grandes par l'importance de leurs expositions, qui sont dignes de figurer à côté de celles de la France et de l'Angleterre.

» L'Italie, qui depuis quelques années tient fixés sur elle les yeux du monde, provoque à l'Exposition un vif intérêt. Où ce pays, qui arrive à la vie poli-

APPENDICE. ttS

tique^ en est-il dans l'art et l'indastrie? La réponse ne peut pas être complète, car les difficultés de la guerre l'ont empêché de se manifester avec une en* tière liberté : on n'improvise point le travail, et il y a longtemps que l'Italie n'a pu paisiblement lra«« vailler.

» La lutte est vive entre la France et l'Angleterre ; mais chacun des deux pays a un caractère si parfaitement tranché, que cette lutle porte rarement sur le même objet. A la France, incontestablement, tout ce qui touche l'art, le goût, le fini, Télégance, la distinction; à elle bien souvent le neuf; à elle l'orfèvrerie» les bronzes, les soieries, les cristaux; à elle le perfectionnement dans les choses qu'on pourrait appeler secondaires» c'est-à-dire qui ne sont de première nécessité que dans le superflu. A l'Angleterre la force» la puissance, Pétonnant, l'énorme, l'utile. Il faut voir la France devant Barbedienne ou les produits de Lyon, de Sedan, de Paris; l'Angleterre devant l'exposition de Birmingham, de SheSield; il faut la voir surtout dans l'annexe des machines pour rindu^tric, et plus encore dans celle des machines

M« Lk VIE MODERNB EN ANGLETERRE.

pour l'agriculture : je ne sache rien qui fasse nûmix comprendre le génie propre des deux pays; on est en présence de deux rivaux « de deux égaux. Un des deux est-il supérieur à l'autre? C'est à l'avenir de ré^ pondre.

» A ceux d'entre nous (jui, portant haut le a^ii* ment national, "veulent une réponse immédiate et satisfaisante, je donnerai le conseil de monter à l'expo* sition des beaux-'arts. Là il me parait que la lutte est décidée. Sans doute l'Angleterre a des maîtres remarquables : la France seule a aujourd'hui une école de peinture ; encore faut-il remarquer qu'il en a été dans les bea\ix-arts comme dans l'industrie; tandis que l'Angleterre prenait une place énorme qui lui permettait d'exposer toutes les œuvres de ses peintres morts depuis cent ans, elle nous ed laissait une si mesquine que nous avons pu envoyer à pein^ un ta*bleau de chacun de nos artistes. »

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