‹ La vie morale et intellectuelle des ouvriersChapitre 194 sur 196 · CONCLUS · texte numérisé non relu

CONCLUS

De l'iiitérèt social, passons à l'intérêt particulier des populations ouvrières :

La moralité de l'ouvrier est pour lui la conquête de la liberté. Sans la moralité, point de véritable indépendance; seule, elle affrancbit l'homme des grandes servitudes de la vie, les passions, les habitudes mauvaises, les égarements aveugles. L'émancipation des intelligences et des volontés est le fruit des bonnes mœurs; la dignité des caractères en est l'œuvre. L'autorité des lois morales ne s'impose pas seulement aux individus ; les nations elles-mêmes qui n'obéissent point à leur direction marchent inévitablement au despotisme et à la servitude.

A la moralité de l'ouvrier se lie la question de l'égalité des conditions, l'un des problèmes qui sollicitent le plus les préoccupations et les aspirations populaires. Le nivellement des richesses, leur égale répartition, la somme de bien-être et de bonheur qu'elles procurent, consistent dans l'emploi qu'on en fait. Leur utilité dépend de la limite des besoins, de la sagesse des désirs, en un mot de la mesure en toutes choses. Les déshérités de ce monde, privés des joies du fojcr, de la fortune ou du bien-être, seraient condamnés à un irrémédiable malheur s'ils ne portaient en eux, à un degré souvent supérieur aux autres hommes, la force morale, la vigueur du courage et de la volonté qui

non-seulement relèvent de la misère par le travail, améliorent la condition, mais permettent même à chacun de conquérir dans la société la place que lui assignent les desseins de la Providence.

La moralité de l'ouvrier touche encore, par une intime solidarité, à l'intérêt national. Elle s'impose aux sentiments du patriotisme. D'elle naissent, par l'attachement à la famille et la pratique de ses devoirs, les générations saines, viriles et fortes qui portent les espérances de l'avenir. Dans les révolutions successives du monde, tout renaît, vit et disparaît à son tour. Les sociétés vieillies tombent en décomposition, et l'incessante germination des êtres entretient et élève la force collective des nations. Aux destructions des races stériles et impuissantes, la vitalité des mœurs oppose la force des races fécondes, ardentes, progressives, qui fondent sur les vertus de la famille et le progrès de la population la durée et la stabilité des empires. La France, menacée d'une dépopulation croissante, pourrait-elle donc être indifférente à la réforme des mœurs populaires?

L'Etat ne peut se désintéresser de la condition morale des travailleurs. Cette nécessité s'impose surtout aux gouvernements dont l'édifice repose sur le suffrage universel. Qu'a-t-on fait? Que doit-on faire dans ce but? Graves questions, trop peu agitées dans les discussions des assemblées parlemen-

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taires, partant, mal éclairées, mal comprises. Les lois, (lisons-le d'un mot, doivent en celte matière protéger, développer, diriger. Protéger les faibles : l'enfant, la femme; développer rinstriiction; favoriser l'association; diriger dans leur mouvement progressif les masses ouvrières; prévenir les égarements; apaiser les agitations qui ébranlent le pays jusque dans ses fondements.

Bon gré, mal gré, la préoccupation générale des esprits se tourne vers les progrès croissants du mouvement ouvrier. Son activité grandit, sa puissance s'affirme , sa force se manifeste de jour en jour davantage. C'est le point culminant où se portent les regards de tous ceux qui prennent souci de l'avenir du pays. Ce mouvement ne s'isole pas en France , il s'étend autour de nous, enveloppe et envahit, jusqu'à l'absorber tout entier, l'ordre social moderne.

On compare souvent le progrès démocratique à un fleuve dont la crue monte sans cesse. L'image est vraie sous un aspect: le flot populaire détruit tout, ou s'étend au milieu des sociétés sans en ébranler les fondements, selon qu'il rencontre l'obstacle ou la direction. Semblable au fleuve majestueux dont l'ancienne Egypte attendait sa richesse, si aucune digue ne s'oppose à son envahissement, il laisse émerger les monuments, les cités populeuses, et fertilise le sol. Les résistances imprévoyantes et

obstinées, tout en étant impuissantes à arrêter son cours, entraînent après elles des destructions et des ruines. Diriger Je fleuve débordant, préparer la régulière dispersion de ses eaux , utiliser ses éléments de fécondité, c'est aujourd'hui le travail prévoyant de la science sociale. C'est aux œuvres qui éclairent, règlent et amortissent le choc des grands courants populaires , plus qu'à la résistance opiniâtre et inutile, que l'on doit donc s'attacher. On leur devra d'éviter bien des désastres. Peut-être même verra-t-on, après le passage du flot habilement distribué, les sociétés humaines fécondées par son immense immersion.

La France, envahie et troublée par la crue montante de la démocratie, tente aujourd'hui cette expérience. Selon qu'elle sera heureuse ou malheureuse, notre pays reprendra bientôt ou peut perdre à jamais sa place dans le concert européen et son rang à la tète des nations civilisées.

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