VI AVANT- PROPOS
L'heure est donc opportune pour rechercher ce que pensent et ce que veulent les ouvriers; pour hien voir où va, sous l'impulsion qui l'entraîne, la masse égarée des prolétaires; pour hien montrer aux populations lahorieuses, tant éprouvées dans le passé, ce qu'elles ont à attendre du mirage de nouvelles chimères et des hasards de nouvelles aventures.
N'y a-t-il pas également opportunité à étudier, dans la sphère morale et intellectuelle, les institutions les plus favorahles au progrès des mœurs et des lumières pour les hommes qui vivent honnêtement du travail manuel? N'est-il point urgent de donner, à ceux qui veulent être éclairés, des avis profitables; de placer, sous les yeux de tous, les leçons de l'expérience; de bien déterminer les agents les meilleurs d'apaisement, d'ordre et de sécurité si indispensables aux intérêts matériels; d'exposer enfin les moyens les plus propres à relever, dans la famille ouvrière, la con-
AVAAT-PIIOPOS, \ii
dition delà femme et de l'enfant, ces nobles espoirs de l'avenir?
La lumière ainsi jetée sur des problèmes encore enveloppés d'ombre et d'ambiguité, la vérité loyalement dite aux esprits sincères, peuvent, nous en avons la foi, ouvrir l'horizon à de légitimes espérances, effacer des malentendus, calmer des irritations, en un mot faire germer, dans le domaine des idées et la réalité des faits, une semence féconde pour la paix sociale.
C'est là le but de ce livre.
Les progrès de l'industrie moderne n'ont pas seulement modiflé les procédés divers de la fabrication et bouleversé de fond en comble les lois générales de la production , ils ont en outre exercé une influence profonde sur les habitudes, l'esprit et les mœurs des populations où se recrutent ses auxiliaires indispensables, les ouvriers. Pour entreprendre et soutenir aujourd'hui avec avantage la grandelutte du travail, dansl'effortdelaconcurrence, au milieu du mouvement et du conflit des intérêts, sous le poids des fatigues , des épreuves et des vicissitudes sans nombre que lui impose sa condition, l'ouvrier doit posséder à un égal degré la force physique et la force morale.
Ce sont là les deux termes auxquels on peut ramener toutes les questions intéressant les hommes qui vivent du travail. Les soins du jeune âge, la protection de l'enfance, l'hygiène, l'alimentation, le salaire pourvoient aux premières nécessités de l'existence contribuent tour à tour au développement ou au maintien des forces physiques, assurent en un mot la vie matérielle. L'instruction , l'éduca-
tion morale, les affections de famille, le sentiment et la connaissance des droits et des devoirs concourent à former le caractère de l'homme, lui donnent la force d'àme et constituent dans leur ensemble la vie morale. De l'harmonie et du concours de ces deux forces vitales dépendent à la fois, on peut le dire, l'aisance, la liberté, la dignité de l'ouvrier. Leur défaut d'équilibre ou leur absence le voue infailliblement à l'inaction, à l'impuissance et à la misère.
Ce n'est point ici le lieu de s'occuper de l'amélioration et du progrès matériel de la condition des populations ouvrières. Ce sujet est sans doute l'un des plus importants que l'on puisse traiter et l'un des plus dignes d'intérêt; mais cet intérêt, si puissant, si absorbant qu'il soit, ne saurait détourner nos préoccupations de l'étude morale qui les sollicite.
Il existe d'ailleurs une intime solidarité entre ces deux ordres de considérations :
La vie morale et intellectuelle de l'ouvrier influe profondément sur les conditions de sa vie matérielle ; l'une exerce sur l'autre une action dominante et, selon ses propres vicissitudes, la trouble ou l'améliore. L'ouvrier éclairé, rangé, ménager de son .salaire, répand le bien-être au sein de sa famille; il acquiert pour lui-même l'aisance , la joie, la santé* L'ouvrier illettré, imprévoyant et dissipateur, porte
au contraire l'angoisse et la faim à son foyer , brise les forces de son corps , anéantit parfois son intelligence elle-même. Pour lui, les privations succèdent sans relâche aux excès quotidiens, jusqu'à ce que les accidents inévitables , le chômage, la maladie ou Fâge jettent ses enfants dans la rue , à la charge de la charité publique, et l'exposent lui-même au sort le plus misérable.
Ainsi , la moralité de l'homme , du père de famille, qui est pour tous, dans les conditions ordinaires de la vie, à la fois un honneur et un devoir, devient pour ceux qui vivent du travail la garantie même d'une existence facile et paisible.
L'état moral des populations ouvrières est donc une étude vraiment digne du législateur , de l'économiste et du philosophe. Cette étude s'impose à nos méditations au double point de vue de la situation présente des ouvriers et de l'amélioration de leur avenir ; on ne saurait trop fixer l'attention sur ses conditions , ses défaillances ou ses progrès ; le bon ordre des sociétés, la vie de l'humanité tout entière en dépendent.
Une semblable entreprise, il est vrai, n'est point sans écueils. La plus grande difficulté est d'être à la fois véridique et impartial. On voit malaisément les choses à un point de vue exact dans les mœurs les intérêts ou les opinions des populations ouvrières. Indépendant dans sa vie, renfermé dans ses habitudes,
réservé dans l'expression de ses vœux et de ses aspirations, l'ouvrier se montre à bon droit ombrageux, méfiant même, vis-à-vis de celui qui l'observe. La première difficulté est donc la justesse de l'observation.
Les écrivains qui traitent les questions d'économie • sociale rencontrent en outre, de leur propre cbef, un embarras non moins grand. Combien parmi eux sont assez dégagés du désir de rechercher la popularité, assez soutenus par le courage de leur œuvre et assez inspirés par le sentiment du devoir, pour parler aux ouvriers le langage d'une entière franchise ?
Beaucoup ont oscillé entre la flatterie, faute assez familière aux rapports officiels sous l'Empire, et la dissimulation des dures vérités, système plus marqué dans les rapports des dernières enquêtes. On a cru bien faire en éludant les questions irritantes et en jelant toujours sur les plaies vives les palliatifs de l'illusion et de l'optimisme. On a écrit ainsi des volumes entiers sur les plus graves problèmes sociaux, sur les conflits permanents du capital et du travail , sur l'antagonisme persistant entre les patrons et les ouvriers, sans que, dans le monde chimérique où un faux optique a placé l'observateur, il ait peint une ombre sur un tableau fait à plaisir, rencontré un froissement ou heurté une soufi'rance. De telles œuvres sont stériles , blessantes pour l'ouvrier qui fait mépris de la peur ou du mensonge, dangereuses
enfin pour une société dont le premier besoin est d'être éclairée dans sa marche.
Honneur aux écrivains consciencieux et sincères , comme Le Play, Louis Reybaud , Michel Chevalier, qui n'ont pas craint de dévoiler la vérité et de mettre le doigt sur la plaie saignante de la réalité, bien moins préoccupés de la faveur de l'opinion et des succès populaires qu'animés d'un ardent désir de bien faire connaître, pour les soulager, les douleurs et les misères de l'humanité !
C'est là surtout ce que demandent les ouvriers à ceux qui manifestent la prétention de s'occuper de leurs intérêts : la sincérité. Toute flatterie soulève leurs instinctives répugnances. Ils en ont donné plus d'une fois la preuve, en un autre temps, en repoussant des présents dont la générosité calculée, pour partir de plus haut, ne leur inspirait pas une plus grande confiance. Les euphémismes du langage ne sont point de leur goût ; le cri de leurs besoins , la voix de leurs aspirations ont l'àpreté de l'impatience et la rudesse d'une volonté qui s'impose avec la force de la nécessité. On doit donc écouter d'une oreille ni intolérante ni irritable les plaintes et les revendications des ouvriers, sous la forme amère ou vive qu'elles prennent. En retour, il convient de leur parler net, sans crainte de les blesser, en ne fardant point la vérité. C'est le plus sûr moyen d'être entendu d'eux et de gagner leur confiance.
Cette mâle franchise du langage est la meilleure assurance de sympathie et d'intérêt que Ton puisse témoigner, dans un pays où le sentiment du patriotisme est si vivace, aux hommes qui concourent pour la plus grande part au mouvement de vie, de production et de prospérité de la nation.
On doit surtout apprécier les ouvriers, comme ils méritent de Fétre, avec un sentiment de justice. u Savoir reconnaître ce qu'il y a de bon chez les autres, disait avec raison l'auteur regretté des Mémoires d'un ouvrier de Paris\ voilà bien l'un des premiers articles de l'art de la vie. Ouest le bien le plus solide de la société , si ce n'est dans ce fait que nous avons à tous les instants besoin les uns
des autres? Sans l'esprit de bienveillance et de
tolérance fondé sur le sentiment de la justice, il n'y a point de société qui soit digne de ce nom; il n'y en a point qui puisse retremper incessamment ses forces dans les eaux vives de l'intérêt collectif et s'ouvrir largement aux influences des idées libérales et des intérêts généraux. «
C'est dans la conciliation de ces sentiments : la sincérité, la sympathie et la justice, que nous devons chercher un guide de notre examen. C'est là une garantie certaine de ne point tomber dans des erreurs trop fréquentes, et de ne point se laisser égarer
1 M. AUDIGAXNE.
par des théories ou des systèmes dont l'inspiration est uniquement puisée dans l'imagination ou l'esprit de parti.
Si la plupart des livres écrits sur les ouvriers sont dédaignés par ceux qu'ils devraient toucher le plus, la faute en est à ce défaut de sincérité, de justice ou de sympathie que nous venons de signaler, dont beaucoup portent l'empreinte. Ils sont faits d'après des idées préconçues, des documents officiels, ou des écrits acceptés déjà par l'opinion, au lieu d'être arrachés au vif de la situation, à la lutte de la vie, en un mot à l'expérience des faits.
On ne tient point en général un compte suffisant de ce que les ouvriers veulent, expriment, désirent eux-mêmes. Au lieu de suivre la voie tracée par eux, de comprendre comme eux leurs propres intérêts, on repousse leurs idées. Sous prétexte d'éclairer leurs erreurs et de mieux voir qu'eux sur ce qu'ils demandent, on les refoule dans une voie opposée à leurs tendances naturelles où ils résistent à s'engager.
Nous estimons, quant à nous, que l'on doit en toute loyauté, et par un sentiment de simple impartialité, recourir avec un égal soin aux trois modes d'information suivants : en premier lieu, l'observation personnelle qui implique un long commerce avec les ouvriers, la connaissance pratique de leur vie et de leurs habitudes. Eu second lieu, l'exprès-
sien donnée par les ouvriers eux-mêmes à leurs aspirations et à leurs revendications dans leurs écrits et dans leurs réunions. Ce mode d'information a pris aujourd'hui, personne ne l'ignore, une importance considérable par les associations syndicales, les délégations aux expositions et le développement de la presse ouvrière. Enfin, on doit attentivement consulter les dernières enquêtes sur les conditions de l'industrie et du travail.
Ces enquêtes sont, à la vérité, moins l'œuvre des ouvriers, qui s'y font rarement entendre, que celle des patrons. Mais les dépositions de ceux-ci portent, on ne saurait le nier, l'empreinte de ces sentiments à la fois bienveillants et équitables dont nous avons placé la manifestation en si haute et si légitime estime.
Telle est la marche que nous nous proposons de suivre ouvertement et franchement, sans avoir une foi présomptueuse dans la fidélité ou la pénétration de notre observation, en dégageant les enquêtes de leur caractère administratif et officiel, en séparant enfin, dans les témoignages et les écrits des ouvriers, la vérité de tout ce qui touche à l'emphase, à la déclamation et à l'attitude. Puissions-nous arriver ainsi, dans cette œuvre de bonne foi, à ressaisir le Cl d'Ariane qui doit guider tout observateur consciencieux vers l'issue du labyrinthe des questions économiques et sociales, à travers tant de
ténèbres et de détours accumulés dans l'étude de leurs problèmes.
Jusqu'en 1848, on ne semble pas s'être beaucoup préoccupé des conditions du travail dans leur rapport moral avec l'esprit des populations ouvrières. Jusque-là les enquêtes sont plutôt des études de statistique industrielle relevées sous le patronage et pour l'unique enseignement de l'administration. C'est en partie le caractère des premières statistiques de Villermé sur le travail des enfants dans les manufactures; c'est celui des Recherches sur Vindustrie de la ville de Paris relevées en 1828 sous les ordres de AI. de Chabrol, préfet de la Seine.
L'enquête de 1834, sur l'état de l'industrie française, fut encore dirigée dans le même esprit et dans un sens exclusivement technique.
En 1848, sous l'influence des événements politiques et de la crise sociale, le cadre d'étude des enquêtes s'élargit fout à coup; leur caractère change. On ne se préoccupe plus seulement de l'état matériel de la production manufacturière ; la condition même des ouvriers, le côté moral de leur existence, leur esprit, leurs mœurs, leurs aspirations deviennent, au milieu de circonstances grosses d^anxiétés et de périls, l'objet de la pressante sollicitude du législateur.
Les gouvernements appelés depuis cette époque à occuper le pouvoir ont subi les mêmes nécessités; ils ont été successivement amenés par le mouvement des esprits, l'agitation des masses populaires, et l'action qu'elles exercent sur la fortune publique, à ne point perdre de vue leurs revendications, tour à tour contenues ou ardentes. Une évolution nouvelle s'est d'ailleurs accomplie dans la direction des affaires publiques; le suffrage universel est devenu la base des institutions du pays. On ne saurait dès lors méconnaître la légitime et inévitable influence que doivent exercer les aspirations de la population ouvrière sous des institutions dont les premières assises reposent sur la volonté parfois changeante et capricieuse du plus grand nombre. Il devenait désormais indispensable d'étudier attentivement tout à la fois l'état moral et la situation matérielle des ouvriers français, à raison des conditions spéciales et des liens de solidarité qui les rattachent à la sécurité et à la stabilité du gouvernement.
L'enquête ouverte en 1848, par l'Assemblée constituante, entra la première dans cette voie nouvelle; elle fut spontanément provoquée au lendemain du 15 mai, sous l'impression des événements qui avaient amené l'envahissement de l'Assemblée par l'émeute.
La proposition d'enquête, faite par M. Billaut, était particulièrement inspirée par la pensée de
montrer aux ouvriers de Paris, égarés par les agitateurs, que l'Assemblée nationale portait sa sollicitude sur les besoins et sur les vœux de la population ouvrière.
Le travail de l'enquête devait dans cbaque département être dirigé par des commissions locales,, composées en nombre égal de patrons et d'ouvriers, sous la présidence des juges de paix. Le champ d'observations à recueillir était vaste; on allait jusqu'à demander aux commissions cantonales leur avis sur la solution de cette formule d'économie politique : « Quels sont les moyens d' migmenter la production et d'assurer le développement de la consommation ? Le but et la portée réels de l'en quête étaient d'opposer un faisceau de réponses pratiques, relevées sur tous les points de la France laborieuse, au chimérique système de V Organisation du Travail proposé par M. Louis Blanc; système dont l'opinion populaire s'était spontanément éprise et se faisait un drapeau insurrectionnel.
« On craint, disait M. Valdeck Rousseau dans son rapport à la séance du 24 mai 1848, on craint rémotion que ressentirait la France de cette interpellation générale adressée au travail sur tous les points de son territoire. Cette objection appelle une réponse. La voici : L'émotion existe. Qui peut le nier? La question des droits, des besoins, des devoirs des travailleurs ne s'est -elle pas emparée
de tous les esprits? L'enquête n'appellera donc pas l'émolion , elle s'emparera de l'émotion qui existe, elle ne la laissera pas s'égarer, elle la dirigera vers l'étude des faits et des moyens. En un mot, elle la mettra dignement au service de l'émulation qui nous précipite tous vers la question du travail, entraînés que nous sommes par les sentiments les plus louables. i5
Généreuses espérances et méritoires efforts à coup sûr, mais dont la sincérité ne devait avoir d'égales que leur inanité et leur impuissance. Chimériques illusions dont le premier danger fut d'entretenir des prétentions irréalisables et une émotion profonde au sein des masses populaires !
On ne peut toutefois se le dissimuler, un vif et soudain essor fut dès lors imprimé à la recherche des solutions rationnelles et pratiques sur toutes les questions économiques et sociales. L'élan fut général. On manifesta partout une grande bonne volonté en faveur de l'enquête ouvrière. Sur les 2847 cantons dont la France se composait alors, 2177 adressèrent des réponses à la commission.
L'enquête de 1848 rencontra cependant un obstacle inattendu dans l'émeute sanglante des journées de Juin. Ces événements dissipèrent bien des illusions sur les théories du travail organisé. Ils furent suivis d'une transformation complète dans
les ï^ues progressives et les propositions de réforme du Gouvernement.
L'Assemblée législative nomma le 11 juillet une commission pour dépouiller les documenls de l'enquête. Le rapport fut déposé le 18 décembre 1850. Sous l'influence des changements produits dans les esprits et dans les tendances mêmes de l'Assemblée par la marche des événements, la majorité vota le dépôt pur et simple de l'enquête aux archives. Par ce vote, elle s'associait aux considérations développées dans le rapport de M. Lefèvre- Duruflé, qui faisait ressortir l'embarras des affaires, l'affaissement du pays, et les aspirations de la France vers la stabilité du Gouvernement.
Ainsi l'utilité morale de cette enquête ne fut même pas reconnue, l'œuvre resta stérile, un silence profond succéda aux revendications bruyantes. Manifeste preuve des retards et des entraves qu'apportent toujours après elles les révolutions à la marche du progrès, à la réalisation des réformes, au développement normal et régulier des institutions sociales.
L'Empire voulut jouer, à peu de temps de là, le rôle de bienveillant protecteur des intérêts des populations ouvrières. On n'ouvrit point, il est vrai, d'enquêtes, ce qui eût pu paraître dangereux au début du règne, sur l'état général des esprits et des besoins dans les centres industriels.
Tout en voulant faire des ouvriers un instrument de gouvernement, la politique impériale redoutait cependant l'usage de cette arme puissante, et craignait qu'elle ne blessât la main qui tentait de la manier. L'appui ministériel, sous ce régime, fut largement offert, au prix d'une direction officielle, à l'organisation des comités ouvriers , aux délégations ouvrières envoyées aux expositions , à la formation des chambres syndicales , aux sociétés de secours mutuels, aux sociétés coopératives, en un mot à toutes les institutions populaires qui acceptaient le patronage administratif. Quelquesunes, comme celle du prêt de l'enfance au travail, connue sous le nom de Société du prince impérial, furent fondées par l'initiative directe du Gouvernement. En un mot, suivant une expression d'Audiganne, pour se concilier les bonnes grâces de la masse plébiscitaire, l'Empire visa surtout à l'effet.
Des enquêtes spéciales sur diverses branches de l'industrie ont été ouvertes par le gouvernement impérial, de 1853 à 1867, et l'on peut puiser d'utiles renseignements dans les documents recueillis. L'enquête de 1858 notamment porte sur diverses questions intéressant les salaires , et en particulier sur les rapports entre ouvriers et patrons. Cette enquête, faite à un point de vue plus administratif qu'industriel, ne donne à la vérité une
IMRODUCTION. 15
peinture ni complète ni fidèle de l'état des esprits dans la population ouvrière , à une époque où les grèves furent fréquentes. Elle conserva le caractère tout officiel et de police qui avait présidé à sa direction. Le mode d'information adopté consistait uniquement, en efi"et, à demander un rapport à chaque préfet sur l'état de l'industrie dans sa région. Le côté moral des questions fut à peine effleuré. Les administrateurs de l'Empire, voulant d'ailleurs ménager les sympathies des ouvriers dont le suffi'age, dans les villes industrielles, était leur principal moyen d'action, ne se montrèrent nullement disposés à leur tenir l'austère langage de la franchise et du devoir.
L'enquête ouverte en 1860 par la chambre de commerce de la Seine sur l'industrie parisienne, et terminée en 1864;, présente une importance plus sérieuse par la nature des informations qu'elle contient. Toutefois elle porte exclusivement sur les conditions industrielles des professions appliquées à la transformation de la matière première y et réclamant un emploi manuel. Ces industries , dont le nombre , non compris les établissements et services publics, s'élève à 275, se divisent en dix groupes ou sections : V alimentation ; le hâtinient; V ameublement; le vêtement; les Jîls et tissus; les fers ^ aciers et cuivres; l'or, argent et platine; l indus trie chimique et céramique;
l'imprimerie y gravure, papeterie, enGn les industries diverses.
Deux ordres seulement de questions dans cette enquête, celles relatives aux apprentis et celles relatives aux mœurs et habitudes des ouvriers, touchent aux études sociales. Mais, même à ces points de vue spéciaux, Tinformation s'est uniquement placée sur le terrain de la statistique. C'est une enquête de chiffres. La conduite des ouvriers y est présentée sous forme de règles de proportion ; elle donne les résultats suivants :
Conduite bonne, 90 pour 100 ;
Conduite douteuse, 5 pour 100;
Conduite mauvaise, 5 pour 100.
Les causes de Tinconduite et ses effets ne sont point développés dans les observations de l'enquête. La question de l'instruction y est isolée de celle de l'éducation morale. Enfin, aucun des moyens d'amélioration propres à établir de bons rapports entre l'ouvrier et le patron, à éclairer les esprits, à élever les sentiments n'y est abordé. Ces lacunes témoignent de l'insuffisance de ce document , de son indifférence pour le progrès moral , et du peu de profit que l'on peut, à ce point de vue, retirer de son étude.
Tandis que les enquêtes officielles n'atteignaient point leur but et prenaient une fausse direction, un nouvel ordre d'informations s'ouvrait, sur les
questions sociales, par l'initiative même des ouvriers.
Les expositions de l'industrie nationale en fournirent l'occasion. La commission du Gouvernement pour les travailleurs avait été instituée le 28 février 1848 par le Gouvernement provisoire. Elle fonctionna au Luxembourg sous la présidence de M. Louis Blanc et de l'ouvrier mécanicien Albert Martin. Cette commission, arrêtée dans son œuvre par l'insurrection de Juin , fut plus tard transformée en délégation ouvrière, en vue de l'Exposition de 1849. Elle n'y prit cependant aucune part et borna son rôle à s'occuper activement de fonder des associations de production, 101 environ. D'un autre côté, la Chambre de commerce de Lyon envoya à ses frais à l'Exposition de 1849 plusieurs chefs d'atelier, ouvriers ou contre-maîtres. La base des délégations ouvrières aux expositions était ainsi jetée. De cette époque date un mouvement nouveau dans l'expression des idées, des aspirations, des revendications de la population ouvrière . Les rapports des délégations ou les comptes rendus des réunions appelées à les former présenteront désormais, peints par eux-mêmes, les opinions et les sentiments des ouvriers sur leur condition. Cette peinture, il est vrai, ne sera pas toujours l'image des sentiments de la population honnête et laborieuse des ateliers ; souvent elle sera présentée à l'optique
de ceux qui, sortis de ses rangs, voudraient façonner au gré de leurs ambitions la masse des prolétaires.
En 1851, la commission municipale, la Chambre de commerce de Paris, l'Assemblée nationale votèrent successivement des subventions pour renvoi de délégations ouvrières à l'Exposition universelle de Londres. A côté de cela, l'initiative de plusieurs publicistes, à la tête desquels figure M. Emile de Girardin , ouvrait dans le même but une souscription publique. Les délégations libres, c'est-à-dire celles uniquement soutenues par le concours privé et dégagées de toute direction officielle, s'organisèrent sous ces auspices. Ce serait un tort d'exagérer l'importance de ces délégations , émanées le plus souvent d'une minorité dans les corporations ouvrières; minorité, il est vrai, ambitieuse et agissante. Mais il n'y aurait pas moins d'aveuglement que d'ignorance à méconnaître le rôle considérable qu'elles ont joué, l'influence qu'elles ont exercée sur l'esprit et les tendances de la population ouvrière, enfin l'importance croissante qu'elles n'ont cessé d'acquérir depuis leur point de départ jusqu'à l'époque actuelle.
Suivons donc attentivement le mouvement progressif de ces délégations :
On ne peut rappeler le souvenir de la délégation de Londres sans relever un fait auquel les événements postérieurs ont donné une grande portée. C'est là
que les premiers projets d'association internationale furent concertés entre les délégués français et les ouvriers anglais. « L'idée démocratique et sociale de février, écrivait l'un d'eux \ éclairant leur intelligence, avait détruit les idées antiques de haine, de vengeance, pour faire place à la solidarité échangiste. En effet, le travail se donnait avec la fraternité le baiser de paix. »
Le rapport d'ensemble disait à son tour, en formulant la doctrine du socialisme unitaire : « Un immense cri s'élève du sein de la vieille Angleterre : plus de guerres, plus de nationalités conquérantes ou ennemies, plus de vainqueurs, plus de vaincus, plus de sang répandu, plus de larmes versées, plus d'holocaustes humains; la paix, la paix universelle ! 53
Par un étrange contraste, trop fréquent, hélas ! dans les annales des révolutions, c'est de cette enthousiaste revendication de la solidarité humaine et de la paix universelle que sortit V Internationale ; sinistre association qui devait, à vingt années de distance, organiser la Commune et couvrir Paris de sang et de ruines !
Lors de l'Exposition universelle de J855*, les
* Rapport d'ensemble de la délégation ouvrière à l'ExposHion de Vienne.
2 La première Exposition nationale des produits de l'industrie française eut lieu au Champ de Mars en l'an VI de la Repu-
délégations ouvrières, organisées et patronnées par le gouvernement impérial, reprirent l'attache officielle. Cette attache pèse, il est vrai, aux délégués ouvriers; ils se plaignent de ce que, en théorie, la commission impériale fait appel à la solidarité des producteurs de toutes les nations^ proclame par l'organe de son président la fraternité des j^euples^ et déclare que « le problème de l'avenir est de faire partager à l'universalité ce qui n'est que le partage du petit nombre » , tandis qu'en fait on exclut les membres des délégations ouvrières des jurys de TExposition, et qu'on ne leur laisse pas la libre expression de leur vœux ou de leurs griefs.
De 1855 à 1862, lemouvementsocialiste s'accentue davantage. Il a son organe à Genève, Y Espérance^ et ses réunions à Paris, rue du Temple. Bien plus, il trouve des appuis et des instigateurs au Palais- Royal, dans la famille même de l'Empereur. L'Exposition universelle de Londres en 1862 lui fournit
bliquc; elle dura treize jours et compta IJO exposants. La seconde, celle de l'an IX, en compta 229; celle de Tan X, 5i0. En 1806 eut lieu une nouvelle Expo.'ition, sur l'Esplanade des Invalides, où figuraient 1,422 exposants. En 1819, cinquième Exposition, où le nombre sans cesse croissant des exposants s'éleva à 1,662. En 1823, ce nombre ne dépassa pas 1,648; il s'éleva à 1,795 à l'Exposition de 1827; à 2,447 en 1834; à 3,381 en 1839; à 3,960 eu 1844; à 4,532 en 18!^9. Le cercle va s'élargissaut avec les grandes Expositions internationales de 1855 et 1867, dont l'une comptait 24,000 exposants et l'autre prés de 50,000.
une occasion nouvelle de se manifester. Un comité d'initiative fut formé pour l'envoi de délégués à cette exposition. On obtint du Gouvernement que les délégués ne seraient plus officiellement désignés ; la commission électorale fut composée par les présidents-ouvriers des sociétés professionnelles de secours mutuels; la nomination des délégués eut lieu par le vote de la corporation, au suffrage universel de ses membres. « Près de mille ouvriers délégués de toute la France, dit le rapport officiel, ont été à Londres, pour y étudier l'Exposition et y puiser des renseignements utiles. »
Là, il est vrai, ne se borna point leur rôle. La discussion des questions sociales n'occupa pas moins les délégués que les questions industrielles, si l'on en juge par cette déclaration des ouvriers mécaniciens : et Nous demandons qu'on supprime la misère en protégeant le pauvre , qu'on mette un terme à l'exploitation injuste du faible par le fort , qu'on ajuste mathématiquement le salaire au travail , qu'on développe les intelligences tout en occupant les bras. Quand un pays produit la richesse, qu'on sache au moins la répartir. »
Chaque délégation consigna dans un rapport ses appréciations sur la production des diverses nations relative à sa spécialité. Ces rapports, c'est là leur principal caractère, se terminent tous par un exposé des vœux^ des besoins et des aspirations de chaque
corps professionnel. Quoique ces nouveaux cahiers des assemblées du travail ne présentent point, à vrai dire, Tautorité d'une enquête, on ne peut nier cependant qu'ils n'aient une importance réelle. Il convient d'en apprécier le caractère.
La première impression produite sur l'esprit des délégués par leur voyage d'outre-AIanche, a c'est que la condition des ouvriers anglais est meilleure que la condition des ouvriers français : ils gagnent davantage et ils travaillent moins. » Tous expriment la même idée, sans chercher d'ailleurs à établir les différences existant entre les conditions respectives de la vie, celles du travail et du salaire chez les deux nations. Les délégués français partent de ces prémisses pour envier à nos voisins leurs associations et leurs institutions ouvrières; ils réclament instamment les réformes suivantes :
1" Le droit de réunion comportant pour les ouvriers la faculté de s'entendre, de discuter librement entre eux et sans aucune restriction' tous les intérêts de la corporation et les questions professionnelles.
2" L'abolition de la loi sur les coalitions, comme conséquence du droit de réunion; ils considèrent cette loi comme faite contre l'ouvrier dans l'intérêt exclusif du patron. Ils protestent d'ailleurs contre toute suspicion de leurs intentions et affirment leur désir sincère de rallier les intérêts des ouvriers à
ceux des patrons et de rétablir entre eux la bonne harmonie.
3° La liberté d'association, indispensable à leurs yeux pour établir l'égalité entre le travailleur isolé qui offre ses services et le capital collectif qui les marchande. Ils voient là un moyen d'assurer l'indépendance de l'ouvrier et d'éviter la concurrence que se font entre eux les ouvriers français.
4° La formation de sociétés coopératives destinées à substituer l'action de la corporation, accessible à tous, à l'action individuelle des ouvriers, dans les rapports avec les patrons.
5" La création d'une chambre syndicale d'ouvriers dans chaque corporation, composée de membres nommés à l'élection. Ces chambres seraient appelées à se prononcer sur tous les différends qui s'élèveraient sur la fixation du prix de la main-d'œuvre.
6" L'organisation de sociétés coopératives de secours mutuels, avec des présidents librement élus.
7° La réforme des conseils de prud'hommes, par une représentation plus directe de chaque corporation professionnelle.
8" L'augmentation du salaire, fondée sur l'augmentation croissante des dépenses.
9° La diminution du travail effectif, par la réduction à dix heures de la durée de la journée.
]0° La fixation du minimum du salaire d'après
un tarif arrêté par la chambre syndicale de chaque corporation.
IP L'assainissement des ateliers et des conditions plus hygiéniques du travail.
12** La suppression des livrets, mesure considérée comme vexatoire pour les ouvriers.
13" La réforme de l'apprentissage, dont les délégués signalent l'état déplorable. Ils appellent de leurs vœux la création d'écoles professionnelles spéciales pour les apprentis.
Ce dernier point est le seul où l'on voit s'éveiller l'attention de la délégation de Londres sur la condition de l'enfance ouvrière. Les rapports des délégués gardent en général un silence absolu sur l'éducation morale de la jeunesse et la pratique des devoirs domestiques. C'est l'un des côtés les plus attristants de ces rapports. D'une part, ils se préoccupent peu du sort de la femme ou de l'enfant, et de tout ce qui relève la vie de famille et la moralité individuelle; de l'autre, ils mêlent une expression d'amertume et de désillusion à la solution des divers problèmes qu'ils abordent.
On lit avec un véritable sentiment de tristesse cette peinture de la condition de l'ouvrier, dans le rapport des délégués de la carrosserie : «Jeune, l'ouvrier lutte avec la misère, jusqu'à ce qu'il ait acquis assez de connaissances dans sa partie pour obtenir une journée qui le fasse vivre ; n'ayant au-
cun appui, aucun encouragement à bien faire, il vit au jour le jour, et quand le chômage arrive, n'ayant pas d'économies , il fait sans scrupule des dettes; il devient insouciant ou bien il acquiert un caractère aigre ; il vit dans un mécontentement continuel qui l'amène graduellement à devenir l'ennemi de celui qui possède et de ses camarades... Devenu vieux, il mendie... »
Si l'on ajoutait foi à la sincérité de ce tableau de la situation des ouvriers, tracé par un des leurs, on s^abandonnerail au découragement, et la tâche du moraliste serait bien bornée. Cette peinture n'est heureusement point fidèle; il n'en naît pas moins dans l'esprit une impression douloureuse. La pensée qui l'inspire est en effet empreinte d'un manque absolu de confiance dans l'avenir et d'espérance dans le progrès.
Les mandataires des ouvriers semblent en général n'avoir vu aux Expositions universelles, dans ces grands congrès de l'industrie du monde entier, qu'un vaste marché des intérêts matériels. S'ils manifestent un vœu ou un sentiment sur leur condition ou celle de leur famille, ils ne rattachent point à son expression une pensée morale ; leurs revendications sont toujours mêlées d'aigreur ou de scepticisme; rien ne semble présenter à leurs regards l'espoir d'un avenir meilleur.
Ainsi, au milieu de l'éblouissement causé, dans
26 INTRODUCTIOM.
ces exhibitions de la production universelle, par les œuvres du génie moderne, à travers l'éclat de tant de richesses accumulées, où il semble que la misère ait disparu du monde, une note dissonnante et aiguë ramène l'esprit d'un rêve merveilleux au sentiment de la réalité. Cet étalage somptueux de la fortune de toutes les nations du gtobe porte la fatale empreinte qui a marqué, dans ces dernières années, en France comme à l'étranger, les œuvres d'une époque éprise de matérialisme. Leur faux éclat cache parfois, sous les plus brillantes apparences, des germes de destruction, de corruption et de mort.
En 1867, l'Exposition universelle de Paris offrait une occasion nouvelle et plus éclatante encore de bien apprécier l'état, la condition et les revendications générales des ouvriers des deux mondes.
Le gouvernement impérial crut-il alors conquérir les suffrages des ouvriers en laissant se produire librement la manifestation des doctrines socialistes dont il avait depuis quinze années comprimé l'essor? Céda-t-il à l'impulsion des idées libérales qui se propageaient de jour en jour davantage et faisaient dans l'ordre politique tout renaître à la vie militante? On ne pourrait le dire. Peut-être les gouvernants d'alors ne se rendirent-ils pas parfaitement compte de la portée des concessions faites aux réclamations de la presse démocratique et des associations ouvrières. Le fait certain, c'est que, à la
liberté de réunion qui fut alors relativement accordée, correspondit aussitôt un mouvement profond au sein de la population ouvrière. Les échos des réunions du passage Raoul eurent leur retentissement dans les plus petits ateliers, et on alla jusqu'à appeler ces réunions les Etats-Généraux du Travail,
Une commission présidée par M. Devinck fut chargée de faciliter aux ouvriers français la visite de l'Exposition et les études relatives aux produits de leur profession. Des délégués, au nombre de 315, appartenant à environ 110 professions différentes, furent nommés au suffrage universel des corporations; les frais des délégations furent couverts par une souscription à laquelle prirent part les grands fonctionnaires de FÉtat. Liberté pleine et entière fut promise aux délégués pour la rédaction de leurs rapports.
Le ministre de Tinténeur, M. Pinard, MM.de Forcade la Roquette et Emile Ollivier, admis alors dans les conseils de l'Empire, le chef de l'Etat lui-même, à ce que l'on assure, assistèrent aux discussions du passage Raoul. La présence des conseils et des représentants du pouvoir au milieu des débats des délégations ouvrières faisait déjà pressentir les tentatives de réforme destinées à donner satisfaction aux populations des grandes villes , tentatives qui marquèrent les dernières années de l'Empire et aboutirent aux projets de loi sur les livrets d'ouvriers,
les conseils de prud'hommes et à la fameuse loi sur les coalitions.
Ainsi patronnés et encouragés, les rapporteurs des délégations ouvrières se sentirent les coudées franches et en prirent à leur aise dans l'expression de leurs revendications.
127 rapports des délégations furent déposés et réunis en trois volumes par la commission d'encouragement. La plupart présentent une étude sérieuse de la production des diverses nations dans la hranche d^industrie dont ils traitent; puis ils se terminent tous en formulant l'expression des vœux de la corporation pour l'amélioration du sort des salariés. A ces vœux, les rapporteurs ajoutent aussi des conseils ou des incilations adressés à leurs camarades de profession. Ces conseils sont parfois donnés avec une véritable hauteur de vues ; ainsi le rapport des ouvriers mécaniciens tient ce langage digne d'un moraliste : « Le travail est la loi primordiale de l'humanité, l'éternel moyen de transformer toutes choses. Personne ne peut s'y soustraire sans faillir à sa mission ici-bas. Chacun, dans la mesure de ses forces, doit contribuer à hâter la marche de la civilisation, les uns par l'intelligence, les autres par les bras. Chaque page d'un bon livre, chaque coup d'outil , chaque coup de piston d'une machine, sont autant d'éléments qui, en se multipliant à l'infini, constituent le progrès
5) Ceux qui passent leur existence dans une oisiveté absolue, et quelquefois dans les débauches les plus honteuses, sont indignes du nom d'homme et du titre de citoyen libre. Ce sont des membres improductifs, par conséquent inutiles, dont la société doit désirer la transformation. Méprisés pendant leur lie et promptement oubliés après leur mort, voilà le sort qui les attend. Il n'est pas enviable. Le travail, de quelque nature qu'il soit, est ce qu'il y a de plus honorable, n
Ce langage honnête et élevé se retrouve ailleurs. Malheureusement il n'est point sans contrastes, et parfois se projettent des ombres choquantes sur ces tableaux d'une morale pure et austère.
Ces rapports présentent, dans leur ensemble, une grande analogie avec ceux des délégués à l'Exposition de Londres. On y retrouve d'abord la reproduction de la plupart des vœux piécités sur le droit de réunion, d'association, sur les corporations et les chambres syndicales , etc. Mais ici sont en outre abordés les plus graves problèmes sur l'instruction, l'enseignement professionnel, l'organisation du travail, même l'extinction du paupérisme.
On demande, entre autres choses, la formation d'un tribunal du travail; l'élection libre des présidents de sociétés de secours mutuels; la suppression des octrois ; l'instruction obligatoire et gratuite, laïque quand elle est distribuée par l'Etat, etc., etc.
30 INTRODUCTIOIV.
Le rapport sur le 10' groupe de l'Exposition a fait grand bruit. Là se trouvait un spécimen de tous les produits de l'industrie et de toutes les tentatives d'organisation en vue d'améliorer la situation ou de développer l'intelligence des travailleurs; ce groupe comprenait aussi les institutions relatives à l'éducation populaire, à la prévoyance et à l'assistance. L'étude de ces questions devint pour le rapporteur une occasion de manifester les opinions les plus antisociales. Pour lui, l'enseignement chrétien est une école d'immoralité; l'assistance est une spéculation contre les classes laborieuses ; la société n'a aucun compte à demander au criminel qui se révolte contre ses institutions ; la guerre civile est un droit. '
La commission d'encouragement, prenant les al-
* On lit ceci dans ce rapport, au sujet de l'institution des crèches, qui rend tant de services aux familles d'ouvriers : tt L'œuvre des crèches vient en aide, non aux classes laborieuses , mais à celles des spéculateurs et des mères insouciantes. Qui est-ce qui s'empare de la direction de ces établissements? la sombre Société de Loyola! Toujours les robes noires! »
Ailleurs, le rapporteur affirme que les institutions de charité a dégénèrent chaque jour en autant d'œuvres de spéculations honorifiques qu'elles comptent d'administrateurs chargés de soulager la misère. t>
Viennent ensuite des appréciations aussi justes et aussi mesurées sur la responsabilité des provocateurs d'émeutes :
i La société a-t-elle le droit de trouver coupable celui qui, oubliant un instant les devoirs qu'elle lui impose, et s'oubliant
lures du libéralisme et de la tolérance, eut le tort d'accueillir sous un patronage officiel la manifestation de ces doctrines subversives dont la France a depuis si cruellement éprouvé les effets. La commission, dit -on, se montra moins tolérante pour les rapports où la critique des actes du Gouvernement se donnait libre carrière. Elle usa là largement de son droit de rature , réservant toute l'indulgence officielle aux attaques dirigées contre le respect des principes sur lesquels reposent les sociétés humaines, ou semblant croire que la religion, la famille, la justice peuvent être impunément outragées.
On se demande aujourd'hui avec angoisse, au spectacle de ces révoltes contre ce qu'il y a de plus respectable, d*immuable et de sacré dans les fondements de l'édifice social, vers quel avenir devaient marcher des générations dont le cœur s'empoisonnait de ces criminelles erreurs. L'œuvre des délégations ouvrières elle-même, à travers ses fautes et ses exagérations, méritait mieux de ses protecteurs. C'était rendre en efîet à la bonne renommée et au crédit des associations corporatives, comme à la considération
lui-même pour ne se souvenir que de ses maux, croit se venger en lexant l'étendard de la révolte ? Non. A-t-elle le droit de lui demander compte de ce que, dans sa fureur, il aura détndt? Non... Il faut rendre les guerres civiles impossibles, et pour cela il faut qu'elles deviennent inutiles, ti
32 IXTRODUCTION.
de leurs membres, un médiocre service que de livrer au jugement de l'opinion les imprudences de leur langage ou les points vulnérables de leur conduite.
Hàtons-nous de rappeler, en faisant œuvre d'impartialité, qu'à coté des efforts stériles tentés par le pouvoir à cette époque pour résoudre selon ses vues le problème social, des études utiles, loyales et élevées ont été faites par le gouvernement impérial, sur quelques-unes des questions ouvrières. Telles sont, pour les populations rurales la grande enquête agricole de 1866, et pour les populations industrielles l'enquête sur l'enseignement professionnel dirigée en 1864, avec un zèle éclairé, par le général Morin.
Nous aurons plus d'une fois à consulter ce dernier document; nous retrouverons dans l'enquête de 1872-1875 des vœux analogues à ceux formulés dès 1864, et malheureusement encore insuffisamment satisfaits. L'éducation de la jeunesse ouvrière, son avenir, sa moralité sont engagés dans cette question. L'enquête de 1864 fournit d'ailleurs des renseignements précieux. La commission ne se borna point à des recherches sur l'état de l'apprentissage et des connaissances professionnelles en France; elle porta simultanément son instigation sur l'enseignement professionnel à l'étranger, notamment en Angleterre et en Aile-
magne. Trente déposants, directeurs ou professeurs d'écoles professionnelles spéciales, furent entendus; leurs dépositions établissent l'utilité et les bons résultats de l'enseignement donné dans ces écoles.
Quant à l'apprentissage, on en constate d'une manière générale l'état déplorable, tant au point de vue de l'instruction professionnelle de l'apprenti qu'au point de vue des inconvénients résultant pour son avenir de la division du travail, de la spécialisation à laquelle il est assujetti , de l'abus presque général de l'emploi des apprentis par les patrons à des services de domesticité. La loi de 1851 est considérée comme incomplète, surtout en ce qu'elle a négligé de garantir, dans ses dispositions, l'éducation morale et intellectuelle de l'enfant. Cette loi est encore considérée comme dépourvue de sanction, l'intervention des commissaires de police étant tombée en désuétude, et la juridiction des prud'hommes étant trop restreinte pour être efficace.
A la suite de l'enquête de 1864; est publié un tableau fort instructif indiquant, d'après les rapports des préfets, les diverses écoles professionnelles instituées en France.
Malgré l'intérêt que présente cette enquête , les solutions relatives à l'enseignement professionnel y sont demeurées pendantes; la commission se borna
à mettre sous les yeux du Gouvernement diverses questions, sans formuler aucune proposition; et, dans ce temps où sommeillait l'initiative parlementaire, les réformes à réaliser restèrent dans l'ombre.
En 1871 , au lendemain des désastres et des calamités qui avaient accablé la France, l'Assemblée nationale s'efforçait de cicatriser les plaies saignantes de la patrie. Des préoccupations d'un nouvel ordre assiégeaient alors les esprits. Les conditions économiques du travail et de la production semblaient être entièrement troublées. La mutilation de nos frontières de l'Est venait de nous faire perdre deux de nos départements les plus industriels ; une diminution notable se faisait sentir dans la population ouvrière fort éprouvée par la guerre; Paris, à la suite des événements de la Commune, subissait par l'émigration, la transportation ou la mort, une réduction de 200,000 habitants; les industries de luxe, à qui nous devions une clientèle cosmopolite, étaient frappées de chômage ; la crise des houilles aggravait à peu de temps de là cette situation. A coté de cela, la nécessité de faire face au payement de la lourde rançon imposée à la France rendait nécessaire le vote d'impôts nouveaux qui frappaient successivement le commerce, l'industrie, la propriété, surtout la consommation; de telle sorte que la vie de l'ouvrier,^
déjà atteinte par la diminution du travail, devenait de jour en jour plus difficile et plus précaire.
Cette situation appelait toute la sollicitude de l'Assemblée nationale et du Gouvernement. Aussi quand l'honorable M. d'Audiffret-Pasquier déposa, le 24 avril 1872, une proposition d'enquête sur les Conditions du travail en France \ cette proposition fut-elle accueillie avec la plus grande faveur par l'Assemblée, et partout l'opinion applaudit à la pensée qui l'avait inspirée.
Cependant la France, par l'essor d'une force vitale dont la prodigieuse puissance a étonné le monde, reconquérait bientôt sa prospérité matérielle. Ouvriers et patrons avaient traversé avec courage ces temps de crises douloureuses; la fabrication reprenait une activité nouvelle; l'étranger redevenait tributaire de nos industries; des efforts réciproques étaient accomplis pour éviter les conflits et les grèves. L'enquête alors perdait de son importance, au point de vue des conditions matérielles du travail.
Il n'en était pas de même au point de vue moral.
Le trouble des esprits et des consciences avait été trop profond pour qu'il put disparaître en quelques années; les causes d'ailleurs n'en étaient
^ Voir les Annales pavlemenlaires. L'enquête commencée au mois d'avril 1872 n'a été close qu'à la On de 1875 parle dépôt des rapports de la commission.
pas nouvelles, et il s'agissait (Fen rechercher à la fois les origines et les effets. La commission d'enquête eut donc raison de livrer aux méditations de tous ceux auxquels elle adressa ses questionnaires les graves problèmes de l'état moral des populations ouvrières, et d'aborder l'étude des moyens les plus propres à aider au progrès des intelligences et des mœurs, à favoriser l'accomplissement de tous les devoirs, à assurer le respect des affections saintes de la famille.
Il n'avait donc fallu, dans ce pays rebelle aux leçons de l'expérience, rien moins que les malheurs de la patrie, les souffrances des populations vivant du travail, l'anxiété du présent et les angoisses d'un avenir incertain, pour ramener les esprits à ces réflexions calmes et élevées, dont les inspirations font comprendre à l'homme voué chaque jour à la peine et aux rudes labeurs, qu'aucune puissance ne peut mieux fortifier son cœur contre les épreuves de la vie que le sentiment du devoir et les pensées morales versées dans nos âmes par les espérances d'une immortelle destinée !
Des diverses régions de la France se sont manifestées les mêmes préoccupations. Quel avenir serait réservé à une société d'où le sentiment moral et les croyances religieuses seraient bannis du cœur de ceux qui portent par le travail le poids de son existence, de son action, de sa vitalité? Où se
dirigeraient alors les forces vives, parfois brutales des travailleurs? A quels moyens les masses populaires demanderaient-elles la satisfaction de leurs besoins ?
La pensée s'arrête épouvantée devant cet inconnu.
Mais, bâtons-nous de le dire, si les appréhensions les plus graves naissent au simple aspect de tels problèmes, si elles s'accroissent au spectacle des agitations provoquées par ceux qui, n'ayant nul souci de la stabilité sociale, ne cessent de répandre l'irritation dans les ateliers, elles se dissipent à l'étude pratique des faits. Le fantôme s'évanouit au contact de la réalité.
Pour tout observateur attentif, trois grands progrès se sont accomplis dans ces dernières années au sein des populations ouvrières : un mouvement marqué vers le développement de l'instruction, un accroissement considérable de l'épargne, un sensible apaisement dans les conflits entre ouvriers et patrons.
L'enquête de 1872-1875 met en relief ces faits. Elle leur eût même donné par la publicité et la consécration de l'opinion une éclatante sanction, si diverses circonstances n'avaient rejeté ses résultats dans l'ombre, faussé sa portée, entièrement affaibli son autorité et dénaturé son caractère.
En premier lieu , la lutte ouverte entre Paris et
Versailles, au lendemain de la Commune, avait laissé subsister des méfiances profondément marquées dans l'esprit des ouvriers parisiens, même les mieux intentionnés; ils voyaient dans l'Assemblée nationale un adversaire de leurs intérêts, même un ennemi. La prévention était si forte qu'aucun d'eux ne voulut s'approcber du bureau d'enquête. De telle sorte que les huit cent cinquante documents recueillis par la commission sont dépourvus del'élément spécial le plus indispensable, celui des dépositions ouvrières. Nous n'entendons pas ainsi contester la valeur générale de l'enquête, elle est sérieuse et incontestable. On y a recueilli soigneusement les dépositions des chefs d'industrie les plus jaloux du progrès, du bien-être et de la moralité de la population ouvrière. Des publicistes, des économistes éminents, MM. Le Play, Michel Chevalier, F. Passy , Leroy-Beaulieu, Dewinck, Cochut, Audiganne, etc. etc., ont apporté là les lumières de leur expérience et leur dévouement aux intérêts des travailleurs. L'abstention des ouvriers n'en constitue pas moins une grave et regrettable lacune.
En second lieu, la commission, à l'instigation de quelques-uns de ses membres, et plus particulièrement de son vice-président, M. Ducarre, s'est laissé entraîner involontairement à un déplorable esprit de système. Ainsi, elle s'est refusée, malgré
des instances réitérées, à faire figurer à son questionnaire aucune demande d'information relative aux associations ouvrières et spécialement aux chambres syndicales.
Cet ostracisme a été déterminé par un étrange scrupule : on a cru qu'inscrire le nom des chambres syndicales dans un document officiel serait leur délivrer des lettres de naturalisation, leur donner en quelque sorte droit de cité dans l'industrie nationale , reconnaître en un mot leur existence légale. La commission a préféré se placer sous le coup de cette fâcheuse alternative : ou paraître ignorer l'action progressive des associations syndicales qui agite à l'heure présente dans ses plus profonds fondements la masse populaire, ou se priver sciemment d'un élément considérable d'information. On est ainsi arrivé à nier officiellement le mouvement actuel du prolétariat. Pourtant il marche, tout le dit, tout le montre; il marche même d'un pas de géant.
Enfin les résultats de l'enquête n'ont été livrés au public que déformés et incomplets. Les analyses de ses documents relevées par M. Favre, secrétaire adjoint, et le rapport de M. de Melun ^ au nom de la première sous-commission, peuvent être seuls consultés avec quelque utilité pour l'exactitude de
1 Annales parlementaires, 1875.
leurs renseignements. Le rapport de la deuxième sous-commission, relatif aux salaires ^ rédigé par M. Ducarre, porte Tempreinte d'un vice rédhibitoire. C'est une œuvre toute personnelle, une œuvre de système, suivant une marche parallèle à l'enquête, ne pénétrant pas dans son intimité, puisant ses renseignements à des sources d'une antiquité barbare ou d'un usage entièrement suranné, marchant enfin côte, à côte et sans le voir, avec le progrès moderne. Le rapporteur, ainsi dévoyé, nie l'utilité de l'association, comprime ses revendications maintes fois exprimées malgré tout dans l'enquête, combat pied à pied toute idée de corporation et d'union des efforts dans un but commun, pour se renfermer dans ses préférences obstinées en faveur de l'individualisme.
Les rapports sur l'enquête sont restés inachevés. A la suite d'un conflit regrettable, la publication du rapport de la troisième sous-commission, chargée de relever dans l'enquête tout ce qui concernait ïétat moral et intellectuel des iwpulations ouvrières, fut définitivement ajournée'.
* Chargé nous-mêrae de ce rapport sur l'état moral des populations ouvrières, nous ne rappelons pas ces souvenirs lointains avec un sentiment d'amertume. Xous mêlerions plutôt l'expression de notre gratitude envers nos collègues au regret que nous inspire la pensée de n'avoir point vu achever, compléter et livrer à l'opinion une œuvre qui a fait grand honneur à l'Assemblée nationale.
Les avantages de rassociation, la nécessité de légaliser la situation des syndicats d'ouvriers et de patrons, un ensemble de mesures relatives à l'instruction et à la protection des enfants, à l'éducation professionnelle des femmes, à la réforme de l'apprentissage se dégageaient naturellement d'une analyse consciencieuse des documents de l'enquête. De là naissait l'expression d'opinions et de vœux dont la manifestation, basée sur l'autorité d'une enquête officielle, heurtait et ébranlait entièrement la conclusion du rapport de M. Ducarre en faveur de la liberté absolue du travail individuel. De cette opposition des faits à une doctrine personnelle surgirent des résistances et d'interminables discussions qui ne permirent pas à l'œuvre de la troisième sous-commission d'être adoptée et publiée avant la dissolution, alors imminente, de l'Assemblée nationale. Ainsi l'un des côtés saillants, le plus considérable peut-être, de l'enquête parlementaire est resté dans l'ombre par l'absence d'un document qui, à défaut d'autre mérite, portait un caractère indéniable de sincérité et éclairait d'un jour nouveau le côté moral et intellectuel des conditions du travail en France.
Le rapport de la deuxième sous-commission sur
les salaires est ainsi devenu pour l'opinion publique
la dernière expression de l'enquête de 1872-1875 ;
' de là tant d'accusations imméritées , de critiques
injustes, de calomnies même contre cette immense, et nous pouvons dire cette utile entreprise, la plus importante peut-être qui ait encore été faite en ce genre.
Disons-le en passant , dans le monde industriel moderne, au milieu des ardeurs de la concurrence, sous l'action croissante des machines et le développement des grandes compagnies, la liberté absolue du travail individuel, telle que M. Ducarre et bon nombre de patrons l'entendent et la préconisent en l'opposant à l'association, ne serait inévitablement, en dépit des meilleures intentions, que la liberté de l'impuissance, de l'isolement et de la misère. Les ouvriers n'en veulent pas. En cela, le sentiment de la défense personnelle et l'instinct de conservation de leurs intérêts ne les trompent pas. Ils ont suivi là de bons guides de leurs opinions et de leurs préférences. Les ouvriers pressentent, non sans raison, que l'absolue liberté serait, dans leur état actuel de dispersion et d'affaiblissement, l'asâujettissement des forces individuelles des salariés à la puissance coUeclive de l'industrie; en un mot la stérilité des efforts du travail ou l'inertie décourageante. Ils se sentent au contraire invinciblement attirés vers l'union des forces communes, vers la solidarité d'intérêts, vers l'association. Les ouvriers poussent, à la vérité, ce sentiment à l'exagération, mais ils ne s'égarent point en s'y attachant opinià-
IMTROULGTIOX. 43
trement; le groupement entre eux, l'appui mutuel, la communauté des efforts leur sont nécessaires pour vivre, se défendre, conquérir les améliorations légitimes de leur condition.
Aux nécessités du présent s'ajoutent, pour confirmer les travailleurs dans ces sentiments, les souvenirs du passé, la tradition. L'histoire et les exemples des anciennes associations le leur disent : la liberté du travail individuel, c'est la concurrence d'homme à d'homme; elle laisse les ouvriers désarmés et faibles en les faisant désunis; elle les livrerait, dans notre état social contemporain, sous l'empire des vicissitudes et des besoins quotidiens, à la domination absolue de la grande industrie. Les ouvriers aspirent donc, non sans de graves raisons, à l'association, an syndicat, qui ne sont après tout qu'une forme plus effective et plus robuste de la liberté. Ils espèrent mieux assurer ainsi leurs droits dans le présent et préparer plus sûrement les conquêtes de l'avenir.
La réprobation dont les individualistes ont poursuivi l'idée syndicale a malheureusement fait de la grande et utile enquête de 1872-1875 une œuvre inutile et sans fruit. Cette hante entreprise est ainsi restée marquée aux yeux des ouvriers de la tacbe de l'esprit de parti ; elle a été livrée aux sarcasmes qui ne manquent jamais de s'attacher, dans notre libéral pays de France, aux doctrines routinières et aux opinions rétrogrades. La malveillance est allée
plus loin; on a voulu reconnaître dans les opinions du rapport l'expression des sentiments des représentants les plus accrédités du patronat, on les a accusés de vouloir favoriser le dissêminement des ouvriers pour les affaiblir. Enfin cette hostilité ouverte contre Fesprit de groupement a porté ombrage à des populations qui, par leurs tendances naturelles, sont facilement disposées à la méfiance.
Les vrais amis de la liberté, à leur tour, se sont affligés de ces déclarations intempestives d'un principe fort contestable. A leurs yeux, la faculté de s'unir, d'agir en commun, de s'entr'aider n'est qu'une forme, l'une des plus élevées et des plus indispensables, de la liberté. Toute liberté, en effet, qu'on ne l'oublie pas, a son corollaire, sa sanction dans les lois, dans l'autorité suprême des gouvernements qui la protègent, la mettent à l'abri des entreprises dolosives, la défendent contre l'oppression. Isolée, livrée à elle-même, la liberté du travail est fort exposée à l'asservissement, à la persécution; elle trouve au contraire un point d'appui et de résistance dans la liberté d'association. L'une ne peut exister sans l'autre.
C'est pour avoir méconnu ces vérités, pour en avoir comprimé l'expression, que l'enquête ouvrière de 1872-1875 restera mal comprise, mal appréciée ; elle vaut mieux que sa réputation. On le reconnaîtra le jour où l'on aura procédé à un nou-
INTHODUCTIOX. 43
veau dépouillement des documents de cette enquête et à une nouvelle déduction de ses véritables conséquences. On ne saurait trop convier les prochaines Assemblées à accomplir cette œuvre de réparation et de justice.
En 1873, TExposition de Vienne ouvrait un nouveau champ d'observation sur les questions d'économie sociale. Les ouvriers de Paris, en cette circonstance, ne pouvaient manquer de prendre, comme ils l'avaient fait lors des dernières expositions universelles, l'initiative de l'envoi de délégations à Vienne. Les délégués furent élus par les associations corporatives, et l'on réclama un crédit de l'Assemblée nationale pour subvenir aux frais de voyage de la délégation. Les chambres syndicales n'entendaient pas néanmoins accorder au Gouvernement un contrôle quelconque dans le choix des délégués; il leur suffisait de mettre à la charge de l'Etat le soin de la dépense. L'Assemblée nationale refusa le crédit, moins déterminée , il est vrai, à ce refus par un sentiment de dignité blessée que par le souvenir du médiocre résultat des précédents envois de délégations ouvrières aux expositions. Au fond, l'Assemblée usait d'un droit, mais sa résolulion ne fut point habilement motivée, elle s'appuyait sur des arguments de suspicion qu'il est toujours malséant de faire valoir. En fait, l'Assemblée nationale entendait prendre parti pour la généralité des
ouvriers contre une minorité intolérante et oppressive. Elle défendait les droits et la liberté des ouvriers indépendants contre l'absolutisme des chambres syndicales. On n'a donc pu sans injustice lui reprocher une conduite basée sur ces bonnes raisons.
La nouvelle Chambre des députés, en 1876, voulant mieux se ménager que sa devancière l'opinion populaire, a fait aux associations syndicales, à l'occasion de l'envoi de leurs délégués à Philadelphie, une maladroite avance. Non-seulement les députés ont accueilli la demande d'une subvention en faveur de la délégation, ils ont de plus augmenté sensiblement le crédit au-delà des demandes. Il y a eu parmi eux assaut de générosité. On ne pouvait assez faire pour le suffrage universel. Alais on avait compté sans l'esprit d'opposition des ouvriers parisiens ; ils ont refusé les dons de ceux qui tenaient tant à leur être agréables. Les chambres syndicales ont entendu maintenir leur prétention de choisir seules, sans contrôle, leurs délégués, de leur imposer un programme, une sorte de mandat impératif dans le domaine économique et social.
Une souscription couverte à grand renfort de réclames, de réunions publiques et de manifestations politiques a pourvu aux frais de voyage des délégués à Philadelphie. Ainsi, le concours ou Tinirusion, comme on l'a dit, des gouvernements dans
la nomination des délégations est désormais écarté. C'est l'esprit d'exclusivisme des associations syndicales qui l'emporte. Triomphe bien fait, avouonsle, pour jeter l'hésitation dans les esprits même les plus convaincus, sur l'application du principe fécond et utile de l'association.
La délégation libre, l'affranchissement de toute tutelle, de tout contrôle dans le choix des mandataires, est donc le système définitivement arrêté dans les vues des chambres syndicales. Les délégués de Vienne en 1873 triomphaient du caractère indépendant de leur élection'. « Cette manifestation, disaient-ils, a cela d'unique dans l'histoire du travail qu'elle est le résultat de l'initiative privée, dégagée de toute influence administrative ou autre, étrangère à l'élément corporatif représenté. Elle est une protestation en faveur des libertés de réunion et d'association, une preuve évidente de la modération du prolétariat dans sa revendication pour l'aflranchissement du travail, l'instruction et la moralisation des travailleurs, v
Le même système de délégation a été adopté lors de la formation du Congrès ouvrier, réuni à Paris, rue d'Arras, le 3 octobre 1876. 253 délégués y ont été envoyés par les associations syndicales de Paris, et 99 par celles de la province.
1 Rapport d'ensemble des délégués de l'Exposition de Vienne.
On a VU, à la vérité, poindre en celte circonstance des germes de dissentiment dans la représentation corporative. Les ouvriers de plusieurs corps de métier, les tahletiers notamment, ont envoyé au Congrès une double délégation , l'une émanant de l'association syndicale, l'autre de la partie dissidente ou libre de leur corporation, de beaucoup la plus nombreuse. L'associalion syndicale a toutefois maintenu le privilège qu'elle s'arroge, en faisant écarter par l'assemblée générale ce dernier élément représentatif.
11 serait, du reste, facile de démêler, à travers les prétentions bruyamment afficbées des associations syndicales, l'intérêt qui les anime et le but qu'elles poursuivent. Il suffît pour cela de jeter un coup d'oeil sur le programme tracé aux délégués et sur les rapports présentés à la suite de leur mission, à r Union syndicale ' .
Si on fixe l'attention sur les 71 rapports des délégués à l'Exposition de Vienne, on apprécie d'abord la valeur technique de ces documents dans chaque spécialité industrielle. On est beaucoup moins édifié par leur valeur morale. Dans la plupart de ces rapports, on trouve peu de sentiments élevés, point de foi dans l'avenir, point d'idées saines; on y rencontre en revanche la redite incolore , insou-
* Voir les statuts de V Union syndicale.
ciante le plus souvent, et inconsciente des clichés mêlés d'emphase et de banalité de la politique radicale. Partout absence, au point de vue moral, de conceptions utiles ou pratiques. Le rapport d' ensemble publié par VUnion syndicale résume ces divers rapports, en écume les scories, en élague les broussailles et prétend avoir accompli, dans ce travail sans souffle, sans sève et sans vie, l'une des plus grandes œuvres de ce siècle. Les auteurs de ces rapporls, sont, à leurs propres yeux, des historiens; selon leur expression, les premiers historiens du travail Wo'ic'i comment ils comprennent l'importance de leur mission: « Mesurant, disent-ils, l'honneur et la gloire à l'utilité sociale, aux services rendus à l'humanité, les historiens du travail burineront à leur tour en traits ineffaçables l'histoire de leurs cultes et de leur martyre. Bien supérieurs moralement et socialement aux guerriers historiens, dont la plupart poursuivirent un résultat immédiat et un profit personnel, les travailleurs du dix-neuvième siècle légueront à la postérité le fruit de leurs travaux, le produit de leur expérience, de leurs études, et l'exposé sincère d'espérances et d'associations dont la réalisation ne profitera qu'à leurs neveux. Ils le savent, et cette perspective, loin de
1 Rapport d'ensemble de la délégation ouvrière à l'Exposition de Vienne.
les décourager, ne fait qu'exciter leur zèle et forti6er leur abnégation. »
Les historiens du travail tracent ensuite les hautes visées économiques ou sociales et le but politique qu'ils poursuivent. Puis ils s'écrient dans un élan lyrique d'enthousiasme:
ce Et maintenant, allez, pages modestes! allez, récits véridiques ! allez, revendications modérées autant que légitimes, inspirées par l'esprit de conciliation et de justice ! Allez dire à tous ce qu'il faut espérer d'une civilisation où le travail, de plus en plus honoré, est accompli par des hommes de plus en plus éclairés et libres. Apprenez aux champions des gouvernements despotiques ce qu'ont pu réaliser, dans des circonstances politiques absolument défavorables à leur but, au moyen seulement d'une souscription qui fut entravée par les pouvoirs publics, de simples ouvriers auxquels l'autorité ne permettait pas toujours de se réunir pour se concerter entre eux, sous sa surveillance et sous le contrôle de ses agents. Faites comprendre aux populations que la vérité est avec ces pionniers de l'avenir; que le mouvement qui entraîne le monde moderne vers l'association résoudra tous les conflits et donnera à la société sa forme rationnelle, en mettant l'accord partout où sévit aujourd'hui la lutte; que c'est dans cette voie que se trouve le salut social, et qu^enfin les peuples doivent avoir pleine
confiance et dans ce mouvement régénérateur et dans Ja France qui en est la principale initiatrice î «
La même emphase se retrouve dans les déclarations des orateurs du Congrès ouvrier. Pour eux, ce congrès sera l'éternel honneur du prolétariat français; le inonde entier a les yeux fixés sur ces grandes assises du travail; les ouvriers de Paris sont les héros du progrès et les martyrs de la liberté ; enfin le Congrès vote une résolution tendant à la représentation directe du prolétariat dans le Parlement.
Tout en faisant la part de la jactance particulière aux hommes à la fois inexpérimentés et impatients de se produire pour faire figure devant le public, on ne sent pas moins, dans toutes ces paroles d'apparaf, une confiance exagérée, sinon une foi aveugle dans la valeur et l'importance des manifestations organisées par les syndicats ouvriers \
La propagande des idées et des systèmes préconisés par les associations syndicales ne manque d'ailleurs ni d'apôtres ardents, ni d'audacieux exploiteurs ^ Suffirait-il donc d'opposer à leurs agisse-
1 Compte rendu du Congrès ouvrier. Journal la Tribune.
2 Les mêmes prétentions se sont manifestées, le même spectacle a été donné à l'occasion de l'envoi des délégués à l'Exposition de Philadelphie. Les réunions où s'organisent les délégations pour l'Exposition universelle de 1878 en préparent déjà une nouvelle reproduction.
ments et à leurs revendications la négation et le dédain ? Il ne serait ni rationnel, ni politique, d'agir ainsi. Il nous semble plus juste d'envisager avec sang-froid, au milieu du bruit et du faux éclat d'un spectacle de parade, ce mouvement de plus en plus actif, de l'étudier dans ses diverses évolutions, de le ramener enfin à ses véritables proportions.
Les associations corporatives, dans leur constitution actuelle, ne sont en réalité qu'une minorité restreinte au milieu des masses populaires, douée, il est vrai, d'une volonté agissante et dominatrice. C'est à la faveur de l'incertitude des lois, d'une tolérance déjà ancienne, fruit de l'absence de la liberté, d'agissements occultes justifiés en apparence par une situation irrégulière, que les syndicats exercent un empire sans conteste au sein de la population ouvrière. Ces associations, à l'heure présente, deviennent un trouble pour les intérêts, une tyrannie pour ceux qui se soumettent à leur joug, une menace pour ceux qui s'en atfranchissent , une inquiétude permanente dans notre état social. Entendons-nous dire par là qu'il y ait lieu de sévir contre les associations illégalement formées? Nullement. L'unique moyen, à notre sens, de maîtriser leur influence, de limiter leur action, de la retenir dans une voie mesurée, c'est de donner l'extension la plus large, en un mot liberté entière, à l'association corporative. Dès lors, au lieu de vivre hors
des lois, à côté des lois, contre les lois, les associations syndicales, réglées et régularisées par elles, ouvriront leurs portes, systématiquement closes , aux éléments les meilleurs de la population ouvrière. Alors elles recevront, par l'infusion dans leurs veines d'un sang nouveau et plus sain, une impulsion vraiment féconde. L'esprit d'association se développant librement sous la protection de la légalité, telle est, nous espérons en donner au cours de cet écrit une entière démonstration, la solution la plus susceptible d'apporter une satisfaction légitime, à la fois au droit et aux intérêts des ouvriers.
En faisant dès à présent pressentir combien l'esprit d'association, méconnu et repoussé par les uns, dénaturé et travesti par les autres, nous paraît être, dans son développement normal, favorable au progrès moral et intellectuel des populations ouvrières, nous anticipons sur la marche des études dont nous traçons ici les prodromes. Avant de traiter plus amplement ce grave sujet, avant de déterminer les tendances des ouvriers, dans la plénitude de leurs droits et de leurs aspirations, il convient de rechercher les premières influences qui agissent le plus, dans l'atmosphère où ils vivent, sur leur esprit, sur leur caractère, sur leurs mœurs.
Au premier rang des influences qui déterminent la condition morale de l'ouvrier se placent l'instruction, l'éducation, les enseignements de la famille.
Ici riiorizon s'agrandit, il s'agit des premiers éléments ue la vie morale du plus grand nombre. C'est là l'air ambiant et vivifiant de la jeunesse, la sphère d'activité intellectuelle et d'éclosion des bons instincts où se préparent, se forment et s'élèvent les esprits, où se façonnent les mœurs. A toute heure de la vie, au milieu des vicissitudes les plus diverses, dans la peine comme dans la joie, nous î'essentons les bienfaits de cette atmosphère salutaire où s'est épanouie notre enfance. Comme les plantes transportées d'une latitude sous une autre subissent encore, à travers les distances et les saisons contraires, les impressionjy du climat natal, ainsi dans toutes les conditions de la vie on éprouve les effets bons ou mauvais de l'éducation du premier âge.
L'esprit de l'ouvrier, ses opinions, sa moralité dépendent du milieu où s'est passée sa jeunesse, du degré d'instruction "et du genre d'éducation qu'il a reçus. S'il est trop accessible à des excitations funestes, s'il se laisse séduire par de dangereuses illusions ou corrompre par de fausses doctrines, c'est le plus souvent à l'imperfection de son éducation morale qu'il faut attribuer ces erreurs. Tout, dans nos observations et nos études, nous porte à croire que le bien-être, l'aisance, le bonheur même des ouvriers sont en rapport direct avec leurs sentiments moraux, avec la connaissance et la pratique de leurs devoirs.
Les habitudes de l'ouvrier exercent de leur côté, sur les conditions de sa vie morale et matérielle, une influence profonde. On est ainsi amené à rechercher les effets de l'oisiveté ou du chômage volontaire sur les mœurs, sur l'aisance et sur l'union de la famille ouvrière; à étudier ensuite les résultats du mauvais emploi des salaires ; à examiner enfin si le bien-être suit la proportion exacte de leur augmentation; si la dissipation, au contraire, ne se produit pas en raison directe de la diminution des heures de travail et de l'étendue des loisirs.
Nous ne pourrions négliger de constater, au cours de nos investigations, les déplorables conséquences, de l'intempérance, non plus que les funestes effets des mauvaises mœurs. Le premier résultat de ces désordres est d'anéantir les affections honnêtes, le souci de l'épargne, l'aisance commune, de porter en un mot une égale atteinte aux intérêts matériels de la famille et aux sentiments les plus respectables.
En regard de ces sombres tableaux que l'on voudrait vainement voiler, nous mettrons en relief les influences salutaires qui peuvent protéger, soutenir, améliorer les mœurs de l'ouvrier et le conduire, compagnes bienfaisantes de sa vie, d'une jeunesse pure à une maturité prospère. Tels sont l'éducation morale et professionnelle, l'enseignement de l'é-
pargne, le culte des sentiments de famille, les associations ayant en vue l'assistance mutuelle, la bonne harmonie, l'appui réciproque entre les compagnons de travail, et par-dessus tout la connaissance des devoirs sociaux.
L'étude de la famille nous conduit à nous occuper de la condition actuelle des femmes ouvrières, soit dans l'industrie, soit au foyer domestique. Nos observations devront naturellement se porter, en même temps, sur le sort des jeunes enfants séparés de leur mère par les exigences du travail industriel. Si la condition morale des ouvriers est, à juste titre, l'objet de préoccupations graves, n'est-il pas naturel de la prendre encore en plus vive sollicitude quand il s'agit de l'ouvrière, alors que de la moralité de la femme, de la mère, dépendent le plus souvent l'honnêteté, la dignité, le bonheur même de la famille entière?
Ajoutons à ces observations l'étude comparative du travail des femmes et des enfants dans les ateliers, et du travail à domicile; les mesures de protection que réclament à la fois le développement physique et la culture intellectuelle de la jeunesse ouvrière; enfin les avantages moralisateurs résultant de la vie de famille, du repos du dimanche, de la prohibition du travail de nuit, conditions si favorables à l'union des époux, à l'influence de la mère, à l'affection des enfants.
C'est le relâchement des liens de la famille, sa désagrégation progressante qui prêtent de plus en plus, dans l'état social moderne, une force dominante d'attraction aux tendances des ouvriers vers l'association. La famille n'est après tout que l'association naturelle et primitive des hommes, unis entre eux par un lien commun et puissant. A défaut de la famille, constituée comme elle l'était dans les premiers âges de l'humanité, on a toujours recherché son esprit de solidarité, sa force défensive, dans une formule fictive, l'association.
Une autre condition pousse les ouvriers à ces tendances d'union et de solidarité: la situation respective, nous allions dire Vantagonismej pour nous servir d'un mot devenu malheureusement usuel, du patronat et du salariat.
L'esprit, le besoin même de résistance contre les prétentions du patronat portent inévitablement les ouvriers au groupement. Cet esprit se développe par suite de préventions qu'il est difficile de déraciner. Loin de comprendre la solidarité d'intérêts qui unit, dans le mouvement industriel contemporain, celui qui produit à celui qui dirige ; loin de voir dans le patron un associé, on pourrait dire un ami, les ouvriers l'observent et se tiennent vis-à-vis de lui en état permanent de méfiance ; ils le considèrent comme un concurrent, parfois même comme un ennemi. Ainsi disparaît de jour en jour l'influence
morale qu'exerçait jadis le patronage sur Tesprit et sur le cœur des ouvriers.
Depuis longtemps d'ailleurs, le patronage a perdu le caractère intime et paternel dont il était revêtu dans l'ancienne société, caractère qui attachait à la fois à son exercice la confiance et l'autorité.
Autrefois l'ouvrier débutait dans la maison où avait travaillé son père, il y passait lui-même sa vie ; enfant, il était élevé avec les enfants du patron ; jeune homme, il écoutait ses conseils, acceptait sa direction; homme fait, il s'attachait à la fabrique, s'établissait à l'abri de son toit et attendait là paisiblement une vieillesse qu'il savait n'être point abandonnée.
D'un autre côté, les ouvriers étaient peu nombreux dans le même atelier, ils se connaissaient tous, étant le plus souvent originaires du même pays ; ils prenaient leurs repas ensemble, logeaient dans le voisinage les uns des autres, et pour ainsi dire à l'ombre des cheminées de l'usine.
Aujourd'hui , les mêmes ateliers occupent un grand nombre d'ouvriers étrangers les uns aux autres , sans aucun lien commun ; peu de rapports existent entre eux et le patron, il ne s'en établit pas davantage, en dehors des associations, entre ouvriers du même état.
A Paris et dans les grandes villes, la population ouvrière est reléguée aux extrémités de l'cnccintc,
dans les faubourgs, privée de tout appui moral, vivant à Técart de la bourgeoisie. Les diverses catégories sociales ne sont plus confondues comme jadis, où les mêmes maisons, groupées au centre de la ville, n'établissaient d'autre distinction que la différence des étages, et recevaient des locataires de toute condition. On a fait des maisons d'ouvriers, des quartiers spéciaux leur sont affectés; d'autres quartiers, selon l'expression des concierges et des propriétaires, sont habités bourgeoisement. On en écarte tout ce qui travaille manuellement par la cherté du loyer et maintes exigences. De là une séparation de jour en jour plus marquée dans les idées, les mœurs, les relations quotidiennes. Les rapports sociaux sont rompus entre les individus, ils n'existent plus entre les diverses classes, on est également indifférent à leur utilité et à leur agrément. Deux populations, différentes d'instinct, de goût et d'habitudes, vivent ainsi côte, à côte se regardant, l'une avec envie, l'autre avec inquiétude, chacune avec un sentiment d'antagonisme et d'anti pathie.
Le bon exemple surtout, de tous les enseignements moraux le meilleur, n'est plus placé, comme autrefois, sons les yeux de l'ouvrier. Jadis, à tous les degrés de l'échelle sociale , il voyait à côté de lui le patron pratiquer ses devoirs, faire bien élever ses enfants, aimer sa famille, améliorer sa condi-
tion. Les mêmes sentiments, les mêmes aspirations entraient alors dans le cœur des ouvriers par le contact et l'atmosphère même dans lesquels il vivaient. La femme à son tour, voyant celle du patron entretenir ses enfants dans des conditions d'hygiène et de bonne éducation, les conduire à l'école, les préparer aux devoirs religieux, cherchait à l'imiter; elle tenait convenablement ses propres enfants, surveillait leur langage, leur instruction morale, leur conduite. Aujourd'hui, les quartiers où la cherté des loyers a relégué les ouvriers sont les moins favorables aux influences morales; les enfants y vivent librement, au hasard des fréquentations de la rue, et, si on a le soin de les envoyer à l'école, on prend peu de souci de leur conduite aux heures de liberté.
Il serait fort désirable assurément que l'on pût relever le prestige antique du patronage et restaurer l'influence salutaire de l'exemple. Il appartient à chaque patron de reconquérir cet ascendant moral et intellectuel dans sa sphère d'action, là surtout où le nombre des ouvriers est peu considérable, dans les fabriques isolées des grands centres, et dans les villes populeuses même ; là où le patron occupe encore des apprentis sous sa direction immédiate. « Protéger l'ouvrier, le conseiller, lui donner l'exemple de Tordre et de la moralité, lui accorder un salaire rémunérateur, l'habituera une discipline
sévère, mais juste, tels sont les moyens d'action préconisés par un grand industriel des Deux- Sèvres* et qui, selon lui, ont produit dans plusieurs établissements de ce département de très-bons résultats. »
Il ne faut cependant pas s'abuser au point de croire qu'en l'état actuel des mœurs et des habitudes réciproques des ouvriers et des patrons dans la vie moderne, l'autorité morale de ceux-ci puisse être aisément reconquise ; l'affirmer , ce serait se payer d'illusions. Là seulement où les rapports d'industriel à ouvrier sont faciles, fréquents, quotidiens, l'influence du conseil et de l'exemple sera efficace, si elle entend s'exercer. L'essentiel est que les patrons comprennent bien leurs devoirs et les pratiquent. Les mœurs se forment à l'imitation de ceux qui nous entourent, que nous fréquentons le plus, dans la jeunesse surtout. Le caractère de l'enfant, naturellement porté à l'assimilation et à l'imitation , tantôt devient un danger, s'il est exposé à des suggestions mauvaises, tantôt constitue un avantage pour mettre à profit les leçons nées du spectacle d'une vie honnête et laborieuse. Le bien comme le mal a sa contagion; il appartient à chacun de développer l'une et d'arrêter les effets de l'autre par la puissante prédication
1 Enquête de 1872-1875 sur les conditions du travail en France.
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d'une conduite exemplaire. Nous n'avons sans doute point ici à écrire un chapitre de morale spéciale à l'usage des patrons; les principes qui doivent les guider apparaissent à tous les esprits éclairés, ils sont inscrits dans toutes les consciences. Mais, avant de parler de la vie morale des ouvriers, de leurs devoirs, mis en regard de leurs droits, nous estimons qu'il est d'une saine et impartiale justice de faire appel aux sentiments des patrons et de les inviter au scrupuleux accomplissement de leurs propres devoirs.
Pour eux, d'ailleurs, un intérêt particulier les incite à la pratique des vertus domestiques et des obligations sociales. Les ouvriers ont les yeux fixés sur eux et, là où ils verraient l'inconduite, l'égoïsme, l'oubli des devoirs, non-seulement ils se trouveraient encouragés eux-mêmes à des écarts dont les intérêts de l'industrie auraient à souffrir, mais ils manqueraient au respect et aux égards que doit toujours inspirer celui qui tient le pouvoir, aussi bien dans une entreprise industrielle que dans les affaires publiques, pour exercer une action et une direction utiles et estimées.
L'absence du point d'appui moral et du secours matériel que les ouvriers trouvaient autrefois dans le patronage, tel qu'il était alors compris, est bien fait pour les porter à se grouper, à s'entr'aider, à se prêter une mutuelle assistance. La force qui manque,
à défaut de cette tutelle paternelle, aux nouvelles générations ouvrières pour développer en elles les influences et les inspirations morales et intellectuelles se retrouve encore et se concentre dans l'association. C'est la puissance nouvelle qui peut aujourd'hui, dans la plus grande mesure, suppléer au patronage ancien et substituer son action à l'absence ou à l'insuffisance des efforts individuels. Cette action, cet appui à la fois moral et matériel, on les rencontre dans les sociétés de secours mutuels, aujourd'hui si nombreuses, dans les sociétés de patronage ou d'éducation de la jeunesse , dans les groupements divers des ouvriers en cercles ou en syndicats. Les chambres syndicales elles-mêmes, par l'influence qu'elles exercent sur les idées politiques d'une partie de la population ouvrière, donnent la mesure de ce que l'association des intelligences et des volontés peut produire d'efî'et sur l'esprit et les tendances du plus grand nombre.
La force de ce levier d'action moiale et dirigeante étant bien connue, il s'agirait seulement d'en faire un usage utile et rationnel. Il faut pour cela que les associations d'ouvriers, au lieu d'imposer aux volontés une loi tyrannique, tiennent compte des sentiments individuels, des besoins moraux de toute personnalité humaine.
Les populations ouvrières, en s'éclairant, comprennent bien qu'elles ne sauraient se borner à
resserrer entre elles les liens de l'intérêt matériel, mais qu'elles ont avantage à prendre pour guides de leurs actions des principes conformes au but élevé que doit poursuivre vers de plus hautes destinées l'homme qui subit ici-bas la dure loi du travail. La grande morale religieuse, avec ses sanctions et ses ambitions suprêmes, ne fait après tout que prêter une puissance plus étendue à la morale journalière du travail; elle en relève le caractère et ajoute à sa dignité.
Les détracteurs de ces vérités éternelles ne sont point les représentants de la majorité des ouvriers, ils ne sont point les interprètes de leurs véritables sentiments.
Si nous voulions, dès le début de ces études, pénétrer dans l'intimité des besoins, des vœux et des désirs de la population ouvrière; si nous voulions bien préciser les meilleures conditions d'avenir et de sécurité de ces populations, nous résumerions le bilan de leurs forces actives et progressives dans ces trois mots: l'éducation morale, les sentiments de famille, l'association.
Pour développer les forces vives des populations ouvrières, en tirer d'utiles résultats, réaliser tous les bienfaits de leur activité, notre société trop calomniée porte encore dans son sein un essor et des initiatives qui n'ont point été mesurés. Ces populations elles-mêmes en ont conscience , elles ont le
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sentiment de leur valeur, de la puissance de leurs efforts, elles demandent qu'ils se développent et attendent avec confiance l'avenir. Le devoir qui s'impose à tous, ouvriers et patrons, est donc d'entrer et de se maintenir dans une voie où leur bon accord, leur mutuel appui, leurs efforts réciproques peuvent, en relevant leur propre condition, satisfaire aux intérêts du patriotisme et contribuer au progrès moral de l'bumanité.
L'ouvrier, affranchi des lisières de l'ancienne maîtrise, a repris dans notre état social sa liberté pleine et entière. Mais là, où existe la liberté individuelle, la responsabilité personnelle commence : on ne saurait briser la chaîne des lois qui assujettissent, ni ouvrir l'espace aux droits qui font indépendant, sans prendre des garanties pour la sécurité des citoyens d'une même nation. On est contraint ainsi, bon gré mal gré, à inscrire sur l'autel de la liberté la formule des obligations sociales. Chaque liberté individuelle commande en effet une réciprocité d'égards et de ménagements envers la liberté d'autrui; chacune implique la force nécessaire pour se protéger et se développer; isolée et faible, elle court des dangers d'oppression ou d'impuissance. De là les devoirs qui s'imposent à la volonté et aux intérêts mêmes de chaque homme dans toute société humaine.
Aussi, par un éternel retour des choses de ce
i6 INTRODUCTION.
monde, les populations ouvrières, affranchies par la Révolution du joug des corporations et des maîtrises, revendiquent-elles aujourd'hui comme une conquête nouvelle la solidarité corporative.
Les aspirations, les vues, les instincts des ouvriers, égarés trop souvent par Tinfluence des utopistes et par l'esprit de parti, ne s'écartent donc point dans leur marche progressive des traditions de l'histoire. Les institutions du passé, en dépit des novateurs, se rattachent toujours par un lien étroit au mouvement général de la civilisation moderne.
Ainsi on ne saurait raisonnablement s'effrayer des tendances nouvelles des populations ouvrières. Il n'y aurait de péril à redouter que dans l'isolement des ouvriers, qui les livrerait à de fausses applications de système et à de téméraires entreprises. Il est préférable d'aller franchement et ouvertement au-devant des besoins des masses laborieuses , de bien pénétrer leurs sentiments, d'apprécier leurs intérêts, de seconder, en un mot, toutes leurs aspirations légitimes. Alors disparaîtront les craintes du péril social.
L'instruction morale répandue partout, l'aisance acquise, la solidarité d'intérêts et de vues de plus en plus établie, l'union fortement cimentée entre lès diverses classes de la société, tels sont les résultats qui se dégagent d'une analyse impartiale
des faits, des vœux, des conditions réciproques du travail et de la production ; telles sont les garanties que, dans ce pays bouleversé par tant d'agitations stériles, l'avenir peut donner à la paix publique, ainsi qu'à la prospérité matérielle et à la grandeur morale de la nation française.