VINGT-DEUXIÈME LETTRE
9 octobre.
Plaisir de l'ouïe. — Voix et paroles que nous entendrons dans le ciel. — Chants. — Le tbaiit des anges. — I.e ctiiint des saints. — Le chant des Vierges. — Plaisir de l'odorat. — Plaisir du goût. — Plaisir du loucher. — Impossible de donner une idée des plaisirs de la terre des Vivants. — Résumé. — ConcluaioQ.
Cher ami,
Après la vue, l'ouïe est le plus noble de nos sens. Afin de suivre l'ordre hiérarchique, je dois donc te parler en ce moment du plaisir de Voiiïe.
Le son d'une belle voix, les chants harmonieux, les accords d'une musique savante, tour à tour triste, graveou joyeuse, dont chaque note ébranle une fibre de l'âme, ont passionné tous les peuples : ils
Ty'-IA L.V VIE n'est PAS LA VIK.
les passionnent encore. Dans ce fait universel, faut-il voir uneaspiration du genre humain vers le ciel? Je suis tenté de le croire. La raison en est que tous les désirs de l'homme, durant son pèlerinage, trouvent leur complément dans la terre des Vivants et ne le trouvent que là.
Quoi qu'il en soit, il est indubitable que les corps des Saints auront les organes nécessaires pour entendre et pour parler. Tous les Apôtres, avec un grand nombre de disciples, virent le Sauveur et lui parlèrent après sa résurrection, et il répondit à leurs questions. Ainsi, dans le ciel nousentendronslavoixdeNotre-Seigneur; la voix du Fils même de Dieu, la voix de Celui qui a dit: Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes.
Entendre de nos oreilles la voix d'un Dieu : quel ineffable bonheur ! Mais dans sa parole quel puissant intérêt, loreque Celui par qui tout a été fait nous racontera la création du monde, la manière
dont elle s'accomplit, la fin pour laquelle il l'opéra; lorsqu'il nous découvrira la cause et le but des révolutions du globe, l'harmonie des êtres et les lois admirables de leur gouvernement !
Nous entendrons la voix de la sainte Vierge. Entendre la voix de la sainte Vierge ! A cette pensée le cœur se fond de joie et l'âme entière tressaille d'allégresse. Avec raison, car il n'y a ni voix humaine, ni musique, ni harmonie, ni mélodie qui puisse donner l'idée des charmes de cette voix plus qu'angélique.
Mais comme nous serons suspendus aux lèvres de la divine Mère, lorsqu'elle nous dira, dans les détails les plus intimes, les mystères de l'Incarnation et de la sainte Enfance; qu'elle nous décrira le voyage de Nazareth à Bethléem, la grotte bénie, l'adoration des bergers, la fuite et le séjour en Egypte, le retour en Judée, et la vie de son divin Fils dans l'atelier de saint Joseph !
Nous entendrons la voix des saints et des saintes de tous les pays et de tous les siècles. Nous entendrons parler Adam et Eve, nos premiers parents, et nous saurons ce qu'était la voix humaine avant la chute. Avec quel intérêt nous les écouterons racontant leur bonheur, leur puissance, leur beauté dans l'état d'innocence, et les merveilles du Paradis terrestre.
Nous entendrons parler Noé, le second père de notre race. Qu'éprouverons-nous, lorsqu'il nous décrira, pour les avoir vues, les grandes scènes du déluge, son séjour dans l'arche, son retour sur la terre, les magnifiques promesses que Dieu lui fit et les bénédictions dont il le combla, et dans sa personne, le genre humain tout entier !
Nous entendrons parler Abraham, le Père des croyants. Comme notre cœur palpitera au récit détaillé du sacrifice d'Isaac î Nous entendrons tous les patriarches pous parler de leurspérégrinations sur la
La vie rn est pas la vie. 0-21
terre étrangère; Joseph, de sa puissance; Moïse, de la délivrance d'Israël, du passage de la mer Rouge et de toutes les merveilleuses circonstances du voyage dans le désert. Quels charmes dans ces récits faits par des témoins oculaires !
Nous entendrons parler David, Isaïe, Judith, Esther, sainte Anne, la mère bienaimée de la sainte Vierge ; sainte Elisabeth, la mère de saint Jean-Baptiste ; les rois mages, Lazare, Marthe, Marie-Magdeleine, et les autres amis du Sauveur; saint Pierre, le chef des apôtres; saint Paul, le prédicateur du monde entier; saint Jean, le disciple bien-aimé; saint Antoine, le miracle du désert, racontant les com- )3ats gigantesques et les merveilles de la Thébaïde; saint Augustin, le prince des philosophes ; saint Chrysostome, le prince des orateurs.
Que dirai-je encore? Nous entendrons les martyrs, nous disant, ce que nous ne savons pas malgré nos études, ce qu'était
o28 LA VIE N EST PAS LA VIE.
le monde païen, sa corruption profonde, sa puissance colossale, sa haine diabolique, sa cruauté sans nom ; puis, leurs tourments variés à l'infini, leurs combats dans les amphithéâtres contre les lions et les tigres, suivis de leurs glorieux triomphes.
Enfin, nous entendrons parler notre père, notre mère, nos amis, tous les saints et toutes les saintes, devenus nos frères et nos sœurs, avec qui nous ne formerons qu'un cœur et qu'une âme, et pour qui notre parole aura les mêmes charmes que la leur aura pour nous.
Là, ne se bornera pas le plaisir de l'ouïe : dans le ciel il y aura des chants (i).
(1) Corpora enim et aures beatoruin, uti et reliqui sensus, aeque ac mens etspiriius, suam in cœlo habebunt voluptatem, eanique siimmam. (Cor. a Lap., in Apoc, V, 8.) 0 qualis voluptas auditiis illorura,quibus incessanter sonant harmoDiœ cœlorum, at concentus angelorum, dulcisoiia organa omnium sanctorum. (S. Ansel., in Eluàdar.)
Le chant des anges. « Et les séraphins, dit Isaïe, chantaient en se répondant : Saint, saint, saint est le Seigneur, Dieu des armées, toute la tei're est remplie de sa gloire (i). » Et saint Jean : « J'ai vu et j'ai entendu la voix d'une multitude d'anges, qui disaient : L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir l'empire, la gloire et la bénédiction (2). »
Quidira, cher ami, la beauté des chants angéliques? C'est le cas d'avouer notre impuissance et de répéter le mot de saint Paul : « L'oreille humaine n'a jamais rien entendu de semblable : nec auris audivit. » Tout, dans les anges, nous étant immensément supérieur, nous devons en conclure que, comparées aux voix des anges, les plus belles voix humaines ne sont que des cloches fêlées.
Le chant des saints. Je complète le texte
{t)/s., Yi, 3.
(%)Apoc, V, l\.
de saint Jean : « Et j'ai vu et entendu la voix d'une multitude d'anges autour du trône, et des animaux (i), et des vieillards ; et leur nombre était des milliere de milliers. Ils disaient d'une grande voix: « A Celui qui est assis sur le trône, et à l'Agneau, bénédiction et honneur, et gloire et puissance aux siècles des siècles (2). » Aux voix se joindront les instruments de musique, d'une puissance et d'une douceur incompréhensibles (3). Peux-tu te figurer l'impression que produiront ces concerts immenses, toujours anciens et toujours nouveaux; d'autant plus ravissants que les instruments seront plus justes ; les artistes plus habiles ; les voix plus belles et plus nombreuses ; les oreilles qui les entendront, plus délicates; les lieux où ils retentiront, d'une sonorité plus parfaite ; Celui qui en sera l'objet,
(1) Les séraphins.
(2) Apoc.,y,il.
(3)Ibid., XIV, 1, i.
plus digne et plus aimé? Saint François d'Assise ayant entendu, pendant quelques instants, le son d'un luth, touché par un ange, en fut tellement ravi qu'il se croyait dans un autre monde.
Quel sera le sujet de ces chants? Les inépuisables merveilles du monde de la nature et du monde de la grâce : c'est-àdire tout ce qu'on peut imaginer de plus capable d'élever l'enthousiasme jusqu'à l'ivresse. « Saint, saint, saint, est le Seigneur Dieu des armées : » Tel est le thème qui se reproduira sans cesse, avec des variations infinies et toujours avec de nouvelles délices.
Saint et trois fois saint dans la création, c'est-à-dire : puissant et trois fois puissant ; sage et trois fois sage; bon et trois fois bon ; admirable et trois fois admirable dans la création du ciel, dans la création de la terre, dans la création des astres, dans la création des animaux, des oiseaux, des poissons, des arbres et des plantes; dans
la création des anges et dans la création de l'homme.
Et la connaissance intime de chacun de ces merveilleux ouvrages, plongera les saints dans un océan d'admiration et d'amour, qui donneront h leurs chants une expression d'indéfinissable volupté.
Saint et trois fois saint dans la rédemption, c'est-à-dire : puissant et trois fois puissant; sage et trois fois sage; bon et trois foisbon ; admirable et trois fois admirable dans la rédemption de l'homme et du monde ; dans sa descente sur la terre, dans le sein de sa mère, dans la grotte de sa naissance, dans son enfance, dans son travail, dans sa doctrine, dans ses miracles, dans ses souffrances, dans sa mort, dans sa résurrection et dans son ascension triomphante.
Saint et trois fois saint dans la sanctification, c'est-k-dire : puissant et trois fois puissant; sage et trois fois sage; bon et trois fois bon ; admirable et trois fois
LA VIE N EST PAS LA VIE. ôôri
admirable dans la sanctification de l'homme et du monde ; dans la miraculeuse fondation de l'Eglise ; dans sa perpétuité ; dans l'institution des sacrements ; dans le courage des martyrs; dans la sainteté des confesseurs et des vierges ; dans les œuvres de charité multipliées comme les besoins spirituels et corporels de l'homme.
Et la connaissance intime de chacun de ces mystères plongera de nouveau les saints dans un océan d'admiration et d'amour, qui donneront à leurs chants une expression d'indéfinissable volupté.
Le refrain de ces chants sublimes et enivrants, non moins sublime, non moins enivrant que les chants mêmes, sera le mot que nous bégayons sur la terre aux jours de notre allégresse, mais dont nous ne connaissons ni l'air ni la poésie, l'éternel alléluia (i).
(1) Apoc, XIX, 3, 4, 6.
or>4 LA VIE NEST PAS LA VIE.
Le chant des vierges. Outre les deux chants auxquels tous les élus prendront part, les vierges auront un chant réservé pour elles seules. Le plus bel ornement de la cour céleste, les admirables vierges, que le monde lui-même est forcé de respecter, accompagneront partout l'Agneau divin, dans ses démarches éternelles. Par un chant que les anges et les saints entendront, mais qu'ils ne pourront par redire, elle témoigneront à leur divin époux leur amour et leur reconnaissance.
« Et j'ai vu, et voilà l'Agneau debout sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille (i) qui avaient son nom et le nom de son Père écrits sur le front, et j'ai entendu une voix du ciel, comme la voix des grandes eaux, et comme la voix d'un grand tonnerre. Et la voix que j'ai entendue, était comme le son
(1) Nombre sacré qui signifie une immense raulli' tude.
LA VIE N EST PAS LA VIE. 5ôo
de joueurs de harpes qui jouent de leurs harpes.
« Et ils chantaient comme un cantique nouveau devant le trône, et devant les quatre animaux (i) et les vieillards, et nul ne pouvait chanter ce cantique, que ces cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre ; ce sont ceux qui ne se sont pas souillés avec les femmes, car ils sont vierges : ils suivent l'Agneau partout où il va (2). »
Ce chant des vierges, puissant comme la voix des grands tonnerres ou des grandes cataractes, doux comme le son d'une harpe, vous seules, ô vierges bienheureuses, vous pourrez le dire, nous l'entendrons, mais nous ne pourrons le répéter, et nous ne vous porterons point envie (3).
(1) Quatre séraphins, premiers princes de la cour céleste.
(2) Apoc, XIV, I, 4.
'5) Videbit vos caetera multitude fidelium... Videbit, nec invidebit, et collïtando vobis quod in se non ha-
Plaisir de l'odorat. — Dans la terre des Vivants, l'odorat, comme tous les autres sens, aura sa satisfaction propre, c'està-dire qu'il vivra de la plénitude de sa vie. Or, sentir est sa vie. Nous ne pouvons en douter, le ciel sera une région embaumée des plus délicieux parfums.
Dans mes lettres sur I'Eau bénite, je t'ai cité, mon cher Frédéric, un bon nombre de saints, qui ont rendu après leur mort une odeur si agréable, quejamaispersonne n'en a senti de pareille. J'aurais pu t'en nommer une infinité d'autres. Ce parfum céleste, plusieurs l'exhalent encore aujourd'hui même, aprèsplusieurssiècles de sépulture:
telles, pour en rapporter seulement deux exemples, sainte Térèse en Espagne, et sainte Marguerite de Cortone,en Italie. Si
bel, habebit in vohis. Nam et illud canticum iiovum propriiim vestruni dicere non potent,audireaiitem poterit, et delectari vestro tam excellenti bono. (S. Aug., de Yirginit., c. xsix.)
LA VIE NEST PAS LA VIE. 5r>7
les corps, dont les âmes seules jouissent de la gloire, répandent, même dans le tombeau, une odeur exquise, que sera-ce dans le ciel où ils seront vivants et glorieux?
Plaisir du goût. — Ce que je viens de dire de l'odorat, il faut le dire du goût. Dans le ciel, l'homme ne sera pas plus privé du sens du goût que des autres sens. On peut même ajouter que le plaisir du goût sera d'autantplus grand, que le goût est l'instrument ou, si tu veux, le sujet le plus ordinaire des mortifications les plus pénibles à la nature.
Tandis qu'en récompense de leurs privations, tous les autres sens auraient leur satisfaction propre, le goût anéanti ou paralysé n'en aurait aucune! Pareille supposition est également contraire à la raison et à la foi. A la raison: posé la résurrection, elle nousditque l'homme jouira dans le ciel de toute l'intégrité de son être et quetouslessensserontenacte. Âlafoî : elle
o58 LA VIE N EST l'AS LA VIE.
nousenseignequedanslaterredes Vivants, tout sera vie et vie dans la plénitude (i).
Au reste, tu as déjà entendu saint Augustin affirmant le plaisir du goûtdansleciel. Un autre grand docteur, saint Anselme, ne l'affirme pas avec moins d'assurance. « La vue, dit-il, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, tous les sens desbienheureux goûteront d'admirables plaisirs (2). »
A l'appui de ce témoignage si explicite, je pourrais te dresser une longue nomenclature de savants auteurs, tels que saint Laurent Justinien, saint Grégoire le Grand, Scol etbeaucoup d'autres, que tu trouveras, si tu es curieux de les connaître, dans le grand théologien Suarez (3).
(1) Voir Cor. a Lapid., in Matth., y, 4.
(2) Oculi, aures, nares, os, nianus, guUur, jecur, pulmo, ossa, raedullsp... Deatoruni mirabili delectationis et dulcediuis ser> ii replcntur. (Lib. de Similitudinib.,c. xxxvit.)
(5) 111 Pars, t. Il, disput.47, sect. ultim.
Cornélius a Lapide les résume en ces termes : « Tous les sens des bienheureux auront leurs satisfactions propres, satisfactions merveilleuses que l'œil n'a point vues et que l'oreille n'a pas entendues (i). »
Mais tu me demandes quel serale plaisir du goût? Et moi je te demande quel sera le plaisir de l'odorat, de l'ouïe ou de la vue? Si ta réponse est certaine, la mienne ne peut être douteuse. On mangera donc dans le ciel? Pourquoi non? Modèle des bienheureux dans la terre des Vivants, Notre-Seigneur, après sa jrésurrection, a mangé et mangé plusieurs fois avec ses apôtres. Que le bon Maître l'ait fait dans le but de prouver la réalité de son corps adorable, cela est certain; mais qu'il l'ait fait uniquement pour cela, ceci est une
(1) Denique omnes sensiis beatorum proprias et mirificas voluptates, et sua oblectamenta quae uec ociilus viilit, iiec auiis audivit in cœlo habitaros, elc. {Apoc, ;txn, 2.)
question. Dans tous les cas, sa conduite prouve que la manducation n'a rien d'incompatible avec l'état des corps glorieux.
D'ailleurs, le ciel nous est souvent annoncé comme un festin de noces, et l'Écriture nous parle du boire et du manger, qui feront les délices des élus. Rien n'oblige à prendre ces plaisirs du goût, dans le sens figuré, pas plus que les plaisirs de l'odorat ou de l'ouïe : pas plus que les arbres, les fleurs et les fruits dont la réalité n'est pas contestée.
Au reste, ne va pas te figurer dans le ciel, des boucheries et des bouchers, des cuisines et des cuisiniers : ces grossières et laborieuses préparations de la nourriture auront à jamais cessé. D'une part, la mort sera bannie de la terre des Vivants ; d'autre part, les fruits et non la chair, ayant été l'aliment de l'homme innocent, le redeviendront de l'homme régénéré.
Il faut ajouter que le boire et le manger
ne seront plus destinés, comme ici-bas, à réparer les forces du corps, mais à procurer au sens du goût, sa légitime satisfaction ; enfin, que le corps spiritualisé spiritualisera la nourriture, de sorte qu'elle ne donnera lieu à aucune des conséquences humiliantes dont elle est suivie dans les conditions de la vie terrestre (i).
Plaisir du toucher. — Le sens du tact est répandu dans toutes les parties de notre corps. Aussi, lorsque le corps est blessé, atteint par la maladie, couvert d'ulcères, le sens qui souffre le plus, ou même le seul qui souffre, c'est letoucher. De même, quand le corps est sain et vigoureux, c'est encore le toucher qui en a toute la commodité et tout le plaisir.
Ce sens aura donc sa béatitude, et il l'aura sans variation, pendant toute l'éternité, lorsque, après la résurrection, les bienheureux, devenus immortels et
()) Voir BellariB., de Beatitud. SS.
impassibles, jouiront d'une très-parfaite santé. Que ne donneraient pas les gens du monde, surtout aujourd'hui, pour être à jamais exempts de la goutte, delà pierre, des maux de tête, de reins, d'estomac et autres maladies pu infirmités ! Que ne doivent-ils donc pas donner et que ne doivent-ils^'pas faire par gagner le ciel, d'où sont bannies pour toujours, avec la mort, toute maladie et toute douleur !
Bien plus, quoique les corps ressuscites doivent rester composés de chair et d'os, ils seront néanmoins spirituels, cela veut dire tellement soumis à l'âme qu'ils se remueront à son gré, qu'ils monteront, qu'ils descendront, qu'ils iront partout avec la rapidité même de la pensée, aussi aisément que s'ils étaient des esprits et non pas des corps.
Remarque la compensation : comme le toucher est le seul sens qui souffre, quand nos corps pesants et terrestres sont obli gés de monter, de descendre, de porter
LA VIE N EST PAS LA VIE, ."iô
des fardeaux, ou de courir d'un lieu à un autre, seul aussi il jouira de l'indicible plaisir procuré aux corps glorieux, par la facilité de se transporter partout sans fatigue et sans peine.
Et maintenant, cher Frédéric, en voulant esquisser les gloires et les joies de la terre des Vivants, qu'ai-jefait? Enfant, j'ai bégayé; aveugle, j'ai parlé couleurs et raisonné peinture. Toi-même, donne à mes paroles un sens mille fois plus étendu et plus élevé, ajoute tout ce que ton cœur peut désirer, ton esprit concevoir, ton imagination se représenter de meilleur et de plus beau ; dis tout cela dans le plus magnifique langage, qu'auras-tu fait?Enfant, tu auras bégayé ; aveugle, tu auras parlé couleurs et raisonné peinture.
Elles sont donc vraies, et jusqu'à la lin des siècles, elles resteront telles, ces paroles d'un témoin oculaire : « L'œil de l'homme n'a rien vu, son oreille n'a rien entendu, son cœur même n'a rien désiré
de comparable au bonheur que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. »
Il est temps de clore cette lettre, qui sera la dernière, et de résumer notre correspondance.
Son intérêt, mon cher ami, est celui de nos malheureux contemporains : voilà, tu ne l'ignores pas, le double but que je me suis proposé.
Ton intérêt. Tu arrives aux frontières orientales de la sombre et triste vallée qu'on appelle la vie; et moi je touche aux frontières occidentales. Comme le vieux marin qui a couru les mers, j'ai voulu, en te faisant part de mon expérience, t'orienter dans ton pèlerinage et te préserver de la fascination qui égare un si grand nombre de voyageurs.
L'intérêt de nos contemporains. Le monde actuel fait peur et pitié.
Il fait peur. Tout y est en fermentation: nul n'ose compter sur le lendemain. Chaque jour des doctrines sauvages battent
en brèche les fondements de l'édifice social qui nous abrite. Toutes les convoitises exaltées font entendre des menaces sanguinaires. En attendant qu'elles les exécutent, les crimes se multiplient. La religion du mépris, mépris de Dieu, mépris du droit, mépris de l'honneur, mépris de la vertu, s'étend à vue d'œil : et les peuples deviennent ingouvernables.
11 fait pitié. Oublieux de sa dignité, ce monde qui se croit si éclairé, s'est fait esclave de la matière. Dans la matière, il cherche la vie. Et quelle vie? La vie de l'animal qui boit, qui mange, qui dort, qui digère et qui est content : il n'en connaît plus d'autre, il a perdu jusqu'au sentiment de sa dégradation (i). La vérité pour laquelle il est fait et qui seule peut l'ennoblir, n'a presque plus d'accès dans son intelligence. Non-seulement il la fuit,
(l)Homo ciim in honore esset non intellexit : comparatusest jutnentis insipientibus et similis faclus est Ulis. (Ps. XLvii.)
546 LA VIE n'est PAS LA VlË.
mais il la hait en elle-même et la persécute dans ses organes.
D'où vient une pareille démence? d'une seule cause : l'homme est esclave de l'erreur radicale qui consiste à croire que la vie d'ici-bas c'est la vie. Un mot suffit à le prouver. Qu'aujourd'hui le monde soit bien convaincu que la vie d'ici-bas n'est pas la vie, mais un simple acheminement à la vie : demain le bon sens lui est revenu. Il sait ce qu'il est, d'où il vient, où il est, où il va. Ses pensées, ses affections et ses actes prennent une direction toute nouvelle.
Au lieu d'avoir une importance capitale, les affaires temporelles qui l'absorbent, ne sont plus à ses yeux que d'un intérêt secondaire. Moyens indiffîérents de leur nature, les biens d'ici-bas, honneur, richesse, plaisir, sont à lui, mais il n'est pas à eux. Cherchés sans passion, possédés sans inquiétude, perdus sans regrets inconsolables, il les domine, il n'en
La vie nest pas la vie, 547
est pas dominé. Dès ce moment, la triple concupiscence est vaincue ; l'homme replacé sur sa voie, et le monde, rentré dans l'ordre normal, a retrouvé la paix et la vertu.
Non, éternellement non, la vie d'ici-bas n'est pas la vie, elle ne peut pas l'être ; la vie est ailleurs. Telles sont les deux vérités fondamentales qu'il importait de rappeler surtout aujourd'hui, à ce dix-neunème siècle plus fasciné qu'aucun autre, par la grande erreur qui consiste à croire que la vie d'ici-bas c'est la vie, toute la vie: nous l'avons fait.
Dès l'abord, en appelant à sa propre conscience, nous lui avons demandé ce que nous lui laissons comme adieux :
« 0 homme, être sublime, te comprends-tu toi-même: Ohomo, tantum nomensi intelligas fe? Pourquoi es-tu sur la terre? Aujourd'hui surtout que tu te crois si éclairé, que fais-tu? Image vivante du Dieu vivant, tu es fait pour la vie et tu ai-
mes la vie. Tu l'aimes passionnément, invinciblement, uniquement. Poussé par un instinct irrésistible, tu la cherches partout. Quel est, dis-nous, le dernier mot de teslabeurs, de tes soucis, de tes agitations, de tes sacrifices, de tes vertus et même de tes crimes? Descends au plus intime de ton âme, et tu trouveras cette inévitable réponse: je cherche la vie. »
La réponse est juste. En tout, partout et toujours l'homme cherche la vie. C'est la loi de son être : quoi qu'il fasse, il ne peut s'y soustraire. Depuis six mille ans qu'il respire sur le globe, rien n'a pu arrêter ni ralentir le mouvement impétueux qui le pousse à la recherche de la vie. Au contraire, plus il vieillit, plus son ardeur devient dévorante ; car plus il s'éloigne, en se corrompant, de la véritable vie, plus il redouble d'efforts pour trouver la vie menteuse que ses passions ont rêvée, et qu'il ne trouvera jamais.
On dirait un grand enfant qui, placé
LA VIE NEST PAS LA VIE. ô49
sur le bord d'un lac tranquille, aperçoit dans le miroir des eaux l'image de la lune. Il la prend pour l'astre lui-même. Victime de son erreur, il se précipite dans le lac, et l'image se brise ; et plus il s'agite pour la saisir, moins il l'atteint. La fatigue, le désespoir, la mort au milieu des flots, est tout ce qu'il retire de ces pénibles efforts. Grand enfant ! lève donc la tète et ne cherche pas à tes pieds ce qui est audessus de toi ; ce que tu poursuis n'est que l'image de la réalité (i).
Cependant, la vie mourante, vie de souffrances et de déceptions, n'est pas sans quelques joies : que sera donc la vie vivante ?« 0 mon bon Maître, s'écrie saint Augustin, si vous nous environnez de tant de bienfaits pendant que nous sommes dans cette vie corruptible : bienfaits du ciel et de l'air ; bienfaits de la terre et de la mer; bienfaits du jour et de la nuit;
(1) Filii horaiDum, usquequo gravi corde : ut quid diligitis vaaitatem et quseritis mendacium ? (Ps. iv.)
SoO LA VIE N EST PAS LA Vit.
bienfaits delà chaleur et de l'ombre; bienfaits des vents et de la pluie ; bienfaits des oiseaux et des poissons ; bienfaits des animaux et des arbres ; bienfaits de cette innombrable multitude d'herbes et de plantes ; bienfaits de toutes les créatures qui, dociles à vos ordres, allègent nos peines et consolent notre exil : quels seront, je le demande, en nombre, en étendue et en richesse, les biens que vous nous avez préparés dans la céleste patrie, où nous vous verrons face à face?
« Si vous faites tant pour nous, pendant que nous sommes dans la prison, que ferez-vous quand nous serons dans le palais : Si tanta facis nobis in carcere; quid âges in palatio [i) ? »
SI BELLE EST LA PRISON, QUE SERA LE PALAIS ! ET SI DOUX EST l'eXIL, QUE SERA LA PATRIE !
(1) Soliloq. c. XXI, n. 1.