VINGT-UNIÈME LETTRE
8 octobre.
L'homme en âme et en oorps dans le riel. — Salisf-iction générale de tout son êlie. — Jouissances particulières de cliaenn de ses sons. — Plaisir del;) vue.
— Beautés de la terre des Vivants. — Béantes de ses habitants. — Notre-Seigneur. — La sainte Vierge.
— Les anges.— Les saints. — La nature. — Autorités des Pères et des Docteurs.
Cher ami,
Je dois répondre à la question qui termine ma précédente lettre. Mais comment te dire les jouissances réservées à l'homme dans la terre des Vivants? Au jugement de saint Paul lui-même, qui les avait vues de ses yeux, elles sont indescriptibles. Essayons néanm^oins d'en bégayer quelque chose.
Je t'ai parlé déjà des félicités de l'âme,
La vie n'est pas la vie. r,H
restent celles du corps. Dans le ciel nos cinq sens vivront de la plénitude de la \ie: chacun d'eux,par conséquent, jouira de la satisfaction qui lui est propre. Tu le comprends sans peine. D'une part, après la résurrection, l'homme sera dans le ciel, non tronqué ou amoindri ; mais intègre et perfectionné dans tout son être. D'autre part, comme l'espiit et le cœur, les sens ne seront pas seulement en puissance, mais en acte. La raison en est que la faculté en acte est plus parfaite que la faculté en puissance, et que tous les sens du corps, ayant été les instruments de l'âme, seront récompensés, suivant les mérites de l'âme elle-même (i).
(l)Polerilia conjuncta aclui est perfeclior quam noa conjuncla.Sed nalura huinanaerit in bealis in maxima polcntia ; eigo enint ibi omnts stnsus in suo aclu... Corpu'! prsemiabilnr ve! puiiietur propter mérita vel doraerita animae; ergo et oranes sensuspisemiabnutur iu bealis. (S.Th.,Suppl,, q. 82, arL 4 )— lu coelo teira quaedam est, at non crassa, opaca et terrestris, sed
TA2 LA VIE NEST PAS LA VlË.
Cherchons, mon cher ami, dans notre état actuel, quelque idée de cet incompréhensible bonheur. Pour chacun de ses sens, l'homme éprouve des désirs que rien ici-bas ne peut satisfaire et qui font son tourment. Il faudrait écrire, depuis la première page jusqu'à la dernière l'histoire du genre humain, si on voulait rapporter tout ce que l'homme a fait pour contenter ses sens.
Que de vies consumées, que de fleuves de sang versés, que de crimes commis, que de montagnes d'or sacrifiées, pour acheter le plaisir de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher! Or, ce
sublilis, lucida et cœlesiis.lbi eniin est paradisus rosarum, liliorum, gemmarum, omuiumque deliciariim, at non terrestiiura, sed cœlestiurn, quae raire oculos sensusquebeatoruraoblectant; alioquinenim corpora sensusqiie bealoruin,quœ tamdura, inio martyria airocia passa suut in hac vita, carereut nierilis suis obleclaraentis, solceque animae et mentes eoruni essent beatœ: quod est absurdum. (Cor. a Lap., m Matth., v, 4.)
La vie nest pas la vie. ôiS
plaisir, que rien sur la terre ne peut ni acheter ni vendre, le ciel le donne. Je dis mal, le ciel est ce plaisir même élevé à sa perfection, sans mélange d'imperfection et de vicissitude.
D'abord, le plaisir de la vue. La. terre des Vivants est la cité de la beauté et de la lumière. Tout y est beau d'une beauté parfaite ; tout y est lumineux d'une lu- , mière telle que l'œil de l'heureux habitant, s'il n'était doué d'une immense puissance de vision, ne pourrait, même un instant, en soutenir l'éclat. L'œil la verra, non-seulement sans fatigue, mais avec un plaisir indicible, cette terre des Vivants, inondée de lumières, dont le disciple bien-aimé a essayé de nous donner la description.
« L'ange me transporta sur une haute montagne ; et il me montra la ville, Jérusalem la sainte, qui descendait du ciel, venant de Dieu. Elle était illuminée de la clarté de Dieu même ; et sa lumière était
su LA VIE N EST PAS LA ME.
semblable à une pierre de jaspe, transparente comme le cristal. Elle avait une grande et haute muraille, où il y avait douze portes et douze anges, un à chaque porte. La muraille était bâtie de jaspe, et la ville était d'un or pur, semblable à du verre très-clair, et les fondements de la muraille étaient des pierres précieuses. Les douze portes étaient douze perles; et chaque porte était faite d'une de ces perles ; et la place de la ville était d'un or pur, comme le verre transparent (i). »
Grand apôtre, soyez béni! En vous écoutant, il naît au cœur un vif désir d'habiter la cité bienheureuse. Toutefois, les beautés que vous décrivez ne sont rien, près de la réalité. Seulement, pour s'accommodera nos faibles esprits, le Dieu qui vous inspire ne parle que d'or et de pierres précieuses, parce qu'ici-bas nous ne voyons rien de plus éclatant ni de plus beau.
(1) Apoc , 1,10, 21.
Voici donc l'enfant de Dieu, l'héritier de son père, le cohéritier de son frère aîné, Jésus-Christ, qui met le pied sur la frontière de la terre des Vivants. En un clin d'œil, il la voit tout entière, et il sait que cette terre est ii lui et son séjour pour l'éternité. Quel spectacle et quelle émotion!
Si la vue des magnificences de Salomon ravit tellement la reine de Saba, qu'elle en perdit la respiration : en présence des éblouissantes merveilles de la terre des Vivants, demeure du vrai Salomon, le saint mourrait à l'instant si tout son être, fortifié par la puissance divine, n'était mis en harmonie avec ce poids immense de gloire.
Au milieu de l'océan de lumières et de beautés qui charment ses regards, apparaît une beauté qui les surpasse toutes et qui le jette dans le ravissement: c'est la saintehumanitédeNotre-Seigneur. Devant lui, est le plus beau des enfants des hom-
mes, le type de la beauté surlequelAdam, le chef-d'œuvre de la création visible, fut formé et sur lequel nous serons reformés. Il le verra, il le verra toujours. 11 s'approchera de lui, il prendra place sur son trône, il s'entretiendra familièrement avec lui, comme un frère avec son frère.
A côté du nouvel Adam, est la nouvelle Eve dont la beauté éclipse la beauté de toutes les vierges, les grâces de toutes les femmes qui ont été et qui seront à jamais. 11 la verra, il s'approchera d'elle; il s'entretiendra familièrement 'avec elle, comme un enfant avec sa mère.
Autour du Roi et de la Reine de la brillante cité, sont rangés en bel ordre, éclatants de lumières, resplendissants de beautés incomparables, et pour lui gracieux et fraternellement bienveillants, les chœurs angéliques. 11 les verra, il s'approchera d'eux, il se mêlera dans leurs rangs ; il s'entretiendra familièrement avec eux, comme un ami avec ses amis.
Afin que la satisfaction des yeux soit complète, on croit, mon cher Frédéric, et tu peux le savoir, que les anges revêtiront, comme ils l'ont fait souvent, des corps aériens: Cette forme sensible, dont la beauté ravissante ne saurait être décrite, permettra à notre vue de jouir des charmes incompréhensibles de ces sublimes intelligences, les plus belles créatur-es, après Marie, que la toute-puissance du Créateur ait tirées du néant (i).
Avec les anges, le saint se verra luimême dans sa propre chair. Mais quelle différence ! Dans son corps, plus de faiblesse organique, plus de difformité, plus d'infirmité, plus de beauté imparfaite : toutes les grâces de la jeunesse, unies à toutes les forces de l'âge mûr. Reformé
(1) Serait il permis d'ajoiiter que, dans le même but de roniliecomftlct le bonheur de l'homme, le Père et le Saint Esprit daigneront aussi, du moins .quelquefois, semonirer à leurs enfants bion-aimés, sous une forme sensible. (Voir Cor. a Ldp.,inlsai., xxxiv, 14.)
r.:8 LA vî:'; n'est i'as la vie.
sur le modèle de celui de Notre-Seigneur, son corps sera si beau et si lumineux, qu'il ne le cédera pas au soleil en beauté et en éclat : ceci est la pure vérité.
Tu sais que le corps du Sauveur parut un jour, à saint Paul, plus brillant que le soleil en plein midi. Le Sauveur lui-même n'a-t-il pas annoncé que les justes luiront comme le soleil, dans le royaume de leur père (i) ? Quel contentement loreque le saint, jadis petit berger ou pauvre ouvrier, verra ses pieds, ses mains et toiis ses membres, si resplendissants que nulle part il n'aura besoin ni de flambeau ni d'astre pour s'éclairer !
Mais il n'aura pas seulement la satisfaction de voir son corps ainsi rayonnant de gloire; il verra celui de tous les élus: immense assemblée de rois et de reines de toute nation, de toute tribu et de toute langue, dont les flots ondoyants
(1) .Va«/t.,xiii,45.
remplissent l'incalculable étendue de la terre des Vivants.
Si donc le soleil à son lever réjouit toute la nature, quelle joie ne causera pas à chacun des bienheureux, la vue de tous ces soleils vivants. Entre tous, cher ami, nous distinguerons nos parents, nos amis, tous ceux que nous aurons aimés ici-bas, qui nous auront aidés, ou que nous aurons aidés nous-mêmes, h. porter saintement le fardeau de la vie. Nous les verrons, nous serons avec eux pour ne plus nous séparer. Avec eux nous nous entretiendrons cœur à cœur : et que n'aurons-nous pas à nous dire ?
Et puis, dans cette terre des Vivants, il n'y aura pas que les anges et les saints. Toute la nature y sera vivante, incorruptible et éclatante de beautés. D'après saint Paul et les Pères, je te lai dit et je le répète, la création matérielle ne sera pas anéantie ; elle sera perfectionnée (i).
(1) Resunexii iu Chrisio muiiilus, resurrexit in eo
Ainsi, rien n'oblige à prendre dans un sens figuré, tout ce que dit l'Écriture des plaisirs sensibles, réservés aux bienheureux. C'est pourquoi les fleuves du paradis, les arbres, les fleui's et les fruits dont il est parlé, peuvent se prendre à la lettre.
Les plus savants docteurs l'enseignent expressément. « Dans la terre des Vivants, dit saint Augustin, les roses toujours en fleur rendent le printemps éternel. La blancheur du lis, le pourpre du safi-an, émaillent le vert des prairies. Le baume y répand ses parfljms, et aux arbres toujours fleuris pendent des fruits sans cesse renaissants, toujours mangés et toujours désirés (i). »
cœliim, resurrexit in eo terra Erit enim cœlum iiovum et terra nova. (S. Amb , Lib. de Resurrect .)
(1) Flos pcrpetiiii'; rosarnm ver agit perpetuum.Candenl lilia, rubesci: crocus, sudat lialsamum, virent prala, vcrnaut sata, rivi mellis influunt, pigmentorum spirat Oder, liquor et aromalum, pendent puma florido-
Saint Anselme ajoute : « La terre, qui a conservé dans son sein le corps du Seigneur, sera tout entière comme un paradis ; et parce qu'elle a été arrosée du sang des saints, elle sera éternellement ornée de fleui's odoriférantes, de roses, de violettes qui ne se flétriront jamais (i). »
A ces autorités je pourrais ajouter celle d'un grand nombre de théologiens parmi les plus graves, qui tous affirment sans hésiter qu'après le jour du jugement et la purification du monde par le feu, la terre reparaîtra avec une brillante parure de fleurs, de pierres précieuses, d'arbres, de fontaines et autres ornements, pour le plaisir des saints (2).
mm, Don lapsiira nemorura, inhiantes semper edunt, et odeiites inhiant. 'Méditât , c. xxv.)
(1 ) Terra qiise in gremio suo corpus Dominiconfovit, tota erit uf paradisus ; et quia saiictonio] sanguine est irrigata, odorifeiis floribus, rosis, violis imraarcessibilitererit perpétue decorata. {In Elucidar.)
(2) Vid. Cor. a Lap., in II Petr.,ui, 15.
Dans la terre des Vivants, la vue sera donc pleinement satisfaite. Par le désir qui nous dévore ici-bas de voir les beautés créées, si imparfaites qu'elles soient, juge, rnon cher ami, de l'immense plaisir que nous causera la vue de tant de beautés de tous points ravissantes.
Que de voyages longs, pénibles et dispendieux, entreprispour contempler quelque site enchanteur, quelque ville célèbre, quelque haute montagne, quelque merveille de l'art! Que d'argent dépensé pour donner une fête pompeuse, un spectacle brillant, où l'on s'efforce de réunir tout ce qui peut flatter les yeux ! Le ciel nous procurera tout cela, des millions de fois plus que cela : et nous ne le désirerions pas !
Mais je ne veux pas te renfermer dans ce tious humiliant : il n'y a que les petites âmes qui ont de petits désirs. A demain.
Tout à toi.