TROISIÈME LETTRE
3 septembre.
Malheur de ceux qui se laissent fasciner par la grande erreur. — Fausse apparence de bonheur. — lis sont esclaves. — Maîtres nombreux, opposés, capricieux auxquels ils obéissent. — Les vers et les voleurs.— Tableaux de leurs sollicitudes. — ils sont exposés à des regrets inconsolables. — Histoire de Michas. — Travaillés par des désirs impossibles à satisfaire. — Disproportion entre la capacité de leur cœur et les biens d'ici-bas. — Exemple péremptoire.
Cher ami,
Tout ce qui brille n'est pas or. J'aime cet adage. Je l'aime, parce qu'il dit bien ce qu'il veut dire. Je l'aime, parce qu'il est vieux : qui se ressemble s'assemble. Je l'aime, parce que, malgré son grand âge, il conserve toute la vivacité de la jeunesse. Je l'aime surtout, parce qu'il nous vient ici comme une bague au doigt.
Quand tu parcours les rues de Londres ou de Paris, tu rencontres à chaque pas ce qu'on appelle les heureux du siècle. Tu vois leurs brillants équipages, leurs hôtels somptueux ; tu entends le bruit de leurs fêtes; tu sais que l'or afflue dans leurs mains, à la disposition de tous leurs caprices. Leur vie semble une étoffe merveilleuse, tissue d'or et de plaisirs sans cesse renaissants. A ce spectacle, beaucoup sont tentés de s'écrier : Qu'ils sont heureux: Beatum dixerunt populum cui hœc sunt !
Mon vieil adage est là qui te souffle h l'oreille : Ne t'y fie pas ; tout ce qui brille n'est pas or. Voyons qui a tort, lui ou l'exclamation. Être esclave de vingt maîtres opposés, aveugles, capricieux et souvent méprisables ; vivre de craintes continuelles, de regrets sans consolation et de désirs impossibles à satisfaire : est-ce être heureux? Telle est, moucher ami, la condition de quiconque, homme ou femme,
riche ou pauvre, jeune ou vieux, prend la vie d'ici-bas pour la vraie vie et agit en conséquence.
Le maître infaillible, descendu exprès du ciel pour enseigner la science du bonheur, a donné cette leçon : « Ne placez pas votre trésor sur la terre, où la rouille et les vers dévorent, et où les voleurs fouillent et dérobent (i). » Écoliers indociles, les fascinés de la grande erreur n'ont pas tenu compte de la leçon du Maître ; et ils ont placé leur trésor, tout leur trésor, sur la terre et dans les biens de la terre. Oui ; mais les vers et les voleurs sont restés, et nuit et jour ils menacent le trésor. La conséquence est que pour le défendre, ilfautveillerjouretnuit, toujours dans l'inquiétude, toujours les armes à la main.
Dans le fait, ces vers et ces voleurs ne sont pas seulement les insectes qui ron-
(l)Mo«A.,vi, 19.
gent les tissus, ou les malfaiteurs qui brisent les coffres-forts. Par là il faut entendre toutes les créatures hostiles, animées et inanimées, qui peuvent atteindre le trésor, le détériorer, l'enlever ou le détruire. Leur nombre est incalculable.
Sans parler de la mort, toujours menaçante et tôt ou tard voleuse impitoyable du trésor, compte, si tu peux, les inondations, les incendies, les ouragans, les tremblements de terre, les révolutions, les banqueroutes, les trahisons, les fraudes, les maladies, les caprices des forts, les jalousies des faibles, toutes ces légions d'ennemis qu'il faut sans cesse surveiller, apaiser ou combattre, avec la triste certitude de ne jamais parvenir k les désarmer. Tu en conviendras, posséder un trésor dans de pareillesconditions, autant l'avoir placé sans défense au milieu de la forêt de Bondy. Aussi, à part les heures où le tourbillon du plaisir, l'entraînement des affaires leur ôtent la conscience d'eux-
LA VFE N EST PAS LA VIE. Zi
mêmes, les hommes de la terre sont dévorés d'inquiétudes. Veux-tu voir l'intérieur de leur âme? Regarde ce vêtement rongé par dix mille vers: voilà leur âme. Criblée de toutes parts par les sollicitudes ; putréfiée par le crime, corrodée par la rouille, elle fait peur et pitié (i).
A l'esclavage et aux sollicitudes incessantes, s'ajoutent, aujourd'hui plus souvent que jamais, des regrets inconsolables. Plus heureux que la plupart des bacheliers modernes, élevés comme s'ils devaient être des citoyens de Rome ou d'Athènes, tu as étudié autre chose que des auteurs païens : la Rible t'est connue. Un mot suffira pour te rappeler toute l'histoire de Michas. Au lieu d'adorer, comme
(Il Siiiitucri volueris anirnam hominisaiiram amanlis, iuveiiieseara ut vestimentuinadecem millibus veriiiiura conosam, ita eain perforaiani iindiqiie a sollicitudinihus.ela pcccatisputrefactani, et œruginepleuani. (S. Chrysost., Hoviil. xlviu, ad pop. Antioch., sub tiii.)
ses pères, le Dieu du ciel, ce Michas s'était fabriqué de petits dieux d'or et d'argent, qu'il adorait secrètement dans sa maison. Ces dieux étaient sa vie, son trésor : il n'en connaissait pas d'autre,
Or, il arriva qu'une troupe de soldats, passant devant sa maison, lui enleva ses dieux. Alors, Michas de se lamenter et de courir après les soldats, réclamant ses idoles. « Qu'as-tu? lui crient les soldats en se retournant. Pourquoi cries-tu? — Vous m'avez enlevé mes dieux, et vous demandez ce que j'ai ! — Tais-toi, sinon tu es mort et ta maison saccagée (i). »
L'erreur cruelle qui lait prendre la vie d'ici-bas pour la vie, tend à peupler de Michas les villes et les campagnes. Au lieu de faire du vrai Dieu le trésor de leur cœur, trésor inaccessible aux vers et aux voleurs, voici des hommes qui se sont épuisés à se créer une fortune grande ou
(1) Judic, xvni, 23 et seqq.
petite et à se faire, comme il disent, une position. Pour eux tout est là.
Au moment où ils s'y attendent le moins, un coup de vent contraire, une banqueroute, un incendie, une fausse spéculation, que sais-je? un des mille accidents, si communs dans ce siècle d'agiotage et de révolution, vient renverser .leurs châteaux de cartes. Quels sont ces cris de désespoir? C'est Michas qui pleure ses dieux.
Encore s'il n'y avait que des cris et des pleurs ! Mais les blasphèmes, mais les haines à mort, mais les tortures morales et trop souvent la démence et le suicide viennent révéler des regrets sans consolation, un mal sans remède, par conséquent l'amour exagéré des biens d'ici-bas, résultat inévitable de la fascination.
Cependant, je veux leur faire la partie belle. Admettons, mon cher ami, que, par un privilège sans exemple, ils seront à l'abri de tous les coups de la fortune, de toutes les atteintes de la maladie, et qu'ils
jouiront paisiblement de tout ce qu'ils ont amassé. Seront-ils heureux ? nullement; et cela pour deux raisons péremptoires.
La première, la capacité de leur cœur ; la seconde, une pensée qui leur pèse comme un cauchemar et qui empoisonne fatalement toutes leurs jouissances.
La capacité de leur cœur. Une goutte d'eau ne peut remplir un grand vase. Ils ont beau vouloir le rétrécir, leur cœur est d'une capacité infinie. Ses désirs sont immenses : seul, l'immense peut le combler. Or, ni en étendue, ni en durée, l'immense ne se trouve dans les créatures. Relativement au cœur de l'homme, toutes ensemble sontla goutte d'eau dans un grand vase. Pour l'instruction de tous les siècles, la Providence a permis qu'un homme, connu du monde entier, voulût s'assurer s'il en était ainsi. Cet homme était un monarque incomparable pour les richesses et pour la magnificence. C'était de plus un savant qui n'eut jamais son égal. Sous ce double
rapport, son nom est encore proverbial chez toutes les nations civilisées. Tu sais qui je veux dire ; et je viens aux preuves.
Magnificence deSalomon. Outre lepeuple de Juda et d'Israël, qui était innombrable comme le sable de la mer, sicut arena maris in midtitudine, et sur lequel il régnait, Salomon régnait encore sur tous les royaumes, depuis l'Euphrate jusqu'au pays des Philistins et jusqu'à la frontière de l'Egypte. Chaque année, tous lui offraient d'immensesprésents, des vases d'or et d'argent, des étoffes précieuses, des armes, des parfums, des chevaux et des mules.
Cette conduite, qui paraît étrange, s'explique de deux manières. D'une part, elle était fondée sur l'admiration universelle dont Salomon était l'objet; car toute la terre désirait le voir pour écouter la sagesse, que Dieu lui avait mise dans le cœur (i). D'autre part, Salomon était la
(1)inRe^.,x, 24.
figure du Messie qui devait recevoir en tribut toutes les nations et toutes leurs richesses matérielles et spirituelles: Quem constituit hœredem universorum.
Sa flotte, jointe à celle d'Hiram, roi de Tyr, lui apportait continuellement d'Ophir et de Tharsis (i) d'énormes cargaisons de Dois odorants, de pierres précieuses, d'ivoire et de l'or par millions, sans compter celui qu'il recevait chaque année des intendants des tributs et de tous les rois d'Arabie. Quant à l'argent, il était aussi commun à Jérusalem que les pierres, tellement qu'on n'en tenait aucun compte (2).
Salomon se servit de ces incalculables richesses pourbâtir,entreautres,deuxédifices qui furent deux merveilles du monde : le temple de Dieu et le palais royal. Dans
(1) On croit que Tharsis était le Pérou.
(2) Fecitque ut tanta esset abundantia argenti in Jérusalem quanta et lapidum... Non erat argeutura, nec alicujus pretii putabatur in diebus Salomonis. (111 Reg. X, 27.)
ces deux monuments, le cèdre, les bois les plus rares, l'or, l'ivoire, les pierreries furent employés avec un art infini et une profusion, dont rien dans les constructions modernes, même les plus magnifiques, ne saurait donner l'idée. Userait trop long de décrire les richesses du temple. Un mot seulement du palais.
Dans la salle du trône on voyait, en guise de tentures, cinq cents boucliers de l'or le plus fin, chacun du poids énorme de six cents sicles ; puis le trône, tout d'ivoire et entièrement revêtu d'unor trèspur. Ce trône avait six degrés et le marchepied était d'or. Douze lionceaux reposaient sur les six degrés, six d'un côté et six de l'autre. Il ne s'est jamais vu un si bel ouvrage dans tous les royaumes du monde (i).
Tous les vases à boire et toute la vaisselle du palais étaient d'un or choisi. Les
(1) Non est faclum taie opus iu uoiversis regnis.
vivres pour Salomon et sa cour étaient, chaque jour, trente mesures de fleur de farine, et soixante de farine ordinaire; dix bœufs gras, vingt bœufs de pâturages, cent moutons, outre la venaison, les cerfs, les chevreuils, les bœufs sauvages et toutes sortes de volailles. 11 avait quarante mille chevaux dans ses écuries pour les chars, et douze mille chevaux de selle. L'incomparable monarque jouissait en paix de toutes ces richesses et d'une infinité d'autres. Pendant la durée de son règne, qui fut très-long, aucun bruit de guerre ne retentit dans ses États. « Juda et Israël, dit le texte sacré, vécurent dans un calme parfait, chacun à l'ombre de sa vigne et de son figuier, depuis Dan jusqu'à Bersabée (i). » Sagesse de Salomon. Pour le fils de David, l'univers n'avait pas de secrets. Dieu lui avait donné une sagesse et une prudence prodigieuses, et un esprit capable de
(l)niile5r.,iv, 2S.
La vie nest pas la vie. r/»
comprendre autant de choses, qu'il y a do grains de sable sur le rivage de la mer ; en sorte qu'il surpassa tous les rois du monde en richesse et en sagesse (i).
Il fut le plus grand des géologues. Il connaissait clairement la constitution du globe, la nature et les rapports mutuels des parties qui le composent, les vertus des éléments (2).
Il fut le plus grand des astronomes. II connaissait les astres et leurs mouvements, le changement des saisons, le retour des époques, les révolutions des années et les positions respectives des étoiles (3).
Il fut le plus grand des physiciens. Il connaissait la force des vents, leur origine,
(l)llIRe5'.,29;x,23.
(2) Ipse enim dedil niihi horum quœ sunt scientiHm veram : ut.sciam dispositioncm oibis terrarum, et virilités elemeiitortim. {Snp., vu, 17.)
(5' Vicissitudinum permutationeni, et commutaliones teraporum.anni curais et stellarura dispositioiies.(/6/(/. 18, 19.)
leur route, leur apaisement, leurs qualités salutaires ou insalubres ; les causes de la foudre, des tremblements de terre, des inondations, des ouragans et des cyclones... vim venîorum (i).
Il fut le plus grand des naturalistes. Il connaissait la nature et les instincts de tous les animaux sauvages et domestiques, quadrupèdes, oiseaux, reptiles et poissons; la différence des plantes et les propriétés des racines, et tous les autres secrets de la création (2).
En un mot, Salomon fut le plu s riche des rois (3), le plus sage des sages. Témoin, entre autres, le célèbre jugement qui a rendu son nom immortel, et le concours de toute la terre, venant à Jérusalem pour
(1) Sap., XX, et Cor. a Lap.,in liunc loc.
(2) Naluras animaliumet iras bostiarura... differentias virgultorura et virtutes radicum : et qusecumque sunt absconsa et improvisa. (Sap., xxi, 22.)
(3) M^ignificatus est ergo rex Salomon, super omnes reges terrœ, divitiis et sapientia. (III Beg., x, 25.).
entendre la sagesse qui sortait de ses lèvres (i) ; le plus savant des hommes: depuis le cèdre qui couronne le Liban, jusqu'à l'hysope qui sort de la muraille, toutes les créatures étaient connues de Salomon, et connues scientifiquement (2). Mieux que personne, il pouvait donc en tirer toutes les jouissances qu'elles peuvent procurer. Nous verrons demain le résultat de son expérience.
Tout à toi.
(1) El universa torru desiderabut vullum Salomonis, ut aiidiret sapientiarn ejus, qtiam dederal Deus in corde ejus. ilbid., xi, 24; et iv, 54.)
('2 ) Disputavit super lignis, a cedro qiiseest in Libano, usquead hyssopiim quae egreditur de pariete, el disseruil de juruentis el volucribus, et leptilibuset piscibus. (iri Reg., IV, 33.)
QUATRlÈiME LETTRE.
4 septembre.
Expérience de Sulomon. Parole qui empoisonDe tous les plaisirs d'ici-bas. — Trait de Caracalla'. — Francesco et St Philippe de Nérl. — Histoire.
Cher ami,
Pourvu de toutes les ressources de la puissance, de la richesse et de la science élevées au plus haut degré, Salomon se met à l'œuvre. Prétons l'oreille, et laissons-le nous raconter lui-même le résultat de son expérience : « J'ai dit dans mon cœur : je veux m'enivrer de délices : je veux jouir de tous les biens. J'ai donc fait faire des ouvrages magnifiques. J'ai bâti des palais. J'ai planté des vignes. J'ai fait des jardins et des vergers, où j'ai mis toutes sortes d'arbres. J'ai eu des servi-
teurs et desservantes, et un grand nombre d'esclaves, nés dans ma maison, une multitude de troupeaux, plus que n'en ont jamais eu tous ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem.
« J'ai amassé une grande quantité d'or et d'argent, et les richesses des rois et des provinces. J'ai eu des musiciens et des musiciennes et tout ce qui fait les délices des enfants des hommes, des coupes et des vases à boire. Et j'ai surpassé en opulence tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem. Et je n'ai rien refusé à mes yeux de ce qu'ils ont désiré. J'ai permis à mon cœur de jouir de toutes sortes de plaisirs, et de prendre les jouissances dans tout ce que j'avais préparé, et j'ai cru que je trouverais le bonheur à jouir de mes travaux (i). »
Certes, l'expérience ne laisse rien à désirer. Quel est l'homme qui l'ait jamais
(1) Eccl., XI, 1, !0.
faite, ou qui puisse se flatter de la faire dans de pareilles conditions ? Voyons le résultat. Le royal expérimentateur continue : « Mais, après avoir bien examiné les ouvrages de mes mains et tous les labeurs auxquels j'avais pris tant de peine, j'ai reconnu qu'au fond de toutes choses, il n'y a que vanité et affliction d'esprit, et que rien n'est stable sous le soleil : Et nihil permanere sub sole (i). »
Rien n'est stable sous le soleil ! Dans ce mot fatal est la seconde raison pour laquelle le bonheur, la vie par conséquent, est introuvable sur la terre. La loi d'instabilité et de mort qui pèse sur toutes les choses du temps, forme l'inexorable cauchemar dont les amateurs de la bagatelle, si fascinés qu'ils soient, ne parviennent jamais à se débarrasser.
L'histoire rapporte que Caracalla, filsde l'empereur Septime-Sévère, poignarda
(1) Ecc/., XI, n.
son frère Géta, sur les genoux de leur mère. A partir de ce moment, le meurtrier croyait entendre une voix qui le poursuivait partout, répétant sans cesse : Bois le sang de ton frère ; ou plutôt, comme dit le texte avec plus d'énergie : « Bois ton frère, » Bibe fratretn.
Pour toi, cher Frédéric, comme pour tous, je réitère mon affirmation; si fascinés qu'ils soient, les martyrs de la grande erreur ne peuvent s'empêcher d'entendre la voix qui leur crie : Rien n'est stable sous le soleil. Cette voix impitoyable les suit partout : à la ville et à la campagne ; dans le bruit et dans la solitude ; dans le travail et dans le repos. Elle franchit le seuil de leurs palais, pénètre dans leurs fêtes et retentit comme un glas funèbre, au milieu de leurs rêves de bonheur.
Plus encore. Cette parole : Rien n'est stable sous le soleil, s'écrit sur toute leur personne : ils ne peuvent se regarder sans la voir. Cette tête qui se découronne, ces
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cheveux qui blanchissent, ces rides qui sillonnent leur front, ces yeux qui s'affaiblissent, ces dents qui tombent, ces jambes qui fléchissent, ces épaules qui se voûtent, tout ce corps qui se courbe et qui semble se pencher vers la tombe ; autant de voix qui leur disent : Rien n'est stable sous le soleil. Ils peuvent bien ne pas les écouter, mais je le répète encore, ils ne peuvent pas ne point les entendre.
Leur fascination fait pitié et m'inspire ce vœu fraternel : Puisse arriver pour eux une de ces heures bénies, où l'homme ennuyé, fatigué du monde et des affaires, est comme forcé de se donner audience à lui-même! Que dans ce calme momentané ils s'adressent de sang-froid les questions proposées autrefois, par un de nos plus aimables saints, Philippe de Néri, à un jeune homme, victime comme tant d'autres de la grande erreur.
Étant venu voir l'illustre confesseur de Rome, celui-ci fixe sur l'adolescent un re-
gard paternel et, le prenant dans ses bras, lui dit: « Francesco, que fait-tu maintenant?
— Je fais mes études.
— Tu seras un brillant élève, couvert de couronnes et chargé de prix: et après?
— Quand j'aurai terminé mes humanités, j'apprendrai le droit civil et le droit canon.
— Tu recevras tes grades aux applaudissements de tes juges; tu seras docteur in utroque: et après?
J'entrerai dans la magistrature.
— Tu seras un jurisconsulte célèbre:
et après?
— Je me marierai.
— Tu auras une belle et nombreuse famille: et après?
— Je continuerai d'exercer ma profession, afin de donner une position honorable à mes enfants.
— La fortune te sourira ; ils seront riches : et après?
— Je composerai des ouvrages utiles à ceux qui suivront ma carrière.
— Tesouvrages auront un grandsuccès; tu seras l'oracle de tes confrères : et après?
— Je jouirai tranquillement des biens que j'aurai amassés et de la considération que j'aurai acquise.
— Tu vivras dans l'abondance; ton nom sera honoré : et après?
— Je vieillirai ; et comme tous les mortels, je payerai le tribut de la nature: je mourrai.
— Et après?
— Après ? après. ... ?
— Oui, après, cher Francesco, il faudra être jugé, absous ou condamné, sans appel, pour toute l'éternité. Je ne blâme rien de ce que tu veux faire. Seulement, si tu te laisses absorber parles travaux de la vie présente, sans les rattacher par la foi aux réalités de la vie future, tu tombes dans la plus dangereuse et la plus cruelle des folies. Tu te seras consumé h poursuivre
un fantôme que tu n'auras pas saisi ; et, à l'heure du départ, tu te trouveras les mains vides: vides de bonnes œuvres, semences de vie immortelle, et peut-être pleines d'iniquités, semences de mort sans résurrection. »
Francesco garda le silence, embrassa le père et sortit. Mais le coup était porté. Vaprès du père Philippe lui restait dans l'esprit, comme une goutte de résine tombée dans les cheveux : il ne pouvait s'en débarrasser. De guerre lasse, il se met à méditer cet après importun. Bientôt, Dieu aidant, ses illusions disparaissent, il comprend que la vie d'ici-bas n'est pas la vie ; et, en homme sage, il la fait résolument servir à l'acquisition de la vie véritable.
Je termine cette lettre, mon cher ami, en te rappelant une dernière fois la terrible parole : Rien n'est stable sous le soleil. Jeunesse, santé, beauté, plaisirs, honneurs, existence, toutpasse. Là, estle ver rongeur de tous les fascinés, et ce ver ne meurt
pas. En vain ils s'étourdissent et se disent, au milieu de leurs jouissances, comme le richederEvangile:«J'aibeaucoup de biens et j'en ai pour longtemps. Repose-toi, mon âme ; mange, bois, fais bonne chère. Comme lui , ils entendent, bon gré mal gré, cette parole : Insensé ! cette nuit on te redemandera ton âme ; et pour qui sera ce que tu as amassé (i)? »
Ainsi, posséder un trésor auquel on a donné toute son âme, se promettre d'en jouir et savoir qu'on en sera dépouillé infaillihlement , au moment où l'on ne sy attend pas, bientôt, pour toujours et sans compensation: est-ce là vivre?
Jeté laisse sur cette question, meilleure que tous les raisonnements pour désabuser le fasciné de la bagatelle, et pour te faire apprécier la confiance qu'il mérite, quand il dit : je suis heureux.
Tout à toi.
(1) Luc., XII, 17 î\.