‹ La vie n'est pas la vieChapitre 8 sur 43 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

6 septerabr?.

L'erreur qui consiste à croire que la vie d'ici-bas c'est lit vie, est la plus désastreuse de toutes les erreurs. — Tableau de l'humanité, de ses agitations et de ses crimes. — Cause première du désordre universel : l'erreur sur la vie. — Imnge vivante du Dieu vivant, l'homme aime passionnément la vie. — Il n'aime que la vie. — Lui taire croire que la vie d'ici-bas c'est la vie, toute la vie, c'est le rendre fou et fou furieux. — Logique de sa folie. — Raisonnements des fascinés d'autrefois. — Du fasciné d'aujourd'hui. — Preuve nouvelle que la grande erreur est la cause du désordre universel.

Mon cher ami,

De ma dernièi^e lettre il résulte que chercher la vie dans les choses créées, c'est chercher le mouvement perpétuel ou la quadrature du cercle : problème impossible, tentative absurde, tourment éternel des martyrs de la grande erreur. Tu Tas compris; ta lettre d'hier

me le prouve, et j'en suis charmé. A ceux qui penseraient autrement, oppose l'exemple de Salomon. Il suffit ; et toujours il suffira pour fermer la bouche k eux et à leurs pareils.

Continuant d'instruire l'humanité par sa propre expérience, le grand monarque disait : « Tous les biens me sont venus avec la sagesse (i). » Et nous, nous pouvons ajouter que tous les maux du monde viennent de la grande erreur que nous combattons. En le soutenant, nous sommes dans le vrai, puisqu'elle est l'antipode de la sagesse. Tu le sais déjà, du moins en partie. Tu le sauras mieux encore lorsque nous aurons mis au jour ses derniei's caractères; je vais l'entreprendre.

3" L'erreur qui consiste a croire que la VIE d'ici-bas c'est la vie, est la plus désastreuse DE TOUTES LES ERREURS. DésaS-

treuse, parce que, faisant prendre l'ombre

(1; Veiieiunt auleni mibi umiiia boua pariter cuii^ illi. {Sap., VII, U.)

LA VIE N EST PAS LA VIE. fiô

pour la réalité, elle démolit de fond en comble l'ordre éternel, déchaîne toutes les concupiscences, met le feu aux quatre coins du monde^ bouleverse la pauvre humanité, comme la tempête bouleverse les mère jusque dans leurs profondeurs, conduit à tous les crimes, attire tous les fléaux : l'accusation n'est pas chargée.

Veux-tu t'en convaincre ? Place-toi par la pensée au sommet de la plus haute montagne du globe, et de là, promenant tes regards sur toutes les nations, considère ce qui se passe. Le genre humain t'apparaîtra comme une immense fourmilière de petits êtres, qui se remuent dans tous les sens, qui s'agitent, qui vont, qui viennent, qui se croisent, qui se heurtent, qui s'injurient, qui se disputent quelques mottes de terre, qui se battent, qui se tuent, qui se livrent, sans repos ni trêve, à mille extravagances et à mille désordres.

Le monde, et en particulier l'Europe actuelle, te fera l'effet d'une vaste chau-

dière en ébullition. Tu verras les rois agités sur leur trônes chancelants, comme les matelots suspendus aux vergues pendant la tempête et toujours prêts à tomber ; les peuples mécontents, irrités, frémissant, cherchant à briser ce qu'ils appellent leurs chaînes, sur la tête de ceux qu'ils appellent leurs tyrans.

Regarde encore : Voici venir, semblables aux vagues de la mer en courroux, des révolutions qui se succèdent avec une étonnante rapidité. Ces révolutions ne troublent pas seulement la surface des choses, elles en bouleversent les profondeurs. La plupart ne sont pas seulement politiques et dynastiques, elles sont sociales. C'est la substitution, non de personnes à d'autres personnes, non de formes gouvernementales h d'autres formes gouvernementales ; c'est la substitution de principes à d'autres principes, la mise en haut de ce qui, d'après les lois éternelles, doit être en bas, et en bas, de ce

qui doit être en haut; c'est le désordre en principe, et le chaos en réalité.

Regarde toujours : Avant, pendant et après ces révolutions, des calamités, des guerres, des ruines, du sang, de monstrueuses iniquités, des divisions et des haines qui arment les peuples contre les peuples, lesprovincescontreles provinces, les familles contre les familles, les citoyens contre les citoyens, et qui font de l'existence un long supplice. L'ordre matériel rétabli tant bien que mal, le mécontentement continue de fermenter dans les âmes; des conspirations s'organisent, et bientôt de nouvelles catastrophes viennent détruire le frêle édifice bâti sur les dernières ruines. Rien ne calme cette agitation fébrile; et, aujourd'hui moins que jamais, rien n'apaise cet incompréhensible besoin de bouleversements.

Voilà, cher ami, dans ses lignes principales, le triste panorama dont tu seras témoin. A part de sérieuses modifications

dans les temps actuels, le même spectacle s'est vu dans tous les siècles. Quel est ce mystère ? Pour le découvrir, il faut sonder la nature intime de l'homme.

C'est aux dernières profondeurs de son cœur que se trouve la cause de ce que nous voyons.

Je dis de son cœur et non de son entendement, ni de son imagination ; car, dans l'homme, le cœur est roi. L'intelligence n'est que son intendant ; le jugement, son conseiller; les sens, ses serviteurs. De là vient ce qui est écrit : « Garde ton cœur avec toute sorte de soin, car c'est de lui que procède la vie (i). » Et ailleurs : « C'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes (2). »

Donne-moi la main, et, précédés du

(i) Prov., IV, 23.

(2) Matth., XIV, 18.

La vie nest pas la vie. ni

flambeau de la foi, descendons dans cet abîme ténébreux du cœur humain. Là, vivent trois bêtes dévorantes appelées les trois concupiscences, et auxquelles on attribue, non sans raison, tous les désastres du monde. Toutefois elles ne sont que des causes secondes. L'impulsion leur vient d'une cause supérieure et plus cachée.

Quelle est cette cause ? L'amour de la vie, mais l'amour égaré : en d'autres termes, la grande erreur que nous poursuivons dans ses derniers retranchements.

Pour être convaincus de cette vérité capitale, comme nous le sommes de l'existence du soleil, comprenons l'homme et comprenons-le bien.

Image vivante du Dieu vivant, l'homme est vie. Pour lui la vie n'est pas seulement le premier et le plus précieux des biens; elle est son être : hors de la vie, néant. L'homme aime donc la vie du même amour que lui-même. Il l'aime es-

o8 LA VIE N EST PAS LA VIE.

sentiellement, il l'aime passionnément, il l'aime invinciblement : il l'aime partout. Pourquoi aime-t-on l'enfant ? Parce que c'est la vie qui vient. Pourquoi respectet-on le vieillard ? Parce que c'est la vie qui s'en va. Pourquoi éprouve-t-on un sentiment de curiosité religieuse à la vue d'une vieille ruine ? Parce que la vie a passé par \h.

L'homme n'aime que la vie. Regarde-le de près, ea toi-même et dans les autres ; analyse ses instincts, fouille aux derniers replis de son cœur, étudie son existence dans tous ses détails; s'il boit, s'il mange, s'il dort, s'il veille, s'il travaille, s'il pleure, s'il se réjouit, c'est par amour de la vie. A la conserver et à la développer, se rapportent, sans exception et dans tous les âges, ses instincts, ses pensées, ses affections, ses paroles, ses privations, ses craintes, ses désirs, ses actes, ses vertus et même ses crimes.

Plutôt que de perdre la vie, il con-

LA VIE NEST PAS LA VIE. o9

sent à tout. Dans une langue ou dans une autre il répète le mot de Mécènes, le favori d'Auguste : « Que je sois le rendezvous de tous les maux ; que je sois bossu par devant et par derrière ; que je n'aie aucun membre sain ; que je sois goutteux des mains et des pieds ; que je perde mes dents ; que je sois cloué sur une croix : tout va bien, pourvu que je vive. (i). »

Que l'homme étant ce qu'il est, soit persuadé que la vie d'ici-bas, c'est la vie, toute la vie : une pareille erreur le rend fou et fou furieux. « Courte et bonne, dit il ; puisque la vie présente est toute la vie, je veux en vivre, vivre pleinement, constamment, par tous les moyens pos-

{i) Debilemfacito manu,

Debilem pede, coxa ; Tuber astrue gibberum, Lubricos quale dentés :

Vita dum superest.bene est :

Hanc mibi vel acuta Si sedeam cruce, sustine, (Vers de Mécènes, cités par Sénèque.epw^ 101.)

sibles : c'est la loi de mon être. Vivre c'est jouir, et jouir c'est faire usage de tous mes sens et de toutes mes facultés, sans contrainte et sans contrôle. »

Il est logique. Aussi le même raisonnement se trouve, dans tous les siècles, sur les lèvres et dans les actes de tous les martyrs de la grande erreur. Ceux de l'Occident disaient : Nous ne demandons que deux choses, du pain et des plaisirs : Panem et circences.

Ceux de l'Orient disaient, dans l'égarement de leurs pensées : « Le temps de notre vie est court et fâcheux. L'homme n'a rien à attendre au delà du tombeau. Sortis du néant, nous y rentrerons et nous serons comme si nous n'avions jamais été. Notre nom s'oubliera et il ne restera aucun souvenir de nos actions parmi les hommes.

« Venez donc; jouissons des biens présents ; hâtons-nous d'user des créatures, pendant que nous sommes jeunes. Eni-

La vie n'est pas la vie. ei

vrons-nousdes meilleurs vins. Parfumoiisnous des aromates les plus exquis. Couronnons-nous de roses, avant qu'elles se flétrissent. Qu'aucune prairie n'échappe à notre luxure. Que partout on nous suive à la trace de nos réjouissances. C'est la loi de notre être et le but de notre vie. Méprisons, persécutons ceux qui ne pensent pas comme nous et qui nous traitent d'insensés. Ne connaissons d'autre droit que le droit de la force : Sit autem fortitudo nostra lex justitiœ (i). »

Voilà, mon cher ami, l'immuable Credo de l'homme qui prend la vie d'ici-bas pour la vie. Insensé s'il ne le pratiquait pas. Mais nous verrons bientôt que, pour son malheur et le malheur de tous, sa conduite y correspond. En attendant, que tous les philosophes se mettent à l'œuvre pour chercher la vraie source du mal ; qu'ils tournent et retournent la question sous

(l)Sap.,xi,i,lG.

toutes les faces, et, h moins de s'arrêter à des solutions incomplètes, ils arriveront h découvrir la cause première du désordre universel dans l'amour égaré de la vie.

En veux-tu la contre-épreuve? Ote du monde cette erreur que la vie d'ici-bas c'est la vie. A la place, fais prévaloir cette vérité que la vie d'ici-bas n'est que l'ombre et le vestibule de la vraie vie, la préparation et le gage de la vraie vie : à l'instant s'opère une révolution miraculeuse. L'homme dégrisé n'attache plus qu'une importance secondaire aux choses d'ici-bas. N'étant plus pour lui sa fin, mais seulement des moyens, il en use comme n'en usant pas. Avec un courage soutenu il combat ses tristes penchants. Avec une fidélité religieuse il accomplit ses devoirs ; car il sait que delà dépend la vraie vie. L'ordre règne sur la terre, parce qu'il règne dans les âmes.

On m'appelle pour un malade : pourvu que ce ne soit pas un fasciné ! Je me vois

donc obligé de remettre ma plume dans mon encrier et de clore ici ma lettre; mais le sujet que nous traitons n'est pas épuisé : la reprise dans quelques jours.

Tout à toi.

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