LE JOUEUR DE GOBELETS
LES PETITS MÉTIERS DE PARIS
(Eaux-fortes de Duplcssi-Bertauz.)
pouvoir dire, cependant, qu'il ne « rcjyait pas à ces espérances dont parlait M. de Monlalivet. Diil^ois fut du même avis, et quelques autres aussi; mais le plus |j:rand nombre affirma <iue la récolte était belle.
L'empereur écoutait, le coude appuvé sur le bras de son fauteuil et son front snf»porté [»ar sa main; il ne jouait pas avec son canif dans un pareil moment!... Enfin, il releva la tête, parcourut l'assemblée avec le refrard perçant et profond qui le rendait incisif comme un glaive et prononça lentement ce peu de mots :
— Et moi. messieurs, je vous dis qu'il neH pas vrai «jue nous avons une bonne récolte... elle est mauvaise mémeî... Elle est... ce (pie fut celle de l'année dernière... (leci est grave, messieurs. Vous savez tous de (luelle importance il est pour la tranquillité de la France, et n<»tamment de Paris, (juc le pain surtout soit assuré J'ai vu dix émeutes qui n'auraient pas eu lieu si le peuple avait eu de quoi manger... Il faul s'occuper sérieusement de cette alïaire. Songez bien que lorsque la récolte est médiocre, il v a géiu*, et que lorsqu'elle est bonne, il y a souvent gène encore.
Il y eut un moment de silence.
— Enfin. Sire, dit M. de Montalivet, Votre Majesté ne doit avoir aucune incpiiétude ... le pain sera cher, mais il ne maïK^ucra pas.
A |Mdne la dernière parole était-elle sortie de la bourbe de M. de Montalivet. que l'enqiereur futilebout devant lui, et le regardant d'un o.'il menaçant, et sa lèvre frémissante... beau, admirable dans sa colère!...
— Uu'cst-ce à dire, monsieur ?... Uu'entendezvous par ces paroles 1 Le pain sera cher, mais il ne manquera pas!... Eb ! de qui donc crovez-vous, monsieur, que nous nous occupions depuis deux mois?... des ricbesî... Je m'en occupe bien vraiment !.. Et «pi'est-ce que cela me fait à moi, monsieur, (jue vous ayez du pain ou que vous n'en ayez pas?... Je sais qu'avec de l'or on en trouvera comme on en a trouvé, comme on trouve de tout avec l'or dans ce monde... Ce que je veux, monsieur, c'est (jue le jieuple ait du pain... c'est qu'il en ait beaucoup, et de bon, et ii bon marcbé... c'est (jue l'ouvrier, enfin, puisse nourrir sa famille avec le prix de sa journée!...
Et sa voix de plus en plus tonnante était montée au plus baut degré de violence... Elle faisait trembler la voûte... puis il ajouta avec plus de calme :
— Messieurs, lorsque je serai loin de la France, n'oubliez pas que le premier soin du pouvoir que j'y laisserai sera d'assurer constamment la tranquillité et le bonheur public, et que les subsistances forment le principal mobile de cette tranquillité, pour le peuple surtout.
Duchesse d'Abrantès (Mémoires),
Exécution du général Malet.
LE jeudi 29 octobre 4812, dans l'après-midi, par une pluie fine et glaciale, on vit arriver successivement sur la place de l'Abbaye et se ranger en bataille devant la porte de la prison
PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE
un fort (lôtacheinciit de gendarmerie à pied et à cheval, et hienlùt ajavs un demi-escadron de dragons. Tandis que des vedctles étaient plaeêes aux débouchés de la place j)Our empêcher les voitures de circuler dans cette direction, d'autres étaient 0(cui)écs à refouler le peuple (jui commençait à se |)orter en massiî sur ce point, dans l'espérance d'apercevoir les condamnés. A trois heures moins un «piarl, sept fiarres. à la ille les uns des autres, vinrent stationner devaid le jiérist.vle de la priscm. que les gendarmes masquèrent aussitôt en formant un demi-cerrle autour des voilures. Le capitaine Delong et l'adjudanL Lahorde
marche. Il passa par la rue Sainte-Marguerite, la place Taranne, la rue Grenelle Saint-Germain jusqu'aux Invalides, puis, suivant l'avenue de La Motte-Piquet, il longea l'Kcole militaire et traversa ainsi le (Ihjimp de Mars.
Si la plupart des condamnés montrèrent une grande fermeté pendant le trajet, le malheureux Soulier lit entendre des plaintes et des jzémissements qui durent briser le cœur de ceux mêmes qu'on avait chargés de le conduire à la mort.
— Ma ]»auvre femme, disait-il. que va-t-elle devenir? et mes enfants? Et il se couvrait le
UNE SCÈNE DE PSYCHÉ d'aPRÈS LAFFITTE. — PSYCHÉ AU BAIN.
(D'après les papiers de tenture du temps de l'Empire ornant une des pièces du pavillon de rHotcl Paul Marmottan à Paris-Passy.)
qui étaient dans le premier (îacre descendirent et pénétrèrent dans la prison avec un piquet de gendarmes, commandé par un officier. Un quart d'heure après, le capitaine Delong et Laborde remontèrent dans leur fiacre, qui se dirigea rapidement vers la plaine de Grenelle. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées que les prisonniers sortirent de la prison, accompagnés chacun d'un gendarme qui le tenait par-dessous le bras. Ils montèrent deux par deux dans les fiacres, dont ils occupèrent les places du fond ; deux gendarmes se mirent sur le devant.
A la vue des condamnés, le silence le plus profond succéda au brouhaha qui régnait sur la place, et le triste cortège se mit en route pour le lieu de l'exécution entre ime double haie de dragons; un piquet de gendarmerie ouvrait et fermait la
visage de ses mains pour tâcher d'étouffer ses sanglots.
Boccheampe récitait des prières k voix basse, ou se plaignait qu'on ne lui eût pas permis de faire appeler un prêtre. Piquerel, qui était dans la même voiture que lui, mettait de temps en temps la tète à la portière pour crier au peuple qu'il était innocent et qu'il ne savait pas pourquoi on le sacrifiait. Borderieu criait : Vive l'Empereur ! Guidai, placé à côté du lieutenant Kegnier, proférait les plus énergiques récriminations contre ceux qui l'avaient aiTèté et contre les membres de la commission qui l'avaient condamné.
Malet, placé dans le premier fiacre avec Lahorie» conserva un calme et une fermeté remarquables.
— Général, lui avail-il dit en sortant de la
HYMEN DE PSYCHÉ ET DE Cl' PI DON D APRES LAKFITTE.
(Papier pciiil du temps tic l'Empire. — Pavillon de riir.tel Paul Maraiot an.)