‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 17 sur 455 · BON POUH UNE SOUPE · texte numérisé non relu

BON POUH UNE SOUPE

De midi à deux heure».

Hue du Mail, n" 16.

Mon homme, stupéfait d'étonnement, reste là; je le f)rends par le hras et le pousse en avant. J'avais concerté la veiUe ma ï)nrtie avec une des dames qui président à l'étahlissement; nous entrons, je présente mes deux cartes : nous nous plaçons à l'écart pour ne pas gêner par notre présence et pouvoir jouir sans distraction. Les deux heures destinées au service préviennent les inconvénients de la foule; les femmes respectables, à qui ces détails sont confiés, servent avec les égards dus à l'indigence, et l'indigent reçoit cet aliment avec l'air, plusieurs même avec l'expression de la reconnaissance.

La distribution publique finie, nous nous asseyons; on nous sert un potage, et nous le man-

geons de très bon appétit. Nous débutâmes par une scène muette. Nous n'étions la veille que simple connaissance; nous devenons amis : il me prend la main. « Mon ami, me dit-il, je ne dînerai pas tous les jours ici, mais j'y viendrai quelquefois pour me réconforter avec Ihumanité, pour honorer la bienfaisance du philanthrope respectable si digne de sa fortune, puisqu'il la consacre à un pareil établissement. — Comment trouvezvous ce potage? — Je ne dis pas bon, mais excellent, et je me serais trouvé heureux de [)ouvoir souvent compter sur un pareil reï»as. lorsque dans nos jours d'anarchie, en butte aux tt'rroristes, et forcé à mener une vie errante, je me trouvais réduit à partager la soupe du bilcheron, do l'habitant des campagnes, acre (k' sel, faite avec de la graisse, du betirre ou du lard rances : la sotipe dti soldat ne vaut pas, à beaucoup ï)rès, ce potage, et il coiUe? — Six liards.

— Six liards! malheuretix que je suis! le diner que j'ai fait hier m'a coiUè 18 francs, et le prix de ce dîner stiffirait à nourrir un indigent pendant huit mois; de (|uoi est composé ce potage? — De légumes, de beurre ou de saindoux, de pois, de farine d'orge, d'herbes potagères; chacune des sid)stances qui entrent dans sa i-omposition, bonne, savoureuse par elle-même, le devient davantage par leur mélange et leur assaisonnement. — Mais l'uniformité de cet aliment ne fatiguct-clle pas à la longue ? — L'uniformité de la mauvaise soupe du [Niysan et du soldat le fatigue-t-elle ? D'ailleurs, on varie celle-ci à vohmtè, on peut satisfaire tous les appétits, tons les goiUs. on peut y faire dominer anjourd'lmi le haricot, demain la lentille, un jour le chou, un autre jour l'oseille, la carotte ou le céleri : ce potage peut être l'aliment de tous les âges, de la première enfance comme de la vieillesse. — Combien ces détails m'éclairent, et surtout combien ils m'instruisent! quel hommage l'humanité ne doit-elle pas à Uumford! Je vous rends grâce de la jouissance que vous m'avez procurée aujourd'hui, ainsi que de l'utile leçon que m'a donnée votre amitié. Le début ne me paraissait pas aimable, mais je m'applaudis fort du dénouement : adieu, embrassons-nous. »

Décade philosophique (30 floréal an VIII),

Bonaparte à la Malmaison

(Avril).

Ks séjours que le général Bonaparte faisait à la Malmaison n'étaient pas de longue durée. Parfois il a pu désirer le repos, mais il ne savait pas le goûter... Dés qu'il était présent,

PARIS SÔU8 LE CONSULAT

fS

LES PKTITS METIKRS DK PARIS.

Page 1