‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 188 sur 455 · DESCENTE DE LA STATUE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

DESCENTE DE LA STATUE DE NAPOLÉON

D'après une gravure de l'époque. — (Musée Carnavalet.)

rue et faisant feu de la chaussée; elle s'effectua de même dans La Chapelle, où la défense un peu moins vive fut aussi remarquable par la méthode et la fermeté. Les troupes stationnées entre La Villette et La Chapelle firent leur mouvement rétrograde par échiquier sous la protection de l'artillerie.

Cependant l'autorisation de capituler, envoyée du Château-Houge parle roi Joseph, était parvenue aux deux maréchaux. M. de Quélen, aide de camp du général Compans, partit en parlementaire pour Bondj, afin de tenter une négociation auprès du czar et du roi de Prusse. Il fut favorablement accueilli.

— Mon intention, dit Alexandre P% n'est pas de faire le moindre mal à la ville de Paris ; ce n'est pas à la nation française que nous faisons la guerre, c'est à Napoléon.

— Ce n'est pas même à lui, ajouta Frédéric- Guillaume, c'est à son ambition.

— L'empereur est-il à Paris ? demanda le czar.

— Non, sire.

— L'impératrice est-elle partie ?

— Oui, sire.

— Tant pis.

A la fin de cette rapide entrevue, M. de Quélen ramena à La Villette le comte de Nesselrode, ministre d'Alexandre I", et le comte Orlow, aide de camp.

Ils se rendirent chez un marchand de vins k l'enseigne du Petit Jardinet, où les rejoignirent

bientôt le comte de Paer, aide de camp de Schwarzemberg et le caritaine l^eterson, délégué du commissaire anglais.

Marmont y vint à quatre heures, et il fut convenu verbalement qu'il y aurait un armistice pour laisser à l'armée française le temps d'évacuer Paris, que les troupes alliées entreraient à Paris à six heures du malin et ne pourraient recommencer les hostilités qu'après neuf heures. Des officiers, précédés de trompettes, parcoururent toutes les lignes et firent cesser le feu de part et d'aulre.

Dans la nuit, Alexandre !«' et Frédéric-Guillaume III quittèrent le château de Bondy, gravirent la butte Chaumont, et comme étonnés de leur conquête, ils contemplèrent avec admiration la grande capitale que leur livraient la lassitude des uns, la défection des autres, et un de ces arrêts suprêmes qui, à un moment déterminé, semble marquer la fin des empires.

Là Bédolliére. Le nouveau Paris.

L'entrée des alliés dans Paris, le 31 mars 1814.

IL faisait un de ces jours au ciel plombé comme TOUS en voyez trop souvent encore en pleine paix, dans l'automne et au printemps ; l'entrée des faubourgs, sur le boulevard, & chaque rue principale, était encombrée par de pauvres familles

LA HE-NÏUKE DES UOUHIMKNS A I» A 11 I S . — LE COHTË<iE l' A S S E LE l'O.NT-NEUF.

D'après une gravure de Tepoque. — (Musée Carnavalet.)

de la banlieue qui campaient le lonj^ des boutiques, au coin des bornes et sous l'auvent des portes cochéres, avec leurs bestiaux, leur vaisselle et leurs outils de jardinage et de labour. Cette retraite n'avait pas eu lieu sans un nouveau et singulier désastre : malgré les prières du maréchal Monce}' et du commandant de la garde nationale, Tourton, les emplovés de l'octroi avaient exigé que ces malheureux pavassent le droit d'entrée pour leurs vaches. Chacune de ces familles, dont la chaumière brûlait dans la plaine, gardait avec vigilance d'énormes pains noirs qui étaient toute leur fortune, qu'elles avaient cuits presque sous le canon, et qu'elles se partageaient avec une sombre économie aux regards des habitants de Paris.

On se racontait les choses les plus sinistres et les plus plaisantes : la gaieté française ne perd jamais ses droits. Les femmes épouvantées s'abordaient en disant : Où avez-vous mis vos bijoux? Quelques-unes avaient enfoui des pendules, ^n oubliant, dans leur terreur panique, d'arrêter les aiguilles; l'heure sonnait tout à coup dans la cachette et, comme plusieurs horloges se trouvaient réunies dans un même trou, il résultait de leur musique effrayante que rien n'était moins caché. En dépit de la situation, les plus mauyais calembours circulaient avec faveur. On assurait que si Mâcon avait rendu les armes au 9 février, c'est que les assiégés ne possédaient que des pièces de vingt; on répétait même en souriant que les souverains entreraient par la barrière du Trône, que Tempereur Napoléon sortirait par la barrière d'Enfer, l'impératrice par celle des Vertus, les sénateurs par les Bonshommes, les conseillers d'Ëtat par Bicètre, et le corps législatif par Pantin.

On répandait enfln déjà, mais clandestinement, une caricature qui représentait une voiture armoriée où Alexandre était assis sur le siège du cocher, le duc de Wellington conduisait en postillon, le roi de Prusse était grimpé derrière en chasseur, tandis que l'empereur d'Autriche était seul dans l'intérieur; Napoléon, à pied, tète nue, sans épée, sans épaulettes et sans décoration, s'accrochait à la portière, et disait à François : « Heau-pére, ils m'ont mis dehors. — Et moi dedans. »

Un bruit absurde ballotait encore cette multitude qui refluait des quartiers du midi vers les boulevards. Le grand-duc Constantin, murmurait-on, avait juré de chauffer ses troupes aux flammes de Paris.

Dès la veille au soir, le 30 mars, à la vue des obus que Blùcher lançait de Montmartre, les maîtresses de pension avaient revêtu d'habits d'hommes leurs jeunes filles et emporté jusque dans le fond du Marais ces brebis déguisées. Des charrettes de blessés qu'on ramenait des buttes Saint-Chaumont et de Belleville traversaient par intervalle ces propos terribles, ces émigrations d'enfants, cette cohue de laitières, de blanchisseuses et de nourrices accroupies sur le pavé. Des partis de Cosaques avaient pénétré par les avenues extérieures ; on les apercevait de distance en distance, avec leurs fouets de cordes et leurs lances démesurées, se mêlant aux gardes nationaux avec l'autorisation du préfet de police, en réglant la circulation des fiacres comme de bons gendarmes. Les boursiers, pleins d'anxiété, se tenaient debout sur le perron de Tortoni.

A neuf heures quelques royalistes se réunirent à cheval sur la place de la Concorde. Le lieu

PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

LA RENTRÉE DES BOURBONS A 1> A R I S . — LE C O R T K (i E PASSE LE I» 0 N T - N E U F .

D'après une gravure de lV'po«|ue. — (Musée Carnavalet.)

du rendez-vous, historiquement parlant, pouvait être mieux choisi; mais il fallait se tenir près du foyer des nouvelles, et les tapissiers achevaient d'installer, dans la rue Saint-Florentin, les salons offerts à l'empereur Alexandre par M. de Talleyrand. On savait que Mme Aimée de Coigny avait mis à Londres, aux pieds de Louis XVIIl, par l'intermédiaire du vieux duc de Coigny, le dévoûment de M. de Talleyrand, ou plutôt du Diable Boiteux, comme disait spirituellement M. de Gentz.

Le premier qui arbora un mouchoir blanc au bout d'un bâton fut M. de Vau vineux. Le premier, à l'entrée de la rue de Rivoli, il cria d'une voix ferme : Vive le Roi !

Personne ne répondit. La proclamation du prince de Schwarzemberg, rédigée par M. de Talleyrand et affichée dès le matin sur les murs de Paris, ne disait pas un mot des Bourbons ni du roi. Vingt-trois années des plus remplies et des plus bruyantes de notre histoire nationale avaient passé sur cette famille et sur ce titre. Pour les uns, un laps de temps si considérable était l'oubli; pour les autres, Bourbons et rois n'existaient plus.

A la fin, MM. Thibaut de Montmorency, Gustave d'Autefort, du Theil, de Crisnoy et de Choiseul attachèrent des cocardes blanches à leurs chapeaux pour se faire mieux comprendre et s'avancèrent hardiment dans la rue. M. de Montmorency allait devant : il agitait un drapeau improvisé dans le genre du mouchoir de M. de VauYineux. 11 s'adressait au peuple avec chaleur; ses amis criaient derrière lui :

— Vengeons la mort du duc d'Enghien!

— Rallions-nous aux Bourbons!

Dans la foule, sur le trottoir, on répondait :

— Qu'est-ce que cela me fait?

— Les Bourbons? connais pas !

Depuis la Madeleine jusqu'au boulevard des Italiens, ce cortège ne se grossit que de MM. de la Ferlé Meun, de Fitz-James, Adolphe de Las Cases. Florian de Kergolay, d'Adhéinar et vicomte de Chateaubriand. Mais, sur le boulevard des Italiens, on rencontre MM. Dubois de Lamotte, de Malartic, de Bélhisy, de Pimodan et de Mazancourt. Ces messieurs parcouraient à cheval l'espace qui sépare le café Hardy et la rue de Choiseul, et essayaient de démontrer aux gens de la Bourse les avantages financiers d'une restauration de la famille des Bourbons. Ce genre d'éloquence ne manquait pas d'à-propos : les fonds publics étaient &45.

Plus loin, à la porte Saint-Denis, s'était formé un rassemblement où d'autres royalistes lisaient aux ouvriers du faubourg des proclamations qui leur expliquaient la légitimité.

Quand la tète de l'armée russe parut, il était midi.

Quel moment! On aurait entendu une mouche voler. J'avais obtenu d'un chapelier qui coiffait presque toute la diplomatie de ce temps-là, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, une petite place à la fenêtre de la chambre de sa femme, et, à travers mon lorgnon, je ne considérais pas sans une émotion profonde les figures des curieux pressés

sur la contre-allée, vis-à-vis de moi, au delà de la chaussée, que des mains singulièrement patriotes avaient jonchée de feuillages. Le pas des chevaux de l'Ukraine, en foulant cette verdure, résonnait seul au milieu du silence.

Dans les petites rues affluentes au boulevard étaient, juchées sur les banquettes et môme sur l'impériale de leurs voilures, beaucoup de femmes riches, qui, oubliant leurs époux, leurs frères ou leurs fils morts sous la baïonnette russe, interrompaient parfois l'attention morne du public en envoyant des cris de joie, des bouquets de fête et aussi des baisers à la colonne ennemie.

Elle entrait enfin cette avant-garde de qua-

remarquait un sentiment indicible de consternation passive et lugubre. Mais à mesure que la colonne se déroulait vers la Madeleine, la physionomie de cet accueil changeait avec les mœurs et la population. Le délire de certaines femmes croissait avec l'aristocratie des quartiers. Rue Montmartre, elles jetaient des fleurs; aux bains Chinois, elles descendaient de leurs voitures, elles voulaient passer entre les escadrons, elles serraient la main des Cosaques.

Les divisions d'infanterie russe et de cavalerie prussienne de l'avanl-garde ennemie portaient en signe d'amitié, sur l'ordre de l'empereur Alexandre, des écharpes blanches au bras gauche

LA HK.NTHKK DES IHHHBO.NS A PARIS. — LOUIS XVI II AUX TUILERIES. (MAI 1814.

D'aprc'S une gravure du temps. — Musée Carnavalet.)

ranle mille hommes, arrêtée tont un jour sous les murs de Paris par de jeunes troupes sans munitions et des étudiants sans armes, précédée d'un groupe d'étranges enthousiastes qui semblaient s'introduire pur un coup de main dans la cité.

C'était comme une imphicabie et sombre marée d'uniformes verts et de plumets éclatants dont les dernières vagues submergeaient encore la barrière de la Villette, quand son flot montant et toujours grossi battait déjà les marronniers des Tuileries et la grille des Invalides.

Parmi les enfants grimpés sur les bornes et sur les arbres du boulevard, il y en avait plus d'un qui faisait la nique à cette immense parade. Quant aux hommes des faubourgs, on les voyait se parler bas avec un sourire amer et en haussant les épaules. Partout dans les quartiers Saint- Denis et Saint-Martin, dans le vrai peuple, on

et des rameaux verts à leurs shakos. Cette toilette pacifique, aussi imprévue que sentimentale, causa un véritable enthousiasme aux abords de la Chaussée d'Antin, dans la région des gros banquiers; là, toutes les mains, tous les yeux, toutes les sympathies étaient braquées sur l'empereur Alexandre.

Cet homme, qui fut un moment plus puissant que ne l'avait jamais été Napoléon, ce yvec de Bas- Einpire, comme l'appelait Napoléon lui-même, s'avançait triomphalement, vêtu d'un pantalon gris, d'un habit vert et d'un surtout garni de fourrures, entre le roi de Prusse et le grand-duc Constantin, suivi de lord Cathcart, l'ambassadeur anglais, du prince de Lichtenstein, de M. Pozzo di Borgo, du feld-maréchal Schwarzemberg et d'une foule immense de notabilités diplomatiques ou militaires que l'intérêt, la vengeance ou la curio-

PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

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site poussait à jouer un rôle à cette entrée unique dans l'histoire. Comme la masse des troupes étrangères était considérable, l'infanterie marchait sur trente hommes de front et la cavalerie sur quinze. Le commandant Barclay de Tolly suivait parallèlement, sur les boulevards extérieurs, avec le restant de l'armée russe, la direction de l'entrée de l'avant-garde, pour la rejoindre, au-delà de la Seine, sur les chemins d'Orléans. Parvenus aux Champs-Elysées, les souverains alliés se placèrent au rond-point, vis-à-vis de l'Allée des Veuves et c'est alors seulement que le défilé prit son carac-

tombaient de son front, et reprit aussitôt son imperturbable sang-froid de roué politique. Alexandre descendit de cheval entre les deux lions de pierre couchés au bas du grand escalier de l'hôtel.

M. de ïalleyrand était venu recevoir les souverains alliés au palier du rez-de-chaussée.

— Votre Majesté, dit l'homme d'État, remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la maison d'un diplomate le temple de la paix.

— J'en accepte l'augure, répondit Alexandre. On remonta. Dans les premiers salons se

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