‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 198 sur 455 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

D'après une gravure de Tépoque. — (CollectioD du prince Roland Bonaparte.)

TABLEAU DE PARIS SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE

Paris sous Napoléon 1*^

A DIVERSES reprises Paris eut pour Napoléon des bouffées d'enthousiasme, mais ces témoignages d'admiration intermittente s'adressaient plutôt à la personne du premier consul ou de l'empereur qu'aux bienfaits de son gouvernement. En réalité, en dehors des courts accès d'ivresse nationale provoqués par des succès militaires sans exemple dans l'histoire, la capitale de la France ne cessa jamais d'être un foyer d'opposition contre le consulat et l'empire.

Au lendemain du 18 Brumaire les adversaires du nouveau régime n'abdiquèrent pas, mais ils ajournèrent pour quelque temps leurs espérances. Les libéraux, les idéologues, comme les appelait le Premier Consul, s'étaient trop habitués aux déceptions pour ne pas accepter la Constitution de l'an Vlll avec leur résignation accoutumée; ils avaient d'ailleurs peu de goi\t pour l'opposition militante et leur hostilité contre le général Bonaparte ne se traduisait guère que par des propos de salon.

Ils savaient que le temps seul pourrait faire triompher leurs doctrines et ne manifestaient

aucune impatience de précipiter le cours des événements. Les Jacobins et les royalistes étaient au contraire assez disposés à se faire des illusions au sujet des sentiments intimes qui pouvaient germer au fond du cœur du nouveau maître de la France. Les premiers, qui avaient entendu parler du Souper de Beancaire, se flattaient de faire de Bonaparte un « Robespierre à cheval » qui assurerait le succès définitif des principes de la Révolution; les seconds avaient la naïveté de voir en lui un autre Monk qui mettrait toute sa gloire à rétablir son roi légitime.

Grâce à l'impénétrable mystère dont il avait su entourer ses véritables desseins, Bonaparte obtint des partis, qui caressaient la chimère de le séduire ou de le conquérir, une trêve dont il profita pour gagner la bataille de Marengo.

Ce fut la plus poétique de ses grandes journées. Le passage des Alpes qui rappelait l'un des plus merveilleux exploits d'Annibal, les péripéties d'une bataille un moment perdue et rétablie par l'heureuse intervention de Desaix, arrivé à temps pour arrêter la déroule et aussitôt enseveli dans son triomphe, l'héroïsme de la garde consulaire, les immenses résultats d'une victoire qui avait été si

prés d'être une défaite, tout ce qui pouvait surexciter les imaginations se trouvait réuni dans cette foudroyante campagne.

Celte apothéose ne fut pas de longue durée. Quelques mois après Marengo, s'ouvrit Tère des conspirations. Les partis qui ne pouvaient plus se faire l'illusion de conquérir Bonaparte essayèrent de le supprimer.

Le complot républicain de Ceracchi, Topino- Lebrun, Aréna et Demerville, qui furent arrêtés dans les couloirs du théâtre de la Nation au moment où ils se préparaient à poignarder le premier consul, fut suivi de près par l'explosion de la machine infernale organisée par les chouans.

Obligé de lutter contre de perpétuelles conspirations et frappant avec une égale rigueur, tantôt à droite tantôt à gauche, suivant l'intérêt du moment, sans se préoccuper outre mesure d'aucune considération de stricte justice, Bonaparte poursuivit son œuvre sans se laisser intimider par les conjurés qui menaçaient chaque jour sa vie. Également éloigné de se contenter du rôle de Monk ou de faire un nouveau fructidor pour le compte des jacobins, il n'entendait travailler que pour luimême. Son rêve était de former une quatrième dynastie. 11 n'ignorait pas que le vœu le plus ardent de la France était le rétablissement de la paix, et il sut profiter du moment où il était victorieux pour renouveler des ouvertures qui avaient été dédaigneusement repoussées le lendemain de son avènement au pouvoir.

La paix d'Amiens excita parmi la population parisienne un véritable enthousiasme. La prospérité matérielle de la ville se relevèrent comme par enchantement, les étrangers reparurent; les Anglais surtout qui, depuis une dizaine d'années, ne pouvaient plus, sans s'exposer à de graves dangers, se procurer le plaisir de voyager en France, revinrent par milliers dans la capitale qu'ils étaient impatients de visiter afin de se rendre compte des changements matériels produits par la dévolution. Les hôtels, les restaurants, les théâtres réalisèrent de gros bénéfices, le commerce et l'industrie des objets de luxe reprirent une soudaine activité.

Cette paix bienfaisante et réparatrice fut peu durable ; mais le premier consul eut l'habileté de persuader au peuple français que le gouvernement britannique était seul responsable de la reprise des hostilités. Le renouvellement de la guerre n'en provoqua pas moins dans la capitale et dans le pays tout entier de très vives colères.

Soutenu par l'armée, le Premier Consul ne se préoccupait pas outre mesure de cette opposition. Il ne voyait un sérieux danger pour la réalisation de ses projets dynastiques que dans les tentatives faites pour donner des chefs militaires aux complots ourdis contre sa personne et son gouvernement. La condamnation de Moreau, le suicide de Pichegru, l'enlèvement et le meurtre du duc d'Enghien, le procèS' de Georges et de ses complices firent disparaître les obstacles qui s'opposaient encore à l'établissetttent d'un empire héréditaire. Après avoir profité du complot de Cadoudal pour se débarrasser des deux seuls généraux

dont la célébrité lui causât quelque ombrage et donné â la Révolution, en faisant fusiller le dernier des Condés, un gage dont les régicides avaient le droit d'être jaloux, le Premier Consul n'avait plus qu'à laisser à ses amis le soin de proposer un sénatus-consulte qui lui conférerait le titre d'empereur.

Les fêtes du sacre ranimèrent l'enthousiasme de la population parisienne quelque peu refroidi par les drames judiciaires qui avaient ensanglanté l'année 1804, et l'empire, acclamé par l'armée et par les départements, ne rencontra pas d'hostilités violentes dans la capitale. Toutefois la levée du camp de Boulogne et la certitude que l'Angleterre avait trouvé des alliés sur le continent et que l'ère des grandes guerres européennes allait se rouvrir, jetèrent quelque inquiétude dans les esprits. Les étrangers s'éloignaient de nouveau de Paris, et la prospérité matérielle de la ville était compromise. Lorsque Napoléon, avant de se mettre â la tète de l'armée, se rendit au Sénat pour demander une levée de quatre-vingt mille conscrits, il fut frappé de la froideur que la foule lui témoigna sur son passage et fit part à Cambacérés de son irritation.

11 devait être dédommagé de ce mécompte par l'accueil qui l'attendait au retour d'Austerlitz.

Le désastre de Trafalgar fut bien vite oublié dans l'txplosion d'orgueil national qui avait suivi la plus éclatante victoire du siècle. Après Ulm et Austerlitz, Napoléon n'avait plus droit seulement à une demi-page dans un dictionnaire d'Histoire universelle, comme il le disait lui-même après Marengo : l'admiration de ses ennemis eux-mêmes le mettait au nombre des plus prodigieux génies militaires qu'eût produits le genre humain. Il avait surpassé Alexandre et égalé César; il s'élevait au rang des dieux.

L'empereur croit que désormais aucun obstacle n'arrêtera sa toute-puissance. Il ne borne plus son ambition à fonder une nouvelle dynastie et à régner sur une France qui, du côté des Alpes, a déjà dépensé ses limites naturelles, il rêve la reconstitution de l'empire de Charlemagne avec une hiérarchie de rois grands vassaux et de princes grands feudataires. La Légion d'honneur ne lui suffit plus pour récompenser ses soldats, il veut avoir une noblesse nouvelle calquée sur le modèle de l'ancienne avec les privilèges en moins et les dotations en plus. 11 ne se contente plus du Concordat qui fait du Saint-Siège un allié plutôt qu'un vassal du chef de l'État, il veut réduire le Pape à la condition de Grand Aumônier de l'Empire et comme Pie Vil résiste, il le fait enlever et conduire à Fontainebleau. Une police minutieuse, qui surveille les actes des citoyens jusque dans les plus insignifiants détails de leur vie privée, écoute leurs paroles et intercepte leurs lettres, une censure dont la vigilance ne laisse pas passer la plus inoffensive allusion et pousse le zèle jusqu'au point de dénoncer comme séditieuse une page extraite d'un livre de Guez de Balzac pubMé sous le ministère de Richelieu, une presse lAMl^ & treize journaux qui n'avaient l'autoris^M de vivre qu'à la condition de célébrer les louanges

PARIS SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE

du gouvernement, des interdictions de séjour à Paris, des bannissements, toutes ces mesures despotiques ne sont plus considérées comme des armes suffisantes pour défendre un régime qui a pour lui le prestige du succès et dont les ennemis du dedans aussi bien que ceux du dehors semblent à jamais réduits à l'impuissance : l'empereur rétablit les Prisons d'État.

Après Austerlitz, léna. L'admiration pour l'homme de guerre qui avait démoli la monarchie du grand Frédéric en trois semaines est au comble. Il n'avait été donné à aucun général de remporter des victoires aussi foudroyantes et aussi décisives. 11 est vrai que la bataille d'Auerstaedt, gagnée par Davoust le jour même de la bataille d'Iéna, n'avait pas peu contribué à l'anéantissement de la Prusse, mais de ces victoires jumelles l'une avait empêché de rendre à l'autre toute la justice qui lui était due

Avec l'extrême mobilité que la population parisienne a de tout temps apportée dans ses alternatives d'enthousiasme ou de découragement, la bataille d'E^lau causa une consternation profonde. Pour la première fois, l'infaillibilité militaire de l'Empereur était mise en question. Certes ce n'était pas une défaite, mais ce n'était pas un de ces coups de foudre qui mettent fin à une campagne. C'était encore la victoire, mais la victoire douteuse, chèrement achetée, et stérile.

La bataille de Friedland, t cette digne sœur de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna », dissipa la douloureuse impression qu'avait produite la journée sanglante et indécise d'Ejlau. L'entrée de la garde impériale à Paris, le 27 novembre 1807, fut peut-être le plus beau spectacle qui ait été offert à l'admiration d'une époque si féconde en splendeurs militaires.

Cette date marque l'apogée de la confiance que le régime impérial inspira au monde des affaires. La rente cinq pour cent, dont le cours le plus élevé avait été de 59 fr. 75 en 1804, de 63 fr. 30 en 1805, de 77 fr. en 1806, atteignit en 1807 le prix de 93 fr. 40. Dans les années suivantes les cours s'affaiblirent sans cesse et le maximum du 1" semestre de 1814 ne dépassa pas 57 fr. 50. Napoléon ne connut qu'en 1812 les premières infidélités de la victoire, mais après la bataille de Wagram, au moment où il semblait au faite de la toute-puissance, il n'inspirait plus aux capitaux la même sécurité qu'au lendemain de Friedland. Cette défaite infligée à la Russie avait eu pour • conséquence l'entrevue de Tilsitt et, un instant, la France put croire que l'alliance russe allait lui apporter enfin les bienfaits de la paix à peine • entrevus pendant le court armistice qui avait suivi le traité d'Amiens.

Cette illusion fut de courte durée. L'expédition de Portugal, l'invasion de l'Espagnef, la campagne d'Autriche apprirent au peuple français qu'il était condamné à faire la guerre à l'Europe aussi longtemps que durerait le règne de l'Empereur.

La guerre était la conséquence du système de politique extérieure inauguré depuis 1800. Pour que l'Europe trouvât un état d'équilibre stable, il aurait fallu que la France eût pour alliée une

des grandes puissances du continent. Napoléon crut que son ascendant personnel sur le tzar Alexandre lui suffirait pour obtenir l'alliance de la Russie, et lorsqu'il fut obligé de renoncer à cette combinaison, il ne fit que changer de chimère. 11 se ffatta de s'assurer le dévouement absolu de l'Autriche en épousant l'archiduchesse Marie - Louise, mais les protestations d'amitié qu'il recevait chaque jour de la Cour de Vienne à l'époque où il était au sommet de la puissance ne devaient pas résister à l'épreuve de la mauvaise fortune. II n'avait pas voulu comprendre que les sentiments d'amitié personnelle entre les souverains pas plus que les liens de famille entre les dynasties ne suffisent pas pour établir entre deux États une association qui n'est durable qu'à la condition de reposer sur une communauté d'intérêts.

Napoléon ne s'étant pas résigné aux sacrifices nécessaires pour pa;>er le prix d'une alliance avec une grande puissance continentale, ne pouvait conquérir la paix qu'à la condition de conquérir l'Europe. Après avoir distribué à ses frères Joseph, Louis et Jérôme les couronnes de Naples, de Hollande et de Westphalie, créé son beau -frère Murât, grand duc de Berg, et élevé à la dignité rovale ses grands vassaux les électeurs de Bavière et de Saxe, et le duc de Wurtemberg, il profita des dissentiments survenus entre Charles IV et son fils Ferdinand pour installer un Bonaparte à la place des Bourbons sur le trône de Madrid.

Ainsi l'exigeait la fatalité d'une politique de conquête à outrance. Aussi longtemps que l'Empereur laisserait subsister en Europe un seul État avant conservé son indépendance, le blocus continental organisé pour réduire l'Angleterre d merci ne serait qu'une impuissante manifestation.

La guerre appelle la guerre. Encouragée par le désastre de Bavlen, la capitulation de Cintra et les horreurs du siège de Saragosse, l'Autriche voulut profiter des mécomptes et des sacrifices infligés à la France par la funeste expédition d'Espagne pour tenter une fois de J)lus la fortune des armes, mais l'étoile de Napoléon n'avait pas encore pâli, et après les sanglantes et douteuses journées d'Aspern et d'Essling, l'empereur gagna la bataille de Wagram, qui fut décisive, mais chaudement disputée.

Bien que la répudiation de Joséphine eût produit dans toute la France et surtout à Paris, où l'impératrice était très populaire, une impression des plus fâcheuses, le mariage de Napoléon avec Marie-Louise et la naissance du roi de Rome inspirèrent quelque foi dans la durée de l'empire. A la vérité, la rente cinq pour cent fut loin de remonter aux cours de 1807, et le maximum de l'année 1811 ne dépassa pas le chiffre de 83 fr. 40, mais cette méfiance des capitaux à l'égard du régime impérial ne devait pas être attribuée aux dangers intérieurs dont les institutions auraient été menacées : elle provenait uniquement de la conviction que l'empereur n'aurait jamais le sincère désir ni peut-être même le pouvoir de rendre à la France les bienfaits de la paix. La guerre d'Espagne, mal dirigée par des maréchaux que

divisaient d'implacables discordes, était loin de toucher à son terme, et l'Angleterre, encouragée par les succès de Wellington, ne donnait aucun signe de lassitude et ne manifestait aucune envie de déposer les armes.

A la vérité, le blocus continental et le duel à mort engagé avec l'Angleterre avaient eu pour conséquence de faire monter à des prix exorbitants les cours des denrées coloniales et de ne plus laisser aux marchandises françaises aucun débouché du côté de la mer, mais en compensation les produits nationaux n'avaient plus de concurrence à redouter dans les pays soumis à la domination immédiate ou à la suzeraineté de l'empereur. Ajoutons enfin que jamais plus vaste carrière ne fut ouverte à l'ambition des candidats aux fonctions publiques. La bourgeoisie française eut à fournir le personnel d'employés (jui était nécessaire pour administrer cent trente-deux départements. Nous devons reconnaître d'ailleurs que le gouvernement impérial ne manifestait aucun esprit d'exclusion dans le choix de ses lonctionnaires et qu'il acceptait avec une égale facilité les services des fils de régicides et des fils d'émigrés.

Ce n'est pas que les opjiositions eussent désarmé au lendemain de la naissance du roi de Kome. Les salons continuaient de [)Oursuivrc de leurs épigrammes les nouveaux nobles de l'empire, mais cette institution, bien qu'elle fût iniiiossible à concilier avec les principes d'égalité que la Révolution avait inscrite sur son drapeau, était loin d'être impopulaire, parce que les très modestes origines de la plupart des ducs et des princes qui portaient des noms de victoires flattaient les instincts démocratiques de la nation française. En même temps que la haute société parisienne n'épargnait pas les coups d'épingle aux duchesses de création récente et que la bourgeoisie libérale s'indignait des tracasseries de la police, de la confiscation de toutes les libertés publiques et du rétablissement des prisons d'Ktat, (jui ne contenaient pas moins de deux cent cinquante détenus à la fin de l'empire, les commerçants de la capitale manifestaient peu de sympathie pour Marie- Louise et regrettaient Joséphine dont les dépenses de toilette rendaient toute économie impossible aux dames de la Cour et encourageaient les industries de luxe. Enfin toutes les classes de la population parisienne étaient unanimes à maudire le fléau de la conscription qui était resté à peu prés tolérable pendant les premières années de l'empire, mais dont les exigences devenaient chaque jour plus effrayantes depuis 1807.

Tant que les armées françaises étaient victorieuses et que les contributions prélevées sur les ennemis permettaient d'imprimer aux travaux publics entrepris dans la capitale une impulsion qui donnait à la ville de Paris une apparence de prospérité matérielle, les esprits prévoyants, déçus dans les espérances de paix et de désarmement qu'avaient suscitées l'alliance autrichienne et la naissance du roi de Rome, avaient la conviction que l'empire ne survivrait pas à la personne de Napoléon, mais aucun parti ne se tenait prêt à s'emparer du pouvoir après la disparition du

maître. Napoléon était le seul homme de France qui crût à la possibilité du retour des Bourbons.

La conspiration du général Malet mit à nu la fragilité d'un gouvernement qui avait été sanctionné par tant de plébiscites et qui reposait sur tant de victoires. A une époque où la nouvelle officielle des désastres de la campagne de Russie n'avait pas encore eu le temps d'arriver à Paris, un homme tout seul faillit renverser l'empire. Il avait suffi qu'un général échappé de prison annonçât la mort de l'empereur et la constitution d'un gouvernement provisoire pour qu'une cohorte de la garde nationale le suivit sans hésitation et pour que le préfet de la Seine fit préparer de bonne grâce une salle à l'Hôtel-de- Ville pour les délibérations des nouveaux maîtres de la France.

Le charme était rompu. Lorsque Napoléon, ayant abandonné ses soldats et réduit au rôle du vaincu qui se fait le messager de sa propre défaite, arriva dans sa capitale en même temps que le vingt-neuvième bulletin où il exposait les horreurs du désastre où avait péri la Grande-.Armèe, une sourde colère gronda dans toutes les classes de la nation. Pourtant le Sénat obéit par la force de l'habitude et mit à la disposition de l'incorrigible joueur le nombre de conscrits qu'il demandait pour recommencer la partie.

Le génie militaire de Napoléon fut impuissant à conjurer la fatalité qui s'était acharnée contre lui pendant la campagne de Saxe. Les jeunes soldats qui avaient appris l'exercice en route se comportaient comme des héros lorsqu'ils se battaient sous les yeux du maître, mais ils étaient vaincus lorsqu'ils servaient sous les ordres des maréchaux qui ne leur inspiraient pas la même confiance et qui, d'ailleurs, de leur côté, commençaient à ne plus avoir une foi aveugle dans l'étoile de l'empereur. La défection est contagieuse. Les rois de Bavière et de Wurtemberg imitèrent l'exemple qui leur avait été donné par le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche. D'ailleurs Napoléon n'était pas abandonné seulement par les souverains, il avait contre lui la révolte des peuples. Il retrouva en Allemagne le même mouvement national qu'il avait provoqué cinq années auparavant dans la Péninsule lorsqu'il avait voulu installer de vive force, malgré la résistance unanime du peuple espagnol, son frère Joseph sur le trône de Philippe II. Le châtiment de cette faute poursuivit l'empereur pendant le reste de son règne. Ce fut à la veille de la Moskowa qu'il apprit la sanglante défaite de Marmont à Salamanque et ce fut pendant l'armistice, qui avait si malencontreusement interrompu les succès des armées françaises au début de la campagne de Saxe, que la nouvelle de l'irréparable désastre de Vittoria fut apportée au quartier impérial. La victoire de Dresde, bientôt suivie de la défaite de Kulm, ne fut qu'un dernier et fallacieux sourire de la Fortune, la partie devait être définitivement perdue à Leipsick.

Après la campagne de Russie, le Sénat et le Corps législatif votaient encore sans murmurer les nouvelles levées de conscrits que réclamait l'empereur dont le prestige était irrémédiablement atteint; mais après la campagne de Saxe

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les députés depuis si longtemps muets et dociles, manifestèrent des velléités de résistance. Cette opposition imprévue qui excita dans le cœur de Napoléon autant de surprise que de colère était un indice certain des dispositions du pays. Les royalistes annonçaient hautement le retour prochain des Bourbons, la bourgeoisie était résignée d'avance aux sacrifices que la France devrait s'imposer pour obtenir le rétablissement définitif de la paix, la ville de Bordeaux se préparait ii proclamer Louis WIII, et les populations des départements de l'Ouest et du Midi étaient nettement hostiles à l'empire. Les ouvriers des faubourgs de la capitale el les habitants des pro-

pour la défense des places fortes avaient été mis à la disposition de l'empereur. D'après un document publié en 1815, la ville de Paris qui avait déjà fourni 101.200 hommes pendant la période comprise entre 1792 et 1798 avait envoyé aux armées 204.900 conscrits depuis 1798 jusqu'en 1811. Suivant des calculs officiels, entre 1804 et 1815 l'empire a fait tuer dix-sept cent mille Français nés sur l'ancien territoire sans compter ceux qui étaient originaires des départements annexés.

Ces chiffres sont le meilleur commentaire qu puisse expliquer l'agonie du premier empire.

La campagne de France sera éternellement admirée comme le chef-d'œuvre de la stratège.

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