MÉDAILLE FRAPPÉE EN
Pour célébrer la proclamation de Bonaparte comme Président de la République cisalpine. (Musée des mr^dailles de la Monnaie.)
'est la dernière année où Paris jouira de sa liberlé, nominalement tout au moins.
De chute en chute, de concession en
l'angleterre uarchant a la conquête de la phancf:. D'après une caricature anglaise attribuée à John Gillray.
(Bibliothèque de la ville de Paris.)
concession, le peuple de 1789, lassé peut-être par un trop grand efîort, après avoir failli abdiquer aux mains de Robespierre, se remet entre celles de Bonaparte. Dans un an ce sera TErapire, la tyrannie librement consentie, voulue presque.
Comme toujours, la population laborieuse qui par son travail et sa richesse va aider
le Premier Consul dans ses immenses entreprises, les ouvriers, les commerçants font assez peu de bruit.
C'est à la surface que Ton s'agite. Vopinion est formée par quelques milliers de personnes seulement. Un salon, dans cette épociue de calme et d'abattement, inquiète plus Bonaparte que tout un faubourg.
Mais l'ambitieux dictateur sait façonner les esprits. Et sous sa politique habile, nous surprenons Paris en pleine évolution : il s'agit de faire disparaître ce qu'il y a de gênant dans les souvenirs révolutionnaires,sans toutefois réveiller la fidélité aux Bourbons.
C'est ainsi que Ton efface sur les murs de Paris ces inscriptions jacobines qui subsistaient encore, comme : Libcvtè, Fraiernilê ou la Mort.
Les Fêtes (lémocvatiijues du Champ de Mars où l'on distribuait des armes en récompense aux vainqueurs des courses à pied, à cîieval et en char, sont supprimées. Par contre, le Premier Consul rétablit aux Tuileries les feux d'artifice, illuminations et concerts publics que l'on y donnait autrefois. En janvier, Vlnslitut Natioliai de la Convention est remplacé par les Quatre Acacli'mieSj qm fonctionnent comme aux
anciens jours : on leur permet seulement de se rassembler deux ou trois fois l'an sous le nom de Séance f/niérale de r Institut, Les appellations de t citoyens » et « citoyennes » tombent dans une dé^iiolude presque com-
où Ton n'avait ni feu ni lieu, où Ton n'était pas assuré de garder sa tête sur ses épaules. Aussi la suppression d'une création républicaine, même simplement démocratique, passet-ellc sans causer d'émotion. »
Tout en cherchant l'apaisement avec les émigrés et les chouans, on poursuit impitoyahlumcnt les moindres velléités de royalisme. Le> porlrail'-dii comtedc Provence sont saisis chez le& libraires. Le poème de Delille, La Ptfi*' d if Malheur, longtemps annoncé à r,'ivance, et que le libraire acheta — chose iiiuuFe ! — lin. 000 livres, paraît surtout dangereux. Lns longs ciseaux des censeurs y pratiquent d'impitoyables coupures. (Tost que le vieux pnète aveugle, malgré les menaces et les dangers, (Hait resté fidèle à la famille royale. Bonaparte veut bien que l'on chante la religion, les crimes de la terreur et les bienfaits de la i)aix civile. Il sait qu'à ces vers :
Hélas ! pour oublier ces funestes
[tableaux,
Quelle main du Léllié nous ver-
[sera les eaux ?
on répondra : t L'homme de Hrumaire! >» Mais il lui déplaît d'entendre glorifier Louis XVI et Marie-Antoinette dont il va prendre la place. Quand Delille s'écrie, pathétique, en parlant de la nationalisation des biens du clergé et des
■-Sà.
MLLE GEORGES (t II ÊATftE- FRANÇAIS).
Rôle de Clytemnestre dans Iphigénie en Aulide, {Galerie théâtrale de Banco aï no.) Marguerite Georges Weynier, dite Mlle Georges (1 7 87- 1867), fut de 18ul' à ISOSel'surlout en 1803 In rivale de Mlle Duchesnois à la (>omédie-Française. Soutenue par le critique (îeoflroy, qui exerrait une influence décisive sur le public dans le Journal des Débats, elle subjuguait le parterre pur son éclatante beauté.
plète : jusque sur les affiches des théiVtres, bravant les règlements, les actrices se donnent du € Mesdames ». Cette désaffection pour tous les souvenirs des t grandes journées » est exprimée à merveille dans une lettre que le musicien allemand Reichardt écrit de Paris, en 1803, à Pun de ses amis : < Il est de mode de ne parler de la Révolution qu'en en faisant une époque
Dieu Terme î que dis-tu de ces [barbares lois?
cela paraît subversif au Consul qui vient de tranquilliser les acheteurs en les assurant de la validité des ventes et de faire calmer les remords des scrupuleux par une approbation du Pape. Pourtant le poème de Delille, même expurgé, se vend en peu de temps à plus de 20,000 exemplaires.
D'ailleurs, Paris est en général favorable à Bonaparte. Les Parisiens adorent Taudace et le succès. De plus, la guerre avec TAngleterre attache encore davantage le peuple à l'homme extraordinaire dont il subit l'ascendant. Il y a aussi, de la part du bour-
PARIS SOUS LE CONSULAT
geois craintif, une reconnaissance sincère pour l'homme qui a rétabli Tordre :
Il est l'honneur du monde et du siècle où noussom-
[nios, Et l'Etat que soutient le bras de ce héros Lui doit la Paix, son Dieu, sa Gloire el son repos,
dit Rœderer dans le Journal de Paris du 3 février 1803. Il y a toutefois chez quelques-uns une sourde hostilitr\Oii sf^jiliiul du luxe excessif qu'étale le parvenu qi si longtemps, « avait tiré le diable par la queue ». On voit, en elîet, briller à son chapeau de cérémonie unn boucle en diamants évaluée 362,000 livres. Ses frères sont un peu trop î\prcs à la curée : les commereants tenant à honneur d'être « fournisseurs de la famille Consulaire », tous les Bonaparte, grands et petits, usent el abusent de cette commodité Lucien se fait meubler, \)i\ de Senlis, un château li'( artistique et luxueux. Lji Malmaison est célèbre pu ses richesses, l^es mécontents exploitent tout cela.
Cependant Paris doit tenir compte à Bonaparte; de ce qu'il fait pour sa beauté. La ville avait été bien négligée sous la Révolution : pis que cela, on avait parfois détruit.
Le Premier Consul entreprend de refaire sa toilette. On parle toujours de mettre au Louvre la Bibliothèque nationale :
des ouvriers travaillent dans l'immense palais désert; un pont léger et commode réunit définitivement les îles Saint- Louis et de la Cité; on démolit le séminaire Saint-Sulpice, ce qui permettra, à l'avenir, d'admirer librement le portail de l'église. La jonction du Louvre aux Tuileries est projetée.
Enfin, on creuse le canal de l'Ourcq : c'est là une idée personnelle de Bonaparte, et il s'intéresse beaucoup à ce travail : il va plusieurs fois à cheval, suivi de son étatmajor, voir si son œuvre fait des progrès.
Le gouvernement prend un soin égal des
distractions parisiennes. Sans doute, penset-on, un peuple qui s'ennuie conspire Aussi amuse-t-on les badauds par des fêtes et des feux (rarlifice.
Oiiaul au lliéàhe. l'année est assez peu fertile en rliers-dVenvrc. Le public semble
MLLE l» U C H E s N O I s ( T H É A T II E - K H A \ Ç A I s)
Rôle d'Alzire dans Alzirti de Voltaire.
Catiierine-Joscphinc Rafin, dite Mlle I)iiche>nois (tTTT-I^ i Vu (l« l'ula au ThéAlre-Français ea 1802, dans le rôle de lMièdre,et y obtint un triunipho, Ino (abale lui opposa Mlle (ijtorges, qui lui disputait les rôles de princesse. KUe aurait sticcoiubé. «iuns celle lutte, sms la protection de la femme du Premier Consul, qui, devenue impératrice, lit onlonner sa réception comme sociétaire.
aimer surtout l'opérette et aussi le drame sentitnental. Fanc/ion la Vielleme, de Bouilly, en est le meilleur exemple. Les mêmes personnes qui s'attendrissent aux malheurs de la pauvre fille, pleurent la victime de Fépicier Trumeaux. l*eut-étre môme y a-t-il parmi ces cœurs sensibles, quelques-unes des farouches « tricoteuses».
Le plus grand événement de Tannée est la
rivalité de Mlle Georges et de Mlle Duchesnois à la Comédie-Française. La lutte commence en février et, après avoir divisé le parterre, divise tout Paris.
Mlle Georges a pour elle, outre son grand art, son éclatante beauté. Mlle Duchesnois est presque laide; mais, par contre, sa voix est si touchante, elle s'en sert avec tant d'habileté, qu'elle arrache des larmes.
Le parterre se trouve partagé comme au temps des Glùckistes et des Piccinistes. Gela finit, un beau soir, par une bataille en
LE DÉPART POUR L'aNGLETERRE EN BALLON. D'après une estampe de l'an XI. — Bibliothèque nationale.
règle. On échange, au milieu de la représentation, force injures, soufflets et gourmades. Les acteurs ne réussissent plus à se faire entendre. Sur un geste impatient de Tun d'eux, les plus enragés spectateurs escaladent la rampe, font irruption sur la scène et dispersent le bouillant Achille, le grave Agamemnon et la tendre Iphigénie. La police intervient alors et arrête une [douzaine de cabaleurs, tandis que les honnêtes bourgeois, privés du spectacle, se retirent en maugréant.
La querelle continue entreles deux actrices : au jour anniversaire de Molière, on joue le Malade imaginaire^ et durant la cérémonie, quand tous les acteurs de la maison défilent sur la scène devant le public, Mlle Duçbeçnois
apparaît aux côtés de Mlle Georges. Mais celleci tout à coup la devance de quelques pas rapides, et vient saluer seule le public, acclamée par tous ses partisans, tandis que Mlle Duchesnois, restée en arrière, perd contenance...
Du reste, les deux sœurs ennemies finiront par se réconcilier. L'exemple leur est donné par Mlle Clairon et Mlle Dumesnil, qui s'étaient haïes jusque-là et dont l'inimitié remontait haut : car celle-ci était née en 1714 et celle-là en 1723. Toutes deux meurent dans l'hiver de 1803 d'une épidémie de grippe qui fait de très nombreuses victimes. On nargue cependant le fléau par des chansons :
Amis, tremblons pour la beauté, Car si l'affreuse maladie Attaquait rinfidélité...
Ah! grand Dieu! quelle épidémie!
La grippe emporte Saint-Martin, le 'philosop/te inconnu: Saint-Lambert, le poète des Saisons, mort en athée et en matérialiste, tandis que La Harpe, philosophe et voltairien, finit en croyant sincère.
La guerre avec l'Angleterre vient ajouter à ces tristesses. Elle excite d'abord un grand enthousiasme patriotique : les dons volontaires aflluent. Mais bientôt, tout commerce étant arrêté, il y a des centaines de faillites et de ruines. Cela n'ôte rien à la gaieté parisienne, car, dit un flonflon de l'année :
Il faut bien rire dans Paris, Puisqu'il est le séjour des ris.
La mode est à l'unisson de l'esprit léger. Dans l'ensemble, on ne saurait la trouver élégante. Les hommes quittent la culotte courte pour le pantalon, le tricorne pour le chapeau rond; Tépée disparaît avec les talons rouges. Les femmes reviennent aux robes à queue. Elles adoptent les redingotes en drap clair avec collets à plusieurs étages. Les couleurs voyantes sont en vogue, et l'on s'attache à imiter l'héroïne de V Auberge de Bagnrres, un succès du jour :
J'avais mis mon petit chapeau, Ma robe de crêpe amarante, Mon chûle et mes souliers ponceau ; Ma toilette était ravissante.
Telle est la vie à Paris en 1803 : vie bien pauvre, intellectuellement. 11 semble que quelque chose soit brisé dans l'organisme de la grande ville. Plus de fortes et saines passions. Pareils aux oisifs de Byzance, les Parisiens se divisent pour deux comédiennes.
Allons! ils sont mûrs pour l'empire.
Jacques Balnville.
PARIS SOUS LE CONSULAT