LE KOI CHARLES X ACCLAME PAR LE PEUPLE
D'après une gravure du temps. — (Musée Carnavalet.)
gaz hydrogène dans la seconde classe des établissements danp:ereux, incommodes ou insalubres. Le premier, le café Sauvai, où se réunissent les littérateurs, adopte l'éclairage au gaz. On daube fort cette excentricité. Dans les salons, dans les boutiques, dans les mansardes on ne parle que du fossile huinain du Low</ro<^A^r, exposé boulevard des Capucines et qui tendrait à prouver que notre globe a subi plus d'un déluge. Les savants pratiquent sur cette curiosité de minutieuses analyses; en même temps, les gazettes et les vaudevilles lui décochent d'innombrables plaisanteries. Autre attraction, ce diorama où le peintre Daguerre, le futur inventeur du daguerréotype, fait admirer, au moyen d'un plancher tournant sur un pivot, la succession des tableaux de son Abbaye de Roslyn. Les esprits sérieux s'occupent beaucoup de l'avenir des chemins de fer dont on vient de faire en France les premières expériences. Les esprits frivoles se donnent tout entiers au jeu.
On danse aussi beaucoup. On danse la Boulangère, l^hcossaise, r Anglaise. Les noms bizarres donnés aux couleurs des toilettes à la mode indiquent à eux seuls les goûts littéraires de ce temps : Flamme de Vésuve, flamme de punch, arbre de Judée , queue de pnon^ sable de Numidie, Ipsiboé, couleur à rÉvcline (ces deux derniers, du titre d'ouvrages en vogue) tout
cela ne vous a-t-il pas une saveur romantique? C'est qu'en effet le romantisme gagne chaque jour du terrain. En vain le directeur de l'Académie Auger fulmine contre « cette prétendue doctrine qui échappe à l'analyse et se refuse à la définition, qui est quelque chose de fantastique dont l'apparence déçoit ceux qui l'attaquent comme ceux qui la défendent »,la nouvelleécole va s'imposer. Levieuxclassique Emile Aignan, membre de TAcadémie, l'auteur de Brunehaut, de Polyxène et d'autres tragédies qui s'oublieront, vient de mourir après avoir eu la douleur d^entendre appeler Casimir Delavigne notre premier poète dramatique vivant. L'influence de Byron et de Goethe dont Flatters fait les statues pénètrent dans la masse. Un roman de Walter Scott est immédiatement traduit et commenté à Paris. Dans les salons on chante l'Amandier de M. Alphonse de Lamartine, musique de Gassiot et l'on fonde beaucoup d'espoir sur un jeune poète ultraroyaliste M. Victor Hugo, que Ton considère comme le successeur littéraire du ministre des relations extérieures le grand Chateaubriand.
Au Salon, on admirera les J/a.s.sYïnr.s deScio de Delacroix, à côté de la Jeanne d'Arc de Delaroche et des tableaux de genre deCilirodet, de Gros, de Gérard et de Vernet. La Peinture pleure sur la tombe fraîchement ouverte de
LA FOULE ACCLAMANT LE COMTE d'aRTOIS (CHARLES X) A SON PASSAGE SIH LE BOULEVARD.
D'après une estampe du temps. — (Musée Carnavalet.
Géricault et la Philosophie sur celle de Maine de Biran. La musique est en pleine prospérité. Au Théâtre Italien, à TOdéon, on applaudit Rossini, Auber, Boïeldieu, si satisfait du succès de Beniowd'i, qu'il fait distribuer aux choristes une douzaine de bouteilles de bordeaux. Talma fait sa rentrée au Théâtre Français et y ramène la foule, mais le théâtre à la mode est le plus nouveau, le Ihédlredu Gymnase, qui vient de prendre le titre de Théâtre de S. A. II. Madame la duchesse de Berri.
Les fêtes de la Saint- Louis sont particulièrement brillantes. Tous les théâtres jouent des pièces de circonstance. Seulement on a remarqué que la promenade du roi en calèche a été, la veille, plus courte que d'habitude. Le 12 septembre, le peuple se porte à l'Hôtel de ville où est affiché un bulletin officiel de santé de S. M. Le 16 septembre, Louis XVill est mort.
Tandis que Charles X reçoit à Saint-Cloud les hommages des corps de rÉtat, cinq mille personnes par heure défilent devant le lit de fer où repose le vieux roi dé-
funt. Le 23 septembre, le cercueil royal est transporté à Saint-Denis, et le 27, par une pluie torrentielle, Charles X, en costume de colonel-général des carabiniers fait son entrée dans la capitale.
Selon la vieille coutume, l'archevêque ouvre à Saint-Leu une neuvaine pour la prospérité du nouveau règne et les corporations des bouchers et des loueurs de voitures font célébrer à Notre-Dame des messes de Requiem avec orchestre. Le nouveau règne commence sous les plus favorables auspices. La censure est abolie, des bannis sont rappelés, des actes de bienfaisance signalent lavènement du monarque. Le roi est aimé. Les esprits perspicaces craignent cependant que l'engouement du peuple pour le prince qu'ils comparent à Henri IV n'ait que peu de durée. Le refus du clergé d'accorder les dernières prières à l'acteur Philippe, adoré des Parisiens, soulève une émeute. Ainsi, l'année 18:24 finit par une désillusion. Après avoir beaucoup espéré de lui pendant quelques semaines, Paris boude déjà Charles X.
Paul Cabillaud.