‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 361 sur 455 · LA COUR ET LA VILLE · texte numérisé non relu

LA COUR ET LA VILLE

« Louis XVIII n'était plus. Sa famille, les grands officiers de sa maison, tous ceux auxquels leurs charges à la cour avaient fait un devoir d'assister à ses derniers moments, s'étaient retirés dans la galerie de Diane. Témoins de la fin d'un règne, ils y attendaient le commencement de Tautre, et que l'éliquelte leur eût annoncé le nouveau roi... Charles- Philippe d'Artois demeurait seul près du monarque auquel il avait fermé les yeux, il prenait dans ses mains cette main d'où le sceptre venait d'échapper. Il contemplait en silence la figure pale et muette de celui qui avait été son frère et son maître et qui, au déclin delà vie, lui apprenait à lui, roi d'un instant, comment sont les rois quand ils sont morts. Triste et imposant spectacle pour ce prince aux cheveux blancs à (jui sa destinée léguait si tardivement une couronne qu'elle ne devait pas lui donner longtemps à porter. 11 était là, à genoux, le front baissé et silencieusement partagé entre cette couronne, secret objet de ses plus jeunes convoitises, et le sentiment qu'excite dans le cœur de tous les hommes

I image de la mort qui doit les frapper tous.

II s'arracha enfin aux pensées confuses dont son esprit était visiblement agité, les portes de la salle s'ouvrirent devant lui, et la voix du duc de Duras cria par trois fois << Messieurs! le Ihfi... Vice le Roi! » Ce cri retentit d'un bout à l'autre du palais, et du palais à la ville il se répéta partout. Le nouveau règne était commencé. •

L'historien anonyme, dont nous citons ces lignes qui font image, ajoute que ce règne datait do l'entrée de Mme du Cayla aux Tuileries. La favorite de Louis XVIII, < une Maintenon mijins b* mariage > , employa en effet toul(» >a diplomatie et tout Sun crédit, ^i puissant sur le roi, pour perdre dans les alTections de celui-ci lliommc qui y était entre le ])Ius profondément et qui contrebalançait en les rendant presque vaines les intrigues du pavillon de Marsan : le duc Decazes. Elle y réussit quand des bruits, habilement répandus le lendemain de l'assassinat du duc de Berry, accusèrent le ministre hostile au parti du comte d'Artois d'avoir aiguisé et dirigé le couteau de Louvel. Très fine, très insinuante, très réfléchie, tout en paraissant frivole, elle servit

d'inslruinent conscient et adroit à l'entourage de celui ijui attendait la couronne pendant qu'elle régnait à Saint-Ouen comme jadis la veuve de Scarron à Saint-Gyr. Charles X ne se souvint pas des services rendus par Mme du Cayla au comte d'Artois. Sa reconnaissance se borna à lui donner ses grandes entrées aux Tuileries et à Saint-Cloud, en profitant lui-même de la disparition du testament de Louis XVHÏ. testament dont toute la cour connaissait l'existence, mais qui fut détruit, quelques-uns disent brûlé, le jour même qu'expira ce prince. Mme du Cayla garda Saint-Ouen. d*où avait été datée la préface de la Cbarte. mais elle perdit son prestige et la cour changea aussitôt d'aspect. Les plaisirs, qui en étaient bannis sous le règne précédent, y firent leur rentrer avec une certaine jovialité tempérée par h^ cérémonial poussé quelquefois ju-rpTaii lidicule. Les émigrés, mis à même de dépenser i;rAce aux millions de Tindemnité, y doiiiK-nt le ton avec un ressouvenir de la galanterie chevaleresque d'avant la Révolution, qui prèle à cette société, déjà moderne.comme une nuance mate de vieil-argenl.

La ville, en ses salons, rellèle les élégances des appartements royaux. Si les équipages des hauts dignitaires rivalisent de luxe avec ceux des andjassadeurs étrangers, les grands financiers ont. eux aussi, leurs voitures magnifiques qui sont surtout admirées parce qu'elles coûtent gros. Un usage, que l'Empire n'avait pas respecté et qui était cependant cher à la plupart des familles arislocraticpies, bourgeoises, ouvrières même, reprend toute son agréable vogue : on fête Les Uois aux Tuileries comme à la Chaussée-d'Antin, comme au faubourg Saint-(iermain, comme aux faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine, et il n'est si pauvre mé.nage ipii se prive de tirer la fève.

Paris «'St, au reste, tout entier à la joie, au moins pendant les quatre premières années du règne de Charles X, et les bourrasques politiques n'ont pas d'influence sur la sérénité des esprits. Le Parisien s'amuse beaucoup en cette fin de l'ère des Bourbons. Il s'amuse partout, môme aux séances de la Chambre, même aux réceptions académiques, môme aux cérémonies officielles. Le gouvernement contribue d'ailleurs à rendre cet entrain général en prodiguant les fêtes publiques, en autorisant les fêtes foraines des faubourgs et des barrières. Aux Champs Élysées, à la barrière du Trône, la foule se presse, s'écrase, non seulement par badauderie, pour contempler les mats de cocagne, les danseurs de corde, les hommes-orchestres, les baraques cl les boutiques en plein vent, mais pour avoir

sa part, en la disputant à coup de poings, des distributions de pain, de cervelas, de vin, qui donnent lieu à des mêlées dessinées par Boifiy avec la verve de Teniers.

Le peuple, qui ne veut pas s'ennuyer, et qui n'a plus comme sous Napoléon les revues militaires pour le spectacle des yeux et l'enivrement des enthousiasmes, court au Jardin des Plantes admirer, tout ébahi, la girafe vivante que d'irrespectueux caricaturistes — engeance sans pitié — ne craignent pas, dans leurs spirituelles lithographies, de placer à coté de Charles X avec qui ils lui donnent un air de ressemblance. Et quand la curiosité enfin lassée cherche un autre sujet d'engouement, elle le trouve au même endroit dians le chimpanzé, qui fait oublier par le Parisien ingrat la girafe et le pacha d'Egypte, son courtois donateur.

Girafe et chimpanzé ont leur chroniqueurs et jusqu'à leurs poètes ; on les chante dans la rue, en des couplets qui se fredonnent même dans les salons les plus fermés, et les auteurs dramatiques trouvent le meilleur de leur succès dans les allusions qu'ils font, en leurs pièces, à ces conijuérants de la popularité. Les visites au Jardin des Plantes inspirent aux Parisiens le goi\t de la promenade. Et pour séduire les promeneurs, les magasins du Palais-Uoyal et des boulevards, les cafés se ruinent en étalages . en décorations . Modistes, horlogers, fabricants de bronzes, marchands de porcelaines, limonadiers mettent leur imagination à la torture et leur bourse à sec pour accumuler les merveilles de la prodigalité. Ces embellissements deviennent la condition indispensable de la réussite du commerce parisien dans les grands quartiers, et les patrons. les commis, les employésse croient tenus, pour faire les honneurs de la maison aux acheteurs, de rivaliser de toilette. On ne parle que de la limonadière du Café des Mille Colonnes, de ses diamants et de ses coifl'ures, qui surpassent en beauté tout ce que peuvent avoir comme bijoux et comme parure les plus riches princesses.

Au retour de la promenade, chacun fait ses délices d'un divertissement alors à la mode, le kaléidoscope, dont les diverses variantes, polyscopes, aphanésdiscopes, métamorphosiscopes aident à passer la soirée, quand on ne médit pas de son voisin, ou quand, entre femmes, la conversation ne roule pas sur les grands mariages auxquels pas une élégante ne manquerait. Les fêtes de l'Église les processions, suivies, par les uns avec une piété sincère, par les autres à cause du bon genre, font aussi les frais des entretiens

PARIS SOUS LA RESTAURATION

OÙ Ton se raconte volontiers que pour faire son chemin il faut paraître aussi souvent que possible aux messes chantées. car la protection royale ne s'accorde qu'à ceux (jui font preuve de foi. Les œuvres religieuses se multipliant avec les communautés, il convient également pour les dames de figurer parmi les patronesses, pour les hommes de se montrer au banc des marguilliers, pour les uns et les autres d'aller entendre les conférences de Notre-Dame qui ont remplacé celles de Saint- Sulpice.

L'assiduité aux olïiceset aux prédications no fait d'ailleurs aucun tort aux tliéAtres et surtout aux représentations du (lircpio Frauconi. Ce dernier est tellement couru, (pie lorsqu'un a ouvert pour les iVères ([ui le dirigent et |U)ur leur incendie une suu^rription publique, Ie< louis sont tombés par centaines dan- lescarcelle et la recette a été si abondante «[u'ils ont réparé sans peine le désastre causé à leur établissement.

L'innovation des oninil)us aide singulièrement à la transformation de l'activité de la vie parisienne. (les moyens de locomotion, plus rapides que ceux d'auparavant, ont, malgré leurs inconvénients et leur peu de commodité, pour premier résultat de rapprocher les populations, jusqu'alors assez parquées, des différents points de la capitale, surtout des points éloignés. Il s'opère de cette manière un contact entre les diverses classes de la société.

DUC DE POLIGNAG.

Ministre des Aiïaires étrangères.

Le peuple voit de plus près les grands et. en certaines circonstances, les visite même chez eux. Il prend goiUà les imiter dans son ameublement : l'article de i\aris donne l'illusion de la bijouterie vraie, et les petites bourses trouvent de la sorte le moyen de se procucurer quelques-unes de ces fantaisies qui étaient jadis le privilège exclusif de la grande richesse. L'industrie i)arisienne y puise une importante ressource et les commerçants, qui sont ses auxiliaires, la font profiter de leurs bénéfices.

L'Exposition nationale de 1827 prouve la marche progressive du travail industriel de la France. La fabrication parisienne s'y distingue par le goût exquis, les perfectionnements remarquables de ses créations. Dans toutes les branches, orfèvrerie, joaillerie, ameublement, bronzes, dentelles, les objets exposés, des plus riches jusqu'aux plus ordinaires, montrent tout le chemin brillamment parcouru depuis 1819, date de l'exposition précédente.

Cette prospérité, inconnue des Parisiens du XIX** siècle avant la Restauration, est d'autant plus accentuée que Tessor des affaires trouve dans l'aide du gouvernement aussi bien que dans l'initiative individuelle des concours de plus en plus efficaces. La grande révolution économique s'inaugure. Les débouchés s'ouvrent en nombre. Les machines, en augmentant la production, font baisser les prix de la main-d'œuvre et par là même ceux des marchandises. L'offre, moins chère, appelle

DU a 01 CQHCILIATKUR.

{SEtuttaïâ. o^Otâ^Laiiiï, 6^a^iiUM^^à,à ^

L LNDISTRIE l'AniSIENNK SOLS CHARLKS X. D'aprÔN une cliquelîe du temps. — (Co'.ledion G. Hartmann.)

davantage la demande. La circulation de l'argent qui, n'ayant rien à craindre de la |)0litique étrangère ou intérieure, ne se cache plus, distribue la fortune en un plus grand nombre de mains ; le bien-être devient par suite plus t;énéral et contribue à la formation de cette bourgeoisie rentée dont la prépondérance commence à s'affirmer et qui sera bientôt maîtresse de la direction sociale sous le régime suivant.

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