UN COIN DE PARIS EN
D'après une gravure du temps. — (Collection 0. Hartmann.)
La Rue des Postes.
FAITES deux pas au delà du Panthéon; traversez la rue de l'Estrapade où logeait Diderot et qui doit son nom à Tancien supplice dont la pensée seule donne le frisson dans tous les membres. Placez-vous à l'endroit même où l'on martyrisait le condamné et regardez devant vous cette rue étroite et lugubre qui descend, sombre et resserrée, vers le faubourg Saint-Marceau, c'est la rue des Postes. En vain vos yeux la
parcourent et la suivent, vous avez beau regarder et chercher de toutes parts; vous n'apercevez rien ; rien que des portes fermées, rien que des fenêtres closes. La rue ressemble à un damier dont toutes les <'ases seraient noires. Çà et là de petites ouvert lires, en forme de meurtrières, donnent au jour un passage dont elles semblent avares; on se croirait devant une place forte. Plus loin des grilles de fer qui se coupent et s'entrecroisent, semblent ne vouloir laisser, dans les mille nœuds de leurs interstices, que comme un point à la lumière ; on se croirait devant une prison. Les fenêtres des mansardes, au plus haut point de l'édifice, sont mimies d'abatjour. la rue est anathématisée. le jour proscrit, la lumière maudite. Il semble en traversant ces déserts (|u*on soit à cùté d'un peuple de hiboux, de chats-huants ou de chouettes, on ne voit rien, on n'entend rien, le silence de la rue vous glace, vous met comme un couvercle de plomb sur le cœur; vous sentez qu'il y a près de vous des êtres qui doivent ne respirer qu'avec peine et étouffer faute d'air ; ces maisons noires, toutes silencieuses, vous font peur... Dans la journée, quelquefois, la voix monotone et fêlée d'un mendiant qui aboie de concert avec son chien qui crie, trouble seule le silence de la rue . De temps en temps, une dévole enveloppée dans sa mante et dans son capuchon ou quelque prêtre à la robe noire jettent en passant quelques sous dans le chapeau du mendiant, qui dit merci, tandis que son chien a levé la tète comme pour contempler le bienfaiteur de son maître; puis le chien et le mendiant continuent de fdus belle leur marche et leur mélodie. C'est surtout le dimanche que cela peut se voir; car ce jour-là la rue des Postes est vivante, ce jour-là elle est sortie du tombeau.
De toutes les rues voisines arrivent et débouchent des processions de vieilles femmes qui vont chanter et entendre leurs messes et leurs vêpres dans les couvents.
Frédéric Gaillardet.