DE LA F R A N C E
D'après une gravure de 18i5. — (Musée Carnavalet).
TABLEAU DE PARIS SOUS LA RESTAURATION
Paris politique sous Louis XVIII et Charles X.
En 1814, Paris accueillit les Bourbons sans enthousiasme, mais avec une satisfaction profonde. Le vieillard impotent dont le costume démodé et la tournure disgracieuse produisaient une impression étrange sur une population habituée à voir passer Napoléon à cheval, entouré d'un état-major de maréchaux aux uniformes étincelants de dorures, apportait à la France deux biens inestimables qu'elle cherchait en vain depuis vingt-cinq années : la liberté et la paix.
Il est vrai que la paix était chèrement achetée, mais elle aurait pu exiger des sacrifices bien plus douloureux encore, et si les conquêtes de la République et de l'Empire étaient perdues, du moins le vieux territoire national restait intact. La liberté n'était peut-
être pas aussi ardemment désirée par toutes les classes de la population que la fin des hécatombes de conscrits immolés chaque année à l'ambition d'un seul homme, mais la Charte n'en était pas moins acceptée avec reconnaissance parla fraction la plus éclairée de la bourgeoisie restée fidèle aux principes de Tancien parti constitutionnel, qui avait essayé sans succès, au début de la Révolution, de concilier des institutions représentatives avec le maintien de la monarchie.
Quelques mesures imprudentes, quelques paroles irréfléchies, tombées du haut de la tribune, ne tardèrent pas à refroidir le zèle que les habitants de la capitale manifestaient pour le gouvernement de Louis XVIII, mais l'adhésion sincère de la première heure fit place à de l'indifl'érence plutôt qu'à de la haine. Pendant la première Restauration, les passions politiques que suscitait le retour de
I)K I.A Hor
Député di' Mainr-el-Loire.
Tancienne dynastie étaient beaucoup moins vives à Paris que dans les provinces. Kn dehors du groupe des fidèles (pii professaient pour le principe de la légiliniité une sorte de culte, et des ouvriers des faubourgs, qui n'avaient pas perdu le souvenir des journées de la Itévolution. les habitants de des
COMTK DK MARC Kl. IIS.
Déjuilé de la Gironde.
la capitale avaient préférences discrètes plutôt que des convictions et étaient prêts à assister avec une inertie résignée à la formidable partie dont ils allaient être lenjeu. « Ils m'ont laissé arriver comme ils les ont laissés partir », disait Napoléon qui, dans un éclair de bon sens, résumait le jugementque l'histoire devait porter sur la journée du 20 mars. Sauf l'armée, personne à Paris ne souhaitait la chute de Louis XVllI, mais aucun bras ne s'armait pour prendre sa défense; personne ne désirait le retour de l'Empereur, mais aucune tentative n'était faite pour lui barrer le chemin des Tuileries.
Après Waterloo, toute la bourgeoisie parisienne manifesta une ferveur royaliste beaucoup plus vive que pendant la première Restauration. Les brutalités des ennemis qui étaient entrés dans la capitale de la France en conquérants irrités, pillaient les Musées et minaient le pont d'Iéna; les menaces des fédérés qui, [)endant les dernières convulsions de l'agonie politique de Na[)oléon avaient re()aru sur la scène armés de piques et coilTés du bonnet phrygien: les projets de démembrement du territoire français, dont Blùcher et la diplomatie prussienne ne faisaient pas mystère; bref, les causes d'alarme n'étaient que trop nombreuses et trop légitimes, et la petite bourgeoisie, aussi bien que la moyenne et la grande, accueillirent cette fois avec les manifestations d'une joie exubérante le retour d'un gouvernement qui avait l'autorité morale nécessaire pour traiter avec l'étranger, à des conditions assez dures sans doute, mais pourtant acceptables au lende-
main d'un irréparable désastre, et rétablir la paix.
La recrudescence de prospérité matérielle, suivant presque toujours le rétablissement de l'ordre après une longue période de détresse, fut une des principales causes qui, pendant les premières années de la Restauration, assurèrent au gouvernement de Louis XVlII le dévouement du commerce parisien. Ni les violences de la réaction royaliste de 4815, ni même l'exécution du maréchal Ney, la plus lourde des fautes qu'ait commise la monarchie restaurée, ne purent refroidir le zèle des gros et des petits négociants de la capitale. Ils ne laissaient échapper aucune occasion d'affirmer leur foi politique et profilaient du moindre prétexte pour pavoiser leurs magasins de drapeaux blancs. Les étrangers affluaient à Paris, les commerçants du Palais- Royal, du quartier Montmartre et de la rue Saint-Denis réalisaient de gros bénéfices; des industries nouvelles prenaient un essor rapide et les classes moyennes voyaient avec satisfaction leur revenu s'accroftre en môme temps que leur capital.
Cet épanouissement de la prospérité matérielle n'empêcha pas la bourgeoisie parisienne de passer tout entière dans le camp de l'opposition, à partir du jour où les imprudences des u/tras et des pointus, comme les appelait M. de Villèle, suscitèrent dans le pays un mouvement d'hostilité contre le catholicisme.
Sous la Restauration, le commerçant de Paris était resté un disciple de Voltaire. Les chansons de Réranger, les pamphlets de Paul-Louis Courier et surtout la lecture du Constitutionnel réveillèrent dans son cœur des sentiments antireligieux (|ui ne s'étaient jamais complètement éteints. L'()i)positioii, ipji était restée d'abord confinée dans la haute ban([ue, — car l'aristocratie de l'argent avait, à cette époque-là, de la peine à vivre en bonne harmonie avec laristocratie de la naissance, — s'étendit de proche en proche à toutes les classes moyennes; le nombre des députés de Paris ,.nYKEiu(it de €►«£. hostiles au gouvernement oépuié des Undes.
Dépulé
l'A«OLIFn.
le la S(in(
PARIS SOUS LA RESTAURATION
des Bourbons s'accrut à chaque élection. Le mouvement d'enthousiasme que la naissance du duc de Bordeaux suscita dans la bourgeoisie parisienne fut le dernier élan de foi monarchiciuc qu'ail manifesté hi capitale. Après la démission du cabinet Villèlc, la garde nationale accueillait Charles X aux cris de : A bas les ministres \ et les premières barricades du mois de novembre 1827, pour avoir été promptement déblayées, n'en étaient pas moins la préface d'une révolution. Le ministère Marlignac ne fut qu'une trêve, et Iors(prune coalition de la gauche et de la fraction la plus avancée de la droite brisa cette dernière planche de salut qui restait à la monarchie légitime, il était évident que la lutte eniia^'M^ entre les partisans de la Restauration et s<^n adversaires, au lieu de rester confinée dans les collèges électoraux et dans les (Chambres, ne tarderait pas à être portée sur la voie publique. Paris était mûr pour les journées de Juillet.
L'évolution politique qui s'était opérée dans la capitale s'accomplit aussi dans les départements. Au début de la seconde Restauration, les passions de partis étaient bien plus ardentes dans les provinces que dans la métropole. Les discordes civiles sont plus implacables dans les chefs-lieux d'arrondissement que dans les grands centres de population, parce qu'elles se compliquent de rivalités de personnes. Le retour de l'île d'Elbe avait été une revanche de la Révolution contre l'ancien régime, et les vieilles haines (jui s'étaient assoupies pendant le premier règne de Louis XVlll se réveillèrent au lendemain de Waterloo, plus violentes quejamais. Ce n'était pas seulement une lutte de partis, mais une guerre de classes qui finit par devenir une guerre de religion.
Il aurait fallu un pouvoir très fortement constitué pour obliger les émigrés à vivre en bonne harmonie avec les acquéreurs des biens nationaux, de même que Henri IV avait contraint les ligueurs et les protestants à oublier leurs anciennes inimitiés. L'ambition de Louis XVIII eût été d'entreprendre à son tour la même œuvre d'apaisement; mais le système électoral qui avait été adopté par la Charte opposait de sérieux obstacles à une pareille entreprise. N'accorder le droit de suffrage qu'aux Français inscrits au rôle des contributions directes pour une somme de trois cents francs, c'était organiser des collèges électoraux beaucoup trop restreints où les états-majors des deux classes de la société qui se faisaient une guerre acharnée devaient à peu près seuls se trouver en pré-
sence. Les spéculateurs qui s'étaient enrichis pendant la Révolution disputaient, avec un acharnement souvent couronné de succès, la prépondérance politique aux descendants de l'ancienne aristocratie (pii avaient conservé leurs biens. Entre ces deux camps irréconciliables flottaient un certain nombre de représentants de la haute bourgeoisie éprouvant une égale répugnance pour un retour à l'ancien r(''gime et pour un nouveau bouleversenuMit qui aurait pu devenir dangereux [)our les fortunes les mieux établies. Ainsi s'e\j)liqu('nl les bruscpic^s oscillations du corps électoral suivant (pie les modérés penchaient à droite ou à gauche, dominés par l'impulsion du moment. Il ne faut pas oublier, d'autre part, qu'à l'occasion, les ultras de la droite nhésitaient pas à s'entendre avec les ennemis de la dynastie pour assurer le succès d'un candidat dont l'élection devait provofjuer la chuic d'un ministre agréable à Louis XVIII, mais suspect à l'entourage du comte d'Artois. Des assemblées issues de collèges électoraux exclusivement recrutées dans un milieu social sans esprit politique et divisé par des haines profondes ne pouvaient fournir à des cabinets constitués suivant toutes les règles du régime parlementaire qu'une majorité instable et mal assurée. Après la dissolution de la Chambre introuvable, le duc de Richelieu essaya de gouverner avec le parti du centre en s'appuyant sur la gauche pendant son premier ministère et sur la droite pendant le second. Dans l'intervalle, M. Decazes avait essayé de pousser jusqu'aux extrêmes limites la politique de conciliation, mais il n'avait pu résister à la réaction violente provoquée par l'élection de l'abbé Grégoire et l'assassinat du duc de Rerry . Arrivé au pouvoir avec la droite devenue toute-puissante après la chute du second cabinet Richelieu, M. de Villèle réussit pendant plusieurs années à introduire la discipline dans les rangs de ses amis politiques et à les transformer en parti de gouvernement; mais il vint un jour où, pour conserver la direction des groupes parlementaires dont il était le chef, le premier ministre fut obligé de leur obéir, et les projets de loi qu'il consentit à présenter pour donner satisfaction aux ultras provoquèrent dans le pays une recrudescence d'hostilité contre le catholicisme et les souvenirs de l'ancien régime qui aboutit à des élections désastreuses pour le cabinet. Le ministère Martignac fut le chant du cygne de la monarchie. Acclamé à son arrivée au pouvoir par toutes les fractions du parti libéral non seulement dans les chambres mais encore dans la capitale et
dans le pays, le plus éloquent et le plus conciliant des hommes d'Élat de la Restauration se vit un jour brusquement abandonné sans motifs par la gauche el le centre gauche qui firent cause commune avec l'extrême droite. Ce n'était pas seulement la chute d'un cabinet.celait la fin d'un régime. Dans cette crise, l'inexplicable aveuglemr'nt ("Ji ailes X mit le sort (le la dynastie entre les mains du prince de Polignac qui Joua quitte on double, avec une incapacilé inconsciente <'t sereine, uni' partie où le double n'existait pas. Puur ré-
LL UOl l»E IlOMK A SKI'T ANS (dI'C HE UEICIISTAI» T. )
D'après une gravure du ItMnps.
(Collecliuu (lu prince Roland lioQa])ar le.)
pondre à la violation de la Charte, la haute, la moyenne et la petite bourgeoisie parisienne n'hésitèrent pas à faire appel à l'émeute, sauf à lui enlever ensuite les fruits de sa victoire, et les Bourbons partirent pour l'exil.
Ce gouvernement impuissant à rétablir la paix sociale et condamné à lutter sans cesse contre des conspirations, des complots et des désordres sur la voie publique, ces Chambres qui consacraient le plus clair de leur temps à remanier la loi électorale et à voter des lois sur la presse qui n'étaient pas viables et ne tardaient pas à être abrogées pour être remplacées par des dispositions non moins éphémères ne manquaient cepen-
dant ni de patriotisme, ni de sagesse, ni de clairvoyance lorsque les intérêts vitaux du pays étaient en jeu. La Restauration a donné à la France des institutions militaires qui ont duré plus d'un demi-siècle et une armée qui a entrepris avec honneur et avec succès les expéditions d'Kspagne, de Morée et d'Alger, une marine qui a reconquis son ancien prestige à la bataille de Navarin, une magistrature assez indépendant^^ pour rendre à l'occasion des arrêts désagréal)les au pouvoir
l'IlEMIKKE STATUE DU DlC 1)E DOHDEAU.X ÂGÉ DE SEIT ANS.
Ollort à la duclicssc do Berry.
Bronze de C D, — (Musée Carnavalet.)
et des finances dont la prospérité n'a jamais été égalée. De 181 ."3 à 1830, la population s'est accrue, l'industrie et l'agriculture, ruinées par vingt-cinq ans de guerre, se sont peu à peu rétablies et l'indemnité aux émigrés, qui a été si amèrement reprochée à M. de Villèle, a eu surtout pour ell'et de dégrever les anciens biens nationaux de Ténorme dépréciation dont ils étaient atteints et, par conséquent, de rendre de l'activité et de la sécurité aux transactions immobilières qui étaient à cette époque-là le principal élément de la richesse publique.
Le châtiment des peuples profondément
PARIS SOUS LA IRESÏÀURATION
divisés parleurs discordes intestines est parfois de perdre une exacte notion de leurs intérêts nationaux et de les subordonner à des préoccupations de parti. On a de la peine à comprendre aujourd'hui comment la politique extérieure de la Restauration a été, surtout à Paris, une des principales causes de l'impopularité des Bourbons de la branche aînée. La postérité, plus impartiale que les contemporains, a trouvé dans les douloureuses expériences qu'elle a faites pour son propre compte les éléments de contrôle les plus sûrs pour reclilier les arrêts improvisés des historiens de la première heure. Un traité de paix, infiniment plus cruel que les décisions du (longrôs de Vienne, a fait apprécier à leur valeur les services (]u'avait rendus Talleyrand en sauvant à deux reprises l'intégrité de l'ancien territoire national contre les convoitises de certaines puissances.
Les conséquences de la Révolution de 1868 et la candidature Hohenzollern ont été la meilleure justification de la politique suivie par Louis A VIII de l'autre côté des Pyrénées. Il ne s'agissait pas de savoir si le gouvernement de Ferdinand VII était bon ou mauvais, mais il fallait éviter à tout prix qu'un ré-
L'Esprit parisien sous la Restauration.
ombien cliarniant ajjparait. dans les estampes du temps, ce Paris dola K(*stam'ati(jn,avec ses badauds souriants, ses [)etils bourgeois musards et ses gamins go^'uenards 1 1 sa populace bon enfant .. Partout se remarque la plus grande simplicité de mœurs : peu de luxe, peu d'équi-
gime inféodé à
l'Angleterre
OU à l'Autriche pût s'installer en Espagne après avoir renversé un roi qui d'ailleurs ne méritait que de médiocres sympathies. La population parisienne ne voulut voir qu'une croisade en faveur de l'absolutisme dans une expédition entreprise pour la défense d'un grand intérêt national et n'accueillit que par des railleries l'entrée triomphale des vainqueurs du Trocadéro.
La ville de Paris, et nous devons ajouter presque tout le peuple français, se montrèrent bien moins impartiaux encore dans leurs appréciations sur la guerre d'Afrique et ne voulurent voir dans la prise d'Alger qu'une manœuvre électorale de M. de Polignac.
G. Labadie-Lagravb.