I. — l'opimox
LE premier Empire prodigua les millions pour embellir Paris. « C'était, dit Bourrienne, après laguerre, le premierbesoin de l'ambition de Napoléon. » Le nouveau Gharlemagne voulait que chacune de ses victoires fût symbolisée par un monument destiné à en transmettre le souvenir à la postérité. Pendant dix ans la capitale ressembla, suivant un mot du roi de Wurtemberg, à une ville prise d'assaut par des architectes.
Paris se montra-t-il reconnaissant de tant d'or dépensé pour lui ? La question est complexe. Napoléon ne se trompait pas lorsqu'il appelait les Parisiens des < fibreux >. Sous son règne, les causes qui pouvaient faire vibrer d'enthousiasme la fibre parisienne ou l'irriter, la blesser, se renouvelèrent sans relâche.
Le peuple de Paris, trop instinctif pour profiter de l'expérience, a toujours eu de l'en-
gouement pour une idole qu'il adore avec un culte superstitieux jusqu'à ce qu'elle se brise. Il s'associe, de 1804 à 1812, aveuglément aux rêves charlemagnesques de l'Empereur. Il acclame le retour des vainqueurs d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Wagram. Il salue de ses cris d'admiration fanatique, dans la cour des Tuileries aux jours de grande parade, le héros sans égal qui dote la France d'une gloire militaire incomparable. Selon l'expression de Chateaubriand, il s'arrange à cœur joie des conquêtes de Bonaparte et même de sa tyrannie. Mais, lorsque le défilé des maréchaux, ofïiciers, chambellans, hauts fonctionnaires aux éclatantes chamarrures, aux superbes panaches, a pris fin, lorsque le gros bourdon de Notre-Dame s'est tu, rendant la ville au silence et à la réflexion, ce même peuple, enfiévré la veille au spectacle de la grande armée formant le cortège du triomphateur, se retrouve en présence de sa pauvreté, sentie d'autant
plus amèrement qu'il la compare avec le luxe de la cour.
Alors il se rappelle que c'est lui qui a fait la Révolution, sans que les régimes successifs depuis 1789 aient amoindri sa misère, et il reprend son naturel frondeur, il redevient murmurant, malveillant même. Sa malveillance est parfois si accentuée que Napoléon va jusqu'à le menacer de choisir une autre ville de France pour siège de l'Empire. Le préfet de Paris, Frochot, reçut, à plusieurs reprises. Tordre de convoquer les maires des douze arrondissements et tous ceux qui avaient une action sur Topinion pour leur enseigner à la mieux diriger.
A vrai dire, l'opposition venait moins de la classe populaire que de la bourgeoisie, du commerce, des salons. Dans ces trois milieux, l'hostilité, latente ou bien ouverte, selon les circonstances, subsista dès les premiers jours du Consulat, et l'Empire ne fit que l'aviver en s'appuyant exclusivement sur le militarisme. 11 suflit, pour s'en convaincre, de lire les pamphlets de l'épotiue.
Thiers assure que la bourgeoisie de Paris se passionna pour Moreau pendant le procès de 1804. Des lettres intimes conservées aux Archives nationales attestent que des centaines de femmes bourgeoises de la capitale portèrent le deuil de (ladoudal. Ces sympathies et ces regrets s'expliquent. La bourgeoisie parisienne a toujours été conservatrice autant par calcul que par tempérament. Sous le premier Empire, elle ne voyait dans les guerres, sans cesse renaissantes, qu'un empêchement sans trêve à ses goûts pacifiques et une prépondérance sans bornes des visées militaires auxquelles on la sacrifiait. La lutte formidable engagée par Napoléon contre l'Europe ne faisait qualarmer ces craintifs, qui se demandaientchaque matin en tremblant s'il briserait ee réseau dont ses ennemis s'efl'orçaient de l'envelopper, et s'il ne succomberait pas dans cette entreprise, qu'on appela gigantesque tant qu'elle réussit, et folle, dès qu'en 1812 l'étoile de Bonaparte se prit à pAlir.
Le commerce parisien, intéressé qu'il était à la prospérité publique, et par suite, à la quiétude générale, avait applaudi le Consulat, qui imposa la paix de Lunéville en 1801, et de même les débuts de l'Empire, qui, en 1805, lit signer le traité de Presbourg. Mais le décret de blocus continental et le divorce lui déplulent. C'est qu'il s'était enrichi grâce aux prodigalités de Joséphine et à la résurrection de l'appareil somptueux de l'ancienne monarchie. Après le mariage de l'Empereur avec 3Iaric-Louise, il n'en fut plus ainsi. L'instal-
lation aux Tuileries de la nouvelle Autrichienne inaugura, en effet, une ère de réglementation du budget de la cour. La société de 1810 ne ressembla plus, pour les fournisseurs, à celle qui l'avait précédée. Les réceptions officielles n'eurent plus rien d'animé, l'Empereur n'y apparaissant désormais qu'entre deux batailles. L'Impératrice ne leur donna elle-même point d'attrait. Les toilettes commandées aux couturières en renom coûtaient, il est vrai, plus cher que de 1800 à 1810, mais les grandes dames en faisaient faire moins. Bien des maréchales, des duchesses, dont les maris avaient reçu de Napoléon des dotations princières, tournèrent, après le divorce, à l'économie, sinon à l'avarice.
(Juant aux salons, ils formèrent, dès le lendemain du 18 brumaire, plusieurs camps fermés. Aussi n'ont-ils plus qu'un nombre restreint d'habitués. L'ancienne aristocratie se groupe autour de la comijsse de Montesquiou, la nouvelle autour (|f la duchesse de Montebello, les généraux, les olficiers supérieurs autour du grand maréchal du palais. Quiconque appartient à l'une de ces trois ligues féminines irréconciliables ne fraye point avec les deux autres.
Ces éléments différents et divergents produisirent nécessairement dans le Paris du premier Empire de fréquentes sautes d'opinions.
Il y avait, du reste, pour les Parisiens de toutes conditions deux grandes sources de griefs contre Napoléon : d'abord, le despotisme tracassier qui faisait intervenir la police partout, dans la vie privée et dans la vie publique, au tbéiUre, dans la littérature, jusque dans la propriété; ensuite les coupes sombres pratiquées dans la population par les continuelles levées de soldats. De là, l'infaillible certitude qu'avaient les complots de trouver des recrues. Celui de Fouché-Bernadotte en 180U démontra combien l'on commençait à ne plus confondre le salut de la patrie avec la personne de l'Empereur. La conspiration de Malet, qui n'avorta que par un événement fortuit, confirma ce changement bien prononcé des sentiments de la capitale à Tégard du maître. Le fait était d'autant plus significatif que l'année d'avant, en 1811, la naissance du roi de Rome avait uni toutes les classes dans un même élan de retour à l'idole. Mais la disette, la hausse énorme des prix des denrées, les nuages amoncelés sur la France par l'expédition de Russie, les premiers symptômes de la décadence impériale transformèrent la joie des Parisiens en de cruelles angoisses.
Quand Chabrol de Volvic prit, à l'Hôtel de
DEUXIÈME ÉPOQUE
Ville, possession de la préfecture à la place de Frochot, si candidement compromis dans l'affaire Malet, la physionomie de Paris s'assombrit. Ce n'étaient plus des bulletins de victoires qu'on lisait maintenant dans les journaux, mais des nouvelles de revers. En môme temps, la crise commerciale sévit avec une intensité croissante. Les étranîj^ers partent. La situation s'aggrave encore en 1813, lorsque, en juin, on apprend l'échec de Jourdan a Vittoria, en août, ceux d'Oudinot à Grossbeeren, de Macdonald à la Katzbach, de Vandamme à Kulm; en
« les Marie-Louise parisiens » — se battre sur les plateaux de Graonne où ces « braves petits » périrent presque tous.
Cependant Paris, aussi prompt à s'électriser qu'à se laisser abattre, reprend tout son courage à l'annonce des victoires de Champaubert, Montmirail, ChtUeau-Thierrj-, Vauchamps, Nangis, Montereau. La bourgeoisie, le commerce même cèdent à cet entraînement. C'est que personne ne doute plus de l'écrasement des Prussiens, Russes, Autrichiens. On est si sûr du lendemain, que le carnaval