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UN JOLI DÉBUT

29 août 1884.

Il y a quinze ans — dix-huit peut-être — à huit heures du soir, un train omnibus, venant de Paris, entrait en gare de Bourges.

On était en décembre. Il faisait grand froid. Une jeune fille, presque une enfant, descendit d’un wagon de troisième classe, les lèvres bleuies, toute grelottante sous sa pauvre robe d’indienne et sous son méchant mantelet de mérinos. Elle s’achemina lentement vers la sortie, puis, arrivée sur la place où scintillaient, à travers le brouillard, les lanternes des omnibus, elle jeta de tous côtés un regard de détresse, et, ne voyant pas sans doute la personne qu’elle attendait, ou plutôt qui devait l’attendre, elle s’assit sur une borne et se mit à pleurer.

Sur le perron, un gendarme se promenait de long en large. Cette pantomime suspecte attira son attention. Et, s’approchant de la voyageuse, qu’il prenait pour une mendiante :

AOUT

— Faudrait voir à déguerpir ! lui dit-il brusquement.

— Ah ! gendarme, s’écria la fillette en s’essuyant les yeux, c’est le bon Dieu qui vous envoie !

— Ce n’est pas le bon Dieu, c’est ma consigne !

— Eh bien ! que votre consigne soit bénie !... Pourriez-vous m’indiquer le café-concert ?

— Ous qu’on sert ?. . ous qu’on sert ?... Ah ! bon!... voyez-vous ce café là-bas, en face ?... on vous y servira tout ce que vous voudrez...

— Ça ne serait pas de refus, car j’ai le ventre d’un creux !... mais vous faites erreur, gendarme, sauf votre respect !... Il s’agit du caféconcert... où l’on chante.

— Bizarre !... Connais pas !... Et, comme ça, vous chantez ?

- — Oui, gendarme .. Je viens de Paris où j’ai signé mon engagement. ..

— Votre engagement ?... Bizarre!... Comme vivandière, alors ?

— Non... comme chanteuse.

— Drôle de régiment !... Hum ! tout cela n’est pas clair !... Exhibez votre feuille de route.

— Voici, gendarme !

— Qu’est-ce que c’est que ce grimoire-là ?... « Entre les soussignés X..., directeur du caféconcert de Bourges, et mademoiselle Léonore. » C’est-y vous, Léonore ?

— Personnellement.

— Joli nom, ma foi !... Léonore... mais attendez donc... fectivement, ça se chante...

Léonore, mon amour brave...

— Bravo, gendarme !... nous avons aussi...

Ma Léonore, adieu !

— Connais pas !.. . De moins en moins clair!... Votre âge ?

— Quinze ans.

— Quinze ans !... Et vous chantez déjà ?

— Vous n’avez pas l’air d’en être convaincu. Vous vous dites : c’est une vagabonde qui se f... iche de l’autorité ! Faites donc une chose... escortez-moi jusqu’au café-concert, et, si je vous ai menti, je suis votre prisonnière !

— Ça va !... La gendarmerie française est toujours heureuse quand elle peut accorder ce qu’on doit au sexe avec le devoir !... En route, mauvaise troupe ! Mais, sapristi ! Votre fourniment me paraît bien léger pour la saison !

— Gendarme, vous avez raison ! fit la petite dont les dents claquaient et dont le sang gelait dans ses veines.

— Alors, introduisez-vous là !

Et Pandore entr’ouvrit son vaste carrick, dans les profondeurs duquel Léonore se blottit sans méfiance, comme un oiseau frileux.

Ils allaient. Combien de temps allèrent-ils ? L’enfant ne pouvait s’en rendre compte. Mais

AOUT

la route lui parut d’un long!... Bourges était donc une bien grande ville !... Ce qui la frappait et l’effrayait presque, dans sa chaude prison, c’était le silence ambiant. Bourges était donc une ville morte !... Et ils allaient..., et la route s’allongeait sans cesse, et le silence grandissait toujours!... L’enfant ne tremblait plus de froid, et voilà qu’elle tremblait de peur !... Le singulier gendarme!... Pour qui ces bruyants soupirs qui gonflaient son uniforme ? Pourquoi ces étreintes passionnées ?... Et que faisait là cette main curieuse dont elle sentait la chaleur sous le gant de buffle ? La petite n’était pas très experte en tactique amoureuse, mais, à quinze ans, on devine ce qu’on ne comprend pas, et elle devinait que, dans le cœur du guerrier, Vénus était en train de supplanter Bellone ! Tout à coup, elle se sentit enlevée de terre... Dans ce mouvement, sa tête émergea du carrick, et elle vit qu’ils entraient dans un chantier désert,, hors de portée de toute assistance humaine.

— Mais, gendarme, cria-t-elle en se débattant, nous ne sommes pas au café-concert !

— Non, ma toute belle, nous sommes à Cythère, et Mars y vient faire un bout de causette avec Vénus !

Cette mythologie mit le comble à l’épouvante de Léonore. Elle se sentit perdue. Appeler ?... Une main de fer s’était posée sur sa bouche. Résister à ce colosse ? Il n’y fallait point songer. . . Soudain, elle eut une inspiration qu’on peut qualifier de providentielle.

— Voyons, gendarme, articula-t-elle à travers son bâillon, ce n’est pas gentil ce que vous faiteslà ! . . . Est-ce ainsi qu’on s’y prend avec le sexe ?. . . Fi! le vilain brutal?... Est-il besoin d’employer la violence quand on ne demande qu’à s’entendre ?

— Quoi !... vraiment; vous consentiriez ? balbutia Pandore, ahuri.

— Lâchez-moi d'abord, nous causerons ensuite.

Les bras dugéantsedétentirent. Prompte comme Léclair, Vénus se dégagea; et, cinglant de sa petite main la face rougeaude de Mars, elle lui dit avec l’accent et le geste intraduisibles de Gavroche :

— On t’en paiera des rosières, mon fiston !

Puis, prenant ses jambes à son cou, elle s’élança d’une course folle à travers la campagne.

Pandore, furieux d’avoir été joué par une gamine, se mit en devoir de la rattraper. Mais la partie n’était pas égale. D’ailleurs, il réfléchit qu’il avait tout à redouter d’un esclandre, et que, si le poète latin n’avait pas prévu la métamorphose d’un gendarme en satyre, le Code, lui, l’avait prévue. Aussi, la fâcheuse vision du Conseil de guerre hantant son timide cerveau, se résigna-t-il à rejoindre la caserne. En quoi tous les gens raisonnables trouveront qu’il agit sagement.

Et Léonore courait toujours ! En quelques minutes de cette allure, elle atteignit les premières maisons de la ville. L’idée ne lui vint pas dedeman-

AOUT

der son chemin, tant elle avait peur de retomber sur un autre gendarme. Bravement, elle s’engagea dans un dédale de rues étroites et maigrement éclairées. Tout à coup, en débouchant sur une petite place, elle aperçoit, au-dessus d’une large porte vitrée, un cordon de gaz et ces deux mots : Café-Concert , écrits en lettres lumineuses. C’est bien là. Sur une des vitres, une grossière affiche à la main est collée avec quatre pains à cacheter. Elle lit :

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