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LE PLANTON NOIR

28 août 1884.

Je revenais hier de Saint-Germain avec un de mes vieux camarades récemment libéré du service, A la station de Rueil, il mit la tête à la portière et fit flamber son cigare, pantomime destinée à tenir en respect les « personnes du sexe » réfractaires à la fumée de tabac. C’était sans doute le cas d’une dame en grand deuil qui s’apprêtait à violer notre tête à tête, car elle recula d’horreur devant une bouffée magistrale, et s’élança dans un compartiment voisin.

Je n’avais fait que l’entrevoir à travers la glace, mais mon compagnon s’était trouvé presque nez à nez avec elle, et, comme si les yeux de la voyageuse eussent été des revolvers, il fit un bond en arrière et s’écroula sur la banquette, en murmurant :

- — Dieu me pardonne!... C’est le planton noir !

— Le planton noir ! m’écriai-je, violemment intrigué, quelle est cette énigme }

— Une énigme, en effet, mais dont on ne saura jamais le mot.

— Bast ! en cherchant bien .. à deux* peutêtre !

— Je vous vois venir... Vous flairez là-dessous quelque bonne histoire pour le Figaro ... mais je vous préviens qu’elle n’est pas gaie.

— Cela m’est bien égal, pourvu qu’elle soit intéressante.

— Oh! je vous en réponds!... Jugez-en.

— Mon lieutenant, vous avez la parole !

Vous vous rappelez, sans doute, commença mon compagnon, le brave colonel Le Perche, dont on a célébré le bout de l’an il y a quelques jours... Le Figaro, lorsqu’il mourut, l’année dernière, lui tressa des couronnes bien méritées. C’était un fier soldat, un type accompli de loyauté, d’honneur et de bravoure. Et pourtant, dans cette vie pure et limpide, ouverte à tous les regards comme une maison de verre, il y avait un recoin obscur, mystérieux où jamais œil profane n’a pu pénétrer.

Il y a bien longtemps de cela, nous étions à Montargis. Je venais d’être nommé sergent, et je commandais pour la première fois la garde de police. Une femme, toute de noir vêtue, grande, élancée, le visage emmitouflé d’une épaisse voilette, se présente à la porte du quartier.

— Lb sergent de garde ? demanda-t-elle.

Je m’avançai.

— Le colonel Le Perche est-il à la caserne ?

— Non, madame.

— Où croyez-vous qu’il soit r

— Chez lui, sans doute.

AOUT

Elle eut un geste de désappointement, et, sans mot dire, elle tourna les talons.

Mon caporal de consigne, un vieux brisquard, fît entendre un grognement sourd et, me tirant par la manche :

— Sauf votre respect, sergent, me dit-il, m’est avis que vous allez être mal dans les papiers du colonel...

— Et pourquoi donc ?

— 1 Pour avoir dit à cette particulière qu’il était chez lui.

— Il ne fallait donc pas ?

— Cette bêtise !... c’est le planton noir!

— Hein?

— Vous ne savez pas?... C’est juste, vous êtes encore un « pierrot !... » Mais as pas peur !... vous la reverrez, et on vous dira la chose!... Pour lors, il n’y a pas de mal... Le sapeur a des ordres... il ne la laissera pas monter !

En effet, le lendemain, le colonel, en entrant au quartier, me jette un regard de dogue... A vingt pas derrière lui venait le sapeur, et, dans l’ombre du sapeur, le spectre de la veille... Je compris alors ce sobriquet de planton noir. J’arrêtai la dame à la porte.

— C’est bien !... murmura-t-elle, j’attendrai!

Et, ramenant son voile, elle se mit en faction à quelques pas de la guérite. Au moment où le colonel sortait, le rapport fini, elle s’effaça derrière la « niche à Fidèle » ; puis, emboitant le pas, elle suivit à distance, de front avec le sapeur*

Le train stoppait à la station d’Asnières. Une ombre noire glissa le long de notre compartiment et jeta sur nous au passage un regard inquiet, souligné d’un sourire sardonique. C’était le planton noir. Nous le vîmes se diriger lentement vers la sortie des voyageurs, puis se perdre dans la foule.

— Enfin ! fit mon compagnon avec un soupir de délivrance. . . J’éprouvais un véritable malaise à sentir ce revenant dans mon dos !

Et, comme le train se remettait en marche, il continua son récit.

A quelques années de là, j’étais sous-lieutenant et j’allais en permission. En entrant dans la gare, j’aperçus le colonel au guichet. 11 le quittait à peine quand le planton noir s’y précipita et, jetant un billet bleu sur la tablette :

— Une première pour... où va ce monsieur ! demande-t-elle fièvreusement.

Ce n’était plus le hussard, c’était le colonel persécuté !

Plus tard, enfin, alors qu'il tenait garnison à Paris, nous causions ensemble au coin de la Chaussée-d’Antin et de la rue de la Victoire. Tout à coup, je vis son front se crisper, et, suivant la direction de son regard, j’aperçus, sur le trottoir d’en face, le planton noir, immobile, les bras croisés.

AOUT

— C’en est trop ! gronda le colonel... Mon cher, allez, je vous prie, me chercher un sergent de ville !

Cinq minutes après, Le Perche, le planton noir et moi, nous étions au commissariat, rue de Provence. Et là s’échangea le dialogue suivant entre la « victime » et son « bourreau » :

— Voilà vingt ans que madame me suit comme mon ombre !... J’entends faire cesser cette obsession !...

— Je ne fais aucun mal à monsieur... Je ne lui parle ni ne l’approche jamais... La rue n’estelle pas à tout le monde ?

Que répondre à cela ? Le colonel sortit exaspéré... Mais, à la porte du commissariat, il fut rejoint par le planton noir, et j’entendis cette <c implacable » lui murmurer à l’oreille :

— Toujours !... toujours !... jusqu’à la mort !

Et elle tint parole !... C’est le planton noir qui jeta la dernière poignée de terre sur le cercueil du malheureux Le Perche !... Et je ne suis pas bien sûr qu’elle n’y ait pas mêlé quelques cailloux !

Quelle est cette femme ? Personne ne l’a jamais su. Quelle fatalité l’avait rivée, remords vivant ou scie obstinée, aux flancs du colonel ? Il y a là-dessus cent légendes de caserne toutes plus romanesques les unes que les autres... Un Seul homme peut-être pourrait dire la vérité, c’est le parrain de Le Perche, le brave général Bourbaki... Mais, si vous l’interrogez, je doute fort qu’il vous réponde !

Pauvre colonel Le Perche !... Comme il a dû savourer l’amertume poignante du sonnet d’Arvers :

Ma vie a son secret, mon âme a son mystère...

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