‹ La vie parisienneChapitre 66 sur 83 · MONOLOGUE-MORBUS · texte numérisé non relu

MONOLOGUE-MORBUS

2 septembre 1884.

Le bruit ayant couru, l’autre jour, que Coquelin cadet était gravement malade, je me suis transporté de ma personne au domicile du sympathique comédien. Mais j’ai trouvé visage de bois : une consigne inflexible interdisait à tout visiteur l’accès de son lit de souffrance.

L’établissement d’un cordon sanitaire, par ce temps de menaces épidémiques, justifiait les plus noires suppositions. Et je voyais déjà, dans mes cauchemars, l’affreux microbe inaugurant par ce pauvre Cadet la série de ses exploits parisiens, quand j’ai reçu tout à l’heure cette lettre rassurante :

« Mon cher Parisis,

» Grâce à Dieu, non, je ne suis pas malade, mais je le deviendrais infailliblement, si je n’employais les mesure prophylactiques dont vous avez été victime, à mon grand regret.

» Ah ! cher ami, que le sort ne fasse jamais de vous un monologueur ! On ne vit plus... on est pourchassé, comme un lapin, par les monologuistes qui ne prennent en pitié ni votre fatigue.

SEPTEMBRE

ni vos préoccupations quotidiennes, ni les rôles à creuser, ni les parents à recevoir, ni les héritages à recueillir !... Depuis que mon frère et moi nous sommes livrés à ce Minotaure qui s’appelle Monologue, il nous prend chaque jour un morceau de notre chair. Il faut remercier la Providence qui nous laisse encore assez de nous pour pouvoir, avec ce reste de nous, faire notre service à la Comédie-Française !

» Oh ! les monologuistes !... Ici, c’est un monologuiste anglais qui nous envoie un récit humoristique en anglais, avec prière de le faire traduire... On court après un traducteur qui n’est pas chez lui... on attend des semaines avant d’avoir l’objet en français... on lit... c’est ignoble !... oh!... on fait alors écrire en anglais, en Angleterre, au monologiste anglais, une lettre polie où l’on déclare — on est bien élevé — que son récit est un chef-d’œuvre anglais, mais qu’il est impossible pour Paris !

» Là, c’est un vieil écrivain chassé de partout pour manque absolu de talent, et qui s’est écrié, quelque matin, dans son lit : « Eurêka! Je vais faire un monologue ! » Il s’attable, écrit une pochade écœurante de nullisme, en se disant : « Ce sera toujours assez bête ! » Puis il nous arrive, sonne modestement, s’introduit et nous inflige sa prose qu’il veut lire lui-même, et qu’il joue en vieux cabotin de Pézenas 1. . . On perd un temps !... oh !... on le pousse vers l’huis et on lui glisse en douceur que sa petite machine est spirituelle en diable, mais qu’elle est impossible pour Paris.

» Le vieil écrivain, profondément froissé, ne dit mot... Il salue... Vous fermez la porte sur ses talons. . . Vous la rouvrez au bout de dix secondes, et vous entendez dans l’escalier: Imbécile ! sortir du vieil écrivain.

» — Ah ! monsieur, mon fils est encore au collège... mais quelle verve!... 11 a fait un... comment appelez-vous ça?... une de ces babioles... de ces bêtises... de ces âneries que vous récitez si bien!... La voici, monsieur!... Mon fils a pour vous plus que de l’admiration, du fanatisme!... Il veut faire du théâtre... Je le crois bien doué... Vous qui dites ces stupidités, voyez ça... et vous verrez quel avenir a le galopin !...

» — Voyons ça!... La jeune Fille et l’ Andouille ! Le titre nous suffit... Nous parcourons l’opuscule — 500 vers, monsieur, dont 3 50 faux ! — et nous le rendons au père en lui certifiant que jamais plus belle espérance ne fut donnée par un collégien... qu’il faut lui faire connaître Augier... mais que la jeune Fille et l’Andouille n’est pas possible pour Paris !

» Une dame à cheveux blancs, l’air respectable, se présente, un rouleau sous le bras, et déclare que sa petite fille est née monologuiste, qu’à quatre ans elle écrivait des monologues pour sa poupée !... On a beau se défendre, il faut avaler le rouleau !... C’est un récit épouvantable où il n’est question que de crimes à faire dresser les cheveux sur la tête...

» — Passez chez Mounet-Sully, madame..,

SEPTEMBRE

Mais je ne crois pas qu’il puisse dire ce monologue à Paris !

» Nous allons en province pour respirer un peu. Débarque un monsieur qui tire avec précaution de sa poche une liasse de monologues...

« — Vous n’avez qu’à choisir, monsieur Co- » quelin... Il y en a pour Cadet aussi!... J’en » fais, voyez-vous, c’est extraordinaire !... J’en )> ponds, j’en ponds ! partout, le matin, le soir, à » midi... j’ai vraiment le don du monologue ! »

» Nous prenons le ballot, nous repartons pour Paris, d’où nous écrivons au monologuiste de province que ce serait absolument impossible... à Paris !

» Dans les restaurants, dans les gares, derrière les arbres du boulevard, nous voyons- surgir des bonshommes, le monologue à la main. Nos repas et nos nuits sont interrompus par les coups de sonnette des monologuistes ! On en glisse dans la poche de nos bonnes... L’autre jour, un de ces spécialistes m’envoie un délicieux pâté... Qu’est-ce que je trouve au fond?... Un monologue !... Inutile de dire que je le réciterai, celui-là! Ç’a été, du reste^ ma seule consolation depuis plusieurs années que je pérore en public... solitaire.

» J’attribue à l’obsession des monologuistes la perte d’une partie de mes cheveux... J’ai des monologues en plus , mais des cheveux en moins ! . . Je me suis tant fait de bile !... On sonne... ô bonheur !... C’est une chère visite impatiemment désirée!,., Patatras! C’est un monsieur maigre qui

me jette un ours dans mes bras amoureusement tendus !... Je saute dans une voiture... Un monsieur grassouillet, mais alerte, y grimpe près de moi... « — Rien qu’un mot, monsieur Coquelin... » J’ai fait un monologue... Le voici... Vous m’en » donnerez des nouvelles!... Mon adresse est » sur la couverture!»... Et le monsieur grassouillet, mais alerte, s’éclipse, vous laissant une drôlerie qui ne conviendra pas à Paris !

» Même les créanciers nous menacent de monologues !... Tout le monde en fait... C’est une fureur, une maladie... Le microbe du monologue vole sur l’univers !... On en dit partout !... Alors 250 lettres nous arrivent par trimestre, où on nous demande un monologue pour jeune marié, dont la femme est brune, un monologue pour militaire, un monologue qui serait d’un effet certain dans une réunion intime à la sous-préfecture, un monologue avec lequel on voudrait séduire une riche héritière, un monologue pour baptême, un monologue pour mariage, un monologue pour enterrement, — ça s’appelle oraison funèbre — des monologues pour toutes les choses de la vie !

» Il faudrait avoir trois secrétaires... mais nous n’en voulons pas... ils feraient, eux aussi, des monologues... et, par bonté d’âme, nous les dirions et les rendrions possibles à Paris !

» Mon cher ami, la vie est intolérable ! Et si les monologuistes continuent à nous attaquer, mon frère et moi, nous serons contraints de nous passer chacun un monologue au travers du corps

SEPTEMBRE

et de nous en aller, bien seuls, monologuer dans la paix des tombeaux !

» C’est pour éloigner ce fâcheux dénouement que je me gare !

» A vous,

» Cadet. »

Je pourrais répondre à Cadet : « Tu l’as voulu, mon bon ! » ou bien : « Fallait pas qu’y aille! » Mais il faut plaindre les incurables, non les railler!... Et Cadet est incurable !... Il ne s'est pas aperçu, le malheureux, que, sous prétexte d’anathématiser le monologue et les monologuistes, il a fait lui-même un monologue, et qu’il le rendra possible, cet hiver, à Paris !

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