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SPORT ACADÉMIQUE

5 septembre 1884.

La campagne est ouverte autour des trois fauteuils, laissés vacants, à l’Académie française, par la mort de MM. d’Haussonville, Mignet et J. -B. Dumas. Déjà les journaux dressent leurs listes, discutent les droits des aspirants à ce triple héritage et se livrent aux plus ingénieux pronostics.

Car il y a pour ce genre de sport, comme pour les autres, des fabricants de pronostics qui connaissent ou croient connaître à fond les per-

formances de tous les champions engagés dans la course, nomment à l'avance les favoris et vont même jusqu’à prédire en quel ordre ils arriveront au poteau.

Par malheur, ce sont là de pures hypothèses, que ruine parfois, au moment suprême, la malignité des Immortels. Il arrive, en mainte occasion, que les favoris se dérobent au second tournant— pardon, au second tour... de scrutin — et que les sujets sur lesquels on comptait le moins prennent et gardent la tête.

Le sport académique est plein de ces surprises ; et j’admire le courage de X... qui ne craint pas de s’y exposer, cette fois encore, après la mésaventure dont il fut victime à l'un de ces derniers... Longchamps.

M... est ce doux poète, cher aux Pénélopes bourgeoises, et dont la physionomie un peu terne, un peu grise, un peu quelconque, répond admirablement à l’idée qu’on a du parfait académicien selon la formule.

Après plusieurs tentatives infructueuses, il croyait, cette fois, l’affaire dans le sac. Il avait la promesse de B..., qui dispose de huit voix à lui tout seul, et de Z..., et de Y..., et de Q..., les chefs de trois groupes considérables. En additionnant ses chances, il arrivait au chiffre fatidique de 17, le chiffre nécessaire, que trois ou quatre hésitants, d’ailleurs très sympathiques, viendraient grossir au moment décisif. Comment M... avait-il conquis ces précieux suffrages ? L’histoire est drôle et mérite d’être racontée, ne

SEPTEMBRE

fût-ce que pour crier aux futurs candidats : cassecou ! ou plutôt cave feminam !

Il existe, paraît-il, un manuel à l’usage des aspirants académiciens. On y trouve, entre autres conseils, le suivant qu’on dit infaillible : « Voulez-vous obtenir la voix de M. C..., n’allez pas la solliciter vous-même ; chargez votre femme de ce soin. »

M... prit le conseil au pied de la lettre; il l’exagéra même, car il se dit : « Pourquoi ce qui réussit si bien avec M. C... ne réussirait-il pas avec ses collègues ? » Et, successivement, il dépêcha sa femme auprès des trente-sept immortels survivants.

L’aimable messagère arrivait avec sa leçon toute faite : « Monsieur, disait-elle, vous excuserez ma démarche... Elle est étrange, insolite, anormale... Mais elle a sa justification dans le sentiment qui me l’a dictée !... Mon mari sollicite votre suffrage pour la prochaine élection académique... Ce malheureux fauteuil hante sa veille et son sommeil !... Il y a des droits, que vous appréciez sans doute Mais il est si timide !... et je l’aime tant !... Si votre appui lui manquait, ce serait une déception si cruelle qu’il en mourrait, je vous le jure !... Et moi-même je ne lui survivrais point !... » Et, sans attendre la réponse, toute confuse de sa témérité, l’aimable messagère serrait la main de l’Immortel avec une chaleur pleine d’éloquence, et s’éclipsait, laissant le bonhomme remué dans ses vieilles fibres par ce beau trait de dévouement conjugal.

A peine était-il revenu de son émotion que M . . . sonnait à sa porte, entrait comme une bombe dans l’appartement, et les cheveux en désordre, l’œil hagard, la voix haletante :

— Au nom du ciel, monsieur, s’écriait-il, dites-moi toute la vérité !... — Remettez-vous, de grâce ! répondait l’académicien effrayé par cette pantomime et flairant une querelle de jaloux. — Ma femme sort d’ici, n’est-ce pas ? — En effet, monsieur, mais je vous assure... — Oh ! j’en étais sûr... elle va m’aliéner votre bienveillance, compromettre mon élection ! — Croyez qu’au contraire... — Je ne m’illusionne pas, allez ! Je sais qu’incorruptible comme vous l’êtes, une semblable démarche ne peut que me nuire, au lieu de me servir !... D’ailleurs, ce n’est pas à des considérations d’ordre sentimental que je veux devoir votre suffrage, mais à mes titres, car j*ai des titres, monsieur, vous les connaissez ! — Certes ! — Oh ! les femmes ! — Vous auriez tort d’en vouloir à la vôtre... et son intervention, si naturelle, n’est point faite pour entraver la bonne opinion que j’ai de vous. — Ah ! de quel poids vous me soulagez, monsieur ! ma chère femme !... Que voulez-vous ?... elle me sait si timide !... Et puis, entre nous, elle tient à ce fauteuil plus que je n’y tiens moi-même ! . . Si je ne l’obtenais pas, je crois qu’elle en mourrait. — Tranquillisez-vous, je réponds de son existence. — C’est-à-dire que votre voix?. . . — Ma voix vous est acquise. — Et vos amis ? — Seront les vôtres... A revoir! — Puissiez- vous dire vrai !

SEPTEMBRE

Et M... s’en allait, rayonnant, tandis que l’Immortel, demeuré seul, se disait m petto:

— Gentil ménage !... A Dieu ne plaise que je trouble son bonheur !... J’avais pourtant promis de voter pour S... l’autre poète... Ma foi, tant pis, il attendra !... Pourquoi diable est-il célibataire !

Or, il advint que, le jour de la discussion des titres au Palais-Mazarin, notre Immortel dit aux huit fidèles qui venaient prendre le mot d’ordre auprès de lui :

— C’est entendu, nous votons pour M... — Nous allions vous le proposer, répondit le chœur. — Ce n’est pas que ce soit un aigle...

— Oh ! non ! — Mais sa situation est des plus intéressantes. . Sa femme surtout. . . — Vous connaissez donc sa femme ? — Elle est venue me voir. — Bah ! Et que vous a-t-elle dit ? — Ah ! mon Dieu, un tas de choses très touchantes... elle m’a parlé de la timidité de son mari, de son désespoir si sa candidature était blackboulée... Elle m’a juré qu'il ne survivrait pas à cet échec, et qu’elle-même le suivrait dans la tombe !... — Et vous n’avez pas reçu la visite du mari? — Pardon... à dix minutes d’intervalle. — Comme moi ! fit le chef des huit en fronçant son sourcil olympien. — Et comme moi ! reprit un autre. — Comme nous aussi ! s’écrièrent une quinzaine d’académiciens qui s’étaient joints au groupe. — Mais alors c’est une mystification. — Une gageure ! — Une comédie préparée à l’avance !

— Une manœuvre électorale ! — Dans ces con-

ditions, M... n’aura pas ma voix! — Ni la mienne ! — Ni la nôtre ! — Pour qui voteronsnous alors? — Parbleu! pour M. S... n’avait-il pas notre parole ? — C’est juste. — D’ailleurs, il est célibataire.... On ne pourra pas dire qu’en le nommant nous avons subi des influences féminines... — C’est donc entendu, nous votons pour S... — Comme un seul homme! c’est entendu !

Et c’est le célibataire qui fut nommé.

Encore un argument en faveur du divorce.

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