DEMOISELLES D’EXTRA
28 décembre 1884.
Cette semaine, le Bonbon est roi.
Sous ces enveloppes multiples — depuis le simple sac aux marrons glacés jusqu’aux plus
merveilleux raffinements de l’art moderne, depuis le modeste cartonnage jusqu’aux élégants cornets de Sèvres, de Saxe ou du Japon — sa Souveraineté s’impose. Quiconque passe — riche ou pauvre — devant les vitrines où il trône, lui paie un inévitable tribut. Evohé ! le Bonbon est roi !
A quoi tient son omnipotence ? Est-ce à son bon marché relatif qui le met à la portée de toutes les bourses, ou bien à ce qu’il évite aux affairés les ennuis et les tergiversations d’un choix difficile? Ne faut-il pas plutôt en chercher le secret dans un réveil général, à cette heure psychologique, du goût inné chez les femmes pour les friandises ? Il y a, assurément, un peu de tout cela.
Comme tout le monde, j’ai subi cette attraction irrésistible, et je suis allé, comme tout le monde, porter mon offrande au roi du jour. La chambrée était pleine ; et, sous l’étincellement des lustres, un flot de courtisans, hommes et femmes, assiégeaient les comptoirs où des demoiselles accortes — je ne dis pas des demoiselles d’honneur — minaudant avec de jolies grâces, faisaient leur gentil commerce, et, à tout les galants propos dont on payait leurs services, répondaient, le sourire aux lèvres, par le traditionnel : « Voici, monsieur! voici, madame! »
En attendant mon tour, je m’amusais de ce spectacle et suivais en juge désintéressé ces coquets manèges. Et je me demandais d’où pouvaient bien venir ces jolies filles, si bien nippées, qu’on voit, aux premiers jours de décembre, apparaître chez
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les confiseurs, et qui, fin janvier, s’envolent vers des régions inconnues.
A tout prix, je voulus avoir le mot de ces énigmes vivantes. Et, avisant une vieille dame, aux allures de camerera-mayor qui, de son fauteuil, ne perdait pas un seul geste du gracieux escadron volant, je me mis à causer avec elle :
Elle me dit :
— D’où elles viennent, où elles vont, comment elles vivent pendant les dix autres mois de l’année, elles seules, monsieur, pourraient vous le dire. Ce que je sais, c’est que ce sont des Parisiennes, et des Parisiennes pur sang, car il faut des Parisiennes pour cette besogne. Le public est ainsi fait qu’il'dédaigne les meilleures choses, si elles lui sont servies par des laiderons sans bonne grâce et sans entregent. A défaut d’autres, nos demoiselles d’extra — c’est ainsi qu’on les appelle - — ont, au degré suprême, ces deux vertus-là. Chaque année, dès novembre, il en vient enfouie, de tous les coins de Paris, pour se faire inscrire. Il y a du choix, allez, monsieur, ce qui nous permet d’ouvrir entre les concurrentes un véritable concours de beauté. Mais ne croyez pas que le triage soit facile. Il ne suffit pas d’être avenante et jolie, il faut encore n’être ni gauche, ni timide, sans être pour cela trop effrontée. Et puis, quel rude apprentissage! Certaines ont la tête dure; d’autres l’ont... ailleurs... Il y en a, comme cette petite, là-bas, avec un ruban rose au cou, qui ne sauront jamais assortir une boîte ni faire proprement un sac...
Et, s’interrompant pour morigéner la délinquante, elle lui dit d’une voix sèche :
« Vous savez bien, mademoiselle, qu’il ne faut pas mêler ainsi les fruits glacés et les fondants!... C’est avec des violettes cristallisées qu’on remplit les vides!... »
— Ah ! monsieur, reprit-elle sans plus s’occuper de la petite blonde, la rude tâche que j’ai là ! Car c’est moi qui suis chargé de dégrossir et d’instruire ces ignorantes. Et c’est un crève cœur de penser que c’est peine perdue, et que les trois quarts s’en iront au moment où elles seraient bonnes à quelque chose ! Beaucoup même prennent les devants!... Ainsi, pas plus tard que ce matin, deux ont joué la fille de l’air et, pour avoir un prétexte honnête, elles ont mangé des marrons à mon nez, sachant que je suis impitoyable pour les gourmandes !
— Et où sont-elles allées, madame ? fis-je en mettant toute la candeur possible dans cette interrogation.
— Chi lo sa? Cherchez l’homme !... Des messieur, vous savez... pas d’honnêtes messieurs comme vous qui viennent, en tout bien tout honneur, rien que pour les bonbons... Mais les autres, les enjôleurs, les Don Juan de boutique!... Pour sûr, ils n'ont ni mère ni sœurs, ces galvaudeux-là ! . . . Dire qu’il y a, comme ça, un tas de jeunesses qui se mettent dans la confiserie, comme d’autres se mettent au théâtre, pour s’en faire un marchepied et devenir des créatures !... Ah ! monsieur, je ne suis pas
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bégueule, mais je rougis pour la corporation!
Evohé ! le Bonbon est roi.,, et les filles d’Eve sont ses ministres !...
FINj