NOËL D’ALSACE
25 décembre 1884.
Je viens d’assister à la plus touchante entre toutes les fêtes de famille dont le 25 décembre est, chaque année, le pieux prétexte, au Noël des Alsaciens-Lorrains.
C’est à l’Hippodrome qu’ontlieu ces meetings commémoratifs. On en connaît le programme qui n’a pas varié depuis l’origine. Ce serait tomber dans les redites que d’y revenir. Grâce aux développements qu’ils ont pris d’année en année, les organisateurs ont dû choisir un cadre plus vaste, et, successivement, ils ont émigré de J’Alcazar à l’Élysée-Montmartre, de l’ Elysée-Montmartre au Châtelet, du Châtelet au Cirque d’ Hiver, et, enfin, du Cirque d’Hiver à l’Hippodrome. C’était forcé, mais c’est regrettable : car, à chaque étape nouvelle, la fête perdait un peu de son caractère intime et délicieusement familial.
Aussi tout à l’heure, au milieu de ce festival grandiose, n’ai-je pu me défendre d’un retour mé-
DÉCEMBRE
lancolique vers ce Christ Kindl de 1872, qui en fut le modeste mais inoubliable embryon.
C’est à l’Association d’Alsace-Lorraine qu’en appartient l’initiative, et surtout à l’un des membres les plus zélés du Comité directeur, M. Eugène Seinguerlet, notre excellent confrère de la Revue alsacienne. Mais la réussite en doit être attribuée au Comité des Dames, et notamment à sa vénérableprésidente, madame Charles Kestner
— mère de mesdames Charras, Scheurer-Kestner et Floquet et grand’mère de madame Jules Ferry
— qui, chaque année, fait venir de sa propriété de Thann le sapin de quinze mètres planté dans la terre d’Alsace. Cette noble femme, dont l’âge n’a pas refroidi l’ardeur patriotique, a trouvé d’infatigables auxiliaires en mesdames Andrieux, Dalsan, Engel-Dollfus, Alfred et Jules Kœchlin , Norberg, Sée, Schlumberger, Siebecker, Trêves, Kastler, etc.
La première fête, dont le souvenir me revenait tantôt, fut donnée à l’Alcazar du faubourg Poissonnière. Elle eut toute la gravité solennelle et triste d’un bout de l’an. N’était-ce pas, en effet, le bout de l’an de la cession de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne ? Il me semble que c’est hier. Lorsque, la toile levée, on vit, étincelant de lumières, paré des trois couleurs, l’arbre symbolique du pays natal, et que Siebecker s’écria de sa voix vibrante :
Salut, noble envoyé des forêls éternelles,
Toi qui viens nous porter les parfums du pays,
Baisers discrets et purs, caresses maternelles De l’Alsace enchaînée à ses enfants bannis!
tous les yeux se mouillèrent, tous les cœurs battirent à l’unisson. Le vieux Paulus sanglotait en dirigeant la musique de la garde républicaine !
Et quelle émotion, lorsque 1,200 marmots blancs et roses, les vrais héros de la fête, défilèrent, pendus aux jupons maternels, devant les dames du Comité, qui remettaient à chacun un paquet de vêtements, des joujoux et des friandises ! On n’avait pas prévu pareille affluence, et la manne manqua. Pour que les derniers ne s’en allassent pas les mains vides, on dévalisa les boutiques du voisinage. A l’orchestre, Gambetta cassait des tablettes de chocolat dont il bourrait les poches des pauvres petits. Au dehors, la foule stationnait, attendrie, devant des groupes de mioches qui comptaient leurs richesses sur le trottoir, avec des explosions de joie enfantine.
Tel est l’humble origine de la Fête de l’Arbre de Noël à Paris.
La veille de ce grand jour, vers onze heures du soir, tous les préparatifs étant terminés, il ne restait plus au siège de l’Association que le directeur de service. Un gamin d’une douzaine d’années se présente, un méchant havre-sac sur le dos :
— Do bin il Me voilà ! dit-il d’un petit air crâne.
— Ah ! répond le directeur interloqué, te voilà ?... Et d’où viens-tu ?
— Parbleu !... je viens de Mulhouse !
— En chemin de fer ?
— Cette bêtise!... Non, à pied.
DÉCEMBRE
— Tu es seul ?
— Oui, tout seul au monde!... Au début de la guerre, père est parti pour aller se battre dans les Vosges... Il n’est jamais revenu !... Mère est morte, il y a trois semaines, à l’hôpital de Mulhouse!... Alors, les voisins qui m’avaient pris chez eux pendant qu’elle était malade m’ont dit : « Va-t’en en France, petiot!... Il y a là-bas des compatriotes qui se chargeront de toi... Tu leur remettras cette lettre... » Et je me suis mis en route.
— Et tu as mendié ?
— Ah bien oui!... Je disais: « Je suis d’Alsace ! » Et l’on me donnait des vivres, et même de l’argent... Tenez, il me reste une paire de souliers de rechange... Voici mes papiers...
— Et maintenant que veux-tu faire ?
— Je veux être soldat !
Il n’avait pas l’âge. Un marchand de vin du quartier le prit à son service. Un an plus tard, il l’adoptait. Aujourd’hui, le petit orphelin de 1872 dirige l’établissement de son père adoptif.
Dans la nuit du 24 au 25 décembre, petit Noël avait visité ses souliers de rechange.