La Vie parisienne
... Je me souviens que j'écrivais à .Marcelin il y a quelques mois : Jamais on n'a osé plus singulière entreprise, faire un journal sans journalistes, un journal où l'on ose tout dire à la seule condition d'être bien élevé, et cela sans parti pris, sans esprit de coterie, avec la liberté, l'aisance et l'imprévu de gens du monde, étrangers au métier de critique. Faire un journal qui soit en quelque sorte un salon de gens pas bêtes, où chacun apporte sa nouvelle et dit son impression sans songer à ceux qui l'écoutent, et sans se douter qu'il sera imprime ; où l'on esl tour à tour comique jusqu'à la bouffonnerie* et touchant jusqu'aux larmes ; où l'on se moque des autres volontiers et de soi-même, si besoin est; où à côté d'études morales, vraiment profondes, on trouve une causerie de chiffons, une fantaisie folle ou un jugement si particulier et pourtant si juste, si osé et en même temps si vrai, que l'on se dit: Mais où sommes-nous, qui a écrit cela, est-ce sérieux, est-ce bouffon ? Quels sont tous ces noms qui se cachent sous toutes les lettres de l'alphabet? A tout cela, mon cher Marcelin, vous répondez comme toujours, avec votre petit sourire : cherchez. Je le veux bien; mais quel peut être le public qui correspond à votre journal? Quels peuvent être les lecteurs dont l'esprit peut saisir et goûter à la fois cette fantaisie charmante, cette bouffonnerie, cette franche gaieté et en même temps ces critiques qui ne ressemblent à aucunes critiques, et ces études de mœurs en acier trempé?
C'est une chose fort particulière à constater : c'est un public de femmes — pas les premières venues, il est vrai, — qui a fait à la Vie parisienne le succès auquel je ne croyais pas. Ce sont les femmes qui, les premières, ont vu que ce n'était pas là un journal ou une revue, mais une conversation, une causerie hebdomadaire, line, railleuse ou touchante, sérieuse ou comique, traitant de tout, touchant à tout, disant avec franchise et abandon l'impression du moment, ne cherchant point à écrire des articles et à faire .de la prose, mais tenant à conserver
cette vie, ce charme, ce laisser-aller qu'on a le soir au coin du feu, quand le thé fume dans la lasse et qu'on a envie de bavarder.
Pour beaucoup de gens, la Vie parisienne est quelque chose d'incompréhensible, et je ne connais pas d'ouvrage sur lequel j'aie entendu émettre les opinions les plus opposées.
— Lisez-vous ce petit journal? m'a-t-on dit souvent.
— Oui, quelquefois.
— Qu'est-ce que vous en pensez?
— C'est gentil, mais d'une légèreté déplorable. Jamais rien de sérieux.
— Comment ! ajoutait une dame, mais c'est adorable, nous y avons pleuré l'autre soir en lisant je ne sais plus quoi.
— J'avoue, disait une troisième personne, que je n'y ai jamais rien découvert de bien sentimental, mais pour être léger, à coup sûr, ce petit journal ne l'est pas. Je n'en connais pas qui mette plus volontiers les pieds dans le plat. 11 est parfois d'une violence extrême.
Tirez-vous delà. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que ces trois opinions étaient parfaitement justes. Le journal de l'ami Marcelin est indéfinissable : violent ou indulgent, inclinèrent ou passionné, moqueur ou ému, il ose toujours dire naïvement ce qu'il éprouve, et quand il n'éprouve rien, il ose encore se taire. Trouvez-en beaucoup de pareils !