‹ La Vie parisienneChapitre 2 sur 662 · EN CROQUANT DES BONBONS · texte numérisé non relu

EN CROQUANT DES BONBONS

i I. — l'AUTIE HIS'IOaiQUE. — IGNORANCE DE l'aUTEUR. — LES COUVENTS- LABORATOIRES . — M. DE FÉNÉLON.

L'inventeur des bonbons? — Je ne le connais pas, je l'avoue en rougissant. Ce matin,, je suis sorti pour aller me renseigner auprès d'Edouard Foumier, qui sait tout, et le hasard a voulu qu'Edouard Fournier ne se trouvait pas dans son cabinet. Je laisserai donc en blanc le nom de cet inventeur, - qui doit être une femme, ou je serais

bien trompé. 11 est de ces créations, en effet, qui ne peuvent émaner que d'un cerveau ou d'un palais féminin. Telles sont les confitures, les mitaines et les bonbons.

L'opinion unanime est que les ordres réligieux ont énormément contribué à l'essor de la confiserie. Les premiers citrons confits sont liés à la mémoire des nonnes. Plus tard, un prélat très autorisé (un mot à la mode), Fénelon lui-môme, s'est étendu avec une complaisance marqué sur cette branche importante de la friandise, dans son chapitre des lies Fortunées, où il représente des ruisseaux de liqueurs coulant à travers des vallons de frangipane.

Date précieuse, presque solenelle !

& — ^'ANCIEN BONBON. — LA HUE DES LOMBARDS. — UN SOKOfi. — LE BONBON DE CIRCONSTANCE. — LE BONBON AUX BRANDS HOMMES.

On avait oublié l'article Paris dans l'Encyclopédie. Dans une étude sur les bonbons, je mets au défi d'oublier la rue des Lombards. « 11 nest pas un enfant, dit Grimod de la Reynière. qui ne suce ses lèvres au seul nom de celte rue fameuse, le chef-lieu sucré de l'univers! » Larue des Lombards doit être regardée comme le berceau de la confiserie; bien qu'elle ait considérablement perdu aujourd'hui de son prestige et de son action, elle est encore toute pleine du souvenir du Fidèle Berger, — comme la Martinique est pleine du grand iiinii de Mme Amphoux. La fondation du Fidèle Berger remonte au commencement du xviii" siècle; des maisons rivales se groupèrent sueeesssivement autour d'elle : le Grand Monarque, les Vieux amis, la Renommée deFrance, la Pomme d'Or. Tous les seigneurs de la cour de Louis XV, le maréchal de Richelieu en tète, avaient dans leur poche une boile à pralines, — qui était le pendant de la classique tabatière.

Une des belles périodes do la confiserie, ce fut la Restauration. Les étalages de la rue des Lombards luttèrent alors de décorations pompeuses et compliquées. On y vit figurer en sucre, la prise de Grenade et le siège de Gibraltar. M. Duval exposa l'intéressant tableau de la fête de l'agriculture à Pékin, — où l'empereur de la Chine était représenté en pâte glacée, ouvrant lui-même un sillon au milieu de toute sa cour.

Le hasard a fait tomber sous ma main un petit volume de celte époque, intitulé : le Tableau du premier jour de l'an où Je vous la souhaite bonne et heureuse, ouvrage assez rare, publié « à l'I e des bonbons, chez Friandet, marchand de caramels. » J'y trouve des détails assez curieux sur les bonbons du temps et sur les noms prétentieux et significatifs dont on les affublait. L'auteur anonyme raconte un songe qu'il a fait la nuit de Saint-Sylvestre, et dans lequel il a vu se dresser devant lui le premi r de l'un sous les traits d'un homme en sucre.

Un grand et vieux fantôme d'un air assez niais, dil-il, in'apparut, monté sur un char brillant do caramels, altelé de quatre chevaux en stuc, dont les rênes et les murs étaient de miel de Narbonne durci. Sa barbe, longue et blanche comme des dragées de baptême, annonçait son grand âge ; sa tête était ceinte d'une couronne le diablotins ; il avait des cornet? de bonbons aux oreilles ! le sceptre qu'il tenait dans la main était de chocolat à la vanille

« Un temple, érigé sur de légers bâtons de sucre d'orge, se voyait en perspective dans ce songe ; le sable semé devant le péristyle, ainsi que le terrain même, étaient d'une belle cassonnade blanche; et les liqueurs que faisaient jaillir deux fontaines en marmelade d'abricots, étaient du sirop de punch et d'ananas. Deux cornes d'abondance soutenues par deux génies ailés, répandaient avec profusion des bonbons à la Marie Thérèse, des pistaches à la duchesse d'Angoulème, des sucres de pomme à l'Héroïne de Bordeaux, des adoucissants à la Louis XVIII, des cornets ambrés à la Paix, du sucre d'olive à la Pie voleuse, des croquignoles au Retour des lis, des fondants à la Jocrisse-chefde brigands, des vaisseaux de gelée de \>mneà la Jean Barl, île la pâte de gimauve à la liusse, des pèches glacées à l'ours Martin et au cerf Coco, des pillules pectorales « la ci-devant Jeune Homme, etc., etc. »

Que dites-vous du vaisseau en gelée de prune 1— Horrible, n'est-ce pas ?

C'était le temps du bonbon politique ; on y a heureusement renoncé. C'était aussi le temps du bonbon aux grands-hommes. Les temples appelaient les statues. Le même auteur dit : « Là, Voltaire, tout piquant qu'il était, pendant le cours do sa vie, est en sucre de première qualité; Fréron, son antagoniste, figure à côté de lui en biscuit de Savoie. Sur un piédestal de pralines, Turenne t ent dans sa main une épée de pain d'épice et meurt frappé d'un boulet de sucre candi; le grand Henri fait son entrée solennelle clans la capitale; et

tous les petits personnages de cette scène, les yeux et les mains tendus vers le plus aimable des souverains, d'une pâle excellente. » Le mot y est !

g III. — LUS DEVISES. — LE BONBON NAÏF. — LE BONBON COMIQUE. —

Lii BONBON nu PAUVRE, — le bonbon mystificateur.

Et les devises de cette époque! Comme elles étaient bien en harmonie avec la confiserie! Quels tours précieux ! Quel pillage dans les champs mythologiques ! Mon Hébé ! ma Flore! ma Chloris! Des conseils pour toujours aimer ! des recettes infaillibles contre l'inconstance ! Quelquefois aussi l'épigramme, oui, vraiment, l'épigramme, mais dirigée contre les époux seulement, — car les amants sont sacrés devant la devise !

Une femme jeune et jolie Baillait près d'un mari laid, cacochyme et vieux. « — Je suis pour vous, madame, un objet ennuyeux! « — Non pas; mais, en venu du saint nœud qui nous lit,

Nous ne fsitons qu'un tous les deux,

Et quand on est seul ou s'ennuie. »

Je sais pertinemment qu'il existe une conspiration contre la devise; des confiseurs égarés par do fausses idées de distinction, voudraient l'anéantir. Ils ont déjà essayé de le remplacer par des portraits photographiés, — vous savez, ces petits barbouillages au noir de fumée, qui vous font des mains en gantelets de salie d'armes et des pieds longs d'ici ii Pontoise. Que ces négociants y prennent garde ! ils se briseront dans cette lutte. La devise est éternelle ; demandez plutôt aux amoureux.

Dans la classe des anciens bonbons, il convient de ranger les bonbons naïfs, qui amènent naturellement le sous-genre des bonbons comiques. Au premier rang brille le hanneton en chocolat, — une idée de génie, et dont l'inventeur est resté inconnu ! Le cigare en chocolat, avec un papier de feu à l'une de ses extrémités, n'est pas non plus sans mérite. Le rouleau de piè es d'or a bien son charme, Viennent ensuite les imitations de légumes et de fleurs, l'asperge à la tête verdàtre, le radi teinté de rose, la cerise reluisante. Ici, nous arrivons insensiblement au bonbon du pauvre, à la pipe en sucre rouge, qui coûte un sou comme la pipe en terre blanche, — bonbon touchant, qui évoque l'image des petits enfants des faubourgs, aux regards avides, aux mains tendues, aux cheveux brouillés, chérubins du ruisseau!

Derrière le bonbon comique, je n'aperçois plus que le bonbon mystificateur; mais celte espèce doit avoir disparu. Imaginez des dragées au chicotin, des dablolïns au jalup, des pralines de manne, des fruits confits pleins de filasse, des sacs remplis de souris, et autres gentillesses tout au plus dignes d'un Roquelaure tle sous-préfecture. Je le répète, le bonbon mystificateur est mort.

i IV.— LE NOUVEAU IJONBON. — SYMPHONIE DE LA DÉGUSTATION.

Gloire au bonbon moderne! il est fin, élégant, net, un peu fier, mais il n'y a pas de mal à cela, - point trop monté en couleurs, moins brun que, blond, la couleur féminine, la nuance fugitive; violet paille, rose-thé, bleuâtre. H se tient, comme on dit, en un certain style artistique. Le bonbon moderne veut être toujours prêt à paraître sur les plus belles lèvres du monde; il ne redoute pas ['improviste, il va même, devant, dignement, tiré à quatre essences, manquant peut-être un peu d'abandon, — bonbon gentleman plutôt que bonbon gentilhomme, — mais délicieux au fond, et suave, et onctueux, et béchique, et supérieur,

Le bonbon moderne sait qu'il est travaillé par dos artistes réfléchis, tourmentés do l'amour du beau, du vrai et du bien, par des Roissier| des Siraudin (Reinhard), des Marquis. Il n'admet dans sa composition

que des sucres extraordinaires, — les Johannisberg des cannes, — que des parfums d'une foudroyante virginité. Aussi, que de sensations diverses, complexes, dans les bonbons d'aujourd'hui I Vous placez une petite boule verte entre les dents, en vous attendant à quelque résistance ; ô miracle ! vous avez aussitôt la bouche inondée par une marée de délices. Au contraire, une amande s'offre à vos regards, mollement entr'ouverte ; vous croyez qu'il n'y a qu'à la poser sur votre langue pour la sentir s'évanouir en une pâmoison vanillée ou orangée; erreur! elle appelle la lutte, elle veut être broyée, concassée I Ravissante déception ! Agacements de l'imprévu ! Tout est surprise dans le bonbon d'aujourd'hui, féerie, métamorphose ! Quel musicien, ivre d'angélique, écrira la symphonie de la dégustation ? Mais où m'entraîne mon délire à la fleur d'orange ? Un compositeur, si sublime qu'il soit, ne pourra jamais donner aux notes le goût du citron, de la fraise ou de la framboise! Quel dommage! il est donc des rêves qu'on ne saurait à aucun prix réaliser !

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