CE QUI SE DIT A LA CASERNE
Minuit sonne. — Tout est éteint. — Les chambrées sont silencieuses. Le caporal Bragoulot se retournant dans son lit. — Bernolin dormez-vous ?
Le voltigeur Bernolin. —Non, caporal, j'ai mon rhumatisme dans les reins qui vient, au respect que je vous dois, me souhaiter la bonne année, et je profite de l'occasion pour vous la souhaiter de même.
Le caporal. — Et je vous le réciproque, Bernolin, du fond du cœur, caporalement parlant : moi j'ai un coup de feu dans la cuisse qui me rend aussi ses devoirs.
Le voltigeur. — Il y a juste aujourd'hui un an, caporal, que j'étais encore marin — j'étais en Cochinchine. — Nous avions affaire à des gaillards qui ont la peau jaune comme citron.
Le caporal. — Moi j'étais au Mexique avec des particuliers qui ont lé cuir rouge. — Mais qu'est-ce que vous faisiez donc là-bas?
Le voltigeur. — Ma foi, j'en ignore. On s'est tapé pas mal; on nous a dit que nous allions établir des comptoirs; — je n'en ai pas vu un seul; mais enfin, faut croire que nous avons établi tout de même.
Le caporal. — Des comptoirs. Ahl des comptoirs de marchands de
Sur les ruines de Lazari.
« loi
vins, peut-être. — Diable ! mais alors vous deviez être assez bien là-bas?
Le voltigeur. — On y aurait été pas trop mal, s'il n'y aurait pas eu des fièvres jaunes, noires, bleues, des coups de canon pour les dimanches et des coups de fusil pour la semaine. Enfin nous sommes partis de là, les comptoirs étaient établis. — Seulement, il y a une chose qui me chiffonne, c'est que je n'en ai pas vu un seul de ces comptoirs.
Le caporal. — Et, de là, où est-ce que vous êtes allé?
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Nous avons établi des comptoirs.
Le voltigeur. — Nous nous sommes arrêtés en Chine.
Lecaporal. Connu 1 J'y ai été : je suis de ceux qui ont eu celui de la civiliser. ..
Le voltigeur. — Voilà encore un mot que je ne comprends pas? Est" ce, qu'à votre avis, civiliser ça ne veut pas dire rendre civil, pékin, bourgeois... Eh bien! mais je trouve que ces gens-là sont tellement peu militaires que leur capitale, elle s'appelle Pékin; c'était donc pas la peine de les pékiniser.
le caporal. — Voyez-vous , Bernolin, il y a civil et civils.
Civils veut dire contraire de militaire et aussi aimable, gracieux, etc. C'est comme ça qu'il se rencontre des militaires qui sont en même temps civils. Eh bien ! les Chinois n'étaient pas civils dans ce sens : ils no voulaient être amis avec personne.
Alors nous sommes allés leur flanquer des coups pour qu'ils soient admis avec nous.
-- Et vous êtes restés en Chine...
Le voltigeur. — Non, nous sommes allés au Japon. Les Anglais s'étaient fait donner une roulée à l'improviste, et nous sommes arrivés pour les aidera prendre leur revanche.
Le caporal. — A votre avis, Bernolin, la main sur le cœur, croyezvous que si nous avions été à leur place et eux à la nôtre, ils en auraient fait autant...
Le voltigeur. — Ah! ouitche !
Le caporal. — Je trouve. Bernolin, que depuis quelque temps nous travaillons beaucoup pour les autres. J'ai été me taper en Crimée, pour les Turcs, qui pourtant ont la réputation d'être des hommes forts, et qui nous regardaient faire les bras croisés ; après cela j'ai été délivrer les Milanais, qui nous regardaient passer sur la porte de leurs chaumières, et qui criaient: Vira francise I mais qui ne se donnaient pas la peine d'empoigner une clarinette de cinq pieds. Cette année-ci, au Mexique, j'aperçois des habits blancs dans l'étâtmajor. — Tiens ! que je dis, je crois que j'ai épousseté ces tuniqueslà quelque part. — Oui, qu'on me répond, ce sont des Autrichiens qui prépareront le palais pour l'archiduc, quand les Français seront à Mexico. Nous y sommes arrivés à Mexico après avoir pris Puebla et ce brigand de fort de Guadaloupe, où j'ai reçu ma blessure, et on s'en ira quand les Autrichiens % voudront bien venir manger la soupe que nous avons eu la bonté de leur tremper.
Ce n'était que la peine de les pékiniser.
le voltigeur. — Le Français est toujours le Français,
contrefiebe
comme on dit au théâtre du Cirque, et il combat pour la gloire et l'honneur.
Le caporal. — N'en est pas moins vrai, Bernardin, qu'il y a une conquête que je voudrais faire, ça n'est pas pour moi, c'est pour ma famille. Je voudrais prendre Saarlouis, qui, dans les temps, nous a appartenu et dont mon père est né natif. C'est ce qui empoisonne ses vieux jours, à cet homme, qui est un ancien de la vieille, médaillé de Sainte-Hélène et qui, tout d'un, est devenu Allemand par force, parce qu'une dizaine de particuliers se sont assis à une table et ont signé un papier. Il en a été tellement chagrin qu'il a envoyé ma mère faire ses couches en Lorraine, à trois lieues de Saarlouis, à seule fin que je sois Français; je le suis, et je m'en fais honneur. Là-dessus, bonsoir, Bernolin; où nous souhaiterons nous la bonne année prochaine ?
Liï voLTiiiEun. — Nh! jo m'en fiche.
Le caporal. — Et moi je m'en contrefiche.