CE QUI SE DIT DANS LA RUE
La démolition a bien marché et les nouveaux boulevards continuent leurs chemins.
Certes l'aissainissement d'une ville est une grande idée et je ne ne verse pas des larmes de sang sur la disparition de la rue ftuêrin- Boisseau. Mais il y a une chose qui me fait bondir, c'est, lorsque je
lj '. Embellissements.
regarde une de ces routes (et Dieu sait si j'en regarde) c'est, dis-je, d'entendre une voix, toujours la même, la voix douce et timide du badaud, me murmurer à l'oreille :
— Quelle belle artère 1
— Eh bien ! oui, monsieur, c'est une belle artère, puis qu'artère il y a. Le boulevard du Prince-Eugène est aussi une bien belle artère, mais
à mon avis, il y avait quelque chose qui valait bien cela. C'était au boulevard du Temple entre cinq et sept heures du soir.
11 y avait là une face de la ^ vie parisienne qui a complètement disparue ; un spectacle unique au monde. C'était dans ; ; ce coin que le vrai peuple pa- |d' risien pouvait se rencontrer.
L'étranger, le provincial, n'avaient qu'à venir se promener là le soir, pendant deux ou trois jours, et il avait saisi l'ensemble et le caractère de cet être indéfinissable qui ne croit à rien excepté à la vertu de la jeune première, à la jeunesse de M. Laferrière et au génie de M. d'Ennery; qui ne. craint qu'une chose : Unejbelle artère. "
ne pas avoir de place et qui, en attendant le moment de votre pièce la plus absurde du monde, dépense en esprit de quoi fournir tous les auteurs qui lui font avaler leurs sottises depuis cinquante ans.
Hélas! plus rien. — Ce coin est d'une tristesse et d'une solitude navrantes. Le vrai Parisien le fuit, car il n'y trouve que les ruines de ces souvenirs de jeunesse.
Dans la nuit du 31 décembre au 1" janvier, un homme était assis à l'angle du nouveau boulevard. Il portait un habit noir rapé, un pantalon jaune, un chapeau roussâtre des bottes percées; sur son ventre était un sac en velours vert à plusieurs poches il avait les coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains et il disait ceci :
Oh! qui me le rendra, mon boulevard du crime,
Avec ses hurlements dont je cherche l'écho !
Ombres chères, venez ! Venez, titi sublime,
Pompiers, municipaux et marchands de coco !
Fantôme de la queue, apparais à ma vue,
Avec tes gais lazzis, tes disputes, tes cris, •
Et tes mille houras et la grande cohue
Ouand s'ouvrait le guichet des billets-paradis !
Lorsque chacun de vous, Auvergnats, femmes, hommes,
Piétinait son voisin pour être le premier !
"Vous qui vous nourissiez de durs chaussons aux pommes
Pour pouvoir écouter le grand Paulin Ménier !
Le plus doux des publics, qu'un mot fait rire aux larmes,
Qu'un accent pleurnicheur t'ait pleurer attendri,
Peuple qui, sur la scène, adore les gendarmes,
Tributaire soumis de monsieur d'Enncry,
Je ne te verrai plus ! Jusqu'au dernier voyage,
Je veux m'asseoir ici, comme au temps qui n'est plus,
S'assit sur les gravats qui restaient de Carthage
Le grand exproprié qu'on nommait Marius !
un sergent de ville. — Dites donc, l'homme, relevez-vous, vous allez vous faire écraser les jambes.
l'homme.
La pioche a des rigueurs à nulle autre pareilles
On a beau la prier, La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles Et nous laisse crier !
le sergent de ville. — Allons, mon brave homme, vous êtes un peu bu ! Ne vous attroupez pas comme cela tout seul sur le trottoir, — voyons, dispersez-vous.
l'homme. — Je me disperse, agent implacable, mais va-t-en dire à ton maître que tu as vu le dernier marchand de contre-marques, pleurant sur les ruines du petit Lazari. Et l'homme se dispersa. .