‹ La Vie parisienneChapitre 106 sur 662 · VICTORIEN SARDOU · texte numérisé non relu

VICTORIEN SARDOU

Nous avons cru devoir reproduire re passage de la lettre que M. Sardou nous écrivait en nous adressant ce manuscrit; il serait impossible de trouver une plus charmante préface à une plus charmante histoire.

LE CHEVALIER ALAIN DE BEAUPI Y A MONSIEUR LE lîAUON ANSELME DE CIIO AC.

Paris, 17 dcrembre ITIS.

Je vous entends ! paresse, ingratitude, oubli, n'est ce pas ? Je commence par vous remercier do cette colère, elle prouve que vous faites cas de mon souvenir; et d'un mot, je me justifie. Depuis ma dernière lettre, cher Anselme, un danger fort grand m'a menacé pendant trois mois, et trois autres mois m'ont à peine consolé du bonheur d'y avoir échappé. Soupçonnez-vous encore quelquesentiment? Vousavezraison. Mon faible cœur avide de combats et de défaites, s'était de nouveau laissé prendre, mais on l'avait cette fois, réduit en si doux esclavage, que tout espoirde délivrance était perdu. Comment échapper aux deux sentinelles qui le gardaient, armées de la plus fascinante flamme qui ait jamais brillé sous des cils d'ébène et de soie! Hélas ! osé-je encore penser à ces doux et cruels vainq" "urs ? Oui, et la tendre amitié saura m'empêcher de retomber sous h r empire. On dit que l'amitié est sœur de l'amour; c'est une rr.auva. sœur, car il n'est méchant lour qu'elle ne joue à son frère. 11 est vrai que le fripon le lui rend bien, [.'amitié me semble une fille de famille qui compte sur sa fortune et s'attend à vivre gaîment dans le monde, lorsqu'un marmot de frère, qui lui naît à l'improviste, réclame pour lui seul tout le patrimoine, et veut forcer la pauvre amitié d'entrer au couvent. Aussi les voyons-nous se combattre sans trêve! avides et jaloux tous deux, ils ne veulent pas entendre parler de partage. Vous ne serez pas fâché, je pense, de connaître mon aventure.

Il y a six mois, toujours au mieux avec la cour et Paris, j'acceptai d'aller passer quelques semaines en Gâtinois, chez Montbarneaume, qui possède li une terre fort belle. Le marquis mène grand train, comme vous savez. C'est un glorieux, mais de la bonne sorte.

Il avait réuni chez lui toute la province, où l'on compte beaucoup d'aimables gentilshommes. J'y distinguai, parmi ceux que vous connaissez, M. de Giyraines, qui a épousé une Segonzac et s'en trouve bien; les deux Barville, galants hommes s'il en fui, et je me liai intimement avec l'aîné, Pierre, qui l'ait grand étal de vous et d'autres. Mais, malgré les charmes de leur commerce et le plaisir non petit que j'y prenais, je vous veux avouer que je cherchais dans une compagnie plus agréable et plus instructive encore des satisfactions dont mon esprit s'arrangeait aussi bien, et mon cœur mieux.

Les adorables femmes, cher Anselme! Une de finesse dans leur beauté! que de scélératesse dans leur vertu! quel parfailsavoir-vivre ! qu'il est dangereux de les aimer et difficile de ne les aimer pas ! il y a toujours (elles le savent bien, les friponnes) un point en elles ou en nous par où le plus sage se laisse prendre. Je faisais profession de n'être pas sage, et me laissais prendre par tous les points. Savez-vous la première chose qui m'a charmé ? Le panier de la marquise ! ah ! vous aviez raison, on ne s'imagine pas hors Paris l'irrésistible élégance de cette mode à qui nos sénéchales et nos baillives donnent une si forte dose de ridiculité! Cerlainement la marquise n'est point belle; elle n'a pas même un de ces visages dégoût qui se font pardonner leur irrégularité, et qu'on appellerait volontiers d'agréables fantaisies de la nature; pourlant, je défie que quiconque l'aura vue avec ce divin panier, n'en rêve pas jusqu'au lendemain. Je viens, sur mon âme, d'éprouver une forte passion. Eh bien! au plus violent de celte passion violente, si j'apercevais le diable de panier, ma constance en était tout en gros chicanée ; il y avait dans ce panier des nichées d'amours. Je pourrais donc en dire autant de la mule et du bras de Mme de Grandgermont, qui sont bien la mule et le bras de Vénus elle-même. Mais ces accidents de beauté n'étaient rien auprès de la toute resplendissante perfection d'un jeune objet dont il faut bien enfin vous parler... Allons, tout beau, mon cœur! que signifie celte émotion, et pourquoi trembler à la pensée d'un ennemi que vous avez vaincu ?

Parmi les hôtes de Montbarneaume se trouvait une filleule de la marquise, pauvre, mais de qualité. Je l'appellerai (n'osant confier au .papier son véritable nom) Lucinde de Hague. Il faut vous peindre celle beaulé sans pair. Que les muses me soient en aide ! car c'esl entreprendre une tâchequi épuiserait les talents réunis d'un Phidias, d'un Apelle et d'un Watteau.

Lucinde, je n'ai rien vu nulle part qui lui ressemblât, est pelile, et pourtant majestueuse ! sa beauté est régulière, et cependant piquante ! elle a l'air noble et bon, avec un regard parfois qui vous forail jurer qu'elle se moque de vous. On voit sur sa physionomie les grâces les plus tendres s'allier, sans rien y perdre, à je ne sais quoi d'imposant. Il y a dans ce visage de la fierté, de la candeur, du hautain et de l'intéressant ; mais l'intéressant domine, et c'est de cet intéressant qui fait qu'une personne n'a pas un gesle qui ne soit au gré de votre cœur. Imaginez-vous qu'elle est brune et blanche, qu'elle a des yeux de velours sous les sourcils les plus hardis, les plus mobiles du monde, et peut-ûlre mêmeun peu durs. Imaginezdes pieds d'ange, une main de déesse, et sur la joue ce vif incarnat des brunes, qui peint la santé, la jeunesse, la force et la vie, mais sans avoir la vulgarité du rosâlre printemps des blondes joufflues. Et puis, quand vous aurez tout imaginé, il restera encore ce que personne ne peut imaginer ni décrire ; c'est-à-dire un charme répandu sur tout cela, inimaginable, irrésistible, et qui fait que si elle avait un défaut, ce défaut en elle deviendrait une beauté. Ne croyez pas que j'exagère, au moins; sur ma parole, je reste loin do ce qu'il faudrait exprimer. Qu'elle soit triste ou gaie, qu'elle rie et danse au bal, ou s'agenouille et prie à l'église, une grâce saisissante préside à tout ce qu'elle fait, et jamais ne lui manque. Elle est belle, c'est par modestie, car elle pourrait s'en passer, et montrer aux plus ravissantes une laideur qu'envierait leur beauté. Je voudrais seulement que vous l'eussiez vu marcher une fois, vous deviendriez fou. A la manière dont elle va el vient, et se transporte d'un lieu à un autre, vous diriez qu'elle ne pèse rien, et l'harmonie de sa démarche vous donnerait envie de chanter.

Quant à son esprit et à son caractère, je n'aurai que trop à vous les monlrer ; je n'ai pas besoin de vous les peindre. Je dis seulement qu'on élait bien sûr tous les malins de la trouver charmante, mais jamais de la façon qu'on l'avait vue la veille en la quittant.

Tant d'attraits ne pouvaient me laisser indifférent. Mais vous connaissez ma règle : en amour, le premier danger à fuir, c'est le mariage. Or, j'avais vu à Mlle de Ilague de ces yeux et do ces principes qui vous mènent droit à l'autel. Je me tenais donc le plus loin possible de cet aimant dangereux .. Ma sagesse dura peu :un événement en fit l'affaire. Par je ne sais quel accident qui arriva, M. de Hague, le père de Lucinde, faillit se rompre le cou. Son cheval s'était emporté, et il se tuait, selon toute apparence, si je n'eusse été à même de le secourir. Il en fut quitte pour quelques contusions. Mais à la vue de ce tendre père que je lui ramenais pâle, ensanglanté, Lucinde le crut mort, el le sentiment parla d'une manière si violente au cœur de l'aimable fille, qu'elle s'évanouit. Tandis que les femmes couraient, se lamenlaient et la laissaient là, je l'enlevai dans mes bras, et doucement je portai ce cher fardeau jusqu'à sa chambre, où je la dépossi sur son lit.

Imaginez si j'étais troublé de l'avoir tenue contre ma poitrine, et de la contempler sur ce lit, où toutes les nuits elle reposait sans autres témoins que Morphée et les songes gracieux; son évanouissement lui donnait un charme inconnu, avec ce corps délacé, avec ces traits dont on regrettait les grâces qui y étaient encore quoiqu'on s'imaginât ne les y plus voir; avec ces beaux yeux fermés, je ne sache point d'objet plus intéressant qu'elle l'était, ni de silualion plus propre à remuer le cœur que colle où elle se trouvait alors.

Figurez-vous des yeux qui avaient une beauté particulière a être fermés.

Je vis bien le lendemain que j'étais pris. Ce corps souple dans mes

bras, cette langueur, ces yeux fermés surtout, ne me sortaient plus du cœur, ne me laissaient plus vivre, j'extravaguais, Concevez ma folie: je voulais absolument la revoir, ainsi que je l'avais vue, languissante et les yeux fermés. Je ne voulais que cela, mais je le voulais ou mourir. Dans celle situation de cœur et d'esprit, le mariage me paraissant une extrémité moindre que la mort, j'aurais sur le champ demandé sa main, si je n'avais craint un refus. Ses beaux yeux me montraient beaucoup de bienveillance et pas d'amour. Est-ce pour cela que je désirais tant les voir fermés?

Au bout d'un mois, pourtant, je commençais d'espérer quelque retour, et de recevoir par-ci par-là des quarls et des moiliés d'aveu : mes affaires, pour tout dire, allaient assez bien. Lucinde entrait insensiblement dans un goût d'aventure dont j'augurais le bonheur de ma vie, lorsqu'arriva à Montbarneaume un nouvel hôte. Sa présence devait, comme vous allez voir , influer de telle sorte sur mon destin.

Cet hôte n'était pas autre que l'illustre poète M. de Marivaux, qui fort jeune encore, est déjà l'un des princes de la République des lettres ; de bonne maison, d'ailleurs, et recherché des plus hauts rangs, où il tient galamment sa place. Son abord ne dément pas ce qu'on attsnd de sa réputation : c'est un cavalier bien fait, de l'esprit du monde le plus fin et le plus délicat. Du premier coup il me gagna le cœur, et chacun éprouva la même sympathie. Mais, que devins-je lorsque, peu de jours après son arrivée, parlant de lui avec enthousiasme àPierre de Barville, dont j'avais fait mou confident, ce parfait ami me dit : Savez-vous que le grand succès de M. de Marivaux n'est pasbon pour vous. Eh ldis-je, comment cela? Vous m'étonnez. répliquat-il; ignorez vous qu'il est votre rival? Je restai stupide. Déjà? fut tout ce que je pus dire. Mais, reprit Boynes, il est plus ancien que vous. II y a quelques mois que charmé des grâces de Mu« de Hague, il le laissa voir assez pour que les parents de votre déesse aient songé à une alliance. Est-il possible ! m'écriai-jc douloureusement. Que voyez-vous là d'impossible? poursuivit en souriant le bourreau. Des partis moins avantageux souriraient encore à Mmc* de Hague. Ne savez-vous pas qu'on est toujours pressé de marier une fille jolie, pauvre, bien portante, et qui a des yeux noirs! Impitoyab'.e railleur, lui dis-je, vous devriez me consoler et vous m'affligez. Est-ce là le langage d'un ami? Oui, mon cher Alain, me dit-il, et d'un ami véritable. Souffrez queje vous découvre toute ma pensée, et que j'essaie de vous servir au risque de vous déplaire. Je ne pense pas favorablement de Mlle de Hague. Je lui crois plus de dispositions à être amoureuse que tendre, plus d'envie d'être femme que de besoin d'aimer. Elle veut se marier d'abord, elle aimera après, peut-être aimera-t-elle son mari, mais après, et pas pour toujours, rappelez-vous bien cela. Maintenant, vous me demanderez peut-être qui elle préfère de M. de Marivaux ou de vous. Cela passe ma science ; seulement,j'oserais jurer que si demain le vieux duc de Chilleurs se présentait avec ses soixante ans, sa goutte, ses catarrhes, sa bêtise, ses dix châteaux et ses trois cent mille écus de rente il serait demain le préféré.

Je fis à ces mots un mouvement de désespoir. Je me tairai, si vous voulez, dit Barville. Non répondis-je, je veux tout ouïr, afin de la défendre. Eh bien! reprit-il, puissé-je vous convaincre! vous seriez, je crois, en places égales dans son esprit ( je ne parle pas de son cœur ) c'est son esprit qui le mène, car vous hésitez tous les deux à vous déclarer! vous par crainte de n'être pas aimé; M. de Marivaux, parce qu'il connaît les risques du mariage. Cette position lui donne, à votre rival, un grand avantage. Lucinde voit qu'il combat et l'étudié: elle en conçoit un désir de plaire et de vaincre qui la tient occupée loin de lui. Les grands courages s'attaquent aux redoutables ennemis, et vous n'êtes pas un ennemi redoutable pour cette triomphante beauté. Je crois donc que c'est M. de Marivaux qu'elle vise, non par amour, mais par orgueil, et pour dire: J'ai vaincu. Puissé-je ne pas me tromper! car elle vaincra, et vous serez tranquille. Puissiez-vous mille fois

vous tromper, au contraire! m'écriai-je dans un transport d amour et de douleur. Qu'elle m'aime seulement un jour, seulement une heure, et pour cette heure je sacrifierai ma vie! Eh bien, dit Pierre, louché de la force de ma passion, allez donc voir cette belle personne, questionnez-la, pressez-la, sachez à quoi vous en tenir. De mon côté, je verrai M, de Marivaux, j'essaierai de savoir ce qu'il croit, ce qu'il a obtenu, ce qu'il espère, et je vous dirai tout: j'épouse enlièremenl vos intérêts.

Je n'avais pas quitté Barville, que la fortune me fit rencontrer M"e de Hague. Elle était seule. Sans trop ravoir ce que je faisais, je me jetai à ses pieds. Celte action parut l'étonner tort peu. Plus tard j'en ai conclu qu'elle s'y attendait depuis longtemps, ou que ce n'était pas sa première aventure. Mais alors je n'y fis point attention. Je la conjurai à la fois, de m'aimer, de me le dire, de m'être fidèle, et enfin, si elle ne voulait pas me voir mourir, de renvoyer M. de Marivaux. Quoi! dit-elle, pour toute réponse, et d'une douceur charmante, M. de Marivaux vous inquiète-t-il?

Ah! Anselme, comprend-t-on que mon cœùr ait résisté à l'ivresse dont le remplit ce seul mot 1 Ce mot qui vous semble peut-être- ne rien signifier, comme elle le prononça!,. C'était un aveu, c'était un espoir, c'était le ciel ! Hélas ! lui répondis-je, comment ne m'inquiéterait-il pas? M'avez-vous jamais dit rien qui puisse me rassurer?... Certes, M. de Marivaux m'inquiète. Mais si vous le vouliez, d'une seule parole, d'un seul regard, vous m'éleveriez au-dessus de la jalousie, belle Lucinde, et vous feriez du plus tendre des amants, le plus forluné des mortels.

11 est bien vrai, continua Lucinde, que M. de. Marivaux a fait attention à moi, et j'ai même lieu de craindre qu'il ne déplaise pas à ma famille.

0 ciel! interrompis-je, que vais-jo donc devenirl Mais, poursuivit-elle, je pense, j'espère (et votre heureux ami, Anselme, eut avec ce j'e<père un regard qui en centuplait la valeur) que ce goût sera passager; du moins je n'y épargne rien... Il a trop d'esprit pour qu'il soit possible de le décourager comme un autre ! mais cet esprit même et l'habitude du plus beau monde, qu'il possède si parfaitement, lui inspireront bientôt un dégoût pour une petite fille niaise, ignorante, sans manière, sans instruction... Eh bien ! c'est ainsi que je veux toujours paraître devant lui! Les inquiets et l'es jaloux, s'il y en a, ne m'accuseiont pas de coquetterie, je suppose?

Divine Lucinde! m'écriai-je, mettez le comble à ma félicité; souffrez que je jure à vos pieds de vous consacrer ma vin entière, etpermellez-moi d'espérer...

Elle ne me laissa pas achever... Éloignons d'abord l'ennemi, M. le Chevalier, me dit-elle en souriant; nous verrons après ce qu'il faut faire de la victoire ! et puisque vous voulez marcher sous mes bannières soyez un allié prudent et fidèle, nous essaierons de vous trouver une récompense qui ne soit pas trop iadigne de vous.

Elle s'enfuit à ces mots, me laissant ébloui, fasciné, éperdu, jurant que ni rivaux, ni amis, ni famille, que le sort lui-même ne l'empêcheraient pas d'être ma femme. Je me mis à courir ap rès mon austère confident, Pierre de Barville, afin de terrasser ises indignes soupçons. Je le trouvai qui me cherchait lui-même. Le', dialogue le plus drôle s'établit entre nous. Je viens de la voir, lui dis-je. — Je l'ai rencontrée! mecria-t-il. — Vous vous êtes furieusement trompé! Je savais bien que j'avais raison !.. Elle est admirable !.. < ^'est la plus fine mouche du monde!.. Elle ne l'aime pas!.. Elle veut à toute force en faire un sot ! Il sera refusé !.. Vous seiez renvoyé, etc, etc. Enfin pour parvenir à nous entendre, nous fîmes silence d'i m commun accord; puis ensuite je racontai fidèlement ce qui venait (le se passer, non sans développer en belles tirades toute la générosité du sacrifice que faisait Lucinde, devant un homme comme M. de Marivaux, de son esprit, de ses talents, bref, de tout ce qui l'élève si prodigieusement au-dessus des autres femmes.

Juste ciel ! fit Pierre, quand j'eus achevé non panégyrique, l'amour peut-il à ce point aveugler les hommes! Que prétendez-vous dire? lui demandai-je avec une certaine froideur. Je prétends, répondit-il, que M. de Marivaux, qu'on vante de connaître si bien les femmes, n'en sait pas là-dessus plus que vous, et que vous êtes tous les deux les très-humbles jouets d'une petite personne qui fera de belles choses si elle continue. Au nom du ciel, m'écriai-je, déjà chancelant dans ma foi, expliquez-vous, et surtout songez que j'aime Lucinde. Je ne le sais que trop, dit-il, mais cet amour ne durera pas longtemps, je l'espère.

Sachez donc que je viens devoir votre rival. Nous nous connaissons depuis quelque temps, et il me veut du bien. Je l'ai mis discrètement sur le chapitre de Lucinde. 11 m'a témoigne tant de confiance, qu'à vrai dire j'ai senti quelque honte de ruser avec un si galant homme, et je dus me rappeler qu'il s'agissait des intérêts de votre cœur. Voici ce que j'ai appris.

M. de Marivaux, dont le tempérament est tranquille et tendre, voudrait se marier, mais les mœurs de la société, qu'il a vues de près, lui font peur: il craint surtout, autant qu'il les admire et les adore, les femmes qui ont trop d'esprit pour n'être point coquettes. 11 ne s'en cache pas; il suffit de causer un instant avec lui pour savoir parfaitement cela. Jugez maintenant si ceite candeur, cette ignorance, cette niaiserie dont on prétend l'épouvanter, n'est pas plutôt un uppat pour l'attirer et le retenir.

Apprenez d'ailleurs, dans le cas où l'on voudrait réellement lui déplaire, qu'on a bien mal réussi. La fausse niaise a joué son rôle de telle façon, que M. de Marivaux est enchanté d'avoir trouvé une femme sans coquetterie. Mais ce qu'il y a de plus triste pour vous, c'est que Lucinde ne l'ignore pas ; car lui-même a pris soin de l'en instruire, et l'on répond à ses confidences par des naïvetés, des franchises, des redoublements d'innocence si gracieux, si angéliques, qu'il n'en parle, ma foi, guère plus raisonnablement que vous. Ce matin même, enfin, on lui a dit, (voyez l'enfantillage !) on lui a dit tout simplement qu'on se plaisait avec lui, qu'on aimait à l'entendre causer, qu'on voudrait...

Assez! assez I »Vécriai-je; par pilié, ne m'en dites pas davantage! Puis me livrant à ma colère :ah! perfide Lucinde, c'est donc ainsi que vous ahusaî de l'amour qu'on a pour vous et que vous profanez vos attraits ! Mais ne croyez pas me rendre voire dupe! Allons, cher Pierre, allo.ns démasquer cette âme double et traîtresse ! non, dit Barville, <âHe saurait trop aisément renouer ses fils. Attendons, observons-ia, et avant d'agir, convainquez-vous bien de sa perfidie dont vous doutez encore. Douter de sa perfidie ! repris-je, est-ce possible? Cependant, cher ami, dans quel intérêt voudrait-elle me tromper? Ai-je dit qu'elle vous trompait? reprit Barville. Avcz-vous si mal compris mes paroles ? Non, elle ne vous trompe pas, elle vous aime, et elle va tout à l'heure se meurtrir le visage ou s'enfermer dans un château fort i^our ne plaire qu'à vous. A ces mots, [il me quitta, indigné de la. lâcheté que je lui laissais voir.

J'étais bien malheureux. J'avais passé en un moment de l'espérance au désespoir, et c'est un pénible voyage, surtout lorsqu'on songe où l'on est arrivé et d'où l'on est parti. J'errais, occupé des plus sombres pensées, dans les immenses jardins du château, accusant tantôt Barville, taatOf. Lucinde et tantôt moi-même, lorsque tout à coup j'aperçus LueiMf ; qui paraissait se diriger avec mystère, à travers les massifs, vers m , petit pavillon où les dames allaient quelquefois se reposer.

étais dan s Lunc situation d'esprit à concevoir facilement des soupçons. J'arrivai au pavillon peu de temps après mon infidèle. Il était terme ; muis j'entendis des éclats de rire, et je reconnus cette voix sans égale. Plus. curieux peut-être, que ne le permettait la délicaesse, mais h.op amoureux ct trop jaloux pQUr ayoir beuucûup de gcru.

pules, je regardas à travers les fentes du volet. Une scène des plus

singulières s'offrit alors à mes yeux. Lucinde, aidée de sa femme de chambre, faisait, devant une glace haute, ce qu'en terme de théâtre on appelle une répétition de la scène qu'elle jouait tous les jours devant M. de Marivaux. Elle s'étudiait à marcher, à regarder, à s'asseoir; elle donnait à sa voix, à son rire, des inflexions particulières, les plus naïves, les plus gracieuses et les plus fraîches du monde; sa robe même, ses cheveux et son éventail avaient un rôle dans cette comédie, et prenaient une physionomie à part; puis tout à coup, elle s'interrompait, déposait son masque, et se mettait à parler de M. Marivaux, de moi, des autres, hommes et femmes, avec un esprit et une cruauté inimaginables. Cela était infâme et beau, adorable et effrayant tout à la fois, je vous assure. Je vous rendrai ma pensée, en vous disant que j'éprouvais en même temps le désir de me prosterner devant elle et de la fouler aux pieds. J'étais là déjà depuis près- d'une demi-heure, et je ne sais combien j'y serais reslé, quand le bruit de plusieurs personnes qui s'avançaient m'avertit de quitter moi embuscade. Quelle fut ma surprise en faisant le lour du pavillon pour m'échapper sans être vu, de me trouver nez à nez avec M. de Marivaux ! La stupéfaction encore empreinte sur son visage, me fit juger, qu'il avait eu le même spectale que moi. Je le tirai à l'écart, et, m'ouvrant franchement à lui, je lui racontai mon histoire, que je terminai par des félicitations sur le mal qu'on se donnait pour le séduire.

A son tour, il m'avoua que le hasard l'avait, comme moi, rendu témoin du talent scénique de Mlle de Hague, et que cette vue, l'avait comme moi, arrêté sur le bord de l'abîme. Nous allâmes moitié riant de la sottise des hommes, moitié pleurant de la perversité des femmes, et bons amis, confier l'aventure à Pierre de Barville, notre commun confident qui rendit plaisamment grâce à Dieu de cette délivrance inattendue.

Le soir même, M. de Marivaux nous procura une vengeance, telle que des hommes d'honneur et des gentilshommes pouvaient l'accepter. Devant tout le monde, au salon, il raconte notre accident ; le donnant comme un projet de comédie que nous avions arrangé ensemble dans la journée, il y mit tant d'esprit, tant de grâce, que chacun en rit, bien que personne ne se doutât de la vérité. Mlle de Hague était là. Je l'observais, Eh bien ! figurez-vous qu'elle ne changea pas de physionomie. Elle resta calme, tranquille, comme si elle n'eût pas compris. Mais vous allez voir le plus beau. Quand M. de Marivaux eut fini son conte : Avez-vous, lui demanda-t-elle d'une voix ferme et douce, donné un titre à votre comédie ? Pas encore, dit M. de Marivaux. Eh bien ! repri'.-elle, en voici un ; si vous le trouvez trop long, vous avez tout l'esprit qu'il faut pour le raccourcir : L'art de faire jouer les marionnettes. Votre comédie sera parfaite comme cela. Elle prononça ces mots avec tant d'arrogance, de dignité, de dédain, qu'en vérité nous nous sentîmes rougir. J'éprouvai comme une tentation de me jeter à ses genoux ct de lui demander pardon. Il en fut de même pour Al. de Marivaux. Si bien que nous jugeâmes prudent de partir le lendemain.

Voilà mon histoire. Je vous l'aurais racontée plus tristement if n'y a pas un mois ; car les beaux yeux fermés, de temps à autre m'apparaissent et me troublent encore. Par bonheur l'amitié me défend et me console. Depuis notre déconvenue j'ai beaucoup cultivé M. de Marivaux; il m'honore de ses conseils et de son affection. C'est un véritable sage. Il connaît bien les femmes, mais, comme il le dit luimême, c'est une science sans utilité, car les femmes la connaissent encore mieux. Nous parlons souvent de Lucinde, et alors il m'engage à choisir dans le coin le plus obscur de mon Périgord, une femme qui n'ait jamais respiré l'air de Paris. Je suivrai son avis... s'il plaît à Dieu. Bonjour.

J'ai passé la nuit à vous écrire, et me voilà fort en peine de trouver un courrier assez robuste pour porter ce lourd paquet que je vous destine. Si j'avais encore un peu de place je vous copierais

quelques vers admirables d'une charmante tragédie d'Annibal (1), do la composition de M. de Marivaux, qui sera représentée avant peu.

Votre toujours serviteur et ami,

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