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LE PARFAIT CUISINIER DRAMATIQUE

V. — RECETTES POUR LES THÉÂTRES DE GENRE : vaudeville, gymnase, palais-royal.

Autrefois, lorsqu'il s'agissait de travailler pour les théâtres de genre, un auteur habile s'empressait de repasser en sa mémoire les airs du caveau, en jetant un doux regard sur son dictionnaire de rime. En ce temps-là, le scénario n'était presque rien, le dialogue peu de chose ; les couplets étaient l'âme de la pièce. C'était le bon temps. Avec un petit grain de sel dans le dernier vers on en voyait la farce. Mais, hélas ! le rondeau a passé de mode, le couplet desortie seul a résisté, encore est-il relégué aux Variétés et au Palais-Royal. Depuis de longs jours, le gai Vaudeville a crevé son tambourin, les brillants Senneville et Lucival ont été licenciés, ils n'épouseront plus des Suissesses. Arriére , Kettly et Fanchon ! Place , place , aux femmes malhonnêtes 1

Assez de fillettes ingénues sur la scène, mais des biches, des camélias et des filles de marbre, à la bonne heure! légèrement poitrinaires, parlant du ciel et des anges.

Préférez-vous procéder par les moyens contraires? votre héroïne intéressera encore ; le jeune homme qui mourra pour elle vous paraîtra injuste ; sous le vain prétexte qu'elle est belle, de quel droit exiger qu'elle aime, ne suffit-il pas qu'elle soit aimée? Cependant, comme il faut que ces dames fassent une tin, vous en mariez une à un Kerkadec, gentilhomme breton que tout auteur a sous la main. Elle porte une couronne ducale, mais elle s'embête. Elle ose verser en plein salon quelques pleurs sur la démolition du bal Mabille. On veut lui faire quelques observations. La situation pour elle est intolérable, vous le sentez, il faut une fin à ce bonheur uniforme, elle songe à recommencer sa vie : scandale, réclamations; le mari proteste. Le vieuxduc, toujours de Kerkadec,père ou oncle du jeune homme, s'interpose et tire l'infortunée de cette situation fausse en lui faisant sauter la cervelle. Que le pistolet rate ou non, elle n'en est pas moins morte pour le public. Eh bien ! le public protestera. — Ce qui vous prouve que, quand même, au théâtre, ces dames sont sympathiques.

Mais vous jugez que les auteurs ont un peu abusé de ces dames. Vous rûvez un autre monde. Prenez garde ! Au théâtre du Vaudeville, passé 18 ans, une femme, fût-elle mariée, n'a plus le droit d'être complétementvcrtueuse

L'heroine d'aujourd'hui tait son choix elle-même.

Les artistes s'y contentent d'épouser des héritières.

sans risquer de faire tomber la pièce. Cependant si vous tenez absolument à mettre en scène une héroïne bien née : mariée, vous lui interdirez d'aimer son mari ; amazone, elle franchira des torrents et des précipices accompagnée d'un jeune inconnu, et si un accident arrive, c'est elle qui sera sauveteur. Si elle est encore jeune fille, toutefois sans cesser d'être amazone, trop à cheval surla vertu pour se laisser enlever, c'est elle qui enlèvera. Elle a fait son choix pour le beau jeune homme, il ne peut s'abstenir d'être gentilhomme pauvre. — Les gentilshommes pauvres sont fort bien vus au théâtre. — Votre héros sera Chevalier — du lansquenet — il est de toute nécessité qu'il ail une réputation détestable, dont ! il se fera gloire. — 11 doit valoir mieux que sa réputation, dira la dame. — Il prouvera le contraire. — Qu'importe! Ce sont ses défauts qu'on aime. Dans l'oubli de tous les devoirs est le drame.

Pour le dénouement de ce genre de comédie, ne vous cassez pas la tête, la censure vous le fera changer. A Tentour de ces deux êtres aussi intéressants que vicieux, vous faites pirouetter une. collection variée d'égoïstes, de faux bonshommes, de fausses bonnes femmes, de boursiers, de gandins plus ou moins dorés, titrés ou frelatés; plus un fils de bourgeois, enfant terrible que bâtonnera son père, tout en se privant de le maudire, dans la crainte de se fatiguer. Puis planant sur ces pantins, fanfarons de vice, Desgenais, le fameux Desgenais, l'inévitable Desgenais avec ou sans pseudonysme.

L'épêe de Dartagnan n'est pas mieux pendue que la langue de ce parleur éternel, Comme ce personnage est condamné à faire de l'es.

prit quand même et que l'esprit méchant est le plus facile, il injuriera tout le monde, mais sa tète de turc favorite sera tout naturellement un bon bourgeois. Pour celui-là, il sera la risée de tous. Au besoin, chacun, pour l'accabler, empruntera à Desgenais son langage. Ce sera la scène capitale de la pièce, celle qui la fera vivre ou l'enterrera.

Si des artistes circulent dans votre œuvre, ils ont le droit de parler de tout, excepté de l'art. Les lorettes étant retenues par les gens du monde, ils se contentent d'épouser des héritières. Vous aurez eu le soin de leur

ménager des oncles boursicoliers pour légitimer ces alliances.

Résultat : du Balzac à l'état de croquis ou plutôt de caricature ; la photographie tenant la place de l'art. En fait de situations passionnées, il vous en faut au moins une : scène à deux poussée aux dernières limites. Si les mamans font lever leur fille pour quitter la salle, c'est au mieux; mais si elles ont eu le temps de joindre le corridor de la galerie, vous avez été trop loin ; un brusqua retour à la vertu de voire héroïne fera rasseoir la pudeur maternelle ; mais que cette deuxième partie soit courte, sinonc'est l'orchestre entier qui s'éclipsera.

L'attaché d ambassade, la jeune veuve et le vieux général, sont bannis du théâtre de MadanK.

Pour le théâtre du Gymnase, plus d'oncle d'Amérique, plus de coquin de neveu, de jeune veuve, ni de galant attaché d'ambassade ; ils sont allés rejoindre Kettly, Lucival et Senneville. Le général lui-même a été mis à la réforme. Cette scène est le dernier refuge des femmes honnêtes. Le jeune premier honnête y fait encore bonne figure. Pour le père noble qui, au Vaudeville, ose à peine paraître, il a ici ses grandes entrées et traverse la pièce de part en part.

On y retrouve exceptionnellement Marco, mais sous l'étiquette de dame du demi-monde; elle ne chante ni. ne boit du Champagne; elle n'affiche pas ses vices, mais elle les laisse coquettement deviner. Son monsieur devient une façon de tuteur généreux, presqu'un père.

Desgenais y fait également apparition, mais ayant pour faux nez une cravate blanche. Petit rentier de 27 ans, égoïste, bien élevé, il ne vous dit pas de sottises, il se contente de vous débiter des sentences; ami de tout le monde, particulièrement des dames, il aimerait volontiers si ses moyens le lui permettaient ; malgré tout, par une concession aimable envers une veuve qui l'idolâtre, au dernier acte, il lui accorde sa main.

. Ce personnage est très-prisé du bourgeois de la rue Saint-Denis. C'est le gardien du sérail de l'ex théâtre de Madame. Mais le type que je vous souligne, c'est le mari. Madame, un jeune homme et une lampe carcel sont en scène, le tout dans un boudoir capitonné. Une femme de chambre paraît et annonce Monsieur. Le jeune homme, selon l'usage au théâtre, sa cache derrière un rideau; Madame tremble, la femme de chambre tremble, le rideau en fait autant. Un regard du mari avertit le public qu'il a tout vu, tout deviné. Il va éclater, sans doute. — Erreur. — Après avoir fait une tirade morale sur les devoirs de l'épouse, et débité quelques devises de mirlitons à sa femme, il reprend son bougeoir et s'empresse de se retirer. Cette seine que vous rêviez, vous imitez le mari, vous l'escamotez.

Au théâtre, la science consiste à. ne faire qu'effleurer les situations, à les laisser deviner. Tout cela se débite sur le diapason d'une conversation d'un cabinet de lecture. C'est bien un peu monotone mais c'est si bien joué !

Au restij, les décors vous viendront en aide. Cinq salons : salon bleu, salon rouge, salon vert, alon gris, salon jaune, tous capitonnés.

Le raisonneur du Gymnase.

vertu, toutefois ce après elle qu'elles courront.

Ici le turco trouve sa place, à titre de jeune premier.

Sujet à des distractions, il voudra épouser son beaupère. — Votre action se passera dans les endroits les plus excentriques, dans une cheminée, clans un kiosque de journaux, dans un tunnel, au besoin au vestiaire du Casino-Cadet; ce carnaval-ci vous autorise a faire valoir les talents chorégraphiques de ces dames et l'apparition d'un

Désarticulez-vous les cases du cerveau, pour entrer au théâtre du Palais-Royal. Cependant avant d'en extraire d'aimables excentricités badines, inspectez religieusement le personnage artistique, car c'est sur les infirmités physiques de vos interprètes que vos effets comiques doivent e baser.

Votre pièce reposera sur un cheveu : Un monsieur qui a oublié sa perruque chez une Higolboche; un second qui a égaré sa botte gauche en en souffletant un troisième, lequel s'est trompé de chapeau; un. quatrième, qui est à la recherche de son gilet de flanelle. Voici pour le côté des hommes, passons à celui des dames. Elles se contenteront toutes d'avoir égaré leur n'est pss

Un prince Russe en RoyaL-Bèbc.

prince russe en royal-bébé.

Dans

le cours de la pièce on prendra des bains de pieds en scène, et dans la coulisse des bains de siège. Bref, cahotez, bousculez tous vos grotesques personnages les uns sur les autres, on échangera des soufllels , des cartes , des bottes et des femmes, sans que personne réclame pour son honneur au dénoûment.

Pour les couplets, la jeune première exprimera son amour sur l'air du Piel gui r'mue, et le mari outragé ses reproches sur l'air du Sire de Framboisy.

Ne pas vous préoccuper de la pudeur de votre public, il est durillonné. Encore moins du dialogue, les acteurs l'improvisent aux répétitions, mais à la répétition générale contemplez le censeur : s'il bâille , c'est un four, mais s'il menace de défendre la pièce , vous tenez un succès.

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