‹ La Vie parisienneChapitre 124 sur 662 · MADAME ET SON AMIE CAUSENT AU COIN DU FEU · texte numérisé non relu

MADAME ET SON AMIE CAUSENT AU COIN DU FEU

MADAME, agitant en l'air ses doigts mignons. — ■ C'est niché, ruché, TUChé, des amours de ruches et garnies de blonde tout autour. l'amie. — Ça a du genre, ma belle.

madame. — Oui, je crois que cela aura du genre ; et par-dessus celte mousse, cette neige, retombent les grandes basques en soie bleue comme le corsage ; mais d'un bleu... charmant, dans les... un peu moins cru que le bleu de ciel ; vous savez, dans les... Mon mari appelle ce bleu-là un bleu discret.

l'amie. — Ah ! charmant ! il a des mots à lui.

madame. — N'est-ce pas, on comprend tout de suite, bleu discret. Cela fait image.

l'amie. — A propos de mots à lui, vous savez qu'Ernestine ne lui a pas pardonné sa plaisanterie de l'autre soir ?

madame. — Comment, à mon mari? quelle plaisanterie? L'autre soir où il y avait l'abbé Gélon et l'abbé Brice?

l'amie. — Et son fils qui était là justement.

MADAME. — Comment le fils de l'abbé Brice? (Elles éclatent de rire loutes deux. )

l'amie. — Mais — ah, ah, ah, — qu'est-ce que vous dites donc là, — ah, ah — petite folle !

madame. — Je vous dis l'abbé Brice, et vous ajoutez : et son fils. C'est de votre faute, mignonne; il doit être enfant de cœur, ce chérubin. ( Dédoublement de petits rires sonores.)

L'AMIE, lui posant la main sur la bouche. — Mais taisez-VOUS donc, taisez-

vous donc, c'est très-mal, en plein carême ! madame. — De quel fils parlez-vous alors?

l'amie. — Du fils d'Ernestine, parbleu, d'Albert, une fleur d'innocence. Il a entendu la plaisanterie de votre mari, et sa mûre était vexée 1

madame. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, chère amie, contez-moi donc cela.

l'amie. — Eh bien, en entrant dans le salon et en apercevant les candélabres allumés et les deux abbés, qui se trouvaient au milieu dans ce moment-là, votre mari a fait semblant de chercher quelque chose, et comme Ernestine lui demandait ce qu'il cherchait.

— Je cherche le bénitier, a-t-il dit assez haut, pardon, chère voisine, d'arriver encore au milieu de l'office.

madame. — Est-ce possible? (niant.) Le fait est qu'il n'a pas de chance; voilà deux fois de suite qu'il rencontre ces messieurs chez Ernestine. — C'est une sacristie, ce salon-là.

l'amie, assez sèchement. — Une sacristie! comme vous vous émancipez, ma belle, depuis votre mariage.

madame. — Je n'ai pas eu à m'émanciper, je n'ai jamais aimé à rencontrer les prêtres ailleurs qu'à l'église.

l'amie. — Voyons, vous êtes une enfant, et si au fond je ne vous savais bien pensante... Comment vous n'aimez pas à rencontrer l'abbé Gélon?

madame. — Ah 1 l'abbé Gélon, c'est aulre chose, il est si charmant !

l'amie, vivement. — N'est-ce pas qu'il est distingué?

madame. — Et respectable ! ses cheveux blancs encadrent admirablement son visage pâle et plein d'onction.

l'amie. — Oh ! il a une onction ! et ce regard, ce beau regard attendri! L'autre jour lorsqu'il a parlé sur la méditation, il était divin. A un certain moment, il a essuyé une larme ; il n'était plus maître de son émotion; il s'est calmé, cependant, presqu'immédiatement; il a une puissance sur lui-même merveilleuse; il a repris avec calme; mais l'attendrissement nous avait gagnées à notre tour. C'était électrique.— La comtesse de S... qui était tout près de moi pleurait comme une fontaine, sous son chapeau jaune.

madame. — Ah oui, je le connais le chapeau jaune ; quel paquet que cette madame de S... !

l'amie. — Le fait est qu'elle est toujours fagotée!... On lui a proposé un évèché, je le sais de bonne source, c'est mon mari qui l'a appris par ces messieurs de l'Œuvre, eh bien...

madame, interrompant. — On a proposé un évûché à Mme de S...? On a eu tort.

l'amie. - Vous plaisantez sur tout, ma belle ; il y a cependant des sujets qui sont dignes de respect. Je vous dis qu'on a proposé la mitre et l'anneau à l'abbé Gélon ; eh bien, il a refusé. Dieu sait cependant que l'anneau pastoral ferait bien sur sa main.

madame. — Oh! quant à cela, il a une main charmante.

l'amie. — Une main d'une blancheur, d'une finesse, d'un aristocratique. Nous avons peut-être tort de nous arrêter sur ces détails mondains; mais c'est que vraiment, sa main est d'une beauté — vous savez; (avec élan) je trouve que l'abbé Gélon fait aimer la religion. Suivez-vous ses conférences?

madame. — J'ai été à la première. J'aurais voulu y retourner jeudi, mais Mme Savain est venue m'essayer mon corsage, il a fallu discuter pendant une éternité à cause des biais des basques.

l'amie. — Ah ! les basques sont en biais ?

madame. Oui, oui, avec une foule de petits croisillons ; c'est une idée à moi. — Je n'ai vu cela nulle part, je crois que ce sera pas mal.

l'amie. — Mme Savain m'a dit que vous aviez supprimé les épaulettes du corsage.

madame. — Ah! la bavarde '.Oui, jene veux surl'épaulequ'un ruban, un rien, de quoi accrocher un bijou. — Je craignais que le corsage ne fût un peu nu. Mme Savain m'avait plaqué des entre-deux ridicules. Séance tenante, j'ai voulu essayer autre chose, mon système de croisillon, toujours... et j'ai manqué la conférence de ce bon abbé Gélon Il a été admirable , à ce qu'il paraît?

l'amie. — Oh! admirable. Il a parlé contre les mauvais livres ; il y avait foule. lia réduit à néant toutes les horreurs de ce M. Renan.

— Quel monstre que cet homme !

madame. — Vous avez lu son livre?

l'amie. — Dieu m'en garde! vous ne savez donc pas que c'est tout ce qu'on peut trouver de plus... Enfin, il faut que ce soit bien fort, puisque l'abbé Gélon en parlant de cela à un de ces messieurs de l'Œuvre, un ami de mon mari, a prononcé le met...

madame. — Eh bien, quel mot?

l'amie. — Je n'ose vous le dire, car en vérité, si c'élaitvrai ce serait à faire trembler. Il a dit que c'était (bas à l'oreille) l'Antéchrist ! On reste confondu, n'est-ce pas? On vend sa photographie; il a un air satanique. (Regardant à la pendule.) Deux heures et demie! je me sauve, je n'ai point donné mes ordres pour le dîner. Ces trois jours de maigre dans la semaine me mettent au martyre. 11 faut varier un peu,

— mon mari est très-difficile. Si nous n'avions pas le gibier d'eau, ce serait à perdre la tête. Comment faites-vous, ma belle?

madame. — Oh! moi c'est bien simple, pourvu que je ne fasse pas faire maigre à mon mari, il se contente de tout. — Vous savez, Auguste n'est pas très...

l'amie. — Pas très... je trouve qu'il est beaucoup trop peu, car enfin, si dans la vie on ne s'impose pas quelques privations... Non, en vérité, c'est trop commode ! j'espère au moins que vous avez une dispense?

madame. — Oui ! je suis en règle.

l'amie. — Moi j'en ai une de droit pour le beurre et les œufs, comme sous-chancelière de l'Association. L'abbé Gélon me pressai pour me faire accepter une dispense complète à cause de mes migraines; mais j'ai refusé. Oh ! j'ai refusé à la lettre. Si on transige

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