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LA VENTE DELACROIX

C'est dans de telles circonstances que l'hôtel des commissaires-priseurs se relève et s'annoblit. Les sentiments mercantiles n'étant plus en jeu, marchands et vendeurs s'enfuient , ruinés dans leurs projets, blessés dans leurs instincts. — Il n'y a rien à faire ! s'écrientils, désespérés de ne pouvoir atteindre aux enchères d'un public vraiment enthousiaste.

En effet, ce n'est plus une vente, ce ne sont plus des enchères, non plus des achats. En face des souvenirs laissés par un maître, puissant, l'argent perd sa valeur. Une fièvre particulière s'empare du cœur des assistants qui protestent ea vidant leur bourse contre ce qui fut la bourgeoise opinion publique.

Pendant les huit jours (et les huit soirées) consacrés à la vente des dessins de Delacroix, ils étaient cent cinquante enthousiastes, toujours les mêmes, sérieux, froids, se connaissant tous, quelques-uns liés d'amitié, qui tenaient bon et ne se faisaient aucune concession. Chacun enchérissait sur son voisin, sur son ami.

11 s'agissait d'hériter de Delacroix.

Car l'artiste, voulant que tous ses dessins, ses notes , ses carnets fussent mis en vente, n'avait-il pas choisi pour ainsi dire le public pour héritier?

— Mon œuvre parlera pour moi et me défendra, s'était dit Delacroix. Chacun suivra ainsi ma pensée de chaque jour, ma vie labo-

rieuse, mes études, ma recherche du beau et de l'héroïque ; chacun assistera à l'enfantement de mes œuvres.

Et d'abord parurent les tableaux inachevés, les études d'atelier, les croquis de voyage, les projets de jeunesse et les réalisations de la maturité; mais qu'ils étaient instructifs les dossiers relatifs aux principales œuvres du maître !

Sous le coup de la pensée déjà nette, sont disposés des groupes qui semblent le cahos aux yeux inexercés. Les grandes lignes sont indiquées, les horizons tracés.

Pour les compositions où apparaissent des profils de grandioses architectures que Delacroix aimait en enthousiaste de Véronèse, des plans linéaires ont été tracés par un habile perspecteur : au milieu des lignes triangulaires se détache une figure rapidement indiquée où déjà le trait caracole comme le Trajan porté sur son cheval.

L'artiste était nerveux, impatient, fougueux; il avait peine à no pas rendre la main à son pinceau, et on suit son crayon frémissant et contenu, retournant un groupe dans tous les sens, jetant une figure à l'état embryonnaire, la reprenant, l'annobîissant,l a modelant, pour ainsi dire, avec autant d'efforts qu'un sculpteur qui d'un morceau de glaise informe arrive à un marbre brillant.

Chaque figure d'un groupe a été étudiée avec le même soin, et de cette figure, tout mouvement a été scruté par le crayon. Jambes, bras, torse, tête, costume, ont demandé une étude à. part. Si la figure tient un étendard, ce sont des études de drapeaux. Si une cuirasse recouvre la poitrine des personnages, ce sont des études d'armures nettes et précises.

Comme les grands chanteurs, Delacroit, à font instant, pour se délasser de ses grandes conceptions, faisaiL faire des gammes à son crayon.

Quelle leçon pour les artistes ! et que! démenti à ces braves gens qui naïvement s'imagineut que le pinceau de Delacroix s'ébattait à tort et à travers sur ses toiles, poussé fougueusement par le démon de la couleur !

Delacroix, qui aimait les chevaux autant qu'un Géricault, en dessinait partout, dans le désert, sous la lente, en pleine rue, piquantson dessin d'une note de pastel ou d'aquarelle.

Les belles notes de rouge et de vert qu'il a sonnées comme avec un cor! Je songe à We.ber, au romantique chantre à'Obéron. Ce sont deux génies de la même famille! et leur blason, plus glorieux que ceux des anciens chevaliers, porte pour emblème retentissant : rouge, vert.

Ainsi en mourant l'illustre artiste a laissé mieux qu'une apologie de lui-même, mieux que des Mémoires : dix mille parties de son œuvre qui ne seront pas perdues.

Chacun en possède, chacun s'est gêné, chacun s'est saigné pour cette vente.

Que j'en ai surpris de jeunes artistes qui ne pouvant acquérir de ces souvenirs, n'ont pas manqué un jour aux expositions et feuilletaient fiévreusement les cartons renfermant l'enseignement du maître ! Ils n'avaient pas connu Delacroix ; ils voulaient entendre ses dernières paroles.

On a dit que Delacroix ne dessinait jamais d'après nature. Personne n'a fait peut-être plus de croquis d'hommes, d'animaux, de paysages, de maisons, de ciels ; mais son œil était plutôt porté vers la couleur. En voyage, quand il ne peut peindre, il note les tons. Un de nos amis possède un carnet de voyage au Maroc qui a fait plus d'un jaloux. Anecdotes de voyage, accidents de terrains, costumes, maisons sont consignés par la plume, le crayon, et toujours relevés par cette note de rouge plus agréable à l'œil qu'un piment pour le palais d'un homme blasé.

On s'est demandé pourquoi le Louvre n'avait pas acheté un millier de dessins qui permettraient do suivre pas à pas la pensée du grand peintre ? Qu'importe? Ces dessins ne seront pas perdus; ils

Esteront dans les portefeuilles des vrais artistes et leur inspireront la religion de l'élude.

Le duc d'Aumale s'est rappelé que le gouvernement de Louis- Philippe fut celui qui permit à l'artiste de s'agrandir et de lutter contre le sentiment bourgeois : beaucoup de ses études ont été acquises pour son compte.

Mais que de cris, de colères ! on aurait pu se croire aux beaux temps à'Eernoni. Certains êtres hurlaient, montraient le poing à ces œuvres, protestaient et devenaient bleus. On en a emporté un qui, je l'espère, a fini par une bonne apoplexie. 11 est fort heureux, que la colère provoquée par des œuvres passionnées, débarrasse le monde de quelques sots.

J'ai rencontré là le propriétaire d'une galerie d'anciens tableaux, un homme qui a une réputation de fin connaisseur.

— Eh bien, lui dis-je, maintenant que Delacroix est mort, il a droit d'entrer dans votre galerie.

Le fin connaisseur fit la grimace et d'un ton plein de conviction :

— J'aime l'échevelé, disait-il, mais dans le contenu.

Comme je regardais avec stupéfaction ce fin connaisseur , [dont tout-à-coup ses connaissances, me semblaient au moins douteuses.

— L'échevelé dans le contenu ! répéta-t-il en me quittant.

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