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LÀ JOURNÉE D'UN CRITIQUE

EN 186a

Il était rentré fort tard la veille, harassé par la représentation d'un drame en quarante tableaux, joué dans un nouveau théâtre, — dont la salle pouvait contenir douze mille spectateurs, et la scène douze cents acteurs.

On avait dépensé beaucoup de poudre dans cet ouvrage destiné à agir profondément sur les masses; il en était résulté pour le critique un mal de gorge qui l'empocha de dormir presque toute la nuit.

Vers neuf heures du matin, au moment où il commençait à goûter quelque repos, un impitoyable domestique vint lui remettre une lettre, dont l'adresse portait ces mots avec lesquels on dérange parfois tant d'honnêtes gens : très-pressée.

Elle émanait du directeur de son journal et était conçue dans les termes suivants :

« Voici un coupon de loge pour une première représentation qui a lieu ce matin... »

— Ce matin ! s'écria le critique; c'est impossible ! j'ai mal lu, ou

l'on s'est trompé.. .

Il reprit :

« ce matin, à onze heures, dans la nouvelle bonbonnière des Matinées dramatiques, rue de Lesdiguiôres, non loin de l'Arsenal. 11 parait que c'est le plus charmant des nouveaux théâtres de genre ; notre journal est le seul qui n'en ait pas encore parlé. Ne manquez donc pas de vous y trouver, je vous en prie, etc. »

Le critique cacha sa tête entre ses mains.

— On va jouer le matin, à présent... 0 liberté des théâtres, que de crimes on commet en ton nom!

Et se dressant sur son chevet :

— A onze heures, lorsqu'il en est neuf et demie, et que je tombe de sommeil..., rue de Lesdiguières, au bout du monde! C'est à peine si j'ai le temps de m'habiller et de m'y rendre. Allons, je déjeunerai dans les environs.

Le critique procéda à sa toilette, tout en continuant de grommeler. Il eut quelque peine à trouver les Matinées dramatiques, car maintenant les théâtres se fourrent où ils peuvent, au fond des cours ou dans les anciens magasins de roulage.

Il écouta avec le stoïcisme de sa profession une coi Tiédie « d'une tram; un peu légère, mais sur laquelle l'auteur avait su brod er d'une main exercée les plus ravissants détails ».

Après quoi, il sortit, songeant à son déjeuner, car il était une heure.

Comme il poussait la porte d'un restaurant, il fut aperçu et appelé par un jeune homme en voiture, lequel se hâta de mettre pied à terre et de courir à lui avec de grandes démonstrations de joie.

— Ah! mon cher critique, que je suis heureux de vous rencontrer! Vous allez venir avec moi, n'est-il pas vrai?

— Où?

— Vous le savez bien, cher maître.

— Non, je vous le jure.

— Ah! mon Dieu! je gage que mon imbécile de directeur a oublié de vous envoyer votre service! C'est le ciel qui m'envoie sur votre passage. Montez vite, meniez.

— Mon service? murmura le critique déjà inquiet; qu'entendez-vous par là? D'abord je n'ai pas déjeuné...

— Nous prendrons en route, chez un pâtissier, une brioche et un verre de malaga. Montez donc !

Le critique monta.

— Cocher, au théâtre du Gros-Caillou! s'écria le jeune homme d'une voix triomphante.

— Qu'est-ce que vous dites? demanda le critique; le Gros-Caillou? un théâtre ?

— Oui, mon cher maître, un nouveau théâtre, un théâtre magnifique, qui ouvre aujourd'hui même, et par une pièce de moi!

— J'en suis ravi pour vous, et je vous promets d'être ce soir à mon poste.

— Non pas; c'est sur-le-champ que je vous y conduis.

— Pardon ! objecta le critique; mais je me suis fait une loi de n'assister jamais à aucune répétition.

— Ce n'est pas à une répétition que je vous emmène, répondit le jeune homme; c'est à une première représentation.

— Une première, à l'heure qu'il est?

— Puisque le théâtre du Gros-Caillou est un théâtre de jour... A ces paroles, la tête du critique s'affaissa sur sa poitrine.

— Des théâtres de jour ! Ils en sont arrivés à faire des théâtres de jour!

— N'est-ce pas que c'est une ingénieuse innovation? reprit le jeune auteur; cela ne fatigue personne; cela ne prend ni sur la digestion ni sur le sommeil ; cela ne dérange que les gens qui peuvent et veulent être dérangés. On va bien pendant le jour au Musée, au Collège de France, à la Chambre des députés; pourquoi n'irait-on pas également au théâtre? Voyez les représentations gratuites du 15 août : quel entrain 1 quel succès!

Mais le critique ne l'écoutait pas.

Il resta quelque chose comme trois heures au théâtre de jour du Gros-Caillou.

Ses yeux eurent plusieurs fois des éblouissements et ses oreilles des bourdonnements; mais il tint bon jusqu'à la fin, par égard pour le jeune auteur, — qui, tout entier à son triomphe, oublia de le remercier. Cela se comprend bien!

Chancelant, affamé, le rhir maître se fit rapporter à son domicile.

Il y trouva, pour le soir même :

Deux fauteuils d'orchestre pour le théâtre Montholon; Deux stalles de galerie pour le théâtre du boulevard des Amandiers; Deux stalles de balcon pour le théâtre du prince Eugène; Une baignoire pour un théâtre de la Jeunesse, au pays Latin; Une avant-scène pour un théâtre de la Fantaisie, dans le quartier Bréda, etc., etc.

Sans compter le service des vieux théâtres, — comme on désigne aujourd'hui la Comédie-Française, le Vaudeville, le Gymnase, l'Ambigu et les autres.

Il y avait des premières à tous les coins de Paris, ce soir-là. Le critique comprit que les temps d'anarchie étaient arrivés, et il se résigna.

U se résigna; et, après avoir hésité, — seulement pour la forme, — il se décida en faveur du Onzième Théâtre-Lyrique, qui annonçait la première représentation des Pêcheuses de salicoques , opéra en trois actes et neuf tableaux, par un ancien pensionnaire de Rome.

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