I. — LE SERMON
Sur les marches du temple les fidèles se pressent ; les toilettes, déjà printannières, miroitent au soleil, les jupes balayent la poussière de leurs grands plis flottants, les plumes et les rubans s'agitent, la cloche tinte pieusement et les équipages arrivant au trot, déposent sur la dalle ce que le faubourg possède de plus pieux et de plus noble, puis viennent se ranger en file, au fond de la place et alignent leurs écussons.
Dépêchez-vous, fendez la foule, si vous voulez être placée, car l'abbé Gélon prêche aujourd'hui sur l'abstinence, et quand l'abbé Gélon prêche, c'est comme si la Patti chantait.
Entrez, Madame, poussez la triple porte qui se referme lourdement; d'une main rapide, frôlez le goupillon que vous présente le pieux vieillard et faites, avec soin, un petit signe de croix gracieux, mignon, qui ne tache pas vos rubans.
— Entendez-vous ces chuchotements discrets et aristocratiques?
— Bonjour, ma belle !
— Bonjour, mignonne. C'est toujours sur l'abstinence qu'il va prêcher? Avez-vous une place?
— Oui, oui, venez avec moi. — C'est le fameux chapeau?
— Oui; l'aimez-vous? — Un peu perroquet, pas vrai? Que de monde, bon Dieu! Où donc est votre mari?
— Comment, perroquet! il est ravissant .. Mon mari est dans le banc d'œuvre; il est parti avant moi; ça devient du fanatisme chez lui; il parle de déjeuner avec des radis et des lentilles!
— Cela doit être une bien douce consolation pour vousl
— Ne m'en parlez pas... Suivez-moi... Tiens! voilà Ernestine et Louise. ■ — Toujours son nez! cette pauvre Louise ! qu'est-ce qui croirait qu'elle ne boit que de l'eau...
Et ces dames s'avancent au milieu des chaises qu'elles renversent en passant avec une certaine noblesse.
Une fois placées, elles s'affaissent sur leur prie-Dieu, jettent un regard d'adoration, regard voilé, profond, humide, sur le maîtreautel, et cachent ensuite leur visage dans leur petite main gantée.
Durant deux minutes elles s'abîment gracieusement dans le Seigneur, s'assoient ensuite, façonnent coquettement l'énorme nœud de leur chapeau, puis à travers un petit lorgnon d'or qu'elles soutiennent en relevant le petit doigt, elles promènent sur l'assistance un regard clignotant, et, tout en façonnant les plis satinés d'une jupe difficile à
contenir, elles distribuent à droite et à gauche d'adorables petits bonjours, de délicieux petits sourires.
— Êtes-vous pas mal, mignonne?
— Parfaitement, merci. Voyez-vous, là-bas, entre les deux cierges, Louise et Ume de C...? — Est-il permis de venir à l'église ainsi fagotée!
— Oh! je n'ai jamais eu grande confiance dans la piété de Mmo de C... Vous savez son histoire? l'histoire du paravent?... Je vous raconterai cela plus tard. — Ah! voilà le bedeau.
En effet, le bedeau à chaînette montre sa tête luisante dans la chaire de vérité. Il prépars le siège, dispose le petit banc, puis, s'efface et laisse passer l'abbé Gélon, un peu pâli par le jeûne du carême, mais admirable, comme toujours.de dignité, d'élégance et d'onction. L'auditoire s'agite un instant et s'installe confortablement. Le bruit cesse et tous les regards pieusement avides se tournent vers le visage de l'orateur. Celui-ci, les yeux au ciel, est droit et immobile; on devine un coin du ciel dans son beau regard inspiré; ses belles mains blanches, qu'une fine dentelle entoure, sont négligemment posées sur le velours rouge de la chaire. Quelques instants encore il attend, puis il tousse deux petites fois, déplie son mouchoir, dépose dans un coin son petit chapeau carré, et, avançant le corps en avant, il laisse tomber de ses lèvres, avec cette voix douce, lente, persuasive, adorable que vous lui connaissez, le premier mot de son sermon : Mesdames.
11 n'a dit que cela, et déjà tous les cœurs lui sont gagnés. Lentement il promène sur son auditoire un regard velouté qui pénètre et attire, puis, après quelques mots latins qu'il a le tact de traduire bien vite en français, il ajoute :
Qu'est-ce que l'abstinence, pourquoi faire abstinence , comment faire abstinence. Ce seront là, mesdames, les trois points que nous allons développer.
Il se mouche, crache, tousse, un saint frémissement agite toutes les âmes— que va-t-il dire? magnifique sujet! écoutons.
N'est-il pas vrai, madame, que votre cœur est pieusement ému, et qu'en ce moment vous ressentez une véritable soif d'abstinence et de mortification?
Le lieu saint est noyé dans une douce obscurité assez semblable à celle de votre boudoir et qui porte à la rêverie.
Je ne sais quoi d'ineffable et de vaguement énivrant vous pénètre. La voix de ce beau vieillard vénéré au milieu de ce grand silence, a quelque chose de délicieusement céleste. Des échos mystérieux répètent dans les profondeurs du temple chacune de ses paroles, et dans l'ombre du sanctuaire , les chandeliers d'or étincellent comme des pierreries. Les vieux vitraux aux dessins symboliques s'illuminent tout à coup, des Ilots de lumière et de soleil traversent l'église comme une lame de feu. Est-ce le ciel qui s'entr'ouvre? est-ce l'esprit d'en haut qui descend parmi nous?
Et perdue dans une pieuse rêverie qui vous berce et vous charme, vous regardez avec extase les capricieuses sculptures qui se perdent dans les voûtes et les tuyaux étranges du grand orgue aux cent voix. Les croyances enfantines saintement cultivées dans votre cœur se réveillent tout à coup, un vague parfum d'encens se promène encore dans l'air. Les colonnes de pierre s'élancent à des hauteurs infinies, et de ces voûtes célestes descend la lampe d'or qui se balance et promène dans l'air son éternelle lumière. Dieu est grand!
Peu à peu les suavités de la voix du prêtre vous ravissent davantage, le sens de ses paroles s'efface, et au divin murmure des saintes paroles, comme un enfant qui s'endort dans le sein de Dieu, vos paupières se ferment.
Vous ne dormez point, mais votre tête se penche, le bleu vous environne, et votre âme amoureuse du vague, s'élance dans des espaces célestes, et se perd dans l'infini.
Sensation douce et pieusement enivrante, extase délicieux! Et quelques-uns pourtant sourient de cette religieuse mise en scène, de ces pompes et de ces splendeurs, de cette musique céleste qui amollit les
nerfs et fait vibrer le cerveau. Pitié pour ces rieurs qui ne comprennent pas l'ineffable jouissance de s'ouvrir les portes du Paradis, à volonté, et de se rapprocher des archanges dans ses moments perdus.
Mais que sert de parler des impies et de leur impuissant sourire? comme l'a dit l'abbé Gélon d'une si adorable façon : Notre cœur est une forteresie assiégée sans cesse par l'esprit des ténèbres.
L'idée d'une lutte constante contre ce personnage puissant, a quelque chose qui centuple les forces et flatte assez la vanité. Quoi ! seule dans voire forteresse, madame, seule contre le noir ennemi !
Mais chut! l'abbé Gélon termine d'une voix vibrante et fatiguée. Sa main droite trace dans l'air le signe de paix. Puis il essuie son front couvert de sueur, ses yeux brillent d'un éclat divin, il descend l'étroit escalier, l'on entend les coups réguliers de la canne du bedeau qui le re:onduit à la sacristie.
— A-t-il été assez beau? mignonne.
— Adorable ! quand il a dit : Que mes yeux se ferment à jamais si .. vous vous souvenez?
— Superbe 1 et quand il a dit: oui mesdames, vous êles coquettes ! il vous a dit des duretés! il parle admirablement.
— Admirablement. Il est divin.