‹ La Vie parisienneChapitre 157 sur 662 · IL — LES PÉNITENTES · texte numérisé non relu

IL — LES PÉNITENTES

11 est quatre heures; l'église est plongée dans l'ombre et le silence. C'est à peine si le roulement des voitures arrive confusément dans ce séjour de la prière, et le craquement de la botle qui se répèle au loin est le seul bruit humain qui trouble ce grand calme.

Cependant, à mesure qu'on avance on aperçoit, dans les chapelles, des groupes de fidèles agenouillés, immobiles, silencieux. — A voir le désespoir que semble exprimer leur personne, on est accablé de tristesse et d'inquiétude. Est-ce un appel de condamnés?

Une de ces chapelles offre un aspect particulier. Cent ou cent cinquante dames, perdues dans le velours et la soie, sont entassées saintement autour du confessionnal. — Une douce odeur de violette et de verveine embaume les environs, et l'on s'arrête malgré soi devant ce amas d'élégance.

Des deux cellules de la pénitence les Ilots d'une jupe insoumise s'élancent au dehors, car la pénitente, retenue à la taille, n'a pu faire entrer que la moitié de son corps dans le petit endroit; cependant l'on aperçoit dans l'ombre sa tête qui s'agite, et l'on devine, aux mouvements contrits de sa plume blanche, que son front s'incline sous la remontrance et le repentir.

A peine a-t-elle terminé son petit récit que dix voisines se précipitent pour la remplacer. Cet empressement se comprend et s'explique, car celte chapelle est celle où l'abbé Gélon confesse, et vous savez que lorsque l'abbé Gélon confesse, c'est absolument comme s'il prêchait, il y a foule.

Il dirige toutes ces dames, ce bon abbé, et, avec un dévouement angélique, reste enfermé pendant des heures dans cette cabine étroite sans lumière et sans air, à travers les grilles de laquelle deux éternelles pénitentes lui soufflent constamment leurs péchés.

Ce bon abbé ! ce qu'il a d'adorable, c'est qu'il n'est pas long. Il sait éviter les détails inutiles. — Il voit l'état de l'âme avec une finesse de tact et une sûreté de coup d'œil qui vous évite mille embarras; de sorte qu'étant, par dessus le marché, homme d'esprit et du monde, il vous rend presqu'agréable le récit de ces petites faiblesses dont il vous a soufflé la moitié.

On arrive auprès de lui un peu embarrassée de son petit paquet, et tandis qu'on hésite à lui tout raconter, d'une main discrète et savante, il dénoue l'objet, en examine rapidement le contenu, sourit ou vous console, et l'aveu est fait sans qu'on ait dit un mot; en sorte qu'on s'écrie, en se prosternant devant Dieu : Mais, Seigneur, j'étais blanche, blanche comme le lis, et moi qui m'inquiétais !

Alors même que sous l'habit sacerdotal il cesse d'être homme et parle au nom de Dieu, le timbre de sa voix, la finesse de son regard

trahissent la distinction native et révèlent cette fleur d'adorable courtoisie qui ne saurait nuire au minisire de Dieu et dont on ne peut se passer de ce côté-ci de la rue du Bac.

Si Dieu veut qu'il y ait dans le monde un Faubourg-Saint-Germain, et l'on ne saurait nier qu'il le souhaite, n'e.st-il pas juste qu'il nous donne un ministre parlant notre langue et comprenant nos délicatesses? Cela tombe sous le sens, et je ne comprends pas, en vérité, certaines de ces dames qui viennent me pTler de l'abbé Brice ; non pas que je veuille dire du mal de ce bruve abbé, ce n'est ni le moment, ni l'endroit. C'est un saint homme, mais d'une sainteté un peu commune et qui demanderait un coup de brosse.

Il faut lui mettre les points sur les I ; il comprend mal ou ne comprend pas du tout.

Avouez-lui une peccadille et son sourcil se fronce, il lui faut l'heure, l'instant, les circonstances, les antécédents ; il examine, il palpe, il pèse et finit, avec ses mille questions, par être indiscret et friser l'inconvenance. N'y a-t-il pas môme dans la sainte mission du prêtre une façon d'être sévère avec politesse et de rester gentilhomme avec les gens bien nés?

I.'abbô Brice sent la charrue, pourquoi ne le diraisje pas? et cela lui nuira. — Il est bien un peu républicain ! mal chaussé, des ongles déplorables et quand il a ses gants — deux fois par an — ses doigts restent écartés et roides...

Je ne nie pas ses admirables vertus, remarquez bien, mais vous aurez beau faire, vous n'amènerez jamais une femme du monde à raconter ses petites affaires au fils de son fermier, en lui disant mon père.

11 ne faut pas non plus pousser les choses jusqu'à l'absurde.

Et puis, je ne sais, mais cet excellent Brice répand une détestable odeur de tabac à priser.

Il confesse toutes sortes de gens, et vous conviendrez qu'il est désagréable d'avoir sa femme de chambre ou sa cuisinière pour visà-vis de cellule?

Il n'y a pas de femme comprenant mieux que vous, chère madame, l'humilité chrétienne ; mais enfin, vous n'avez pas l'habitude d'aller en omnibus, et vous ne tenez pas à le prendre.

On vous dira qu'au ciel vous serez trop heureuse d'appeler votre cocher mon frère et de dire à Rosalie ma sw.ar, mais ces braves gens auront avant, passé par le purgatoire, et le feu purifie tout. D'ailleurs qui m'assure que Rosalie ira au ciel, puisque vous-même, chère madame, vous n'êtes pas sûre d'y entrer!

On comprend donc parfaitement que la chapelle de l'abbé Gélon soit pleine. Si l'on chuchotte un peu c'est qu'il y a trois grandes heures que l'on attend et que tout le monde se connaît.

Toutes ces dames sont là en vérité.

Faites-moi donc une petite place, ma belle, dit tout bas une nouvelle arrivante en se faufilant au milieu des jupes, des prie-Dieu et des chaises.

Ah c'est vous, chère amie; venez doncl Clémentine et Mme de B. sont là dans le coin, à la bou< lie du canon. Vous en avez pour deux bonnes heures.

Si M"" de B. est là, ça ne m'étonne pas, elle est intarissable et il n'y a pas de femme qui... raconte plus lentement. Est-ce que tout ce monde là n'a pas encore passé? Ah voilà Ernestine, (Elle lui adresse de la main un petit salut discret.) c'est un ange cet enfant là. Elle m'a avoué l'autre jour qu'elle avait la conscience fort troublée, parce qu'à la lecture de la Passion elle ne pouvait pas se décider à embrasser le paillasson.

— Ah charmant! mais, dites-moi, est ce que vous l'embrassez, ce paillasson?

— Moi? jamais de la vie; c'est fort malpropre, ma chère.

— Vous en accusez-vous au moins?

— Oh ! je m'accuse de tous ces petits brinborions en masse, je dis : mon père, j'ai eu du respect humain. Je donne le total.

— C'est absolument comme moi, et ce bon abbé Gélon acquitte la note.

— Sérieusement le temps lui manquerait s'il voulait faire autrement. Mais il me semble que nous causons un peu trop, mignonne, permettez que je songe à mes affaires.

Madame s'étale sur son prie-Dieu. Elégamment elle ôte, sans quitter les yeux de l'autel, le gant de sa main droite, et de son pouce elle fait tourner, en remuant les lèvres, sa bague de Sainte-Geneviève qui lui sert de chapelet. Puis, h s yeux baissés et la bouche pincée, elle soulève le fermoir fleurdelisé de son livre d'heures et y cherche les prières qui ont rapport à sa position .

(Lisant avec ferveur) Mon Dieu, c'est accablée sovs le poids de mes fautes que je me prosterve àvos pieis...— Ce qui est désolant c'est le froid aux pieds. Avec mon mal de gorge, c'est une bonne grippe que ça me coûtera... — Que je me prosterne à voi pieds... — Dites-moi, ma belle, savez-vous si la femme des cierges à une chaufferette? Rien n'est plus mauvais que le froid aux pieds, et cette Madame de P... qui reste-là des heures! je suis sûre qu'elle raconte les péchés de ses amies en même temps que les siens. — Ça n'a pas le sens commun ! je ne f eus plus mon pied droit, je lui payerais sa chaufferette à celte femme ! (lisant) j'incline mon front d ms la poussière scus le puids du repentir et de la...

Ah! Madame de P... a fini, elle est rouge comme un coq. Quatre dames se précipitent avec un pieux élan pour la remplacer.

— Ah! madame, ne me poussez pas, je vous prie.

— Mais, madame, j'étais ici avant vous.

— Je vous demande mille pardons, madame.

— Vous entendez singulièrement le respect du saint lieu!

Chut! chut ! — Profitez de l'occasion, madame, faufilez-vous et prenez la place vide, (à l'oreille) n'oubliez pas le gros d'hier, et les deux petits de ce matin.

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