‹ La Vie parisienneChapitre 163 sur 662 · A LONGCHAMPS · texte numérisé non relu

A LONGCHAMPS

Ma Charlotte, mon ange, ma femme.

J'ai beau avoir de temps en temps le mal du pays et songer dans mes moments perdus à vous aller retrouver, il faut bien t'avouer que Paris m'éblouit, me charme, me ravit, me.... J'arrive de Longchanap,

La Tapissière de l'Institut.

c'est étourdissant. Juges-en par ce fait. En une demi-heure, j'ai vu plus de grands hommes que tu n'en verras dans toute ta vie, ma pauvre Charlotte.

Je m'explique. Si tu veux te figurer la scène, demande à Dutillois son stéréoscope et regarde-moi avec attention le magnifique panorama des Champs-Elysées. C'est là, à droite, que je vins m'asseoir vers trois heures. Il y avait déjà foule. Un monsieur, assez simplement mis, fumait un cigare à mes côtés; il m'inspira quelque confiance , cet homme, je m'approchai de lui, et tout naturellement j'entamai la conversation comme au milieu d'une contredanse :

— Joli spectacle, lui dis-je en lui présentant ma tabatière ouverte. Vous n'en usez pas?

II se retourna vers moi, m'examina avec attention, fort poliment du reste, et, ôtant son cigare de sa bouche :

— Monsieur habite les départements? fit-il.

— Oui , monsieur , oui, les départements du centre , les. . . je veux dire un département du centre.

Ma répartie le fit sourire, je vis de suite qu'il avait de la fine-sse.

— Oui , monsieur , j'habite la province; et le spectacle de Paris est, je l'avoue, tout nouveau pour moi. Cette foule de Longchamp surtout , m'éblouit au dernier point.

— Que sera-ce donc si vous y revenez demain !

qu'est-ce donc qu'il y aura

C'est l'auteur de l'Africaine.

— J'y reviendrai certainement. Mais demain? Vous m'étonncz beaucoup.

— Comment, vous ne savez pas que demain tous les hommes célèbres défilent en costume allégorique. Aujourd'hui ils sont en bourgeois, en flâneurs, ils viennent lâler le terrain et s'entendre pour le défilé.

— Vous me surprenez étrangement. Tous les hommes émlnents sont là dans cette foule, me dites vous? Mais c'est extrêmement cu-

Le Soleil et son Prophète.

rieux... curieux , c'est plus que curieux! et ne serait-ce pas abuser de votre bonté, monsieur, que de vous prier de me montrer quelquesunes de nos gloires?

— Très volontiers.

Il salua un petit monsieur gros, court, et qui ne lui rendit pas son salut, ayant la tête tournée d'un autre côté.

— Savez-vous, me dit-il, le nom de ce monsieur que je viens de saluer?

— Non, en vérité.

— C'est Nadar, le grand photographe.

— Pas possible ! C'est là Nadar !

Ce que c'est pourtant, j'aurais passé cinq cents fois à côté de lui sans me douter que...

— Demain vous le verrez en costume de Soleil conduisant le char des photographes.

— Et cet autre grand monsieur mince qui effile sa moustache? Joli cavalier !

— C'est M. Ingres. Vous le verrez demain tout nu et conduisant à la Daumont la tapissière de l'Institut.

— Vous vous méprenez sans doute ; il est inouï que des académiciens se promènent en tapissière ; dans quel but?

— Comment! dans quel but. Je ne vous ai donc pas dit que c'était

au profit des pauvres? On fera une quête. Les hommes politiques euxmêmes ne dédaignent pas de faire partie de cette fête. On parle d'une cavalcade splendide organisée par les orateurs de la gauche. On dit même que l'un d'eux, debout sur un cheval au galop, fera une protestation avec gestes.

— Avec gestes! Et contre quoi cette protestation?

— On n'en sait rien, il improvisera. Tous ces messieurs de la Comédie-Française doivent circuler en fiacre. M. Bressant sera sur le siège, décolleté, avec

Trop fougueux.

L'équipage du Théâtre Français.

Les Vélocipèdes.

des bouquets de persil dans les narines.

— Vous m'étonnez. Décolleté I mais il y a de quoi attrapper une fluxion de poitrine !

— Il paraît qu'il a une poitrine superbe. Oh! ce sera splendide. Tous les journalistes paraîtront en costumes extrêmement spirituels, à ce qu 'on dit.

M. Janin se serait fait faire tout exprés un vélocipède à deux roues, à l'aide duquel il pourra précéder la manufique...

— Vous dites?

— Je dis la manutique cavalcade des journalistes , composée toute entière de vélocipèdes semblables à celui de Jules Janin. C'est là qu'on verra les plus malins. Il paraît que MM. de Girardin et Delamarre s'exercent jour et nuit. M. Fiorentino aurait demandé, pouraugmenler la difficulté, de bander les yeux à tout le monde. M. d'Audigier s'y serait opposé. On dit que M. Sainte-Beuve sera déguisé en Amour avec quelques fleurs dans les cheveux. M. Guéroult en lancier polonais et M. de Villemessant en Vénus de Milo.

On assure que M. Mathieu de la Drôme, revêtu d'un costume indien de toute beauté, promènera dans la foule les deux frères Lyonnet enchaînés, bâillonnés et pas coiffés. S'il fait clair de lune le soir, on fusillera les deux jumeaux.

— Est-ce possible I les fusiller?

— Il y a longtemps qu'on y songe. On avait pensé aussi à fixer par terre M. Monrose de la Comédie-Française, de façon à ce que toutes les voitures lui passassent sur le corps pendant une partie de la journée.

— N'achevez pas, c'est atroce! Et dans quel but ce supplice?

— Dans le but de l'obliger à prendre sa retraite.

— N'y aurait-il pas d'autres moyens?

— On en cherche vainement.

— Mais veuillez me dire quelle est cette élégante dame qu'on aperçoit là-bas , couchée dans cette grande calèche doublée de jaune, à lanternes dorées et à laquais poudrés?

— C'est Mme Vicat.

-Mm Vicat?

— Oui, la femme de M. Vical, celui qui tue les insectes à dislance,vous savez bien?

— Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir le nom de ces deux jeunes personnes qu'emporte un phaéton rapide.

Jolies tournures, ma foi. Elles

lorgnent de ce côté. Elles semblent nous sourire, mais elles [paraissent fardées.

— C'est M. Renan et le P. Félix qui se promènent. Ils prennent ce Costume pour n'être point reconnus.

— Il faut que ce soit vous qui me disiez une semblable chose pour que j'y ajoute foi. C'est prodigieux.

— Mais pas le moins du monde, vous en verrez bien d'autres demain. Vous savez que Mmc Sand, qui est furieuse, à ce qu'il paraît, de ne point faire partie du Corps Législatif, aurait pénétré dans une des

C'est madame vicat.

tribunes avec une trompe de chasse cachée dans son chapeau et aurait interrompu un discours fort éloquent de M. Glais- Bizoin, vous ne saviez pas cela?

— Mais pas le moins du monde; continuez, vous m'intéressez au dernier point.

— Ou ne parle dans les journaux que de cette interruption de Mme Sand.

M. Glais-Bizoin serait resté court et, pris au dépourvu, n'aurait su que répondre.

— Fâché de vous interrompre , mais quel est ce beau cavalier qui irrite de son éperon les flancs écumants de son coursier?

— C'est un rédacteur de la Semaine religieuse, M. Taine.

— Ah vraiment ! Et

Ils prennent ce costume pour n'être point reconnus.

La mère de villemer MM. Guizot , Paschoud, Grand-Pierre et Coquerel fils. Ce qui m'inquiète, c'est de savoir si le costume de M. Beulé sera prêt. M. Beulé, déguisé en Amour, doit jouer du mirliton sur le haut de la tapissière académique, et vous savez qu'il en joue comme un ange.

M. Barbet d'Aurevilly, dans son costume ordinaire, se promènera de long en large sans escorte.

Vous y verrez MM. Sardou, Dumas fils, Dumas père, dans des costumes dont je veux vous laisser la surprise.

Et M. Théophile Gauthier, et Gil-Pérez, en Napolitain, et M. Babinet en nourrice

•. :.\ -. et tant d'autres I

personnage en soutanne qui flle sous les arbres?

— C'est l'abbé About. 11 a refusé un évêché tout dernièrement.

— J'aime l'austérité de ses traits.

— Moi aussi.

La femme préposée à la location des chaises, recouverte de son grand chapeau, vint réclamer son cuivre.

— Celte jeune femme a un regard d une pureté angélique !

— Je le crois parbleu bien. Celte femme n'est autre que M. Veuillot.

^ — M. Veuillot... attendez donc...

n'est-ce pas lui qui, dans sa jeunesse, a travaillé sous le nom de Paul de Kock?

— Précisément. Vous le verrez demain , il doit conduire la voiture de

Entente cordiale

Monsieur d A. sans escorte.

Oh ! je viendrai certainement voir cela. — Et vous n'aurez pas tort. — ■ Puis-je espérer vous retrouver demain, monsieur; j'avoue qu il me serait bien agréable de mettre encore votre obligeance à l'épreuve en vous demandant quelques renseignements sur nos célébrités.— Tout à votre disposition, monsieur; demain à quatre heures, à cette place même, vous me trouverez. El il s'éloigna en me souriant d'une façon toute gracieuse. Et les journaux, qui ne parlaient pas de cette fête de bienfaisance! Comprends-tu cela, ma bonne Charlotte?

A demain les détails, et mille baisers pour vous tous. Y.

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