S FOIS AU PALAIS-ROYAL
. fr. pour le grand air, 30 fr. pour le finale, 2 fr. 50 pour les r.oaller avant la fin .
DANS MA R TUA Un vrai costume de chien savant! Et pourtant elle n'en est. pas moins gentille à croquer
Avec son petit cho.
Avec son petit chu.
Avec son petit ctia, Peau à plumes.
N'oublions pas les grands airs de sa dame d'honneur dans le fonds : Entre" donc, m'ame la baronne, vous; n'êtes pas de trop. Allons, boni Encore une... cavatine dans l'beurrel- Quant à notre ami Mario... Décolleté... jusque-là?... Oui, madamel L'an prochain il sera encore rajeuni et risquera un petit velours noir autour du cou.
UN SALON DE PARIS
En approchant de l'extrémité de la galerie attenante au salon de MmB de Retz, Bauvron entendit derrière la porte une voix monotone et pénétrante qui parlait et s'arrêtait à intervalles égaux : c'était comme des gouttes d'huile tombant sur un plat d'argent.
— A qui appartient cette voix? demanda-t-il à Lansac.
— C'est celle de mon cousin de Navailles.
— Je l'avais deviné. Tais-toi et écoutons. La voix disait ;
— . Ici l'émotion morale se confond avec celle do sens ; les idées, les sentiments de l'âme avec les instincts de l'animal; la brutalité calculée (et comme recherchée en haine de notre société amollie) avec la grandeur. Est-ce là l'émotion que je viens chercher au théâtre y Sontce là les vraies ressources de l'art dramatique ? Oh ! permettez-moi de croire qu'il n'en est rien. Non, poète imprudent! vous avez dépassé Je but, vous avez méconnu ce beau précepte qui domine l'art antique : l'excès dans les passions ùte la dignité. Non, vous dis-je, jo me refusa à vous suivre, car ici mon sentiment deviendrait sensation et ma pitié souffrance. Non, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas prétendre exciter ma sympathie; car je ne l'accorde qu'aux douleurs et aux combats de l'âme, et vous étalez sous mes yeux les plaies dégoûtantes du cirque!
— A qui en a-t-il? dit Bauvron. Est-ce qu'il y a dans la société de Mme de Retz quelque poëte fourvoyé?
— Non, ceci est un simple jugement sur quelque œuvre littéraire.
— Tu appelles cela simple, et c'est ainsi qu'on cause chez vous ! Mais écoutons, je voudrais deviner...
La voix coulait toujours.
— Quoi ! au milieu de tant de vices, de souillures, de crimes épouvantables, cette femme a conservé la plus pure des tendresses, la tendresse maternelle! Et tous ces vices n'étoull'ent pas cette vertu unique, ou cette vertu unique ne purifie pas tous ces vices? Au contraire, ils se partagent ce pauvre cœur. Quoi ! vous avez préféré, de tels contrastes, ménagé de tels effets, persuadé que cette lumière brillerait d'autant mieux à travers les ombres, que ces ombres entoureraient d'autant mieux cette lumière ! Oh ! que non pas. Oh! qu'il n'en est pas ainsi dans le cœur de l'homme ! De même qu'un seul vice dans une âme vertueuse peut la corrompre tout entière, do même aussi (il faut le dire, le proclamer, car cela est aussi naturel que consolant, aussi consolant que naturel) une seule vertu dans une âme vicieuse peut, doit la convertir tout entière au bien. Non, vous ne pouvez pas, suivant votre odieuse expression, mettre, la mère dans le monstre.
— Dieu me pardonne! dit Bauvron en étouffant ses rires, il parle de Lucrèce Borgia.
— Pouquoi ris-tu ? .T'ai lu l'ouvrage dont il s'agit, et je trouve le jugement de M. de Navailles très juste et très sensé.
— Et moi aussi, très juste, trop juste, si juste qu'il n'est pas de bon sens vulgaire qui ne trouve en les cherchant, des remarques pareilles. Aussi je ris de voir un homme qui se dit sérieux couvrir de toutes fleurs de sa rhétorique et mettre sous verre de pareilles balivernes.
Sans attendre la réponse de Lansac, qui paraissait n'avoir pas très bien compris, Bauvron entra. M. de Navailles était accoudé à la cheminée, sur le bras gauche, lançant de temps à autre sa main droite à la façon des magnétiseurs, pour appuyer sa parole susurrante. Il était dans la pose du Bacchus Hermaphrodite ; mais son long corps d'iioinme de cinquante ans, bien conservé, décrivait une courbe infiniment moins gracieuse. Il interrompit poliment son cours de littérature, et, bien qu'il fût contrarié de cette interruption, un sourire gracieux se peignit sur ses lèvres et illumina tous ces traits. Une douzaine d'tiommes du mémo âge que M. de Navailles ou plutôt douze messieurs assis régulièrement autour de la cheminée, le chapeau à la main, gantés et cravatés, se levèrent lentement. Mme de Retz, qui était assise au coin gauche, se tourna sans se lever vers les assistants et s'inclina légèrement. Elle se demandait quel pouvait être ce nouveau venu ; elle craignait que son jeune parent n'eût introduit au cénacle quelque profane. Cependant, elle aussi lança à tout hasard le sourire qu'elle avait à son service depuis le temps du Directoire. C'était chose singulière à voir que ce visage d'une blancheur excessive et encadré de boucles blanches, qui tout à l'heure impassible et pareil à une statue funèbre, s'animait tout à coup comme mû par un ressort, retrouvait dans un éclair toute sa jeunesse, toute sa grâce, toute sa délicatesse féminine, racontait toute une vie royale, puis reprenait son immobilité.
Mme de Retz était grande et d'une, taille admirable. Elle portait le soir une lévite de moire blanche de sa composition, et qui n'était d'aucun temps. Le seul objet qui eût une date dans sa toilette était son
(1) Voir le numéro du 26 mars.
éventail, avec laquelle elle ne s'éventait jamais, mais que souvent elle taisait jouer comme à la Comédie.
i La jolie Mme de Lansac et son amie Mlle de Navailles faisaient des réussites dans un coin du salon. Avec, le sans gêne moderne, elles eurent à peine l'air de s'apercevoir de l'arrivée de Bauvron. Celui-ci en comparant les deux jeunes femmes et Mme. de Retz, vit bien que c'était là une femme d'une espèce différente, bien autrement femme, qui avaitmarqué dans l'histoire de son temps, qui avait eu autorité sur d'autres qu'un mari ou un amant; une de ces femmes qui, même en ne vous donnant rien, savait vous récompenser de la peine qu'on se donnait aulrefois pour leur plaire, et vous tenir pendant des années sous le charme, dans cet état dont M. de Navailles aurait pu dire aussi que l'émotion morale s'y confond avec celle des sens. Dans sa jeunesse, Mme de Retz avait passé pour sotte ; sa grande beauté lui avait valu cette réputation. D'ailleurs elle n'était éloquente et irrésistible que dans les grandes occasions, quand elle avait un motif de parler. Ordinairement son esprit était tout négatif, non de saillie mais d'intelligence. Elle montrait plutôt par ses actes que par ses propos combien elle était fine observatrice. Elle savait plutôt faire causer que, causer. Aussi avait-elle eu ce qu'on appelait autrefois un salon.
Ce salon, aujourd'hui à moitié dépeuplé, était boisé, blanc et or, un peu vide et nu, malgré les dorures dont il était surchargé. Les vastes fauteuils à pieds droits de Jacob, lesrideaux de drap semblaient somnoler comme les hôtes. Ce qu'il v avait de plus vivant dans la chambre c'était le portrait en pied de Mme de Retz en costume du Consulat, Elle souriait du sourire inaltérable des déesses antiques. Vue de dos, elle se retournait vers le spectateur en levant un des bras, comme pour faire voir son visage et sa poitrine. Ses cheveux, en boucles folâtres, se jouaient sur son cou et sur son front. Une ceinture ruban, fixée par des camées entre les seins qu'elle soutenait, retombait par derrière en bouts très longs La robe, décolletée en pointe, cachait à moitié la f'poitrine et les épaules, dont elle dessinait les contours. A partir de la ceinture, les flots transparents de mousseline tombaient en tunique, à longs et larges plis autour d'elle. Comme en une gravure, de mode, les bras, couverts de serpents d'or, écartaient le châle da cachemire rouge, afin qu'aucun détail de l'ajustement ne pût échapper à l'œil.
— Madame dit Lansac, permettez-moi de vous présenter mon ami. le chevalier do Bauvron, dont j'ai eu plusieurs fois l'honneur de vous entretenir.
Bauvron, ses moustaches et sa cravate s'inclinèrent ; il s'approcha ensuite de M. de Navailles, qu'il avait rencontré plusieurs fois dans le monde et dont il avait fait danser sa fille, au temps où il n'avait pas encore rompu avec son père. Il s'informa avec sollicitude de sa santé. M. de Navailles et la marquise savaient les différends de la famille Bauvron et considéraient le fils comme un très mauvais gas ; ils se ren fermèrent tous les deux dans une politesse froide. Bauvron était do leur caste : ils se croyaient tenus envers lui à plus de roideur qu'envers un plébéien. Donc, Bauvron une fois installé et assis, M. de Navailles continua son petit cours de littérature.
De petits cours de littérature entremêlés de satires politiques, tel était le fond de la conversation dans le salon de la marquise. Ce n'était pas la conversation à la manière moderne, des mots lancés, puis rejetés, un cliquetis de voix partant à la fois de différents côtés ; chacun parlait à son tour ot indiquait le p,us souvent qu'il allait parler en so levant. Bauvron remarqua que la marquise seule se permettait d'interrompre et que les hommes ne se coupaient jamais la parole : politesse exquise qui le frappa, mais lui parut superlativement ennuyeuse. Ce salon avait perdu son élément vivace, le feu, la variété, l'actualité et l'importance sociale qu'il tenait autrefois du dehors', quand tous ceux qui s'y réunissaient venaient là comme sur terrain neutre, s'écouter vivre et penser après une journée de lutte et d'affaires ; quand tous étaient mêlés aux grands intérêts du pays. Maintenant, réduits à une inaction forcée, tournant toujours dans le même cercle d'idées et d'amers regrets, leur délicatesse de pensée s'était peu à peu changée en niaiserie, leurs convictions en diatribes. Tous ceux qui, parmi les fidèles de la marquise, s'étaient senti quelque jeunesse, et quelque énergie, s'étaient retirés dans leurs vastes terres, où ils essayaient des perfectionnements agricoles et s'occupaient de réunir autour d'eux de nombreux clients. Pour combler ces vides, la marquise avait admis chez elle des plébéiens lettrés, hommes d'esprit ou soi-disant tels, chargés d'être, les interprètes de l'aristocratique mécontentement et de ridiculiser les actes et surtout les hommes du pouvoir. Une certaine vergogne et des habitudes élégantes maintenaient toujours l'opposition des gentilshommes dans les bornes décentes; mais les plébéiens lettrés, eux n'avaient rien aménager et ne ménageaient rien. Ces invalides de la pensée, bouffons qui se trouvaient suffisamment payés par la joie d'être là, par le colportage de leurs bons mots, par la satisfaction de lire, au milieu d'un silence religieux, quelque fable vieillotte ou quelque épitre ridicule, étaient sûrs de voir favorablement accueillie toute imputation calomnieuse, même ordurière en sa forme, si elle frappait sur l'ordre de choses établi : « Oh! mon cher monsieur, leur disait-on, vous al-
lez trop loin! » Et on se donnait les airs do l'impartialité et de la supériorité indulgente. . . . .
La présence de Bauvron, dont on se défiait , maintint cette lois la conversation sur le terrain littéraire. Bauvron , roide et parfaitement silencieux, entendit donc, une heure durant, des morceaux analogues à celui que nous avons cité. Lansac apportait, lui aussi, son tribut a la causerie Son ami l'aperçut alors sous un jour nouveau, celui de la pédanterie. 11 fut étonné de la quantité de phrases fleuries, préparées à l'avance, qui sortaient de ce petit corps. 11 crut remarquer crue, dans ses habits, sa tenue et ses façons, Lansac prenait pour modèle son grand cousin de Navailles. Les deux jeunes femmes continuaient àïaire des réussites et à ne pas écouter. La table ou elles se tenaient était assez éloignée du cercle pour qu'elles pussent parler a mi-voix sans être entendues. Bauvron, qui les suivait de 1 oeil , les vit souvent remuer les lèvres et quelquefois rire; il eut la fatuité do croire que c'était de lui qu'elles s'occupaient.
— Et vous, monsieur de Bauvron, dit tout à coup la marquise, quelle est votre opinion sur ce sujet?
— Madame, fit Bauvron , réveillé en sursaut par cette interrogation, je n'ai pas d'opinion sur ce sujet.
L'assistance parut interdite.
— Je croyais, monsieur, que vous écriviez et que les lettres vous intéressaient.
— Moi, madame? qui a pu vous mettre dans cette erreur . Je n ai écrit de ma vie. J'ai broché, si vous daignez me permettre cette expression, quelques mélodrames et quelques récits pour le peuple, mais c'est là tout. Ecrire ! Un pauvre manoeuvre comme moi, forcé de composer pour vivre, serait perdu s'il avait le malheur d'écrire, s il y avait dans ses ouvrages quelque chose de cette élégante et délicate profondeur qui distingue le style do M. de Navailles (ici Bauvron s'inclina ) ou les ravissantes pages de votre Eudowie.
Ici Bauvron mit la main sur son cœur, et trouvant qu'il avait assez causé avec les gens sérieux, il osa se lever et traverser le salon 11 alla s'asseoir auprès de Mme de Lansac et regarda la réussite qu'elle faisait en ce moment et qui n'était autre que la pagode, plus vulgairement appelée les oreilles de chien.
A cette démarche hardie, la blonde Navailles baissa les yeux avec toute la coquetterie imaginable ; mais Mme de Lansac, qui était douée, d'un aplomb de petite tille fort remarquable , arrêta la carte qu'elle allait laisser glisser sur la table , et regarda Bauvron entre les yeux.
— Je regrette, madame, que l'intérêt que Lansac. prend à la conversation, ses goûts éminemment littéraires et l'entraînement de son aimable éloquence l'aient empêché de me présenter officiellement à, vous. Il y longtemps que je désirais connaître celle à qui mon ami le plus cher a confié le bonheur de sa vie. Car vous n'ignorez pas, madame, que c'est à l'épouse que l'époux confie le bonheur de son existence ; du moins on me l'a dit et je l'ai vu écrit dans des livres.
Lucie laissa tomber la carte qu'elle tenait et partit d'un tel éclat de rire que, malgré ses efforts, Mme de Retz et l'auguste asssmblée lo remarquèrent. Lansac seul, qui parlait, ne vit rien.
— Monsieur, répondit-elle en continuant à manier les cartes, vous lisez au fond de mon cœur; vos paroles pleines d'à-propos viennent d'exprimer mes vrais sentiments, et je suis fière de voir que mon mari a su se faire un ami tel que vous, un ami qu'au besoin je pourrais prendre pour conseiller et pour directeur.
— Ahl madame, c'est que l'amitié qui nous lie, Georges et moi, est une amitié, peu commune. Nous étions encore à la mamelle qu'elle se manifestait par les traits les plus éclatants. Si vous saviez combien de coups de poing j'ai administrés en sa faveur, combien ce même nez que vous me voyez ici a affronté pour lui de périls ! Et lui, le pauvre enfant! il passait les journées de congé à copier mes pensums !
Vous aviez beaucoup de pensums ?
— J'en étais accablé, madame. Comme tous les hommes extraordinaires, j'ai été, au collège, ce qu'on appelle un cancre.
— Ah! vous êtes un homme extraordinaire ?
— Sans doute, madame! Nous sommes comme ça cinq ou six mille jeunes gens à Paris, qui écrivons dans les gazettes et nous poussons 'à la petite porte des théâtres, tous plus extraordinaires les uns que les autres. Vous n'avez pas lu un roman d'Eugène Sue s'appelant les Mémoires d'un fumiste ou d'un laquais ? Il y a dans cet ouvrage un ancien prix au concours qui est forcé pour vivre d'embrasser la profession de poisson à écailles, tandis qu'un paresseux, qui n'a jamais rien fait, rien étudié, écrit en se jouant des romans palpitants d'intérêt, de trapes et do socialisme que. les journaux couvrent d'or. Ce dernier, c'est notre image ou notre idéal.
— Non, monsieur", je n'ai pas lu M. Eugène Sue; mais ce que je regrette surtout, c'est de n'avoir jamais lu de vos romans.
— Vous avez tort, madame.
- Tort de regretter, ou tort de n'avoir pas lu ?
— Non, je dis que vous avez tort de mettre sur cette ligne la dame et le valet de pique ; vous fermez ainsi les cœurs, dont vous aurez le plus grand besoin. Voici, en vérité, une patience qui est manques. T^,- .
— Quoi! vous savez aussi faire des réussites ?
—Je sais tout, madame, et beaucoupd'autres choses. Je fais du moins des théories sur tout, ce qui revient au même. Comme journaliste, je discute les lois et je pondère l'équilibre européen entre deux cigares; comme romancier, je dissèque l'homme, et particulièrement la partie
de l'homme qu'on appelle la femme ; j'en fais jouer les ressorts les plus secrets. Comme homme du monde et futur diplomate, je devine le passé, j'observe le présent, je prédis l'avenir et lais tout ce qui concerne mon état, avec ou sans cartes, et, en tout cas, sansbonnepomtu.
— Ah! monsieur ! dit Mlle de Navailles, si vous pouviez avec ces cartes nous dire la bonne aventure, comme ma mourrice ?
— Quand vous voudrez, mademoiselle, à l'instar de Mme votre nourrice. Ce que je disais n'était, à proprement parler, qu'une figure de rhétorique ; mais je ne m'en dédis pas et vous dévoilerai 1 avenir au premier jour, si cela vous est agréable.
— Tout de suite, dit Lucie.
— Non, finissons d'abord cette patience. Tenez, madame, otez, croyez-moi, ces piques et dégagez ces cœurs.
La patience venait de s'achever au grand honneur de Bauvron, qui pour la faire réussir avait changé subtilement l'ordre de plusieurs cartes et Bauvron commençait à étaler le jeu qui devait dévoiler le destin de la blonde Navailles, quand M. de Navailles fit signe à sa fille qu'il fallait se retirer. La jeune fille allait au bal ; elle se leva donc sans trop de peine en disant :
Hélas! monsieur, il faut que je m'en aille ; mais je vous rappellerai votre promesse. Je ne peux manquer de vous revoir, n'est-ce pas ?
Non, mademoiselle j'ai décidé avec Lansac que j'allais devenir l'ami intime de la maison ; on n'v verra plus que moi ; ainsi nous aurons occasion de faire connaissance, ou plutôt de relier connaissance ; car j'ai toujours gardé au fond do l'âme, mademoiselle, le souvenir de quelques valses ravissantes que vous m'avez jadis accordées.
— Je ne valse pas, monsieur.
— Sans doute ! je confonds valse avec contredanse ; je n'ai jamais pu les distinguer,
Et dès que Mlle de Navailles se fut éloignée ;
— Ah ! tant mieux! la voilà partie !
— Mlle de Navailles n'a pas l'heur de vous plaire ?
— Non, madame. .
— Et vous osez me le dire à moi, son ami intime, qui le lui répéterai !
— Vous n'aurez pas cette cruauté.
— Qu'est-ce que vous lui reprochez? quel défaut lui trouvez-vou s?
— Je lui reproche, de n'avoir pas de défauts, de n'être pas. Vous, au contraire, vous êtes.
— C'est-à-dire que j'ai des défauts?
— D'énormes, madame. Et ce que je vous dis là, c'est le plus grand compliment qu'on puisse faire à une femme.
— Ces défauts, vous brûlez de me les dire; mais je ne vous les demanderai pas.
— Je ne. brûle pas de vous les dire, et vous me les demanderez. Lucie trouvant que l'ami de son mari était décidément trop familier, se leva les veux brillants et le teint animé.
— Quoi! vous me quittez? dit Bauvron en lui lançant son plus tendre regard. Alors je vais regretter le départ de M"« de Navailles.
Mme do Lansac , sans lui répondre, alla prendre place au cercle, Bauvron saisit son chapeau et fit le mouvement de se lever pour la suivre; puis il se ravisa, plaça son chapeau entre ses jambes et se mit à tailler un lansquenet. Le départ de M do Navailles avait prive la conversation de son coryphée; elle languissait. M. Vésinet, membre de plusieurs académies, demanda la permission de terminer ce festin littéraire, vraiment charmant, par une lecture. Cette proposition lut accueillie avec une politesse qui jouait l'enthousiasme. M™0 de Retz fit observer que M. de Navailles serait désolé de ne s'être pas trouvé là; M. Vésinet la tira d'inquiétude en lui apprenant que M. de Navailles avait eu le manuscrit entre les mains et l'avait déjà honoré de son approbation distinguée. On fit silence et la lecture commença. C'était une épître mise sous l'invocation de Boileau et débutant par ces vers d'une simplicité touchante :
0 Despréaux, salut! salut, 6 Despréaux!
Toi qui sus, en tout lieu, t'exprimer comme il faut.
La lecture durait depuis cinq minutes ; au milieu de silence, Bauvron crut entendre un léger soupir, il regarda Lucie; elle portait son mouchoir à ses lèvres comme pour étouffer un bâillement. Elle laissa ensuite retomber ses bras, s'étendit dans son fauteuil et baissa la tète dans l'attitude de la jeune Agrippine. C'était la nouveauté des robes à manches plates et à corsage en pointe : les épaules et les bras de la jeune femme apparaissaient comme couverts d'une légère vapeur sous la gtiimpe et les manches de tulle. Les femmes ignoraient encore ces vastes cerceaux qui, lorsqu'elles s'asseyaient dans les fauteuils, font remonter leur robe jusqu'à leur nez. La jupe tombait en plis gracieux jusqu'aux pieds chaussés de souliers de satin noir à cothurne. Bauvron, lui aussi, soupira, et retournant ses cartes avec, verve : « Si je passe trois fois, c'est qu'elle viendra me retrouver. » 11 se prépara à cette épreuve avec une superstition solennelle. Il retrouva trois cartes; il avait perdu. Il se mettait en devoir de se livrer au désespoir quand, relevant la tète, il aperçut Lucie debout devant la table. 11 ouvrit la bouche ; elle se mit, en "riant, un doigt sur les lèvres et lui montra le lecteur. Puis elle dit bien bas :
— Dites-moi la bonne aventure. Vous me l'avez promis. Vous avez juste le temps. Dès la lecture achevée, on s'en ira. Tout le monde se retire avant onze heures.
(La suite au prochain numéro.)
ÉMILE Ii.