‹ La Vie parisienneChapitre 182 sur 662 · CHEZ MA TANTE · texte numérisé non relu

CHEZ MA TANTE

Une heure après, j'aperçois entre les arbres les toits de roseaux des bâtiments de ferme; nous longeons les murs de terre, coiffés d'iris, qui bordent la cour, un pré planté de pommiers. La maison est là-bas, derrière ce grand sapin ; il est neuf heures, que vais-je devenir jusqu'au réveil de ma tante? Nous arrivons à une barrière établie dans un talus de terre et de gazon qu'on nomme ici fo<sé, parce que c'est un mur :

— Tiens! neveu, c'est toi!... — Qui m'appelle? C'est ma tante, qui, plantée au milieu de la cour, dans de vaillants sabots, émiette du pain à ses poules, en montrant à son homme de feime une pouliche à vendre, deux agneaux south-downs à sevrer et un new-leicester à engraisser. J'enfonce mes bolles dans le marécage, j'embrasse ma tante, et, après les premiers épanchemenls : — As tu faim? me dit-elle. — Comme un new-leicester, sauf vot' respect, ma tante. — Bravo!... Almédorine ^c'est la cuisinière) le déjeuner dans une heure pour mon neveu.

Nous visitons le faire-valoir; j'ai les pieds trempés, mais le cœur rempli de mille émotions champêtres. Soudain une voix puissante a retenti : c'est Almédorine, qui, du seuil de sa cuisine, annonce le déjeuner. J'ai des dents de caïman; Almédorine est un cordon bleu; je dévore; il y a une certaine .blanquette à la crème... que dis-je, à la crème! à l'ambroisie du paradis de Mahomet; j'y reviens cinq fois. — « Pauvre garçon ! me dit ma tante attendrie , on vous nourrit donc bien mal dans vou e Babylone de Paris 1... Ah ! ça , qu'est ce que nous ferons bien pour te distraire? Je ne veux pas que tu t'ennuies ici, — M'ennuyer, chère tante!... Je viens pour ça. — Merci. — Expliquons-nous, ma tante; je

viens chercher ce que vous redoutez pour moi , c'est-à-dire votre chère causerie, vos poules et la crème d'Almédorine , à la place du caquelage des salons... et des truffes. — Oh! oh! frère ermite, voire zèle est bien grand et votre barbe bien noire. Qu'est-ce qui vous prend, beau neveu? D'où vient ce dégoût des hommes? Étes-vons amoureux? Voulez-vous prendre femme? Venez-vous me demander une héritière? Oui-dà , j'en ai plusieurs; avez-vous des délies? — Ouf! Non, ma tanlo; pa< même de dettes; on n'en lait plus; la vie est trop chère. -le vous l'ai dil, je vous !e répèle , je ne viens que pour vous. — Vrai ! — Vrai. Je viens causer avec vous, les coudi s sur la table, comme en ce moment, et dans ce bon fauteuil, comme tout à l'heure; voir pousser vos blés et fleurir vos lilas, cueillir vos violettes: nourrir vos poulets, respirer de l'air pur, boire de la sève, fouler de la rosée, enfin être bête comme un saule, aimable tomme un neveu, et heureux comme... comme vous. — Tu es bien gentil! mais, que dirait-on? — Comment! que dirait-on ? — Crois-tu que nos voisins me pardonneraient de l'accaparer ainsi? Non, monsieur; quand on a un neveu, on le montre. Vous avez fini votre café; prenez à ma santé de ce cognac, qui serait votre grand-oncle, et... allez vous habiller — M'habiller! Seigneur Dieu! Pourquoi faire? — Mais pour faire des visites. — Ciel et terre !... Ma tante !... — Allez!... vous fumerez en vous habillant; je vous donne une heure. — Des visites... mais matante...— Obéissez. — A midi! — Nous commencerons par M"" de Rouville, qui demeure à une lieue et demie d'ici; la route a été récemment rechargée; nous n'y serons qu'à une heure... et encore. Embrassez-moi et allez. — Oh! ma tante, s'il vous reste encore des sentiments humains... — Allez ! ou je vous déshérite. — J'aime mieux ça. — Vous êtes un égoïste!... » Et ma tante, ouvrant la fenêtre : Isidore, dit-elle au cocher, dans une heure les chevaux; nous sortons.

La société de B... slr-X...

Midi sonne; le landau Louis XVI est devant la porte; deux grands normands, purs anglais, — la perfide Albion nous doit le cheval, — creusent le tuf humide de l'allée; sur le siège, je crois reconnaître mon avoué; c'est Isidore, en redingote noire; ma tante a suppriu é la livrée; c'était hardi ; B...-sur-X... un parle encore : Isidore contient ses normands par des paroles tendres; ma tante apparaît; elle est simple et superbe; on voit qu'elle fut parisienne il y a trente ans; elle a des gants violets... Merci, mon Dieu!... je tremblais que la paille ne fût de rigueur; je chausse un gris perle amoureux. — Isidore, crie ma tante, chez M"16 des Tilleuls ; nous finirons par U""> de Rouvitle. — Pourquoi ce changement? — Ma tante a souri dans ses petites moustaches ; ceci cache un mystère; attendons. A l'entrée de B...-sur-X.... Isidore nous arrête devant un petit portail en funte, orné de pampres en fer battu. Pendant que nous gravissons un perron de douze marches, orné de pots de faïence bleuâtre où gémissent des cactus aigris, ma tante me donne quelques explications rapides : — M",e des Tilleuls est née Bêchard de Vert-Jus; son père avait des bêches pamprées dans ses armes ; armes parlantes, dit M. Sentou, le pharmacien, comme certaine fille un peu trop fière, Cornélie Bêchard de Vert-Jus ferma si longtemps son cœur aux amours, qu'ils finirent par oublier sa porte; un jour, qu'elle avait vingtneuf printemps, M. des Tilleuls se présente, un puits de science, dit-on; malheureusement ce puits n'aime pas l'eau; trop de tendresse pour la grappe et la jupe l'ont défraîchi ; l'hymen le repeindra, que dis je !.. il i'enuoblit, par le système Bêchard; Cornélie écartèle ses bêches de trois tilleuls et blasonne sa cariole, sa chalteet son époux.

Cornélie habite une jolie maison, sur un joli jardin en amphithéâtre ; on peut être heureux là, mais Cornélie à l'horreur de la petite ville ; son rêve, c'est Saint-Germain, avec Paris pour rideau de fond ; ne pouvant habiter la capitale, elle voudrait la voir ; elle se console en allant chaque année au Croisie; c'est toujours un petit morceau de Paris. — En ce moment, Mme des Tilleuls paraît ; elle nous reçoit dans une chambre, au premier, meublée dune table, de quatre chaises, d'une pendule u'albâtre et de torchères de bronze doré ; c'est là qu'elle règle ses coin pies a vej ies fermiers. Cornélie a cinquante ans et un pre fil d'oiseau ; des fils argentés soulèvent des bandeaux noirs, tranchant sur une chair empourprée de médisance et safranée d'envie, tout de noir habillée, elle porte au cou, en broche, un lis d'argent bruni. — La porte s'entrouvre lentement ; 'c est M. des Tilleuls; les yeux noyés par l'alcool, le gesle enchaîné par l'impuissance, il se dirige vers un fauteuil, le pas hésitant, la main tremblante ; Cornélie se lève, le soutient, l'asseoit et précipite un coussin sous ses pieds ; M. des Tilleuls ne peut retenir un mouvement d'etounement prolond ; il y a tout un drame dans ce geste ; mais Cornélie a repris la conversation; elle coquette, elle ne suit si elle ira au Croisic celte année : — Tu iras ! lu iras !... elle ira... s'écrie monsieur avec une énergie dése-pérée. On voit que ce mois d'absence de Cornélie est devenu l'unique rêve du pauvre homme ; il n'a qu'un tort, c'est de se trahir.

Trois tours de roue nous mènent chez Mme Legris, veuve Lenoir. M. Lenoir était l'ancien percepteur de B-sur-X; M. Lenoir mourut ; M. Legris, nommé percepteur à B-sur-X, épousa Mme Lenoir ; elle en est donc à son deuxième, percepteur, en attendant le troisième. Le bonheur

qu'elle éprouve près de M. Legris ne lui fait pas oublier la félicite dont elle a joui près de M. Lenoir ; elle a le portrait Legris à la tête de son lit et le portrait Lenoir aux pieds; elle les confond dans ses discours ; elle a eu deux enfants Lenoir, elle en a deux Legris. tout par deux, y compris deux gros yeux de loto qui lui sortent de la lêie chaque fois qu'une bouche, placée dans le cou, mord le prochain comme un mouton tond l'herhe. C'est elle qui nous a donné les meilleurs détails sur Cornélie : « si j'avais été Mme des Tilleuls, dit-elle, j'aurais retenu mon époux à la maison, en lui donnant ce qu'il y a de mieux en liquide. »

Après Mme Legris, M. Coffard, propriétaire, grand, sec, jaune, gai comme un if, d'une grande dévolion, qu'il montre en imposant a la pauvre petite ronde, rose et vaporeuse Mme Coffard, dos pantalons à sousde-pied.

Au bout de la grande Rue, Mme L'Ecureux, née de Craneville, brave et bonne dame, mordueau cerveau d'une araignée intermittente; se croi.t ruinée, se console, vent épouser M. des Courlis, l'annonce, s'en étonne, n'y comprend rien, pleure, se reconsole, et recommence.

De l'autre côté de B.-sur-X., M. Michel, tout cœur, instruit, sans ambition ; il aspire à descendre, traile le candidat de l'opposition et marie sa fille à un fermier : c< — Que voulez-vous ces enfants s'adorent. » Ils sont à table à noire arrivée; ils en sortent avec explosion. Le neveu, peL*.. gros, rouge, les cheveux en soleil, s'élance comme un cerf-volant, tourne comme une toupie, renverse les meubles, nous sourit dans le nez, nous salue dans lesjambes. s'asseoit sur une théière, et s'asseoirait volontiers sur nos genoux. Brave garçon!.. 11 ne se mariera qu'en août, parce qu'il faut que sa fiancée ait sp4 yobelet, c'est-à-dire ait fait sa quêle annuelle à la paroisse; pourra-t-il attendre?

Enfin nous quittons la ville, et nous prenons la route du mystérieux Val d'Avcnne;Val d'Avenne est l'habitation de Mme de Rou ville, la meilleure amie de ma tante; le sourire a reparu ; je demande des explications; ma lante e?t un sphinx...

O surprise ! Nous descendons sous une magnifique avenue de sycomores, a l'entrée de laquelle stationne une majestueuse calèche, à grands laquais du siècle dernier.

La voûte sombre encadre à son extrémité un adorable château en style Louis XV, baigné de soleil et habillé île rosiers grimpants; je contemplais, émerveillé, lorsque le plus frais des éclats de rire s'élance d'un masiif de lauriers, les Branches s'écartent violemment, et, l'une suivant l'autre, comme une gazelle pourchassant une biche, deux jeunes filles, une blonde et une brune, bondissent, voient un homme, s'arrêtent, rougissent, se regardenl, perdent la tête, la plongent dans les falbalas de ma tante, y reprennent courage, me fixent, me surprennent dans une posture bête, mordent leur mouchoir, reprennent leur sang-froid, n'y tiennent plus, et se renvoient en étouffant.

— Ma lante, il y a donc encore des jeunes filles? de vraies?... je les épouse. — Comment, malheureux... toutes les deux! — C'est juste... c'est impossible ! quel dommage ! — Taisez-vous, scélérat.

Nous sommes au bas du perron; M. et Mme de Rouville se précipitent au-devant de ma lante ; la blonde et la brune apparaissent par derrière, sérieuses comme des juges; je sens que je manque d'aplomb. Ma tante me présente; la soirée est superbe ; on fait le tour du pare. M. de Rouville est un grand amateur d arbres; il en a de superbes ; nous parlons tulipiers, cryptomerias, tuyopsis; il me montre ses pins noirs; je lui demande s'il en a de blonds; mes boites vernies s'empêtrenl ; j'entends de fous-rires à l'arrière-garde; j'écrase un arocaria; M. de Rouville n'a rien vu; il nous invite à dîner pour mercredi! 11 ne manquait plus que cela ; je réponds d'un ton poli, mais ferme, que je pars mardi !... Désappointement général... Enfin, la visite est finie; j'ai été slupide, je pars furieux.

Ma tante respecte mon silence. Au bout d'une dcmi-lieuc, je me crois obligé de lui expliquer la question du Schleswig-IIolsiein. — Mais... mademoiselle de Courville, me dit-elle? — La brune? — Non, la blonde. — Eh bien, ma tante? — Comment la trouves-iu? — Je vous le dirai mardi. — Tu as affaire à Paris? — Si j'ai affaire !... un rendez-vous de la dernière importance... avec mon avoué. — Ah'.,.. » Nouveau silence. « — Tiens ! s'écrie ma tante, j'ai oublié mon ombrelle. — Chez Mme de Courville. Oui; je l'avais dans l'allée. Ne t'inquiète pas; Isidore ira la chercher demain sur Chariot. — Chariot? Qu'est-ce que Chariot? — Un joli poulain de quatre ans dont je voulais te surprendre à la lèle. — Oh ! ma lante... Isidore , je monterai Chariot demain matin... A propos, ma tante, comment est vo;re ombrelle! Blanche, noire, verte?

— Blonde.!!!

( La suite prochainement. )

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